‹ De la liturgie (volume 2)Chapitre 14 sur 35 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De la Messe gallicane avant Pépin et Charlemagne. — Efforts de ces deux princes pour établir dans les Gaules la liturgie romaine. — Messe éditée il y a environ cent ans par Flaccus Illyricus — Ce n'est point l'ancienne Messe gallicane. — Fragments de l'ancienne Uturgie gallicane tirés d'anciens auteurs. — Les usages de la Gaule étalent-ils les mêmes que ceux. d'Espagne? — Conjectures sur l'ancienne Messe gallicane. — Citations à l'appui.

Le dessein de ce traité exige que je parle de la Messe autrefois en usage dans les Gaules, avant les temps de Pépin et de Charlemagne. J'avoue que ce n'est pas chose peu embarrassante, ces rites étant abolis depuis tant de siècles et tombés dans l'oubli. Tout le monde comprend combien il est difficile de les rechercher dans les ruines de l'antiquité, de les tirer de leur sépulcre pour les reproduire à la lumière. J'essaierai cependant, avec la grâce de

Dieu, de découvrir quelle a été cette Messe, à l'aide de quelques vestiges qui s'en trouvent dans les anciens auteurs. Et lorsque j'aurai examiné les conjectures de divers auteurs sur ce point, je proposerai les miennes, laissant le lecteur libre de choisir celles qui lui agréeront le plus. Et tout d'abord, pour trancher ce qui est certain de ce qui ne l'est pas, je suppose comme incontestable, qu'il va environ neuf cents ans les rites romains furent substitues aux anciens rites des Gaules, par l'ordre des pieux princes Pépin et Charlemagne. Ce dernier nous en fournit lui-même un éclatent témoignage dans son Traité des saintes Images contre le concile c/es Grecs, composé par différents auteurs, vers l'année 794, comme le pense Baronius. Ce religieux prince l'envoya au pape Adrien pour l'examiner. Or, au livre 1er, chapitre (3, après avoir dit ([ue l'Eglise des Gaules ne fut jamais séparée de celle de Rome, il ajoute : « Cette Eglise étant, dès les premiers temps de la foi, unie avec celle de Rome par les liens sacrés de la Religion, et en différant un peu dans la manière de célébrer les offices, chose qui n'est point contre la foi, par les soins et les efforts de notre très-iltustre et vénéré père, le roi Pépin, ainsi que par l'arrivée dans les Gaules du très-révérend et très-saint homme Etienne, pontife de Rome, elle lui fut aussi unie par la même manière de célébrer les offices. Tellement que l'ordre de la psalmodie ne fut plus différent entre ceux que réunissait l'ardeur d'une même foi, et que ees deux Eglises, jointes ensemble dans la lecture sacrée d'une seule et même sainte loi, se trouvèrent unies aussi dans la vénérable tradition d'une seule et même mélodie, la célébration diverse (U^ offices ne séparant plus désormais ceux qu'avait réunis la pieuse dévotion d'une foi unique. Et nous aussi, Dieu nous ayant conféré le royaume d'Italie, nous avons voulu exalter la grandeur de la sainte Eglise romaine, et obéir aux salutaires exhortations du révérendissime pape Adrien. C'est pourquoi nous avons fait que plusieurs Eglises de cette contrée, qui autrelois refusaient de recevoir dans la psalmodie la tradition du i apostolique, 1 embrassent maintenant en toute diligence, et adhèrent dans la célébration des chant9 ecclésiastiques à cette

Eglise, à laquelle elles adhéraient déjà par le bienfait de la foi. C'est ce que font maintenant, comme chacun le sait, non-seulement toutes les provinces des Gaules, la Germanie et l'Italie, mais même les Saxons et autres nations des plages de l'Aquilon, converties par nous, moyennant les secours divins, aux enseignements de la foi. » Le même Gharlemagne, dans la préface des Homélies pour toute l'année, qu'Alcuin compila par son ordre, dit que son père Pépin avait enrichi les Eglises des Gaules des chants conformes à la tradition de Rome. On trouve, touchant ce zèle de Pépin et de Gharlemagne à propager les rites romains, quelques lettres des souverains pontifes, parmi celles dont la collection est attribuée à Charlemagne et que Gretzer a éditées. La 25e est du pape Paul à Pépin. Il y mande à ce prince qu'il lui envoie un Antiphonaire et un Responsorial ; et par la 43e, qui est du même pontife, on voit avec quelle sollicitude cet excellent prince s'occupait pour que les religieux de ses Etats fussent bien instruits dans le chant romain. Dans la 82e, Adrien écrit à Charlemagne qu'il vient de lui envoyer le Sacramentaire de saint Grégoire, qu'il avait demandé. Au livre Ve des Capitulaires, chapitre ccxixe, il est expressément ordonné à chaque prêtre de célébrer la Messe selon le rite romain. Je pourrais encore produire d'autres témoignages des historiens de cette époque, mais la chose est trop évidente pour qu'ils soient nécessaires. Je les passe donc sous silence et je viens à la question.

Flaccus lllyricus, chef des centuriateurs de Magdebourg et des luthériens rigides, édita à Strasbourg, en 1557, une Messe latine trouvée dans un ancien manuscrit. Il l'intitula : Messe latine qui était autrefois en usage avant la Messe romaine, vers l'an sept cent, intégralement extraite d'un manuscrit ancien et authentique. Il pense, dit-il dans l'épître préliminaire adressée à l'Electeur palatin, que c'est celle qui fut en usage dans l'Occident, et surtout dans les Gaules et la Germanie, avant que la manière dont Rome célèbre eût été reçue partout. Il manque dans cette Messe l'Introït, la Collecte, l'Epître, le Graduel, l'Evangile,

l'Offertoire, la Préface, la Posteommunion et certaines autres parties qui sont indiquées d'une manière générale et seulement nommées, parce que la variété des fêtes exige divers Introïts, diverses Oraisons, différentes Epîtres qui sont particulières à chaque Messe. Cela même détruit l'opinion d'illyricus qui s'imagine qu'autrefois il n'y avait qu'une seule et même manière de célébrer la Messe, sans tenir compte ni des temps, ni des fêtes. Par la publication de cette Messe, cet hérétique a cru nuire beaucoup à l'Eglise catholique, comme si elle eût sans raison échangé les rites anciens du sacrifice; mais sa malice l'a aveuglé, car cette Messe confirme les dogmes de la vraie foi et les rites reçus dans l'Eglise. On y trouve l'Invocation de la sainte Vierge et des saints, la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, la confession auriculaire, la prière pour les vivants et pour les morts, et plusieurs autres choses du même genre. Aussi les sectateurs de Luther l'eurent bien vite remarqué et, réunissant tous les exemplaires qu'ils purent en découvrir, ils les brûlèrent. D'où il est résulté que ce livre est devenu très-rare. Cassandre ni Pamélius ne l'ont point vu, bien qu'ils aient vécu vers cette époque, et qu'ils fussent l'un et l'autre très-zélés à rechercher les livres qui concernaient la liturgie. Cependant Ménard l'a vu; dans ses notes sur le Sacramentaire de saint Grégoire *, il examine et compare cette Messe avec une semblable qu'il avait éditée. Guillaume Dupeyrat a vu aussi cette Messe; il en rapporte un abrégé dans son Traité des droits et des antiquités de la chapelle des rois de France 2. Après l'avoir longtemps cherchée en vain à Rome et ailleurs, je l'ai trouvée à Vienne, dans la belle bibliothèque de l'empereur, par les soins et l'obligeance de Charles Vétéran, qui la transcrivit sur un exemplaire que lui prêta complaisamment l'illustre Pierre Lambecius, gardien de cette bibliothèque. Ensuite est tombé sous ma main le savant ouvrage des Annales ecclésiastiques de France, par Charles Lccointe, dans lequel elle a été insérée ;î avec des notes et différentes observations. Pour ne rien omettre de tout ce qui peut jeter du jour sur

1 Page 380 et suiv. — a Liv. 2, ch. 13 cl suiv. • Tome î} ann. COI .

la Messe latine, je donnerai cette Messe en Appendice à la fin de cet ouvrage avec un fragment d'une Messe semblable qui n'a point encore paru *.

Or, Dupeyrat et Lecointe, bien qu'ils n'ignorassent pas quelle foi pouvait mériter un hérétique entêté, empêchés par d'autres soins d'examiner la chose à fond, ont cru trop facilement, sur la simple assertion de Flaccus, sur un vain soupçon dénué de tout fondement, que cette Messe était réellement celle dont s'étaient servi les Eglises des Gaules, avant qu'elles eussent reçu la liturgie romaine, et ils ont essayé de le prouver par quelques conjectures. Mais je vais d'abord établir ici combien cette Messe est différente de l'ancienne Messe gallicane, et combien l'opinion de Flaccus est contraire à la vérité et au bon sens. Je proposerai ensuite mes conjectures sur l'ancienne liturgie des Gaules, les soumettant au jugement des hommes savants et instruits, dont la France ne manque pas. Et tout d'abord je demande d'où lllyricus, qui a édité cette Messe, sait qu'elle est antérieure au règne de Pépin? Quel témoin, quelle preuve en donne-t-il? Penserait-il user de l'axiome pythagoricien : Le maître l'a dit. Mais j'ai appris à n'ajouter foi à aucun homme, s'il ne prouve ce qu'il avance. Je suis plus disposé à croire le savant Hugues Ménard, qui, à l'endroit cité plus haut, montre par des raisons assez fortes, que cette Messe n'est point aussi ancienne que ce sectaire le prétend, mais qu'elle a deux ou trois siècles de moins. Qui donc lui a appris qu'elle était plus ancienne que la Messe romaine, qu'elle en était différente? Fût-on aussi aveugle que l'était Homère, pour me servir d'une phrase de Tertullien, n'est-il pas clair que c'est la Messe romaine elle-même dans laquelle on a interpolé diverses oraisons. C'est la remarque que fit, dès qu'elle lui tomba sous les mains, Georges Vicellius qui, d'abord luthérien, se fit catholique. « lllyricus, dit-il dans sa Défense de la liturgie ecclésiastique, a édité une Messe latine qu'il avait découverte. Cependant, qu'il ne soit point trop fier de la découverte d'un pareil trésor contre les catholiques, car il est évident, même pour les

1 Voir cet Appendice à la fin du second volume.

moins clairvoyants, que par là il a travaillé contre les sectes de Luther et de Calvin, et qu'il a au contraire fait une chose trèsagréable à nous autres catholiques. Défenseur ignorant et aveugle, que soutient-il, sinon la Messe romaine, telle qu'elle est en usage aujourd'hui ? Tant s'en faut que par là il ait rendu service à sa secte. Cette Messe qu'il a éditée est plus longue, contient plus de prières, mais c'est absolument la môme que celle dont nous nous servons. Elle contient les mêmes paroles, observe les mêmes cérémonies, en sorte que personne n'ose plus essayer de prouver qu'elle en diffère. » Charles Lecointe, à l'endroit cité, rapporte ces paroles de Vicellius et les approuve, et il reconnaît également que cette Messe n'est autre que la Messe romaine elle-même, encore qu'on y ait inséré plusieurs oraisons. Il assure néanmoins que cette Messe, ainsi augmentée, était l'ancienne Messe gallicane. Comme s'il n'était pas absurde de prétendre que, lorsqu'on dit que les Eglises des Gaules, sur l'ordre de Pépin, échangèrent leurs rites contre la liturgie romaine, on veut seulement dire qu'ayant rejeté les oraisons surajoutées dans la Messe d'illyricus, elles commencèrent à adopter la Messe romaine pure et intacte. En effet, de même qu'un homme nu, alors même qu'il vient à être revêtu de différents habits, n'en reste pas moins un seul et même homme, ainsi la messe romaine ne cesse pas d'être romaine parce qu'on y ajoute quelques prières. De plus, la Messe d'illyricus n'a aucune ressemblance ni convenance avec ce que les anciens auteurs, que nous allons citer, nous apprennent de l'ancien rite gallican. Car ils disent qu'on y trouvait la description des souffrances des martyrs; or, on n'en trouve aucune trace dans la messe d'illyricus. Ils disent encore que sa distribution était tout-à-fait différente de celle de la Messe romaine. Or, la Messe d'illyricus ne diffère en rien de la Messe romaine; c'est absolument la même, dans laquelle on a fait quelques interpolations. Enfin je ferai observer qu'on ne trouve chez les anciens Pères et écrivains ecclésiastiques aucune mention de cette Messe, qu'il n'en existe aucune approbation ni dans les conciles, ni dans les décrets des souverains

pontifes; d'où l'on peut conclure que ces oraisons ont été ajoutées à la Messe romaine par l'autorité privée de quelque évoque, pour qu'aux Messes solennelles le prêtre fût occupé à les réciter, pendant que le chœur chantait l'Introït, le Graduel, le Symbole et les autres parties qui doivent être chantées. On doit considérer également comme interpolées par la dévotion particulière de quelque évêque, les deux Messes du mêlne genre, que Hugues Ménard a éditées dans l'Appendice au Sacramentaire de saint Grégoire. C'est donc une erreur manifeste de prétendre qu'autrefois elles furent en usage dans toute la Gaule. Et puisque, dans ce pays où se réunirent tant de conciles, où brillèrent tant d'hommes éminents par leur doctrine et leur science des choses ecclésiastiques, dont les ouvrages sont encore lus de nos jours, on ne trouve pas même la plus légère trace de ces prières liturgiques, il nous semble que ce silence est d'un grand poids, pour ébranler l'assertion menteuse d'Illyricus, au sujet de l'ancienne Messe gallicane.

Une autre raison qui vient également détruire cette opinion erronée, c'est qu'on trouve une Messe interpolée de la même manière, qui fut en usage dans un diocèse de l'Église romaine. Elle est fort à propos tombée sous ma main pendant que je parcourais celle d'Illyricus. Elle se trouve dans un manuscrit en caractères lombards de la bibliothèque du cardinal Ghisius, n° 1521, auquel il manque quelques pages au commencement et un plus grand nombre à la fin. Il contient d'abord des inspirations tirées des Psaumes, des autres prières et des litanies, ensuite l'ordre de la Messe jusqu'à l'Évangile seulement; le reste, au grand détriment de la science ecclésiastique, en a été arraché par une main barbare, ou a péri par la négligence des hommes. Pour que ce fragment, inédit jusqu'ici, ne périsse point, je le publierai à la fin de ce traité à la suite de la Messe d'Illyricus, à laquelle il est conforme presque partout, bien que les prières surajoutées soient souvent différentes. Or, cette Messe n'avait aucun rapport avec les Gaules, car on s'y sert de la version italique des Psaumes qui fut souvent en usage, non-seu-

liment à Rome et dans les églises suburbaines, mais encore dans les autres pays, excepté dans la Gaule où la version corrigée par saint Jérôme fut aussitôt reçue, ce qui la fît nommer version gallicane. La Messe romaine , interpolée de quelques oraisons, comme celle qu'lllyricus prétend être l'ancienne Messe gallicane, ayant donc été aussi usitée en Italie et dans d'autres Églises, il s'ensuit manifestement que cette Messe, ainsi modifiée, ne fut point un rite spécial et propre à quelque province ou cà quelque royaume, mais seulement un usage établi dans un ou dans quelques diocèses par l'autorité privée de l'évèque, sans aucune approbation de concile ou du siège apostolique. Dans un Missel également manuscrit de la bibliothèque du Vatican, n° 3807, on trouve la prière Sumiae sacerdos, que le prêtre peut, à son gré, réciter pendant qu'on chante le Kyrie ou le Gloria. La même chose se rencontre dans le Missel de l'Église de Séville et dans celui des Frères prêcheurs. D'où il suit (conclusion qu'on peut également tirer des deux Messes éditées par Ménard), que les prières interpolées dont il s'agit, ne se disaient qu'aux Messes solennelles, en sorte que, pendant que le chœur chantait, elles étaient en tout ou en partie récitées par le célébrant et ses ministres. Mais du silence que les anciens auteurs ont gardé sur ces Messes dont ils ne font aucune mention, et du petit nombre de manuscrits où elles se trouvent, je serais assez disposé cà croire, ou que les Églises auxquelles elles furent proposées ne les reçurent point, ou qu'elles tombèrent en désuétude aussitôt après la mort de leurs auteurs. La plupart, en effet, délestent la trop grande prolixité, et ceux qui sont plus pieux ont de la peine à adopter les nouveautés, ils n'admettent que difficilement des nouvelles prières dans les offices publics , à moins que, suivant le décret du concile de Milève et d'autres canons ecclésiastiques, elles n'aient été approuvées en concile ou sanctionnées par l'autorité apostolique. Ces Messes ainsi interpolées ont, ce me semble, commencé à la fin du Xe siècle ou au commencement du XIe, comme Ménard le dit de celles qu'il a éditées. 11 pense que celle d'illyricus ne remonte pas plus

haut. Le manuscrit de Chisius est de la même époque, c'est-àdire du Xe siècle, car des savants que j'ai consultés m'ont assuré que les caractères lombards, dans lesquels il est écrit, avaient totalement cessé d'être employés à la fin du Xe siècle, ce que prouvent encore et les saints invoqués dans les litanies qui sont au commencement du manuscrit dont j'ai parlé, car, bien qu'on y invoque en particulier tous les saints religieux, on n'y trouve pas le nom de ceux qui ont vécu vers l'an mil ou dans l'âge suivant ; et les notes de chant placées dans l'ordre de la Messe pour indiquer le ton du Gloria in excelsis et du Dominus vobiscum, qui sont celles dont on se servait avant Guy d'Arezzo. Or, toutes ces preuves, si on veut les bien peser, détruisent le mensonge d'illyricus qui a osé, sans aucun fondement, publier sous le titre d'ancienne Messe gallicane, celle qu'il venait de découvrir.

Reste maintenant à examiner la partie la plus difficile, c'est-àdire quelle a été la manière d'offrir le saint sacrifice en usage dans les Gaules, avant le règne de Pépin. Comme, dans une matière de cette importance, il n'est permis ni d'inventer, ni de deviner, il nous faut donc parcourir les monuments que nous ont laissés les anciens, et rechercher avec soin si nous n'en découvrirons pas au moins quelques vestiges, à l'aide desquels, autant que faire se pourra, nous puissions juger de l'ensemble qui ne se trouve nulle part. Le premier témoin qu'on rencontre dans cette recherche, c'est Hilduin, qui, dans l'Épitre à Louis le Pieux placée en tête des œuvres de l'^réopagite, après avoir parlé des écrits d'un certain Visbius sur la vie de saint Denis, cite, comme devant corroborer son témoignage, l'ancien ordre de la Messe gallicane : « Avec lui, dit-il, s'accordent des Missels fort anciens et presque consumés par le temps, qui contiennent l'ordre de la Messe selon l'usage gallican, suivi dans ces contrées occidentales depuis leur conversion jusqu'à nos jours, où elles ont pris le rite romain qu'elles observent maintenant. Dans ces livres se trouvent deux Messes qui, pour attirer la clémence divine pendant le saint sacrifice, et pour exciter une dévotion

plus ardente dans Je cœur des fidèles, rappellent dune manière succincte les tourments du saint martyr et de ses compagnons ; de même que les autres Messes qu'on y trouve rappellent clairement ceux des autres Apôtres et martyrs dont on connaît le supplice. » Ainsi parle Hilduin; par où nous voyons, comme première marque de la Messe gallicane, que, dans les prières (jui la composaient, on rappelait sommairement ce qu'avaient enduré les martyrs. Charles le Chauve nous en fournit une autre dans sa lettre au clergé de Ravenne, où il dit : « Jusqu'au temps de notre aïeul Pépin, les Églises des Gaules célébraient les divins offices autrement que l'Église romaine et que celle de Milan, comme nous l'avons vu et entendu par des clercs venus de l'Église de Tolède, qui ont célébré en notre présence suivant la coutume de cette Église. Nous avons aussi vu célébrer la Messe suivant la coutume de Jérusalem, d'après la Liturgie de saint Jacques, et suivant la coutume de Constantinople, d'après la Liturgie de saint Basile : mais nous pensons que c'est l'Église romaine qu'il faut suivre dans la célébration de la Messe. » Voici donc un second caractère de la Messe gallicane ; c'est qu'elle ressemblait à celle de Tolède, puisque Charles, pour juger par lui-même de sa différence avec celle de Rome, fit célébrer en sa présence suivant le rite de Tolède. Ici revient ce que dit * Bernon, abbé de Richeneau : « Dans les archives de notre monastère se trouve un Missel lout autrement distribué que ne le sont ceux dont se sert l'Église romaine. » 11 veut parler dans cet endroit de la différence entre lu Messe des Gaules et d'Espagne et la Messe romaine. Puis donc qu'au témoignage d'Hilduin, c'était un caractère particulier de la Mi isse gallicane de rappeler dans ses prières les tourments des martyrs, et que Charles le Chauve assure qu'il a fait venir de Tolède des prêtres pour célébrer en sa présence dans l'ancien rite gallican alors aboli ; il s'ensuit manifestement que l'ancienne Messe gallicane était la même que celle qui est en usage à Tolède, dans toute 1 Kspagne et dans la Gaule narbonnaisc subjuguée par lesGoths, qui avait reçu le nom de Mozarabe et dont il a été

1 Cap. •.!.

traité au chapitre précédent. En effet, dans ce rite, les tourments des martyrs sont rappelés dans les Préfaces et dans d'autres prières liturgiques, et c'est le seul dont on puisse dire qu'il est tout-à-fait différent du rite romain, comme Bernon l'affirme de son Missel. Ce qui donne encore plus de force à cette opinion ou, si l'on aime mieux, à cette conjecture, c'est qu'il m'a semblé découvrir, dans l'Histoire de Grégoire de Tours, certains vestiges de la Messe gothique célébrée de son temps dans les Églises des Gaules. En effet, il dit ! qu'à la Messe on lit d'abord une Prophétie, ensuite une Épître, puis l'Évangile ; et ailleurs 2 : « Le dimanche étant venu, le roi se rendit à l'église pour assister à la Messe. Les frères et les prêtres, qni s'y trouvaient, laissèrent officier l'évêque Palladius. Quand il commença la Prophétie, le roi demanda qui il était. » Il parle du silence recommandé à la Messe 3, ce qui est particulier à la Messe mozarabe, comme de lire à chaque Messe une Prophétie avant l'Épître. Saint Césaire d'Arles, dans sa XIIe Homélie, parle également des Prophéties, des Épîtres, et des Évangiles qu'on récite à la Messe. On pourra peut-être encore découvrir plusieurs vestiges de cette nature dans les historiens des Gaules, si on veut les feuilleter avec attention. Quant à nous, le temps nous manque pour le faire.

Du reste, outre ce que nous avons dit, il est encore d'autres raisons qui montrent que cette opinion de la ressemblance de l'ancien rite gallican avec celui d'Espagne, n'a rien d'absurde ni d'incroyable. En parcourant, dans les plus célèbres bibliothèques, les manuscrits qui pouvaient se rapporter à mon sujet, Dieu a permis que j'en rencontrasse deux fort anciens. Après en avoir attentivement examiné l'ordre, le style, les caractères et les Messes qu'ils contiennent, j'ai pensé que l'un et l'autre étaient d'anciens Missels gallicans ; car ce que dit Hilduin des anciens Missels qu'il a vus leur convient parfaitement, et ils concordent avec les anciens rites de l'Église de Tolède, d'où Charles le Chauve lit venir des prêtres pour connaître, en les voyant célébrer, quelle était l'ancienne coutume gallicane. En les comparant l'un

• Liv. 4,ch. 16. -2Liv. 8,ch. 7. -sljv.7;C1i. 8.

el 1 autre avec le Missel mozarabe, édité par le cardinal XimenèS, j'ai trouvé que l'ordre et la distribution de la Messe étaient les mêmes, mais les prières sont différentes. L'un de ces manuscrits se trouve dans la bibliothèque de la reine de Suède 1 ; il a environ neuf cents ans, au jugement des savants ; il est écrit en lettres carrées et majuscules, marqué 626. On dit qu'il appartint autrefois au célèbre antiquaire Petau, conseiller au Parlement de Paris, et qu'après sa mort il fut acheté par la reine. Quelques pages manquent au commencement et à la fin. En tête du volume se trouve ce titre écrit par une main plus récente : Missel gothique. On en a détaché quelques prières qui ont été imprimées dans le VIe tome de la Bibliothèque des anciens Pères , tout récemment éditée à Paris. L'autre appartient à la bibliothèque du Vatican; il est à peu près aussi ancien. Au commencement, la main d'un antiquaire ignorant et plus moderne a écrit le titre de Messe romaine, encore qu'il en diffère beaucoup. Dans le manuscrit de la Reine, dont grâce à l'obligeance de Benoist Mellin, son bibliothécaire, nous avons pu nous servir assez longtemps, on trouve une Messe propre de saint Martin, évêque de Tours, dans laquelle on l'appelle notre père. D'où je soupçonne que ce Missel a appartenu à l'Eglise de Tours, ou à quelque autre Église de France dédiée spécialement à ce saint ; car, dans le Missel mozarabe, on trouve une Messe propre de ce saint évêque, mais sans l'addition de notre père. Pour qu'on puisse juger de la différence des deux Messes, je transcrirai ici quelques oraisons, d'abord du manuscrit de la reine que j'appellerai Gallican, l'autre du rite Mozarabe.

1 Christine, reine de Suède, qui habitait alors la ville de Rome. Nous croyons devoir donner quelques éclaircissements sur les manuscrits dont il est ici question, ainsi que sur d'autres dont il sera parlé dans la suite de l'ouvrage ; nous les tirons de Mabillon, qui a édité les deux Missels découverts par le cardinal Bona, et du père Lebrun. Ces manuscrits viennent de la bibliothèque de l'abbaye de Floriac, autrement Saint-Benoît-sur-Loire. Les Huguenots l'ayant pillée en 1562, les débris se trouvèrent, après divers événements, les uns en la possession du conseiller Petau, •lui les vendit à la reine Christine ; les autres en celle du duc de Bavière, qui en fit it au pape Grégoire XV. Ces derniers ayant l'ait partie de la bibliothèque de l'Électeur Palatin, dont s'était emparé le duc de Bavière, sont ordinairement cités sous le titre de Manuscrits Palatins, comme on le verra dans la suite de l'ouvrage.

Collecte de saint Martin tirée du Missel gallican.

Summi Sacerdotis tui Patris nostri Martini Episcopi hodie depositionem celebrantibus tribue nobis, Domine, ut sicut commemorationem ejus devotissimè colimus, ita et opus fideliter imitemur.

La même tirée du Missel mozarabe.

Jésus Deus noster et Domine, qui illustrem meritis Martinum Confessorem atque Pontificem ita fecisti sapientiam custodire, ut in gloria mereretur et jucunditate consistere : da nobis verae sapientiae intellectum, et sanctse operationis studium, ut pauperibus praerogantes substantiam, facinorum nostrorum évada m us vindictam,

Oraison Post nomina du Gallican.

Auditis nominibûs offerentium, Fratres Garissimi, omnipotentis Dei inenarrabilem misericordiam supplices postulamus, ut nomina nostra, qui in hune celeberrimum diem in honorem sancti Antistitis sui Martini offerimus, benedicere et sanctificare ipso suffragante dignetur ; et quod illi hodie collatum est ad gloriam, nobis quoque proficiat ad salutem.

La même du Mozarabe.

Deus, qui mirabilis es in sanctis tuis, cujus cultui deputatur, quicquid amicis tuis honoris impenditur ; intenta oratione te poscimus, ut hune diem quem sancti, et incomparabilis viri Martini inlustravit excessus, prosperum nobis et posteris in rébus actionum propitiatus indulgeas. Tribuasque ut cujus veneratores sumus, imitatores effici mereamur. Hune etiam virum, quem Cœlicolis admirandum, Martyribus adgregatum œtatis nostra tempora protulerunt, jubeas auxilium nostris ferre temporibus. Dubium enim non est, quod sit Martyr in cœlo, qui

hiitConfessor insœcula. Gum sciatur non Martino martyrium, sed martyrio defuisse Martinum. Oramus, Domine, ut qui tantum potuit tuis sequari virtutibus, ut vitam mortuis redderet, dignetur etiam defunctorum spiritus consolari, ac viventes in tribulatione defendere qui potens fuit mortuos suscitare.

Oraison ad pacem du Gallican.

Inclina, Domine, aurem iuam ad preces familiae tua?, et da pacem, ([uam permanere jugiter prœcepisti. Illud etiam specialiter prœstare digneris, ut parem charitatem teneamus, quam Pontifex tuus Martinus in hoc saeculo, te opitulante, meruit obtinere.

La même du Mozarabe.

Multis coram te, Deus Pater, exultantes in laudibus, Gonfessoris tui Martini hodierna die obitus memoriam facimns, doctrinam recolimus, operum memoramur. Qui licet totum vitae sua? cursum gloriosa decoraverit pace, finem tamen ineffabili charitatis bono reddidit et probabilem et inlustrem. Cum vicinum sui cernens tcrminum finis, pacem inter se discordantibus restituit Clericis. Quo ad aîtcrnam continuo vocatus haereditatem, exemplo Domini tencndam suis pacem discipulis commendaret. Hujus ergo viri suôragiis pelle a nobis Deus quicquid dividit unitatem, et dona, ut eidem consortes simus in praemio, cujus hic dilectionis edocemur exemplo.

Inlalion ou préface du Gallican.

Dignuin et justura est nos te, Domine Deus noster, in laudibus sancti Martini honorare, qui sancti Spiritus tui dono succensus, ita in ipso tyrocinio fidci perfectus, ut Ghristum texisset in paupere, et vestem quam egenus acceperat mundi Dominus induissôt. 0 felix largitas, qua Divinitas operitur! 0 clamidis gloriosa divisio quae militem tcxit et regem ! Inestimabile

donum est, quod vestire Dominum meruerit Deitatis. Digne buic confessioni tuae praemium commisisti ; cligné Arianorum non subjacuit feritati : digne tanto amore Martinus persecutori.lormenta non timuit, securus quia tanta erat gloriatio passionis, utper quantitatem vestis exiguae et vestire Dominum meruiL et videre. 0 animi imitanda benignitas ! 0 virtutum veneranda potentia î Sic egit suscepti Pontificatus oiïicium, ut per formam probabilis vitae observantiam exegerit disciplinas. Sic Apostolica virtute sperantibus contulit medicinam, ut alios supplicationibus, alios visu salvaret. Haec, tua, Domine veneranda potentia, cui cum lingua non supplet meritis exorare, operibus sancti Martini te opitulante mereamur imitari. Per Christum Dominum nostruni;

La même du Mozarabe.

Dignum etjustum est nos tibi gratias agere, Domine Sancte,

Pater aeterne, Omnipotens Dcus, in depositione anniversariœ

commemorationis sancti Martini Episcopi, et Confessons tui.

Ouem pro pietate tua, et servitute sua, tam beatum labore,

quam munere in ter Sanctorum omnium florentissimas legiones,

ac felicissimos Martyrum choros, et inlustres eminentium Senio-

rum cathedras dextri ordinis locum tenere confidimus. Quiabona

arbor bonos fructus facit, et bonus homo de bono thesauro cordis

sui bona profert. Cumque in eodem Evangelio ipse docuerit, ex

iructibus eorum cognoscetis cos : bunc ergo in ter justos juste

numerandum testantur facta per saeculum, signa post transitum,

opéra dum vixit, mirabilia post recessum. Cum prassertim ad

unum sanctitatis culmen diversus mittat ascensus, non una est

virtutum via, quae gloriaa tuaa ducit ad regnurn. Quid enim

minus est crucem ferre per tempora, quam mortem subire per

vulnera? Quid inferius est mundum vincere, quam gladium non

timere? Cum plus luctaminis habeat diuturnitas crucifixi, quam

celeritas interempti. Q^id supereminet affectus martyrii con-

summatus, quam diutiùs custoditus? Non distat propter te

morlificatus a mortuo, cum in u troque sit gloriosum etabuti

velle quod placcat. Pugnam sustinere sine defectu, an coronam rapere sine metu ? Propositum non mutare sub spatio, an implere desideriura sub momento: Par est ut credimus inlecebris non cedere per dolorem, ubi aequalis in dilectione animus. Percussor deest fidei, non confessor. Volait triumpharc du m militât, qui militare non destitit dum consummat. In ter carnales pugnas et spiritalcs, insidias laborosius est hostem occultum superare, quam publicum. Quia non sit Jevius sperare semper quem caveas, quàm non formidare quem videas. Jugiter in procinctu providerecautelam, quamfortiterincongressu servare constantiam. Non interest in angustia vivere servi tutis, aut in pœna devincere feriendum. Quotidie declinare quod decipias, aut cum compendio ambire quod finiat. Postremô in agone Martyrum ad extruendam fidem, hoc semper proponitur quod horreat ; hic etiam quod delectat. Ibi tormenta terrori, hic etiam blandimenta discrimini. Ibi homo nititur expugnare per amara, hic diabolus inlaqueare per dulcia. Ibi mors securitatempraestat, hic securilas mortem facit : ibi alienae impietas, hic propria} naturae mobilitas inimica est. Sed in his omnibus nihil sibi sine adjutorio tuo arroget humana fragilitas. Tuis muneribus débet unusquisque deputare quod vicit, qui tuis viribus portavit uterque quod pertulit. Horum tu verus arbitror Deus, quod propter nos supplices quaesumus, ut sicut illi tibi accepti, ita nos illis mereamur esse suscepti. De quibus hoc nobis sufïicit credere, quod una amoris tui causa per diversa mérita, discreto vel fine vel tempore, féliciter afllicti, veraciter probati, potentes praediti, clementer assumpti, et aequaliter sint beati. Cui meritô omnes Angeli et Archangeli non cessant clamare quotidie, ita dicentes : Sanctus, Sanctus, etc.

Par ces prières que nous venons de rapporter, il est clair qu'ainsi que nous l'avons dit, l'une et l'autre Messe suit le même ordre, quoique le texte des oraisons soit différent. On y trouve quelques endroits obscurs dont le sens est douteux, sans doute par la faute de l'auteur; mais, par respect pour l'antiquité, nous avons voulu copier Bdèlemenl le texte. Pour établir

encore d'une manière plus évidente la distribution de la Messe que j'appelle gallicane, j'ai jugé à propos d'insérer ici, tout entière, d'après le môme manuscrit de la reine, la Messe de saint Etienne, premier martyr. Il y manque les Antiennes, l'Epître, l'Evangile et les autres parties que renferme ordinairement un volume séparé. On n'y trouve pas non plus ce qui est commun à toutes les Messes. Si quelqu'un veut collationner cette Messe avec celle du même saint dans le Missel de Ximénès, il constatera que, comme nous l'avons vu dans la Messe de saint Martin, les oraisons sont différentes, mais que la forme et la disposition sont les mêmes.

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