CHAPITRE VII
Que les conciles se sont occupés de l'observance des rites et d'en faire cesser la variété- — Comment les hérétio^u^s ont corrompu la Liturgie. — La Messe romaine reçue dans tout l'Occident par le zèle des Souverains ï*ontifes. — Répugnance de quelques-uns à la recevoir ; — Causes de cette répugnance. — Que la Messe en usage dans l'Église romaine vient dé saint Pierre. — D'autres y ont Tait des additions. — Divers offices en usage autrefois à Rome- — Changements que les Frères mineurs ont fait à la Liturgie.
L'origine des conciles se trouve décrite dans les Actes des Apôtres, chapitre XV, où nous voyons comment fut discuté et réglé le différend des chrétiens avec les juifs, qui prétendaient que la Circoncision et l'observation des autres préceptes de la loi mosaïque étaient nécessaires pour le salut aux Gentils qui avaient embrassé la foi. Ces assemblées, nées avec l'Eglise, s'accrurent avec elle, y jouirent d'une grande autorité, et leurs décrets furent toujours reçus avec le plus grand respect par les fidèles. « Dans certains lieux, dit Tertullien *, on tient des conciles de toutes les Eglises, dans lesquels les affaires les plus importantes
1 De Jejunio., cap. 13.
sont traitées en commun, et qui sont toujours reçus avec un grand respect. » Personne n'ignore quelles sont ces affaires importantes dont s'occupent les conciles; c'est à eux qu'il appartient non-seulement de traiter des vérités de foi, mais de prescrire les rites qu'on doit observer dans les fonctions sacrées, d'apporter des remèdes aux maux qui naissent, de dirimcr les controverses, de raffermir la discipline ébranlée. C'est pourquoi il fut décrété que les évoques se réuniraient souvent, afin de corriger, d'un commun consentement, ce que le démon aurait pu glisser perfidement de contraire à la foi ou aux observances ecclésiastiques. Le grand concile de Nicée i statue que ces conciles se célébreront deux fois l'an, l'un avant le Carême, l'autre en automne. C'est à ce décret que saint Léon fait allusion, lorsqu'il écrit aux évoques de Sicile que les Pères ont 1res sagement ordonné qu'il y eût deux assemblées d 'évoques tous les ans. Cette prescription fut renouvelée par le concile d'Anlioche, sous Jules te* 2, de Reggio, sous Sixte 111 3, dans le premier d'Orange, sous saint Léon le Grand 4, ainsi que dans ceux d'Agde, sous Symmaque 5, de Mérida, sous Vitalien G. Le second et le quatrième d'Orléans commandent aux évoques de se réunir tous les ans, ce que prescrit aussi le pape Hilaire dans sa lettre aux métropolitains de la Gaule. Nicolas 1er 7 se plaint aux princes Louis et Charles que les évoques de leurs royaumes n'aient pas été envoyés au concile de Rome, pour remédier plus facilement aux maux nombreux causés par des nouveautés perverses. Vers la fin de septembre, un concile se tenait ordinairement à Rome, comme nous l'apprend la lettre de saint Léon dont nous venons de parler ; des évoques choisis dans chaque province devaient s'y réunir: ainsi le veut ce même pontife. « Que toujours trois d'entre vous viennent à Rome, vers le trois des calendes d'octobre, pour prendre part au concile; observez cette coutume sans détour et sans feinte. Avec la grâce de Dieu-, il sera plus facile de pourvoir à ce qu'aucun scandale, qu'aucune erreur ne
' Can. 5. - • Can. 20. - •*> C. 7. - « Can. 29. - B Can. 71. - 6 Can. 7
s élève clans l'Eglise de Jésus-Christ, si, réunis dans une même communion, sous les yeux du bienheureux Apôtre, nous nous occupons de faire observer régulièrement par tous les prêtres les décrets et les prescriptions des canons. » Comme la diversité des rites devenait une source» de dissensions, les évoques assemblés en concile mirent tous leurs soins à la faire disparaître. C'est dans ce but que les conciles d'Epaune, tenu en 509 *, de Gironne en 517 2, ordonnèrent que toutes les Eglises de la province célébreraient la Messe de la même manière que l'Eglise métropolitaine. Le premier concile de Bragues en 563 3, statue que tous célébreront le saint sacrifice suivant le rite que Profuturus, évoque de cette Eglise, avait reçu du siège apostolique. Et au siècle suivant le second concile de cette même ville décrète 4 : « Que les évêques, dans la visite de leur diocèse, examinent d'abord de quelle manière les clercs administrent le baptême ou célèbrent la Messe, et comment il s'acquittent des autres fonctions ecclésiastiques ; s'ils trouvent que tout se fait bien, qu'ils en rendent grâces à Dieu ; dans le cas contraire ils doivent instruire les ignorants. » Théodulfe d'Orléans va plus loin ; dans sa lettre à son clergé 5 il commande qu'on apporte au synode les livres, les ornements et les vases sacrés. « Quand, dit-il, suivant l'usage, vous venez au synode, apportez vos ornements, les livres et les vases sacrés, dont vous vous servez pour remplir le ministère qui vous est confié ; amenez aussi avec vous deux ou trois clercs qui vous servent lorsque vous célébrez la Messe, pour montrer avec quelle attention et quel soin vous vous acquittez du service de Dieu. » Riculfe, évêque deSoissons, fait la même prescription dans son capitulaire. Tant ces anciens Pères mettaient de sollicitude et de zèle pour que personne, dans l'ordre du saint sacrifice, ne sortît des bornes fixées par nos ancêtres. Ils savaient, en effet, combien facilement on tomberait dans la superstition et le ridicule, s'il était permis à tous de faire même le plus léger changement dans les rites sacrés. Ce fut un artifice ordinaire aux hérétiques, lorsqu'ils avaient
> C. 27. - 9 C. 1. - 3 Can. 22. - « Can. 1. - 5 Cap. 4,
abandonné la foi, d'infecter les livres liturgiques de leurs erreurs, ou de les changer de leur autorité privée. La pudeur ne permet pas de raconter ce qu'osèrent en ce genre les Gnostiques, les Adamites, les Pépuziens et autres monstres du môme ordre. Léonce de Byzance, dans son troisième livre contre Nestorius, écrit de cet hérésiarque ou plutôt de Théodore deMopsueste, son maître : « 11 ose encore faire un autre mal qui ne le cède en rien aux précédents. Sans respect pour la Messe des Apôtres, non plus que pour celle que le grand saint Basile a composée dans le même esprit, il en a rédigé une, différente de celle transmise aux Eglises par les Apôtres. Dans cette Messe, il environne de blasphèmes, au lieu de prières, le mystère de l'Eucharistie. » Pour décrier les catholiques, les Donatistes répandirent le bru il parmi lé peuple, au témoignage de saint Optât *, qu'ils avaient changé le rite dans lequel on avait coutume d'offrir le saint sacrifice. « Les yeux, dit-il, ne virent rien qui justifiât les clameurs dont on avait étourdi les oreilles. On put remarquer l'usage solennel du rite accoutumé et le soin avec lequel il était conservé intact. Et lorsque les opposants se furent assurés que rien n'avait été changé, ni ajouté au saint sacrifice, la paix du Seigneur rentra dans les cœurs bien disposés. » En parlant des mêmes hérétiques, saint Augustin dit 2: « Les Donatistes nous reprochent de chanter en petit nombre, dans l'Eglise, les cantiques sacrés des prophètes, tandis qu'eux s'enivrent longuement aux chants de psaumes que les hommes ont composés. » Telle était la rage de ces sectaires, telle leur haine farouche contre les catholiques, qu'ils brisaient, comme souillés, les autels où ces derniers avaient célébré ; ils prêchaient que les sacrifices de Gécilien et de tous ceux qui communiquaient avec lui, étaient impurs et odieux au Seigneur. L'auteur anonyme d'un traité, De haeresi Jacobitorum, édité par le Père Combefis, auteur qu'on croit être pemétrius Cyzicène, nous apprend que les Jacobites avaient plusieurs éditions de Messes opposées aux traditions ecclésiastiques. Pour connaître l'audace impie de Paul de
1 Lib. I, ad lin. - Ep. 119, cap. 18.
Samosale sur cet objet, il faut lire dans Eusèbe i l'Epi tre du concile d'Ephèse. Sozomène rapporte des sectateurs d'Apollinaire 2 qu'ils se servaient de rites différents de ceux établis dans l'Eglise catholique. Isaac, dans ses Invectives3, dit en parlant des Arméniens hérétiques : « Ils n'ont aucun respect pour le saint sacrifice ; ils ne changent pas d'ornements et n'emploient point pour le ministère divin différentes sortes d'habits sacrés, suivant la loi du pape Silvestre ; chacun d'eux monte à l'autel, revêtu des habits qu'il porte ordinairement. » Je serais trop long si je voulais parcourir toutes les sectes et raconter ce que chacune a tenté contre les rites sacrés. S étant séparées de l'Eglise, elles crurent n'avoir rien fait tant qu'elles n'auraient pas, par des opinions fausses et contradictoires, cherché à pervertir ce qu'elle a de plus excellent et de plus saint, dans le divin sacrifice et le sacrement du corps et du sang du Sauveur. Et pour ne pas parler des anciens, les modernes adversaires de la liturgie nous en fournissent des preuves tellement nombreuses, que non-seulement elles égalent, mais encore qu'elles surpassent les erreurs de tous les siècles. Chez la plupart a si bien disparu jusqu'au nom du saint sacrifice, que pour eux la haine de la Messe est un signe qui les unit et les rallie.
C'est cette perversité et cette audace des hérétiques, que les Pères s étudièrent à comprimer, en conservant purs tous les rites que les Eglises reconnaissaient comme légitimement transmis. Pour ne pas s'écarter du vrai chemin dans une chose de si grande importance , presque tous les peuples d'Occident prirent les usages de l'Eglise romaine , dans laquelle , dit saint Augustin 4, se montra toujours la principauté de la chaire apostolique. C'est ce qu'enseigne également Tertullien dans ses Prescriptions, en disant que ceux qui veulent connaître la vérité doivent consulter les Eglises apostoliques; il ajoute : « Et surtout l'Eglise romaine dans laquelle les Apôtres ont, pour ainsi dire, versé leur doctrine avec leur sang. » Et saint Irénée, écrivain du même siècle,
1 Lib. 7. Hist. Cap. 30. - 2 Lib. 6, cap. 25. - " Invect. Armen. 2, hœs. 25. - l Epist. 162.
dit * : « C'est à cette Eglise, à savoir l'Eglise romaine, qua cause de sa principauté toutes les Eglises, c'est-à-dire les fidèles répandus de toutes parts, doivent nécessairement être conformes. Dans elle fut toujours et partout conservée pure la tradition qui vient des Apôtres. » Aussi les souverains pontifes, les évoques, les prkices pieux, employèrent-ils tous leurs soins, pour qu'en Occident tous les peuples suivissent au saint sacrifice de la Messe les traditions et les rites de l'Eglise romaine. D'où il arriva que ces Eglises, ayant peu à peu laissé tomber en désuétude les usages particuliers qu'elles pouvaient avoir, prirent ceux de Home, et cela d'une manière si complète que, dans la plupart de ces Eglises, non-seulement on ne retrouve aucun vestige de leurs usages particuliers, mais qu'il n'en reste pas môme le souvenir. Que l'Eglise d'Afrique ait par sa liturgie concordé avec l'Eglise romaine, comme elle lui était conforme par la foi, c'est ce dont les ouvrages de Tertullien, de saint Cyprien, de saint Optât et de saint Augustin ne permettent pas de douter. S'il y avait quelque différence, c'était sur des choses accidentelles ; non-seulement la substance du sacrifice, qui ne peut varier avec les rites, mais la forme même, la distribution des psaumes, des leçons, des oraisons, comme nous l'avons dit au chapitre 111, étaient les mêmes. xMarc Victorin, auteur africain, cite contre Arius 2 un passage de la liturgie d'Afrique qui n'existe pas dans celle de Rome. « Comme il est dit au saint sacrifice, écrit-il: Purifiez , Seigneur, ce peuple vivifié , pratiquant les bonnes u'iivres, se réunissant autour de votre substance. » Saint Fulgenec, évoque de Ruspc, rapporte également, dans les fragments édités par Sirmond 3, un autre texte de cette liturgie, qui ne se trouve point dans la liturgie romaine.
Ces passages et d'autres raisons encore me portent à croire que la liturgie dont l'Eglise d'Afrique se servait alors, était la même que celle qui en Espagne fut appelée Mozarabe. En Angler terre, les premières semences de la foi furent jetées, dit-on, par saint Joseph d'Arimathie, au témoignage de Gildas. Tertullien
• Hœr., lib. 3, cap. 3. - » Lib. 1. - 8 Cap. 14 in Ep. 1, ad Corinth.
nous apprend l que de son temps la Bretagne, pays inabordable aux Romains, avait reçu la loi de Jésus-Christ. C'est, en effet, sous le pape Eleuthère que le roi Lucius et son peuple avaient publiquement embrassé l'Evangile, comme Bède le raconte dans son Histoire 2. Et lorsque les Angles et les Saxons encore idolâtres se furent emparés de cette île et en eurent chassé les Bretons, saint Grégoire y envoya saint Augustin qui convertit ces peuples païens à la foi chrétienne. Nul doute que ces peuples n'aient reçu leur liturgie des saints papes Eleuthère et Grégoire, de qui ils avaient reçu leur foi, encore que saint Grégoire eût permis à saint Augustin de choisir dans les autres Eglises, et surtout dans celles des Gaules, les usages qui lui sembleraient mieux contribuer à la gloire de Dieu. Dans la suite le pape Agathon envoya de Rome, pour apprendre à ces peuples le chant romain, des chantres dont la mission est longuement racontée par le vénérable Bède, au livre IV de son Histoire. Enfin, au concile de Cloveshou, tenu en 747, il fut décidé qu'en Angleterre les rites de l'Eglise romaine seraient observés dans la célébration de la Messe. Quant à l'Espagne, c'est une tradition constante dans ce pays, que la foi y fut prêchée par l'apôtre saint Jacques. IL en est même qui pensent que saint Paul a visité ce pays et y a annoncé l'Evangile. Tertullien affirme 3 que les chrétiens y étaient persécutés par un chef de légion. L'Epître 68e de saint Cyprien est adressée au clergé et aux fidèles d'Espagne. Nous ignorons de quelle liturgie ces peuples se servaient ; seulement, le premier concile de Bragues rapporte que l'archevêque Profu turus avait reçu l'ordre de la Messe du siège apostolique. Mais quel était cet ordre ? Ici encore nous n'avons rien de certain : nous savons seulement que, dans toutes les Eglises d'Espagne et de la Gaule narbonnaise, le rite mozarabe, dont nous parlerons au chapitre XI , fut longtemps en usage et jusqu'à Grégoire VII, sous le pontificat duquel ces Eglises prirent la liturgie romaine. Tertullien, dans son livre contre les Juifs, énumère plusieurs peuples de la Germanie et du nord de l'Europe,
1 Gont. les Juifs, ch. 7. — 5 Lin. 1, cap. 4. — 8 Ad Scap., cap. 4.
qui, de son temps, avaient embrassé le christianisme. Lorsque saint Bonifacc , après l'établissement du siège épiscopal de Mayence, eut donné à l'Evangile plus de diffusion dans ces contrées, il y établit le rite de l'Eglise romaine, ainsi que le rapportent des lettres de Grégoire II à ce missionnaire. Dans les Gaules, presque toutes les villes reconnaissent pour premiers évoques des hommes envoyés par les Apôtres. Il n'entre pas dans mon sujet d'en dresser et d'en discuter la liste. Les Francs ayant ensuite conquis ce pays, furent, avec Clovis, leur roi, baptisés et initiés au christianisme. En parlant delà liturgie gallicane, je montrerai que dans ces contrées il y eut des rites différents et variés. Sous le règne de Pépin et de Charlemagne , tous ces usages particuliers furent abandonnés et remplacés par la liturgie romaine.
Cette uniformité liturgique de toutes les Eglises d'Occident, à l'exception de celle de Milan, étant enfin établie, par là fut ôtée la source d'erreurs et d'abus qui, comme le montre l'expérience, peuvent difficilement être évités au milieu d'une si grande variété de coutumes et d'usages. Ce ne fut cependant pas toujours avec la même facilité que les papes purent déterminer toutes les Eglises du rite latin à renoncer à leurs liturgies, pour prendre celle de Rome; il y eut des troubles, des disputes; il s'en trouva qui défendirent ces usages de leur patrie, comme ils eussent défendu leurs autels et leurs foyers, avec autant d'opiniâtreté que si, dans ces coutumes, eussent été le salut, les fondements de la foi. La plupart des hommes, en effet, se passionnent aisément pour des usages qu'ils ont sucés avec le lait, et s'accoutument de longue main à repousser avec mépris tout ce qui leur est opposé. Que si à cette disposition vient se joindre la haute opinion de la sainteté de ceux qu'ils vénèrent comme les auteurs de ces usages, toute persuasion contraire devient à peu près impossible, le prétexte de la piété, de la religion, sert de voile à la désobéissance et à l'entêtement. C'est ainsi que Sozomène l explique pourquoi la plupart se sont attachés avec tant
1 Lib. 7, cap. 10.
d'acharnement aux rites une fois reçus. Le respect dû à ceux qui les avaient établis ou à ceux qui leur avaient succédé, faisait regarder tout changement comme une prévarication qu'on ne devait ni permettre ni souffrir. Nicéphore * est du même sentiment : « Je pense, dit-il, que la source de ces dissensions dans les Eglises fut le respect môme qu'on portait à ceux qui les avaient gouvernées dans le principe, ou à ceux qui les avaient remplacés ; ceux-ci, en effet, transmirent à leurs successeurs, comme des lois, ce qu'ils avaient appris de ceux-là ; c'eût été, suivant eux, une chose impie et intolérable de rejeter avec dédain, au lieu de les honorer avec respect, les traditions dans lesquelles ils avaient été nourris. » Une autre raison se tire de la force même et du pouvoir de la coutume, qui, une fois invétérée, ne peut être détruite qu'avec une extrême difficulté. C'est pour cela qu'ordinairement les hommes se montrent les soutiens, les défenseurs acharnés des lois et des cérémonies qu'ils ont reçues de leurs pères ; comme ils en ont été imbus, il n'est pas facile de les faire changer sur ce point. Enfin tous, dans les choses qui ne sont pas contraires à la foi , abondent dans leur propre sens, tellement que les saints eux-mêmes ne sont pas exempts de cette faiblesse commune aux autres hommes. Saint Ambroise va prouver ce que j'avance : « En tout, dit-il 2, je désire suivre l'Eglise romaine, mais cependant, et nous aussi, nous sommes hommes, nous avons droit d'avoir notre sentiment. En conséquence, ce qui ailleurs s'observe plus convenablement, nous aussi nous pouvons convenablement l'observer. » Ainsi parle saint Ambroise, si pourtant il est réellement l'auteur des livres sur les Sacrements. Saint Augustin, il est vrai, nous apprend que ce grand docteur avait composé des livres sur les Sacrements, ou sur la véritable philosophie contre Platon ; il en parle 3 il prie même saint Paulin 4 de les lui envoyer ; mais ces livres sont ou perdus, ou cachés quelque part, et sont bien différents de ceux que nous avons, comme on le voit par les passages
1 Lib. 12, cap. 84. - 2 Lib. 3 de sacram. cap. t. — * Retract., lib., 2 cap. 4, et Doct. Christ., lib. 2, cap. 28. - * Ep. 34.
que saint Augustin en rapporte au livre second de son premier ouvrage contre Julien, chapitres V et suivants. Quant à ceux que nous possédons, le premier motif qui m'a porté à douter de leur authenticité, c'est la différence du style. Il y a quelques aimées, parcourant avec attention les œuvres de saint Ambroise, lorsque je fus arrivé à cet ouvrage, il me sembla entendre un autre homme ayant un style tout différent dé celui de saint Ambroise ; je remarquai alors que les textes de l'Ecriture sainte n'étaient point tirés de la même version, que celle dont le saint évoque se sert ordinairement; je trouvai également certaines choses qui m'ont paru peu convenir au temps où il vivait. Quoiqu'il en soit, ces livres sont cités avec éloge par des auteurs du VIIIe et du IXe siècles , qui les regardent comme l'œuvre de saint Ambroise. Cédant donc à leur autorité, je les citerai toujours dans la suite sous son nom; j'abandonne aux savants l'examen de cette opinion, ou mieux, de cette conjecture, et je reviens à la Messe romaine, dont je me suis un peu écarté. Elle fut donc, comme je l'ai dit, reçue dans tout l'Occident. La fermeté et la sagesse des souverains pontifes, le respect des princes et des rois pour le siège apostolique, triomphèrent de toutes les répugnances et des plus opiniâtres oppositions.
Au sujet de la Messe romaine, il semble nécessaire de rechercher ici quel en fut le premier auteur, par quelles additions et comment elle est devenue ce qu'elle est aujourd'hui. L'abbé Walfrid résout admirablement ces deux questions *. En effet, après avoir établi qu'il est constant par la tradition des anciens qu'au temps des Apôtres la Messe était moins longue qu'aujourd'hui, et que, la religion ayant étendu son empire, les prières du saint sacrifice reçurent certaines additions des successeurs des Apôtres, non pas qu'ils jugeassent avoir plus de science ou de piété que leurs maîtres, mais parce que le changement des temps le voulait ainsi, il ajoute : « Et les pontifes romains, qui avaient reçu leurs observances du bienheureux Pierre, prince des Apôtres, y ajoutèrent chacun ce qui leur parut convenir au
1 De reb. Eccl./cap. '2^.
temps où ils vivaient. Tant de peuples n'imitent les usages de cette Église dans les choses saintes, qua cause de la grande autorité du chef des Apôtres, qui en est le premier auteur, et aussi parce qu'il n'est pas d'Église dans l'univers qui, comme elle, se soit toujours conservée pure de toute contagion des hérésies. » Parcourant ensuite l'ordre de la Messe plus au long, il raconte que le pape Célestin établit l'Introït, Télesphore la récitation du Gloria in eœcelsis, et ainsi des autres parties. Nous examinerons longuement et en détail ces différentes additions au livre second, quand nous traiterons de chaque partie de la Messe. Dans sa lettre à Éleuthère, le pape Vigile écrit : « Nous désirons que, dans aucun temps, ni dans aucune fête, on ne change l'ordre des prières du saint sacrifice, mais que toujours on l'offre à Dieu sous la môme forme. C'est pourquoi nous avons marqué, au milieu des additions, le texte de la prière canonique tel, qu'avec la grâce de Dieu, nous l'avons reçu de la tradition apostolique. » Saint Isidore parle dans le même sens * : « C'est saint Pierre, dit-il, qui le premier a établi l'ordre de la Messe, c'est-à-dire l'ordre de prières suivant lequel on offre à Dieu le saint sacrifice, et tout l'univers chrétien le célèbre de la même manière. » On peut lire aussi le texte de saint Innocent que nous avons cité au Cnapitre précédent; d'où il résulte, ainsi que d'une foule d'autres témoignages, qu'une tradition antique et immémoriale nous apprend que saint Pierre a transmis à l'Église romaine Tordre de la Messe et qu'ensuite ses successeurs y ont ajouté quelques prières et quelques cérémonies. C'est, du reste, la condition de toute institution d'avoir son établissement, puis ses développements, jusqu'à ce qu'elle soit parfaite. Quanta ce que dit saint Isidore, que tout l'univers chrétien célèbre le saint sacrifice de la même manière, cela doit s'entendre des rites essentiels, de la substance, et non des formules et des cérémonies. Également, lorsque j'ai affirmé qu'à l'exception de Milan, tout l'Occident se servait de la Messe romaine, j'ai voulu parler même des Églises qui ont leur Missel propre, soit qu'elles
1 De Eccl. off., lib. 1, cap. 15.
soient composées de séculiers, soit de congrégations régulières. Toutes en effet s'accordent avec l'Église romaine dans la forme et la distribution de la Messe ; le canon est le môme chez toutes; on y trouve dans le même ordre la confession, l'introït, les collectes, les épîtres, le graduel, le verset ou le trait, l'évangile , le symbole, 1'oflertoire, la préface, le canon, la communion, l'action de grâces et les prières qui terminent. Qu'il ^'en trouve qui omettent le psaume avant la confession, qui se servent d'une formule de confession plus courte, qui offrent ensemble le pain et le vin, qui se servent d'autres paroles pour l'oifrande ; qui lisent d'autres épitresou d'autres évangiles que ceux indiqués par le Missel romain, qui ne célèbrent pas les mômes fêtes de saints ; qui diffèrent dans la manière de faire les cérémonies, d'offrir l'encens ou dans d'autres points de moindre importance ; évidemment tout ceci ne constitue ni un rite particulier, ni même une différence de rite.
Jean Langhécruce *, rapporté par Schulting au tome Ier de sa Bibliothèque ecclésiastique, écrit que les Missels particuliers des différentes Églises ne furent introduits qu'après le concile d'Aixla-Chapelle tenu sous Louis le Débonnaire. Charlemagne, en efiet, cédant aux instantes sollicitations des souverains pontifes, avait ordonné que toute la Gaule se servirait de la liturgie romaine. La variété et la différence qui s'introduisit dans certaines Eglises, semble donc être venue de ce que chaque évêque se mil à ajouter, à retrancher, à composer des offices particuliers à sa guise, suivant les lieux ou les usages de son pays. Les chefs des ordres religieux imitèrent cet exemple et, l'un' changeant une partie, l'autre une autre, ils s'écartèrent de l'institution et de la roule tracée par les Apôtres. Je pense qu'en Espagne la même chose arriva après Grégoire VII, qui y avait introduit la liturgie romaine. Quant aux ordres religieux, dans le principe ils prirent le rite qui était en usage dans la province où ils avaient été fondés. L)ans la suite, les assemblées générales et les généraux de l'ordre s'arrogèrent le pouvoir de changer, d'innover a
1 De div. off., Iih. 2.
leur gré, ce qu'il est facile de constater en comparant ensemble les rituels anciens, modernes et du moyen âge. Cette liberté de tout oser, suivant son caprice, sans règle et sans loi, s'accrut à un tel point, que nous voyons encore dans plusieurs manuscrits, des offices, des messes, des hymnes, des oraisons qui provoqueraient le rire, si plutôt ils n'excitaient l'indignation. Autrefois, le concile de Milève, ou mieux le concile de Garthage, comme il est rapporté dans le Codex de l'Église d'Afrique, défendit de réciter à l'église, dans les offices publics, quelque chose qui n'eût pas auparavant été approuvé par un concile. Ces Pères pleins de sagesse savaient qu'il n'appartient pas à tous de garder, dans ces sortes de choses, la gravité et la dignité ecclésiastique , et quelle confusion se glisserait dans les choses saintes, si sages et ignorants pouvaient, indistinctement et sans choix, imposer à l'Église et réciter à la face des saints autels leurs propres imaginations comme des oracles de l' Esprit-Saint. Dans ces derniers temps, le siège apostolique a établi la sacrée Congrégation des Rites, qui non-seulement examine avec sagesse et maturité les offices particuliers dont certaines Églises demandent la concession, mais qui porte encore des décrets par lesquels est réprimé ce pouvoir usurpé ; en sorte que la voie par laquelle se sont autrefois glissés tant d'abus, est désormais fermée.
Si l'on en croit Pierre Abeilard1, l'Église romaine elle-même ne fut point sans éprouver aussi quelque variation dans sa liturgie. En effet, dans la lettre apologétique que ce docteur remuant et téméraire écrivit contre saintBernard, on lit : « Rome elle-même n'observe plus l'ancienne coutume du siège romain. L'Église de Latran , qui est la mère de toutes, a seule conservé l'ancien office : mais aucune de ses filles, pas même la Basilique du palais pontifical, n'a suivi son exemple sur cet article. » En quoi consistait cette diversité? A quelle époque les autres églises ontelles commencé à différer de celle de Latran ? C'est ce qu'Abeilard ne dit point et ce que je n'ai rencontré nulle part. Toutefois il est
1 Epist. Apol. Page 250.
hors de doute, ainsi que l'enseigne * Raoul de Tongres, auteur -versé dans la science des rites sacrés, qu'il y ait eu autrefois à Rome deux sortes d'office divin, l'un plus court, dont se servait la Cour romaine ou la chapelle pontificale, l'autre, plus étendu, à l'usage des églises de la ville, et qui était le rite romain proprement dit. De là viennent ces variantes que l'on rencontre souvent dans les anciens manuscrits, indiquant ce qui est selon Viosage de la Cour romaine, et ce qui est selon l'usage des églises de Rome. L'office de la Cour pontificale était plus court et susceptible de changements à cause des nombreuses et continuelles occupations des pontifes romains, des cardinaux et des autres prélats qui , le jour et la nuit, avaient coutume d'assister dans la chapelle ou, comme parle Abeilard, dans la basilique du palais. L'office des églises était plus étendu ; il demeura longtemps dans son intégrité et sans aucun changement. On ignore quelle différence existait entre les deux rites. Pourtant, d'après Raoul et les autres liturgistes, il semble que cette variété aurait plutôt eu pour objet les heures canoniques que la Messe ; ce que prouvent également les Missels manuscrits, qui ressemblent parfaitement, dans la forme et l'ensemble de la Messe, au Sacramentaire et à l'Antiphonaire de saint Grégoire. Dans l'ouvrage cité plus haut, Raoul nous apprend que, par les soins des 'Frères mineurs, les deux offices furent réunis de telle sorte que les églises, ayant quitté le plus long dont elles se servaient, prirent toutes celui de la Cour romaine. L'auteur dont nous parlons raconte en ces termes la manière dont se fit ce changement. « C'est, dit-il, aujourd'hui la croyance et l'opinion générale qu'aucune Église ne suit le rite de Ja sainte Église romaine, sinon les Frères mineurs ; que c'est seulement dans leurs bréviaires et dans leurs livres qu'il est contenu, parce que saint François, dans sa Règle, a recommandé aux clercs que, lorsqu'ils pourraient se procurer des bréviaires, ils récitassent l'office suivant ce rite. J'ai appris à Rome même que c'était le contraire qui était vrai. Lorsque autrefois les
1 De Canonum observante.
papes habitaient le palais de Latran, dans leur chapelle on suivait un office, qui netait point aussi étendu que celui des autres églises collégiales de la ville. Bien plus, les clercs de la chapelle, soit d'après une dispense du pape, soit de leur autorité privée, abrégeaient toujours et altéraient souvent l'office romain suivant qu'il était loisible au pape ou aux cardinaux de l'observer. J'ai vu à Rome l'ordinaire de cet office réuni vers le temps d'Innocent III. C'est cet office abrégé qu'ont suivi les Frères mineurs. Ils intitulent leurs bréviaires et leurs livres d'office selon la coutume de la Cour romaine ; mais ils n'ont eu nul souci de recueillir et d'observer les usages des autres églises de la ville. Les églises unies à celle de Rome ont reçu leurs livres et leurs offices directement des églises de la ville, comme on le voit évidemment par les traités d'Amalaire, de Valfrid, par le Micrologue, la Perle et les autres ouvrages qui parlent de l'office divin. » Et après avoir prouvé longuement que l'office des Frères mineurs ne saurait, en aucune façon, être appelé office romain, qu'ils lui ont fait subir de nombreux changements, il ajoute : « Il faut savoir cependant que Nicolas 111, romain de naissance, de la famille des Ursins, qui commença à régner en 1277 et bâtit le palais de saint Pierre, fit ôter des églises cinquante Antiphonaires, Graduels, Missels et autres anciens livres d'offices, et ordonna que ces mêmes églises se servissent à l'avenir des livres et bréviaires des Frères mineurs. C'est pourquoi aujourd'hui, à Rome, tous les livres sont nouveaux et franciscains. » Ainsi parle Raoul, qui avait étudié avec soin tout ce qui regarde les rites romains et qui s'en montre un chaud défenseur *.
1 La correction des Franciscains, dont parle Raoul de Tongres, semble plutôt avoir porté sur le Bréviaire que sur le Missel, car aucun autre historien ne dit que les Frères mineurs aient touché à la Messe, et ce qui est plus positif, les anciens manuscrits démontrent clairement l'intégrité du Missel. Du reste, même dans l'office divin, la réforme franciscaine n'entraîna que de légères modifications. (Voy. don Guer., Instit. Liturg., ch. 12.)
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