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CHAPITRE XIV

I/*i»Éçe constant des Messes privées prouvé par le témoignage des anciens, et par des exemples tirés des premiers temps de l'Église et des âges suivants. — Différentes preuves à l'appui. — Qu'autrefois, dans une même Eglise, il y avait plusieurs autels et qu'on y disait plusieurs Messes. — Antiquité des Messes sans communiants. — Objection, tirée d'une lettre de saint François, réfutée.

La louable coutume de célébrer des Messes privées, c'est-àdire en présence, au moins, d'un assistant pour répondre, a toujours été en vigueur dans l'Eglise, et les hérétiques antiliturgistes n'ont jamais pu prouver que dans aucun temps cet usage eût été prohibé. En effet, soit que ce nom de Messe privée lui vienne du lieu, parce qu'on la disait dans des oratoires particuliers, soit qu'il vienne du temps, parce qu'on la disait non pas lours de fêtes, mais les jours ordinaires, soit qu'il vienne des assistants à cause de len>- petit nombre, soit de ce que le prêtre

seul y communiait, soit de toute autre cause, nous prouverons, par des témoignages des Pères et par des exemples, que toujours elle a été permise et qu'elle fut en usage dans tous les siècles. Et d'abord les Actes des Apôtres nous apprennent qu'ils rompaient le pain, assurément le pain eucharistique, dans des maisons particulières. Ce que nous allons dire ici, et ce que nous dirons au chapitre XIX, montrera clairement que souvent les hommes apostoliques et leurs successeurs immédiats célébraient en particulier dans les maisons, dans les cachots, dans les cryptes, dans les cimetières et dans des chaumières. Tertullien dit i : « Si tu ne peux célébrer pendant le jour, tu peux le faire la nuit. Tu ne peux réunir chaque frère ; que môme trois soient pour toi l'Eglise. » Gomme s'il disait : tu ne peux célébrer à la clarté du jour et en présence de tous les fidèles, célèbre pendant la nuit et en particulier, quand même trois frères seulement seraient présents. Dans ce sens, la Messe privée ne saurait être nommée Collecte ou Synaxe; c'est pourquoi saint Augustin, dans son Abrégé des Conférences du 3e jour, distingue la Collecte du Dominical, comme on distingue l'espèce du genre. Dans la vie de Constantin 2, Eusèbe raconte que ce prince, aussitôt après son baptême, fit construire un oratoire dans son palais et, qui plus est, il dit que lorsqu'il allait à l'armée il avait une église portative ou un temple mobile, exemple que Sozomène nous apprend avoir été suivi des nobles palatins, pour que, même dans les camps, ils ne fussent point privés du saint sacrifice de la Messe. Eusèbe rapporte également 3 que les évêques, réunis en grand nombre de toutes les provinces pour la dédicace du temple de Jérusalem, offraient très-souvent le sacrifice non sanglant. Les Actes de saint Marcel, pape, disent qu'il célébrait souvent dans la maison de Lucius. Saint Grégoire de Nazianze atteste 4, à la louange de son père, qu'il avait offert le saint Sacrifice dans sa chambre, et dans l'éloge de sa sœur Gorgonie il dit qu'elle possédait un autel domestique. Saint Avit, évêque de Vienne 5,

1 De fuga in persecut , cap. 14. - 2 Lib. 4, cap. 17. — 3 Lin. 4, Gap. 15. — * Orati., 19. - 5 Ep. 6. ad Vict.'^pisc,

parle également des oratoires privés. Saint Paulin, évèque de Noie, lit préparer un autel près de son lit et y célébra le saint Sacrifice peu d'heures avant sa mort; ainsi le rapporte Uranius, l'auteur de sa vie. Le prêtre Paulin, biographe desaintAmbroise, nous dit, en parlant de cet illustre docteur : « Vers le même temps, il fut invité chez une noble dame qui demeurait au delà du Tibre, pour y offrir le saint sacrifice. Une baigneuse paralytique se fit porter dans la même maison, et après avoir baisé les vêtements du saint homme, elle se trouva guérie. » Au livre XXIIe de la Cité de Dieu, saint Augustin dit qu'un de ses prêtres fut envoyé dans la demeure d'un nommé Hespérius, où les démons excitaient de grands troubles, et que ces troubles cessèrent dès que ce prêtre y eut offert le saint Sacrifice. Cabades, roi des Perses, au rapport de Théophanes ', apprenant que dans un camp se trouvait caché un immense trésor d'argent et de pierres précieuses, essayait de s'en emparer, mais les démons gardiens du trésor s'y opposaient. Ayant donc vainement eu recours à la science des Mages et des Juifs, il ordonna d'amener l'évoque des chrétiens qui, ayant célébré la Messe et participé aux divins mystères, chassa les démons et livra sans obstacle le camp au roi ; ce prince, frappé du prodige, permit de recevoir le baptême à tous ceux qui en auraient le désir. Saint Augustin 2 parle des actes publics qui démontraient que Sylvain avait livré plusieurs calices d'une église, ce qui indique clairement qu'on disait dans celte église plusieurs Messes en particulier, car pourquoi tant de calices, si on n'y avait célébré que la Messe solennelle ? Saint Jean Chrysostôme3 affirme que, de son temps, c'était l'usage d'offrir le saint Sacrifice tous les jours. Saint Jérôme parle dans le même sens4. Le concile d'Agde 5 permit d'avoir à la campagne des oratoires privés, dans lesquels on pourrait dire la Messe même les jours de fête, à l'exception des jours de Pâques, Noël, l'Epiphanie, l'Ascension, la Pentecôte, la Saint-Jean-Baptiste et autres solennités du même ordre. Saint Grégoire le Grand 6 mande à

1 Annus 508. — 2 Lib. 3, Cont. Gresc. Donat., cap. 29. — 3 Homel. 3, in Bpift. ad Eph.. et 17, ad Haeb. — ' In cap. 1, Epist. ad Tit. — 5 Cap. 21. — 0 Lili. ô, epist. 43.

Jean, évoque de Syracuse, de permettre qu'on dise la Messe dans la maison du patrice Venant. Et ailleurs1, parlant de Gassi us, évèque de Narni, il dit que chaque jour il offrait à Dieu le saint Sacrifice, tellement qu'aucun jour de sa vie ne s'est passé sans qu'il immolât au Seigneur la victime de propitiation, et il ajoute que, sur la fin de sa vie, il célébrait la Messe dans l'oratoire de la maison épiscopale. Saint Jean l'Aumônier, ainsi que le raconte son historien Léonce, ayant vu le peuple sortir de l'Eglise après l'évangile, sortit lui-même, alla se placer au milieu de la foule en disant : «C'est à cause de vous que je suis venu au saint temple, car je pouvais dire la Messe dans la maison épiscopale. » Saint Jean Damascène nous apprend que le prêtre Barlaam célébra la Messe dans la chambre de Josaphat, lui seul y assistant. En parlant d'une peste, dont la cessation fut due aux prières du roi Osualde, le vénérable Bède 2 ajoute qu'en action de grâces on célébra des Messes dans tous les oratoires des monastères. L'usage de construire dans les monastères plusieurs oratoires séparés les uns des autres est fort ancien, car saint Benoît, au rapport de saint Grégoire le Grand 3, en fit élever deux sur le mont Cassin, l'un en l'honneur de saint Jean-Baptiste, l'autre dédié à saint Martin; et saint Maur, son disciple, d'après le témoignage de Faustus, auteur de sa vie, en construisit quatre dans son couvent, dédiés à saint Pierre, à saint Martin, à saint Se vérin et à saint Michel Archange. Le XVIe concile de Tolède ordonne 4 de célébrer chaque jour des Messes pour le roi et pour ses fils. 11 existe un rescrit du pape Zacharie au roi Pépin, dans lequel il est défendu à l'évêque de consacrer aucun oratoire pour les Messes privées qui n'ait été auparavant doté d'une manière convenable. Dans son Capitulaire 5, Théodulfe d'Orléans veut que les Messes particulières, dites par les prêtres les jours de dimanches, ne soient pas tellement publiques qu'elles puissent détourner les fidèles des Messes solennelles, qui se disent régulièrement à l'heure de Tierce. Dans la Chronique de Centula 6 on trouve une

« Homel. 37, in Evang. — 2 Hist. Angl., lib. 4, cap. 14. — 3 Dial., lib. % cap. 8. * Cap. 8. - 3 Cap. 45. - G Spicileg., t. 4, lib. 2; cap. II.

Constitution de l'abbé Angelbert, ordonnant que cliaque jour trente Messes soient dites par les moines sur les différents autels, et qu'on y fasse mémoire du pape Adrien et de Charlemagne, qui vivaient à cette époque. Grodegand, évèque de Metz, contemporain du roi Pépin, dans sa Règle1, parle des aumônes données aux prêtres pour des Messes privées. On trouve dans les Antiquités de Fulde de Brou ver 2, une supplique présentée par les moines dans laquelle ils demandent, entre autres choses, que les prêtres puissent plus souvent célébrer la Messe, et qu'on leur donne pour cela un lieu convenable, comme le faisaient leurs pères. Jonas d'Orléans dit3 que les prêtres de son temps offraient ordinairement le saint Sacrifice dans de petites chapelles construites liors du temple.

Nous ne finirions pas si nous voulions rapporter les témoignages des écrivains ecclésiastiques, qui démontrent l'usage des Messes privées dans les IXe, Xe et XIe siècles. Ce serait d'ailleurs chose superflue, car les hérétiques, qui soutiennent effrontément que l'usage des Messes privées, auxquelles le peuple n'assiste, ni ne communie, était inconnu à l'ancienne Eglise, avouent qu'il a commencé vers le VIIIe ou IXe siècle de l'ère chrétienne. Pour mieux réfuter leur téméraire assertion, je ne puis omettre certaines autres preuves, qui démontreront encore d'une manière plus complète l'antiquité des Messes privées. La première se tire des Messes qui chaque jour se célébraient en l'honneur des saints, usage dont le pape saint Grégoire est un témoin irréfragable 4. « Nous avons, écrit-il à Euloge d'Alexandrie, réunis dans un volume, les noms de presque tous les martyrs, et le souvenir de leurs tourments assigné à des jours différents, et chaque jour nous célébrons le saint sacrifice en leur honneur. »> Nous ne lisons dans les anciens calendriers que le nom d'un petit nombre de saints, parce qu'ils ne renferment que ceux dont la fête était célébrée par le peuple, et dans laquelle on chantait une Messe solennelle, et autrefois le

1 Spicileg., t. 1, cap. 42. — ■ Lib. 3, cap. 12. — 3 Lib. 1, institut. Laicalium. Bip. 2, t. 1, Spicileg. - ' Lib. 7, ep. 29, Indict. 1.

nombre de ces saints était assez restreint. Quant aux autres, bien qu'ils ne fussent pas inscrits au calendrier, on disait chaque jour une Messe privée en leur honneur. Les Messes pour les défunts, qui chaque jour se disaient en particulier, fournissent encore une autre preuve. En effet, le second concile de Vaison, tenu en 529, suivant les meilleurs chronologistes, encore que dans les éditions communes on le confonde avec le premier, fait une distiction entre les Messes pour les défunts et les Messes publiques, lorsqu'il statue, chapitre IIIe, que dans les Messes qui se disent en mémoire des fidèles trépassés, on récite toujours le Sanctus de la môme manière que dans les Messes publiques. Et Amalaire * atteste qu'il y avait certains lieux où tous les jours on célébrait la Messe pour les défunts. Une troisième raison peut se déduire du grand nombre de prêtres qui avaient coutume d'offrir chaque jour le saint Sacrifice ; il y en avait plusieurs dans une même église, et le pape saint Corneille, dans Eusèbe 2, écrivant à Fabius, évoque d'Antioche, assure qu'on en comptait alors quarante-quatre à Rome. Il n'est pas certain qu'ils fussent attachés à des églises spéciales. Nous ne savons pas si, sous le pontificat de Corneille, la ville avait un aussi grand nombre de titres et de basiliques. Quelques-uns même, surtout avant le concile de Chalcédoine, qui le défendit, étaient ordonnés sans être attachés à aucune Eglise, comme saint Paulin le raconte de lui-même dans son Epître 6e à Sévère : « J'ai consenti, écrit-il, à être consacré dans l'Eglise de Barcelonne, à condition que, voué seulement au sacerdoce du Seigneur et non à quelque Eglise particulière, je ne serais point par là attaché à cette Eglise. » Saint Jérôme fut, avec la même condition, ordonné par Paulin, évêque d'Antioche, comme il le raconte lui-même3. Flavien avait ordonné de la même manière l'anachorète Macédonius, dont Théodoret parle avec éloge, dans son Histoire monastique 4; et cependant personne n'osera douter que ces saints prêtres n'aient offert bien souvent le saint sacrifice, mais en particulier, puisqu'ils n'avaient ni titre, ni Eglise.

* Lib. 4, cap. 32. - 2 Lib. 6, cap. 43. - a Ep. 61, cap. 16. - * Cap. 13.

Enfin, ce qui fournit encore une assez Forte preuve de la célébration des Messes privées, c'est le grand nombre d'autels élevés dans la même Eglise, ce dont les témoignages des anciens Pères font foi. Saint Grégoire le Grand, écrivant à Palladius, évoque de la Rochelle â, lui dit : « Le porteur de cette lettre, à son arrivée, nous a appris que votre fraternité avait fait bâtir une Eglise, qu'elle y avait placé treize autels, dont quatre ne sont pas encore dédiés. » Il parle ici d'autels destinés au saint sacrifice, car il envoie des reliques des saints pour y être placées, et il lui recommande de veiller à ce que ceux qui les desserviront reçoivent une subsistance convenable. L'évêque Acca, au rapport de Bède, s étant procuré de tous côtés des reliques des Apôtres et des martyrs, lit construire en leur honneur, dans l'intérieur de l'Eglise, des autels séparés par des galeries. Valfrid nous dit qu'il y avait également à Rome, dans la basilique du prince des Apôtres, plusieurs autels, non-seulement du côté de l'Orient, suivant l'usage de l'Eglise, mais aussi dans différentes parties de l'édifice. Nous avons déjà rappelé, d'après le vénérable Bède, qu'on célébrait la Messe dans tous les oratoires d'un monastère ; nous avons également dit, que saint Benoît et saint Maur avaient fait construire plusieurs oratoires dans leurs monastères. D'autres témoignages de ce genre se rencontrent fréquemment dans les Actes des saints, dans les Chroniques et les Rituels des moines, soit que les oratoires fussent séparés de l'Eglise par un mur, -soit que tous les autels fussent dans la même Eglise. Or, cette multitude d'autels eût été absolument inutile, s'il n'eût été permis de célébrer le saint sacrifice qu'une seule fois le jour dans la même Eglise. Autre est la coutume des Grecs: ils n'ont dans chaque Eglise qu'un seul autel, et ils ne pensent pas qu'il soit permis de célébrer deux fois, le même jour, dans un même temple. C'est pourquoi les Pères et les historiens grecs ne font mention que d'un seul autel dans chaque Eglise, ce qui a lieu, disent-ils, par analogie, car il n'y a qu'un seul Christ, qu'une seule Eglise et qu'un seul sacrifice. L'orateur

1 Lib. 5, ep. 50.

I il

Tyrien, dans son discours sur ia dédicace du temple élevé par l'évêque Paulin, qu'Eusèbe a inséré au livre Xe de son histoire, appelle l'autel unigène. Cet usage fut-il autrefois reçu dans l'Eglise latine ? C'est ce qui n'est point certain, à moins qu'on ne regarde comme s'y rapportant, ce qu'ordonne le concile d'Autun, tenu, suivant Sirmond, en 578, au chapitre Xe, où il dit qu'il n'est pas permis de dire le môme jour deux Messes sur le même autel. Du reste, ce concile ne fut point œcuménique, et peut-être faut-il entendre ce qu'il dit ici des Messes solennelles. Car il ajoute aussitôt, qu'un prêtre ne doit point dire la Messe sur un autel où l'évêque a célébré le jour même, ce que j'entends ici de toute sorte de Messe, pour ne pas admettre que la même prescription soit répétée deux fois sans raison. Cependant les Grecs, bien qu'ils n'aient qu'un seul autel dans leurs Eglises, construisent tout près de ces Eglises, dont ils sont séparés par un mur, de petits oratoires qu'ils nomment Parecclesiœ, c'est-à-dire Appendices de l'Eglise, dans lesquels ils disent des Messes privées les jours ordinaires, ainsi que le rapporte Goar dans ses notes sur l'Eucologe K Le lundi, ils disent une Messe des saints Anges; le mardi, de la sainte Vierge; le mercredi, de saint Jean-Baptiste ; le jeudi, des saints Apôtres ; le vendredi, de la Croix ; le samedi, pour les défunts. Il faut dire néanmoins que ces oratoires ne sont pas toujours adossés à l'Eglise ; il y en a qui sont éloignés et dispersés dans toute l'étendue du monastère, et dans lesquels les prêtres de semaine célèbrent tour à tour, comme l'observe Léon Allacci dans son épître à Jean Morin, sur les Temples des Grecs modernes. Les Grecs ont conservé l'ancienne coutume; quant aux Latins, bien qu'anciennement ils eussent dans leurs monastères plusieurs oratoires séparés, il les ont depuis longtemps transférés tous dans l'Eglise principale en y édifiant plusieurs autels.

Quelques auteurs, dont l'opinion me sourit assez, disent que le nombre des autels et des prêtres s'accrut lorsque le peuple qui assistait à la Messe, car tous les fidèles y assistaient, eut cessé

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à y communier. En etlét, il n'était point nécessaire de célébrer plusieurs Messes, alors que tout le peuple assistait et communiait a la même. A quelle époque les fidèles présents à la Messe, ont-ils cessé d'y communier, et quand a-t-on commencé à dire plusieurs Messes dans la même Eglise ? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. Toutefois, l'un et l'autre usage sont fort anciens. Saint Léon le Grand, dans son Epître à Dioscore d'Alexandrie, commande de réitérer le saint sacrifice, quand la multitude des fidèles a été telle que la basilique n'a pu les contenir tous ; car, si l'on observait dans ce cas la coutume de ne célébrer qu'une fois, la piété dune partie du peuple ne pourrait être satisfaite. Il ajoute ensuite qu'il est très-conforme à la piété comme à la raison, de renouveler le saint sacrifice autant de fois que la présence d'un nouveau concours d'assistants le rend nécessaire. Cette réitération de sacrifice n'est recommandée par le souverain Pontife que d'après ce qui s'observait à Rome, ce Afin, dit-il, qu'en toutes choses vous soyez d'accord avec nos observances. » Et plus bas : « Afin que ce que nous pratiquons d'après les traditions de nos Pères, votre sollicitude veille à ce qu'il ne soit point négligé. » L'auteur du Pontifical dit, en parlant du saint évèque Deusdedit : « Celui-ci établit une seconde Messe dans le clergé. » Pierre Urbevctanus s'exprimeainsi sur ce texte dans son Commentaire : « Peut-être qu'alors on ne chantait qu'une Messe dans l'Eglise, a l'instar des Grecs, ce qui, suivant les anciens, édifiait davantage. » Mais il résuite du témoignage de saint Léon que nous venons de citer, que la coutume de réitérer le saint sacrifice existait longtemps auparavant dans l'Eglise romaine. Prosper * écrit qu'on avait offert deux fois le saint sacrifice dans la même Eglise en quelques heures. Ici peut s'appliquer ce que nous dirons au chapitre XVIII sur la célébration de deux Messes le même jour, quand nous parlerons des jours pohj liturgiques.

Enfin, il est prouvé qu'au temps des anciens Pères il y avait des Messes auxquelles personne ne communiait. Saint Jean

1 De praedictionibus dimidii temporis, cap. G.

Chrysostôme dit 1 : « Vainement nous offrons chaque jour le saint Sacrifice, vainement nous montons à l'autel, il n'est personne qui vienne y participer. » Il redit la même chose 2 ; et ailleurs3, après avoir énuméré les maux qui menacent ceux qui communient indignement, il suppose qu'ils lui répondent : « Et comment serions-nous exposés à tous ces châtiments, nous qui ne recevons ce sacrement qu'une fois l'année? » Saint Ambroise nous apprend que dans l'Eglise de Milan on offrait chaque jour le saint Sacrifice 4, et il exhorte ceux qui n'ont point d'empêchements légitimes à y assister tous les jours, et bientôt après il les engage, pendant le Carême, à communier au moins le dimanche. Puis donc que ce Père presse son peuple d'assister à la Messe tous les jours et de communier au moins le dimanche pendant le Carême, il est évident que dans cette Eglise n'existait point alors la coutume de communier toutes les fois qu'on assistait à la Messe. Gennade de Marseille 5 exhorte le peuple à communier tous les dimanches, pourvu que le cœur soit exempt d'affection au péché. Le concile d'Agde ordonne aux séculiers d'assister à la Messe le dimanche, et il ne les oblige à recevoir la communion que les jours de Noël, de Pâques et de la Pentecôte. Saint Augustin assure que les différentes Eglises avaient sur ce point des usages divers, Epître 118, où il dit que les uns communiaient tous les jours, d'autres seulement à certains jours. Cette variété est longuement démontrée par Walfrid Strabon, chapitre XX ; et, revenant ensuite sur cet article au chapitre XXII, il ajoute : « Il y en a qui pensent, par respect pour le sacrement, qu'il suffit de communier une fois dans un jour, quand même ils assisteraient à plusieurs Messes ; d'autres qui veulent communier à toutes les Messes auxquelles ils assistent le même jour ; ni les uns, ni les autres, suivant moi, ne sont blâmables.» Il y avait donc, du temps de Strabon, quelques fidèles si opiniâtrement attachés à l'ancienne coutume de communier à la Messe qu'on entendait, qu'ils n'hésitaient point à communier plusieurs fois le même

1 In ep. ad Eph. — 2 Hom. Gl. ad popul. Antioch. ~- 3 Hom. 5, in 1 ad Th. — * Sermo 34. — 5 Lib. de Eccl. Dogm., cap. 53.

jour. J'ignore néanmoins si, outre Strabon, on trouverait encore d'autres témoins de cet usage; quant à la coutume de communier toutes les fois qu'on assistait à la Messe, elle avait cessé, comme nous venons de le voir par les paroles de saint Chrysostôme, de saint Ambroise et d'autres Pères, tant de l'Eglise grecque que de l'Eglise latine. Ce bonheur avait été réservé au ier et au 11e siècles, alors que la multitude des fidèles, n'ayant qu'un cœur et qu'une à nie, embrasée des feux de l'amour divin, ne désirait rien tant que la participation à cette nourriture céleste, par laquelle 1 ame est engraissée, comme parle Tertullicn. Mais, vers la fin du 111e siècle, cette ferveur commença à se refroidir et le nombre des communions alla en diminuant. Les Pères du concile d'Elvire, voyant avec peine ce refroidissement, prescrivirent aux évoques de ne point recevoir les dons de celui qui ne devait pas communier *. Semblablement les Pères du concile d'Antioche ordonnèrent d'éloigner de l'Eglise celui qui y venait et ne voulait point communier. Enfin, les Pères du concile de Tolède défendent l'assistance au saint Sacrifice à ceux qui y viennent et ne communient pas. D'où il suit que ce relâchement, qui déplut tant à ces saints évoques, commença vers le temps où se tint le concile d'Elvire, c'est-à-dire vers la fin du m6 siècle, suivant l'opinion la plus probable que Morin prouve d'une manière solide 2. Ces Pères condamnèrent, il est vrai, l'abstention de la communion ; mais jamais ils ne dirent que pour cette raison on devait s'abstenir de dire la Messe ; autrement la condition du prêtre serait pire que celle du peuple, s'il pouvait célébrer seulement lorsque les assistants doivent communier, et si, en l'absence de communiants, il ne pouvait le faire, afin de participer lui-même au corps et au sang du Seigneur.

Les hérétiques font une foule d'objections pour démontrer

qu'on doit abolir les Messes privées ; mais ils ont été savamment

et viclorieusement réfutés par Bellarmin et d'autres théologiens,

qui ont parcouru cette lice avec honneur. Toutefois, je ne puis

$er sous silence un argument qu'ils tirent d'une lettre de

1 Cap. 28. — a Lib. 9, De pœnit.

saint François aux prêtres de son ordre ; ils l'apportent d'un air triomphant, comme suffisant seul à détruire de fond en comble l'usage des Messes privées. Voici comme s'exprime cette lettre : « En outre, je vous avertis et je vous exhorte dans le Seigneur, que dans les lieux où demeurent les frères, on ne célèbre qu'une Messe par jour, suivant 'l'usage de la sainte Eglise romaine; s'il se trouve en- ce lieu plusieurs prêtres, que l'un, par charité, se contente d'entendre la Messe de l'autre. » Voici, disent-ils, un saint qui ne veut qu'une seule Messe, et cela suivant la pratique de l'Eglise romaine. Or, les catholiques essaient d'éluder la force de cette objection de diverses manières : Luc Vadding montre, par un long commentaire, que le saint parle de la Messe publique et conventuelle, et qu'il laisse chacun libre en ce qui concerne les Messes privées. D'autres disent que ce passage ne détermine point de quelle Messe il s'agit; est-ce de la Messe solennelle? est-ce de la Messe privée? Et partant on n'en saurait rien conclure contre la Messe privée. Il en est qui prétendent qu'il n'est ici question que du Jeudi-Saint et non des autres jours; mais toutes ces réponses me paraissent peu solides, car elles font violence au texte qui exhorte clairement à ne dire qu'une seule Messe par jour, à laquelle les autres prêtres se contenteront d'assister. D'autres, enfin, pour se débarrasser plus facilement de cette difficulté, disent que cette lettre est supposée et faussement attribuée au saint homme; car il dit que la coutume de l'Eglise romaine est de ne dire qu'une seule Messe par jour, ce qui est bien éloigné de la vérité, et il n'est pas permis de penser qu'un aussi saint homme ait sciemment écrit un pareil mensonge, ou qu'il ait ignoré la coutume alors en vigueur à Rome. Pour moi, recevant cette lettre comme authentique et vraiment écrite par saint François, je pense que l'objection qu'on en tire peut être facilement détruite, si l'on dit que ce Père exhorte ses frères à ne pas célébrer à raison de l'humilité qui le portait à s'en abstenir lui-même, Quant aux paroles suivant l'usage de l'Eglise romaine, on doit les comprendre du rite qu'il fallait observer dans la célébration et ne pas les entendre de la célébration dune seule

Messe, comme si telle eût été la coutume de Rome à cette époque. Ce saint savait parfaitement qu'on offrait plusieurs fois le saint Sacrifice le môme jour ; mais de môme qu'il avait recommandé à ses religieux de réciter l'office suivant l'usage de Rome, de môme ici il leur recommande de célébrer la Messe suivant le rite de cette Eglise ; puis, par humilité et pour que l'habitude d'offrir le saint Sacrifice ne produisît point la tiédeur, il les exhorte à se contenter d'une seule Messe à laquelle tous assisteront. Gomme il savait que ce qu'il demandait était contre l'usage reçu, c'est un conseil et non pas un ordre qu'il donne. Je sais qu'anciennement les Chartreux et d'autres moines ne disaient qu'une seule Messe, et seulement les jours de dimanches et de fêtes solennelles, comme je le montrerai au chapitre XVIII ; mais je n'ai vu nulle part que tel eût été, dans aucun temps, l'usage de l'Eglise romaine. Que si cette réponse ne paraît pas satisfaisante, on pourra dire que l'assertion ou l'opinion particulière d'un seul homme, quelle que soit sa sainteté, ne saurait avoir assez d'autorité pour prévaloir contre d'innombrables témoignages, qui établissent l'usage des Messes privées, ni même en atténuer la force.

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