CHAPITRE XX
Usa^e et origine des autels. — Étaient-ils de bois ou «le pierre *2 — Autels porta tifs. — Qu'est-ce que les anthïicnses dont se servent les Grecs ? — Dédicace des églises. — Son antiquité. — Forme des anciennes églises. — Usage des fontaines placées dans le vestibule. — Séparation des hommes et des femmes. — Sanctuaire ou presbyterium. — Trône de l'évêque.
Dans les temples on plaça les autels, qui toujours furent en usage pour l'oblation du Sacrifice, comme types et témoignages figuratifs de ceux sur lesquels devait plus tard s'offrir, d'après l'institution de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le saint Sacrifice de
1 Cognit. I, cap. 204,
la Messe, ainsi que le prouve Démoehare, dans son grand ouvrage sur la Messe contre les Misoliturgiques K Nous ne doutons point que le premier autel n'ait été érigé par Adam ; car on pense que le premier il offrit des sacrifices, et apprit à ses enfants à consacrer à Dieu les prémices de leurs fruits et de leurs troupeaux. Quelle était la forme de ces autels primitifs ? Etaient-ils en plein air. ou dans un lieu fermé et consacré à Dieu dune manière spéciale, comme le prétend Jacques Boulduc 2, c'est ce que, vu le silence de l'Ecriture, il n'est pas facile de décider. Laissant donc de côté toutes ces questions, qui ne touchent point à notre but, nous allons parler des autels du Nouveau Testament, sur lesquels s'offre le Sacrifice non sanglant du corps et du sang du Sauveur. « Nous possédons, dit saint Paul aux Hébreux, un autel auquel ne peuvent participer ceux qui sont attachés au tabernacle, » c'est-à-dire, ainsi que l'entendent les docteurs catholiques, un autel où se consacre et se distribue l'Eucharistie. Tertullien dit 3 : « Ta prière ne sera-t-elle pas plus solennelle, si tu vas la faire près de l'autel de Dieu? » Et ailleurs 4 : « Il i'ciiit. dit-il, que l'autel de Dieu soit pur. » « Il ne mérite pas d'être nommé à l'autel de Dieu, dans la prière du prêtre, dit saint Cyprien 5, celui qui a voulu détourner les prêtres et les ministres de l'autel. » Saint Optât de Milève, auquel les hérétiques reprochent d'avoir une trop haute opinion de l'autel, s'exprime ainsi : « Qu'est-ce que l'autel, sinon le trône de Notre- Seigneur? » Et plus loin : « Vous avez brisé les autels, ces autels sur lesquels avaient jadis célébré les Cyprien, les Lucien et les autres martyrs, d'où tant de chrétiens avaient reçu le gage de l'étemel salut, le soutien de leur foi, l'espérance de la résurrection. » Telle était, en effet, la fureur des Donatistes, leur haine brutale contre les catholiques, qu'ils brisaient comme pollués les autels sur lesquels ils avaient célébré. Ils prêchaient que les sacriiiees de Cécilien et de tous ceux qui communiquaient avec lui. étaient impurs et détestables devant Dieu ; fureur insensée
1 Toni. 1, cap. 15. — 2 Lib. 1, de Eccles. ante legeni, cap. 1. — •" DeOrat., tapai lï. — l Ad Dxorem, lib. 1, cap. 7. — B Ep. GG.
que, plusieurs siècles après, les Grecs schis ma tiques ont imitée, en purifiant, comme s'ils eussent été souillés, les autels où les prêtres latins avaient offert le saint Sacrifice. Il n'est pas certain si, dans les premiers siècles de l'Eglise, les autels furent de bois ou de pierre. Je croirais assez volontiers qu'ils furent de l'une et l'autre matière, suivant l'opportunité des circonstances et des lieux. L'usage des autels de bois était plus convenable, parce qu'ils pouvaient être plus facilement transportés d'un lieu dans un autre. La plupart des auteurs rapportent que saint Sylvestre ordonna qu'ils fussent de pierre; mais on ne trouve chez les anciens aucune mention de ce décret. Le concile d'Epaone tenu en 509 défend i de consacrer par l'onction du saint Chrême des autels, à moins qu'ils ne soient de pierre. Saint Grégoire de Nysse , contemporain de saint Sylvestre, parle des autels de pierre comme ordinairement en usage de son temps. « Ce saint autel auquel nous servons, dit-il 2, est une pierre d'une nature commune, ne différant en rien des pierres polies dont nos murs sont construits, et dont nos pavés sont formés-, mais, lorsqu'il a été béni, dédié et consacré au culte de Dieu, c'est la table sainte, l'autel immaculé que tous ne peuvent plus indifféremment toucher, sur lequel ne peuvent porter les mains que les prêtres seuls, et avec respect. » Ainsi parle des autels de pierre saint Grégoire de Nysse. Saint Athanase, dans ce même siècle, fait mention des autels de bois, quand il dit aux solitaires : « Lorsqu'ils eurent enlevé les bancs, la chaire, l'autel, car il était de bois, et les voiles de l'Eglise. » Par où nous voyons qu'à cette époque, en Orient, on se servait indifféremment d'autels de bois ou de pierre. Dans ce même temps, ils étaient aussi de bois en Afrique, comme le témoigne saint Optât 3. Il raconte que les schismatiques brisaient les autels dans les lieux où le bois était commun, et qu'ils se contentaient de les ratisser, là où la rareté du bois ne leur eût que difficilement permis d'en ériger d'autres. Il y avait aussi des autels d'argent, car nous voyons, dans le livide des Pontifes, que Constantin fit présent à la basilique qui
i Çan. 29. - 2 Orat. in bapt. Christ. - - Lib. 6.
porte son nom do sept autels d'argent le plus pur, pesant l'un 200 livres: il est dit aussi que Sixte III offrit à la basilique de sainte Marie un autel d'argent très-pur, pesant 300 livres. Dans h suite l'Eglise décida que personne ne se permît de célébrer, sinon sur un autel de pierre consacré. Mais quel est Fauteur de cette prescription ? Est-oé saint Sylvestre ou un autre? C'est ce qu'on ignore. Autrefois les autels étaient de différentes formes ; tantôt c'était une table de pierre posée sur une seule colonne, tel que l'autel de la sainte Vierge in blachernis décrit au livre XXe Histoiise miscellanesp^ ou tels que sont encore aujourd'hui quelques autels souterrains de l'église de sainte Cécile à Rome; tantôt cette table était soutenue par quatre colonnes ; c'est de ce genre, d'autel que parle Synésius à la fin de sa Catastase : « J'embrasserai, dit-il, les colonnes sacrées qui supportent la table pure et immaculée. » Quelquefois deux colonnes seulement, placées des deux côtés, soutenaient l'autel. On trouve encore à Rome, dans les catacombes et dans les cimetières, de ces autels supportés par deux ou un plus grand nombre de colonnes, dont les fidèles se servaient dans les temps de persécution. Enfin, il y en avait qui étaient soutenus par une construction carrée ayant la forme d'un tombeau ou d'un sépulcre de martyr, et à ceux-là semble plus approprié le nom à'altarià, comme voulant dire altœ arœ.
Tous les autels dont nous venons de parler étaient fixes, immobiles, adhérents au lieu où ils étaient dressés ; mais il y a aussi des autels mobiles et portatifs, que jadis les évoques portaient avec eux en voyage, afin de s'en servir, lorsqu'ils voulaient célébrer, hors de l'église, dans des lieux éloignés. Le vénérable Bède en parle ^etHincmard de Reims, dans ses Capitulaires, qui parurent la douzième année de son épiscopat, a porté le règlement suivant à l'occasion de ces autels : « Qu'aucun prêtre n'ose célébrer la Messe sur un autel qui n'aura pas été consacré par l'évéque : (fue si la nécessité demande qu'on célèbre, en attendant ta consécration d'une église ou d'un autel,
1 Lit». 5, Hi>t. cap. 11.
ou même dans les chapelles qui ne méritent pas être consacrées, alors, que chaque prêtre, se trouvant dans ce cas, ait une table de marbre, de pierre noire, ou d'autre pierre très-propre selon son pouvoir; qu'il nous l'envoie pour la consacrer; il la portera ensuite, lorsqu'il sera nécessaire, et pourra s'en servir pour célébrer les saints mystères suivant le rite de l'Eglise. » Ce décret nous fait connaître comment était réglé anciennement l'usage de l'autel portatif, savoir : lorsqu'on n'avait pas d'autel fixe de consacré, ou quand il fallait célébrer dans des oratoires privés, qui ordinairement n'étaient ni dédiés, ni consacrés. Pour ce qui est des oratoires privés, tout le monde sait qu'ils sont permis dans les palais des princes et dans les demeures des hommes d'un rang distingué. On rencontre à leur sujet plusieurs sanctions canoniques insérées dans les Capitulairesde Charlemagne i. 11 y est défendu de célébrer la Messe dans les lieux non consacrés et peu décents, sinon en temps de guerre, ou dans un long voyage, et alors on doit se servir d'un autel consacré par 1 evêque. On lit cette même prescription dans le concile de Paris sous Louis le Débonnaire 2, et clans le Gapitulaire de Théodulphe d'Orléans 3. Les Grecs n'ont point d'autels portatifs, mais ils les remplacent par ce qu'ils appellent Antimenses, nom qui vient de ce qu'ils s'en servent au lieu de table ou d'autel. La formule de leur consécration se trouve dans l'Eucologe grec, page 648, et au même endroit Goar. dans ses Notes, rapporte une longue et insignifiante dissertation de levêque Jean Citri, qui se trompe grossièrement sur 1 etymologie de ce nom. Que sont ces Antimenses? Goar l'explique d'après les auteurs grecs. Ce sont des linges consacrés avec le même rite et comme les autels, dont on se sert depuis plusieurs siècles dans l'église orientale, lorsqu'on veut célébrer sur un autel non consacré. Théodore Balsamon, dans son Exposition sur le XXXIe canon du concile In trullo, dit : « On a imaginé les AnUmenses, qui sont bénis par les évoques, lorsqu'ils font la dédicace de Jéglise, afin qu'on les place sur la table sacrée, quand, avec la permission de levêque, on
1 Lib. 6, cap. 101 et 205, Lib. 7, cap. 329. - 2 Lib. 1, c. 47. - " Cap. U,
célèbre la Messe dans un oratoire. » Et Manuel Charitopule 1 enseigne que les Antimenses ne doivent pas être placés sur (ouïes sortes d'autels, mais sur ceux-là seulement dont la consécration esl douteuse
L'usage de consacrer les temples a passé de l'ancienne loi dans la loi nouvelle, et les Apôtres l'ont transmis à leurs successeurs. Les Eglises d'Orient et d'Occident l'ont également suivi. II va des auteurs qui en attribuent l'origine au pape Evariste; mais il es* beaucoup plus certain que c'est une institution apostolique, à moins qu'on ne dise que ce pontife promulgua par écrit ce que ses prédécesseurs lui avaient transmis par tradition seulement, ou bien encore qu'il fit quelques additions aux anciennes cérémonies de cette consécration, comme de ne point dédier de basilique sans célébrer le saint Sacrifice, décret que lui attribuent tous les compilateurs d'anciens canons. D'autres prétendent, au contraire, qu'avant Constantin on ne faisait point la dédicace des églises, par crainte des persécutions. Je souscrirai facilement à leur opinion, s'ils veulent parler de dédicaces solennelles et publiques. Que s'ils parlent des dédicaces privées «■I accomplies en secret, je ne puis me ranger à leur sentiment, car j'ai déjà montré plus haut, parle témoignage des anciens Pères, que toujours les chrétiens avaient eu des églises. Or, quiconque connaît la discipline de ces temps, si exacte, même dans les choses de moindre importance, n'oserait nier qu'elles n'aient été consacrées au culte divin, avec des cérémonies spéciale, par les évoques instruits et par l'exemple de la loi ancienne el par L'institution (U^ Apôtres. Nous lisons dans les Actes de sainte Cécile, qui vivait un siècle avant le pape Sylvestre, que (••lie sainte' avait demandé au Seigneur une trêve de trois jours, afin que sa maison put être consacrée en église. Nous avons parle plus haut di^ autres églises dédiées du temps des Apôtres. Ce qu'écrit Eusèbe, au livre Xe de son Histoire, vient encore confirmer noire assertion. Décrivant la paix, la tranquillité rendue a l'Eglise, lorsque Constantin eut embrassé le christianisme, il
1 Lit». 3, .luiis Oriental,
dit qu'une joie divine éclatait sur tous les fronts, en voyant ces temples, détruits quelques années auparavant, surgir de nouveau du sol et s'élever plus vastes , plus splendides et plus magnifiques qu'avant leur destruction. Au commencement du chapitre IIIe, il avait dit : « La solennité des Dédicaces, qui avaient lieu dans toutes les villes, la consécration des oratoires nouvellement construits, nousofïraient un spectacle qui ravissait nos cœurs et comblait nos vœux ; » et un peu plus loin : « Alors nous contemplions ces belles cérémonies des évoques, les sacrifices des prêtres et les rites sacrés et vénérables de l'Eglise. Nous entendions le chant des psaumes, la prédication de la parole sainte; nous assistions à la célébration des divins mystères. » Par ces paroles Eusèbe décrit la joie qu'éprouvaient les chrétiens en voyant les consécrations, les sacrifices, qui autrefois s'accomplissaient en secret, se célébrer alors en public, avec une pompe majestueuse et solennelle. Cette consécration des églises était tellement de rigueur, que celui qui aurait dit la Messe dans un temple non consacré, était considéré comme un impie et presque comme un sacrilège. Rien ne le prouve mieux que l'Apologie de saint Athanase à l'empereur Constance, dont la plus grande partie est consacrée par ce saint docteur à se défendre, auprès de l'empereur, d'avoir célébré le saint Sacrifice dans une église qui n'était encore ni achevée, ni consacrée. Pourquoi emploie-t-on l'huile dans la consécration de l'autel? C'est ce que saint Denys explique dans son style grandiose *, et cela même prouve l'antiquité de cet usage. Nous ne finirions pas, si nous voulions nous arrêter sur tous ces objets et nous donner carrière. Je termine donc et passe à la structure des anciens temples, dont la connaissance est nécessaire pour mieux comprendre les rites de l'ancienne Eglise.
Les temples des chrétiens étaient, dans les premiers temps, distribués de manière à avoir, autant que faire se pouvait, une certaine ressemblance avec le temple de Jérusalem, et à s'en rapprocher le plus possible. Nous serions beaucoup trop long
1 Cap. 4; Eccl. Hierarch.
si nous voulions décrire les différentes parties, les divers bâtiments qui les composaient. Il y a du reste, sur ce point, de nombreuses difficultés qui embarrassent les savants, et qu'il est difficile d'éclaircir. Laissant décote ces disputes interminables el sans résultat utile, je parlerai, en peu de mots, de ce qui importe à mon sujet. Quelle a été la forme des églises avant Conslanlin? On l'ignore. Eusèbe, qui parle de leur destruction sous Dioctétien, ne décrit point leur distribution. Toutefois il est assez croyable que ce pieux empereur, tout en les réédifiant dans de plus vastes proportions, a copié la forme de celles qui avaient été détruites, pour l'appliquer à celles qu'il faisait construire. C'est cette forme que nous trouvons dans les écrits des anciens auteurs. Eusèbe, dans la Vie de Constantin1, fait la description détaillée du temple que ce prince avait fait élever à Jérusalem. Au livre X de son Histoire, chapitre IV, il décrit encore plus au long et avec plus de précision un autre temple, ainsi que les édifices qui l'accompagnaient, que l'évoque Paulin avait fait construire dans la ville de Tyr. Le commencement de ce Xe livre nous apprend que c'est à cet évoque qu'il a dédié son Histoire ecclésiastique. Saint Grégoire de Nazianze, dans l'oraison funèbre de son père, dépeint en termes magnifiques l'église qu'il avait érigée a Nazianze. Saint Paulin de Noie nous a aussi laissé la description détaillée d'une basilique 2. Par ces auteurs et par d'autres monuments de l'antiquité, nous savons qu'autrefois, chez les Grecs et chez les Latins, les églises avaient une forme identique. Et d'abord, pour ce qui concerne l'orientation, elles étaient toutes tournées vers le point où se levé le soleil a l'équinoxe. ïertullien l'atteste dans son Apologétique ;*. « Ce soupçon, dit-il, vient de ce qu'on sait que nous prions Lourné8 vois l'Orient. » Et dans son livre contre les Valentiniens, faisant allusion aux églises des chrétiens, comme les hérétiques eux-mêmes en conviennent, il dit : « La maison de notre colombe est simple, placée dans des lieux ouverts et éclairés.
1 Lib. 3, cap. ii el teq. — - Ep. Il, ad Scv. el nalali 9 et 10 sancii Felicis, Cap. 16.
La figure de l'Esprit-Saint aime l'Orient. » « Que l'Eglise soit longue cà l'instar d'un vaisseau et tournée vers l'Orient, » dit l'auteur des Constitutions apostoliques i. Eusèbe témoigne que le temple de Paulin est ouvert aux rayons du soleil levant. Saint Isidore 2 dit : « Les anciens, lorsqu'ils construisaient un temple, faisaient attention à l'Orient, afin que celui qui viendrait y prier fût tourné vers ce point. » J'ai, du reste, parlé longuement de cet usage et de ses motifs au VIe chapitre du Traité de la divine psalmodie. Les anciens moines observaient si scrupuleusement cette coutume que non-seulement l'autel principal, mais aussi tous les autres avaient cette orientation. Cependant, saint Paulin de Noie dit qu'il a négligé cet usage dans l'église qu'il a construite. La basilique, dit-il, n'est pas tournée vers l'Orient, suivant la coutume ordinaire, mais il convenait à la basilique de saint Félix d'être orientée vers sa Mémoire 3. Valfrid Strabon 4 explique ainsi pourquoi tous les autels qui sont dans la même église , ne sont pas également tournés vers l'Orient. « Nous savons, dit-il, que ceux-là ne sont point trompés et ne se trompent point, qui, dans les temples nouvellement construits, ou dans ceux qui ont été purifiés des souillures des idoles, ont, pour plus de commodité, dressé des autels tournés de divers côtés, parce que Dieu est partout. Nous savons, par des relations certaines, qu'il y a des autels ainsi diversement orientés, et dans l'admirable temple que Constantin et sa mère , sainte Hélène, firent construire à Jérusalem sur le sépulcre du Sauveur, et à Rome, dans ce temple, nommé Panthéon par les anciens, que saint Boniface a, du consentement de l'empereur Phocas, dédié à tous les saints, et même dans la basilique de saint Pierre, prince des Apôtres. Comme cette disposition a eu pour cause la volonté des supérieurs, ou certaine nécessité de lieu, nous n'oserions point la blâmer; mais pourtant l'usage le plus ordinaire et le plus conforme à la raison, veut que ceux qui prient soient tournés vers l'Orient, et que l'immense majorité
1 Lib. 2, cap. 61. — 2 Lib. 15» Orig. - 3 C'est-à-dire vers le lieu où il avait souffert le martyre» et où s'élevait un petit oratoire. — i Cap. -4.
des églises soi! orientée dans ce sens. » Procopc raconte 1 que dans la ville de Comane les chrétiens consacrèrent à Dieu un ancien temple de Diane et d'Iphigénie sans rien changer à sa forme. Or, dans ce cas, comme dans d'autres analogues, il était nécessaire d'accommoder la position de l'autel à l'ancienne construction de l'édifice.
Les auteurs, que nous avons cités, nous apprennent quelles étaient les principales parties de chaque temple. La première se nommait Atrium ou Vestibulum. C'était comme une grande cour carrée, environnée de galeries supportées par des colonnes; ces galeries, sur lesquelles se trouvaient des cellules, existaient quelquefois des quatre côtés de Y Atrium, d'autres fois de trois, de deux , ou même d'un seul côté. Le milieu de cette cour n'avait point de couverture, et près de la porte se trouvait, soit une eau courante, soit des puits, des cuves, des bassins, afin que les chrétiens pussent laver leurs mains avant d'entrer dans le temple. Eusèbe , dans la description du temple élevé par Paulin 2, dit: « Il y a placé le signe des saintes expiations, c'està-dire des fontaines construites à la porte de l'église, d'où l'eau jaillit avec abondance pour purifier ceux qui veulent entrer dans le sanctuaire. » Saint Paulin de Noie parle d'une fontaine destinée au même usage et placée dans X Atrium de la basilique du Vatican. « Là. dit-il, un dôme couvert d'airain embellit et recouvre l'urne, d'où coule l'eau dont nous purifions nos visages et nos mains, et ce n'est pas sans un sens mystérieux que les quatre colonnes qui le soutiennent, environnent ainsi les eaux qui jaillissent. » Et dans son Epître Ad Severum : « Une urne, dit-il. épanche ses ondes dans le sacré parvis (Atrium); ceux qui entrent viennent y purifier leurs mains. » De même saint Léon le Grand établit une fontaine avec une urne devant la basilique ( de saint Paul, ce qui se trouve consigné dans l'inscription suivante : « L'onde efface les taches du corps, mais la foi, plus efficace que l'eau, lave les crimes et purifie les âmes. 0 toi qui viens au sanctuaire vénéré du glorieux saint Paul, purifie hum-
1 !>.• kilo iVrs.. lif,. |, ,;,[,, |7. - - Epis*. 33, ad Alnli.
blement tes mains à cette fontaine. Une longue incurie avait laissé disparaître cette source qui maintenant pour toi jaillit à pleins bords; la sollicitude du pape Léon, qui s'étend à tout, a rendu aux ouailles du Christ ces belles fontaines. » L'évêque Synésius rappelle aussi cette eau lustrale placée à la porte du temple. Lorsqu'on ne pouvait y avoir des sources, on y creusait des puits, on pratiquait des citernes, comme l'atteste saint Paulin *, dans la description du temple qu'il avait construit. « Peut-être êtes- vous curieux de savoir comment seront remplies tant de fontaines qui embellissent ce lieu, puisque la ville est éloignée, et qu'il n'y a près de là aucun aqueduc venant de la ville, dont l'étroit diamètre nous apporte même un mince filet d'eau. Je vous répondrai : que nous ne nous sommes point confiés en nous, que nous n'avons placé notre confiance dans aucune ressource terrestre. Nous avons tout abandonné à Dieu, et nous avons pensé que le ciel fournirait de l'eau à ces fontaines. Enfin nous avons construit des citernes, non loin de la toiture, qui recevront les eaux que Dieu enverra des nuées et qui, par des canaux de marbre, les verseront en abondance dans nos fontaines. » Aujourd'hui on place à l'entrée des temples des coquilles ou des bassins remplis d'une eau mêlée de sel et sanctifiée par la bénédiction du prêtre; les fidèles en arrosent leur front lorsqu'ils entrent dans le temple. Baronius 2 enseigne que l'usage de cette eau vient de la tradition des Apôtres, et qu'Alexandre Ier a porté un décret sur ce point. Or, c'était sous la galerie, au devant des portes de l'église, que se tenaient les pénitents du premier ordre dont nous avons parlé au chapitre XVIIe. Là aussi était un lieu assigné aux pauvres qui demandaient l'aumône; bien que les portes de l'église leur fussent ouvertes, ainsi qu'aux autres fidèles, lorsqu'ils voulaient prier, cependant il ne leur était point permis de demandera l'intérieur, de peur qu'ils ne fussent un sujet de distraction pendant le Sacrifice et la prière. « Les pauvres, dit saint Jean Chrysostôme 3, restent devant les portes des églises et des temples des martyrs,
1 INatal. 9, sancti Felicîs. — - Ad ann. 132. — s Ad pop. Ant. Hom.,28.
alin que ce spectacle produise en nous d'utiles réflexions. » Et saint Grégoire de Nazianze, dans son Discours sur l'amour des pauvres : « De l'autre côté, dit-il, les gémissements des pauvres répondent aux chants du temple, et des plaintes lamentables s'élèvent avec les cantiques sacrés. »
La seconde partie était la salle même de la basilique. On y entrait par trois portes : celle qui se trouvait au milieu était à la fois plus grande et plus ornée. Tout près des portes, à L'intérieur de l'église, se trouvait le narthex, lieu dans lequel se ((•liaient les païens, les catéchumènes et les pénitents du second ordre. Après le narthex venait le naos (nef) ou le temple même, qui en était séparé par des cloisons ou par une balustrade en buis. La partie inférieure était occupée par les pénitents du troisième ordre. Venaient ensuite les fidèles distribués selon leur sexe et selon leur rang; car les hommes étaient séparés des femmes, les vierges de celles qui étaient mariées, les moines des séculiers. Les pénitents du quatrième ordre priaient avec les fidèles, s'abstenant toutefois de la Communion jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu une absolution complète. Saint Éloy de Noyon leur assigne une place séparée à la gauche du temple, dans sa VIIIe homélie. « Pourquoi, dit-il aux pénitents, êtes-vous placés au coté gauche du temple? Ce n'est pas sans raison que l'Église a adopté cet usage, mais parce que le Seigneur, au jour du jugement, mettra les brebis, c'est-à-dire les justes, à sa droite, et les boucs, cest-à-dire les pécheurs, à sa gauche. » Que dès les temps les plus reculés les femmes aient été séparées des hommes, c'est ce que montrent avec évidence Philon S, les Constitutions apostoliques 2, saint Augustin :*, saint Cyrille de Jérusalem dans la préface de ses Catéchèses, l'Ordo romain et une foule d'auteurs, qu'il est inutile de rappeler sur un point que tout le monde connaît. Origène nous apprend que les vierges aussi étaient séparées des femmes. « La tradition, dit-il 4, nous a enseigné qu'il devait y avoir dans le temple un lieu où
1 De Vit. sup. - 2 Lib. ?, cap. 01. - " Do civît. l)-'i. lit», n, cap. ?8. - Tract. i6, in Matth.
les vierges pussent rester et prier Dieu et dans lequel les femmes mariées ne pouvait se placer. » Egalement saint Ambroise * : « Comment, dit-il, au moment de commettre ce crime déshonorant, ne t'es-tu pas souvenue de cet habit de vierge, de cette place dans le temple, au milieu du chœur des vierges. » Et un peu plus loin : « N'aurais- tu pas dû te rappeler ce lieu séparé par des cloisons, que tu occupais à l'église, où de pieuses et nobles matrones venaient à F envi ae disputer tes baisers, te regardant ^comme plus sainte et plus digne. » Je trouve aussi que dans quelques endroits on avait assigné aux femmes une tribune élevée au vestibule du chœur, devant laquelle retombaient des rideaux pour les soustraire à la vue et aux discours des hommes. Amphiloque raconte que saint Basile avait ordonné de tendre un voile au devant de cette tribune, et de priver de la communion la femme qui passerait la tête pour regarder pendant le saint Sacrifice. On lit dans Amphiloque que saint Basile, d'autres disent saint Chrysostôme, chassa de l'autel un diacre qui le servait, parce qu'il avait regardé fixement une femme placée dans la tribune. Saint Grégoire de Nazianze appuie ce sentiment, dans son Songe sur le temple de sainte Anastasie, où il parle ainsi de sa prédication : « Enfin le chœur des vierges et les nobles matrones de leurs tribunes recueillaient avidement mes paroles. » Cette séparation des hommes et des femmes ne s'observait pas seulement lorsqu'ils étaient à l'église, mais même lorsqu'ils s'y rendaient. « Les fidèles, dit saint Augustin, vont à l'église avec une modestie réservée et chaque sexe étant séparé. » Il y avait en effet en eux, comme l'observe avec justesse Tertullien, une gravité honnête, un extérieur pieux et une démarche modeste.
La troisième partie comprenait le sanctuaire, aussi nommé sacrarium et presbyterium. 11 était sous l'abside, fermé de barreaux et quelquefois de murailles. Là s'élevait le grand-autel et un autre plus petit que les Grecs appellent Prothèse (npôOstriç) où l'on préparait les offrandes ; là étaient les sièges des prêtres et
1 Ad Virg.
des clercs, disposés suivant le degré et la dignité de chacun d'eux, et, dans un lieu plus élevé, le trône de l'évoque, que saint Prudence, dans l'hymne sur saint Hippolyte, appelle un tribunal sublime, et que saint Grégoire, dans le Songe cité plus haut, nomme un trône sublime. Il était plus élevé, afin que de là l'evèque pût parler au peuple, le voir, le regarder : « Que signifie, dit saint Ambroise l, le mot évoque, sinon super inspecteur ? Surtout lorsque dans l'église on le voit assis sur un siège élevé. » Eusèbe, dans la description de la belle église de Tyr, assure que Paulin avait placé dans un lieu éminent le trône épiscopal. Cet usage, l'Eglise le tient des Apôtres, car l'historien que nous venons de citer 2 rapporte que, de son temps, la chaire ou trône de saint Jacques, premier évoque de Jérusalem, existait encore et qu'elle était en grande vénération parmi les lideles. Que si les Pères du concile d'Antioche 3 reprochent à Paul de Samosate de s'être fait dresser un trône élevé dans 1 église, si Sulpice-Sévère 4 censure les évoques se servant d'un siège élevé, on doit penser que ces reproches s'adressent à ceux qui, dépassant de justes bornes, s'érigeaient pour ainsi un trône royal et usurpaient sur leur clergé une autorité tyrannique. Autrefois il était défendu aux séculiers de pénétrer dans le presbyteriurn, ainsi que nous l'apprend Germain de Gonstanlinople qui, dans sa Théorie des choses ecclésiastiques , traite longuement de cette partie plus auguste des églises chrétiennes. Cette défense fut aussi portée par le second concile de Tours qui décrète 5 que cette partie du temple, que des cloisons séparent du côté de l'autel, ne doit être ouverte qu'aux clercs qui chantent au chœur, mais que les laïques et les femmes peuvent, comme c'est l'usage, prier et communier dans le saint des saints. Charlemagne inséra ce canon dans ses Gapitulaires 6. Le concile romain, tenu sous Eugène II, fit également un canon dans ce i> : : « Qu'il ne soit permis à aucun laïque de pénétrer, quand
1 I)e Digoit. sacerd., cap. 0. — 2 Lib. 7, Hist. Eccl., cap. 19. — 3 Eus., inM. Eccl., Lib. 7, cap. 30. - ; Dial. "2. - - Can. 'i. - li Lib. 7, cap. 203, - " Can.
on célèbre la Messe, dans le lien où sont les prêtres et les clercs, et qu'on appelle Presbylerium, afin que ces derniers puissent plus librement et plus convenablement remplir les saintes fonctions. » Léon IV renouvelle ce décret et ajoute que les séculiers n'essaient point de pénétrer dans cette enceinte sacrée, sinon avec la permission de levêque. Mais saint Ambroise ne voulut pas même le permettre à l'empereur Théodose, au rapport de Théodoret l, de Sozomône 2 et de Nicéphore 3. Le concile Intrullo^ défendit à tout laïque d'approcher près de l'autel, excepté à l'empereur, lorsqu'il voulait présenter ses offrandes. L'entrée n'en était donc permise à l'empereur que pour cette raison, mais dans la suite, la licence croissant et la discipline tombant en ruines, l'empereur se fit dresser dans le sanctuaire même un trône plus élevé que celui du Patriarche. Dans les Gaules, on ne permettait point aux laïques d'apporter leurs offrandes à l'autel, mais le prêtre ou ses ministres allaient les recevoir en dehors de la balustrade. Quelquefois néanmoins cette défense ne s'étendait qu'aux femmes, comme le montre Lupus, dans ses Notes sur le canon du concile In trullo, que nous avons cité. Celui qui voudra en savoir plus long sur les temples et leur ancienne forme trouvera de quoi satisfaire ses désirs dans les auteurs suivants : Léon Ailacci 5, Possin G, Jules- César Bullenger 7, Jacques Goar 8 et Jean Dartis 9. On pourra lire aussi Procope Sur les Edifices de Justinien qui, au livre Ier, décrit les temples de Sainte-Sophie et de Saint-Michel. Georges Godin 10, qui parle longuement de Sainte-Sophie. On trouve aussi une belle description de cette église en vers hexamètres, dans un manuscrit grec de la Bibliothèque du Vatican, description récemment éditée avec, des notes savantes par Charles Dufresne. Pour nous, qui avons d'autres matières à traiter, nous en avons dit assez sur ce point.
1 Lib. 5, cap. 7. - 2 Lib. 7, cap. 24. - * Lîb. 12, cap. 41. - « Can. G9. 5 De Narthece Vet. Eccl., etc., et disserta tio de solea veteris ecclesiae. — 6 In Glossario, tom. I. Georgii Pachymœris. — 7 Opuscul. de Temp. — 8 In notis Eucholog. Grec, pag. 13 et seq. — !) In comment. Décret, de C.onsecrat, dissert. 1 . — '" De Originibus ConslaiUmop.