‹ De la liturgie (volume 2)Chapitre 25 sur 35 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Que le saint sacrifiée doit être célébré par le prêtre à Jeun. — Que eette règle quelquefois ne lut pas oI>h(>i>v(m>. — Instruction de cet abus par les con- 4*ilcs. — Mowse du matin. — Ou soir. — Qu'était-ce que l('« Mes^om nocturne»* V — Diverses heures assignées autrefois aux Messes solennelles suivant les différents jours. — Pourquoi le» Jours de Jeûne ne disait on quelquefois la Messe que le soir? — Quelles sont aujourd'hui les heures fixées pour la Messe solennelle et privée?

Quoique Notre-Seigneur Jésus-Christ, devant quitter ce monde pour retourner à son Père, ait institué le Sacrement de son corps et de son sang, après avoir mangé l'agneau pascal et pris un repas en commun avec ses Apôtres, ayant ainsi rempli toutes les cérémonies légales et mis fin aux anciens sacrifices; cependant l'Kglise, appuyée sur les enseignements de ce Maître divin, a ordonné que ces mystères ne fussent célébrés que par des prêtres a jeun, et que les fidèles fussent également à jeun pour y participer. Saint Grégoire de Nazianze observant que tout ce qu'a fait Notre-Seigneur n'est pas proposé à notre imitation, dit avec raison l : « Il a donné à ses Apôtres le mystère de la Pàque dans h' cénacle et après le repas ; nous, au contraire, nous le prenons à l'église et avant le repas, » c'est-à-dire à jeun, comme l'explique Nicétas dons ses Commentaires. Saint Augustin 2 parle dans le même sens. « Il est manifeste, dit-il, que lorsque les Apôtres reçurent le corps et le sang du Seigneur, ils n'étaient pointa jeun. Doit-on pour cela calomnier l'Eglise universelle, qui prescrit de recevoir ce Sacrement à jeun? 11 a plu au Saint-Esprit que, par respect pour un Sacrement si auguste, la bouebe du

' Ont. 40. - "- Ep. in. s

chrétien reçût le corps du Seigneur avant toute autre nourriture, car cet usage est observé dans tout l'univers. Les frères ne doivent donc pas, sous prétexte que le Seigneur l'a distribué après le repas, venir recevoir ce Sacrement après avoir mangé, ou, comme ceux que l'Apôtre blâme et reprend, le mêler à leurs festins. Notre-Seigneur, pour mieux faire comprendre la grandeur de ce mystère, a voulu l'imprimer plus profondément, comme son dernier et suprême enseignement, dans le cœur et la mémoire des Apôtres, qu'il allait quitter pour souffrir sa Passion; mais il ne prescrivit point la manière dont il devrait désormais s'accomplir, laissant ce soin à ses Apôtres, qui devaient former les Eglises. Car s'il eût ordonné de ne prendre ce Sacrement qu'après toutes les autres nourritures, je ne crois pas que personne eût changé cet usage. » Tertullien atteste également cette pratique K « Votre mari, dit-il, ne saura-t-il pas ce que vous prenez secrètement avant toute nourriture, et, s'il apprend que c'est du pain, ne croira-t-il pas qu'il est tel qu'on le dit ? » Saint Cyprien confirme cet usage dans son Epître 63e, où il dit : « Il fallait que le Christ offrît sur le soir du jour, pour que l'heure même du Sacrifice indiquât la chute du sacrifice de l'ancienne loi et le soir du monde. Pour nous, nous célébrons le matin la Résurrection du Seigneur. » Tous les anciens Pères sont unanimes sur ce point. « Il ne peut se faire, dit saint Basile 2, que quelqu'un ose prendre part au Sacrifice s'il n'est à jeun. » « Vous jeûnez avant de communier, dit saint Chrysostôme 3, afin de paraître en quelque sorte dignes de la Communion. » Dans son IXe sermon au peuple d'Antioche, il engage ceux qui ne sont pas à jeun, qui, par superstition, évitaient l'Eglise, de venir avec les autres, non pour participer au corps de Notre-Seigneur, mais pour entendre les instructions. De son exil, il écrit à l'évoque Cyriaque4 au sujet de ses calomniateurs : « Us me reprochent d'avoir reçu à la Communion des gens qui n'étaient pas à jeun ; si je l'ai fait, que mon nom soit rayé de la liste des évoques, qu'il ne soit point

1 Ad. ux., lib. 1, o 5. - 7 Hom. 1, de jejun. - * Homil. 27, in primam ad Corinth. — * Ep. 125.

écrit au livre de la loi orthodoxe, car si j'ai commis un tel crime, le Christ lui-même me retranchera de son royaume. » « Ce fut ce Sacrement, dit Paschase Radbert l, que le Seigneur distribua à ses Apôtres après la Cène, car il fallait qu'il fut accompli vers la fin du jour, sur le soir, pour montrer par l'heure même la fin du vieux monde. Les Apôtres n'étaient point à jeun, car il était ssaire que d'abord la Pàque figurative fut accomplie, et qu'ensuite ils passassent au véritable Sacrement de la Pàque. Du reste, partout, dans l'Eglise, les fidèles ont coutume, avec une attention extrême, de ne communier qu'à jeun. »

Mais cette antique institution ne fut pas toujours observée, et tous ne s'y montrèrent pas fidèles. Il s'était introduit en Afrique un usage, qui subsistait encore du temps de saint Augustin, comme il le témoigne 2 : c'était de célébrer le soir, après le repas, le saint Sacrement de l'autel, le jour anniversaire de son institution par Noire-Seigneur Jésus-Christ. On trouve à ce sujet, dans le livre des canons de l'Eglise d'Afrique, le XLIe décret du concile de Carthage, célébré en 397, qui prescrit : « Que le Sacrement de l'autel ne soit célébré que par des prêtres à jeun, excepté le jour anniversaire où l'on honore le souvenir de la Cène du Seigneur, o Cette pratique fut abrogée par le concile In Trullo. qui dit3 (pie les saints Pères en avaient usé ainsi, peut-être à cause de certaines utilités, qu'en retirait l'Eglise dans les lieux où cela s'observait ; mais, qu'au reste, il faut, dorénavant, suivre les traditions que les Apôtres et nos Pères nous ont transmises. Plusieurs disent que le concile de Laodicée, dans son Le canon, concorde avec le décret du concile de Carthage ; mais, au contraire, ce canon est contre ceux qui n'observaient point le jeûne le Jeudi-Saint. Socrate rapporte ■'* que l'abus de célébrer après avoir mangé avait pris plus d'extension en Egypte. « Les Egyptiens, dit-il, voisins d'Alexandrie et (feux qui habitent la Thébalde célèbrent la .Messe le, Samedi, mais ils ne suivent point, dans la participation aux mystères, la coutume des autres dire-*

* Dp lang et BOrp. Dom., cap. 20. — - Epis. ils. - 3 Can. 29. — 4 Lib. 5. cap. 21,

tiens; car, après avoir mangé et s'être rassassiés de divers aliments, sur le soir ils offrent le saint Sacrifice et y communient. » Sozomène { et Nicéphore2 racontent la même chose. Le IXe canon du second concile de Mâcon montre que la Gaule ne fut point exempte de cet abus; il y est ordonné « qu'aucun prêtre rassassié de nourriture, enivré de vin, n'ose toucher au saint Sacrifice, ni célébrer la Messe les jours ordinaires ou les fêtes, car il n'est pas juste que l'aliment corporel soit pris avant l'aliment spirituel; que, si quelqu'un a la témérité de le faire, il soit privé de la dignité de son ordre. Déjà il a été ordonné sur ce point par les conciles d'Afrique. » Il confirme ensuite le canon du concile de Carthage que nous avons cité, avec l'exception pour le Jeudi- Saint. Les Priscillianistes avaient introduit en Espagne cette coutume abusive, qui est décrite et condamnée dans le premier3 et dans le second concile de Bragues 4 « Que, s'il n'est pas permis, comme l'observe avec justesse Strabon, de communier après le repas, ce jour même où l'exemple du Seigneur et l'assentiment de quelques-uns sembleraient autoriser à le faire, il l'est bien moins encore dans d'autres temps, pour lesquels ne réclame aucune de ces raisons. » Quelques prêtres avaient encore adopté un autre usage, c'était de célébrer la Messe le soir et sans être à jeun aux funérailles des défunts, parce que les morts, ordinairement, n'étaient point portés à leur sépulture avant qu'on eût offert pour eux le saint Sacrifice, leur corps étant présent. Cet usage fut prohibé par le canon du concile de Carthage que nous avons rapporté ailleurs, qui prescrit de ne faire la recommandation des morts, soit évoques, soit autres, que par des prières seulement, si leurs obsèques ont lieu après midi et que les prêtres ne soient plus à jeun. Le second concile de Bragues fit la même défense. Les Pères du concile de Nantes ou de celui d'Agde, au rapport de Gratien 5, commandèrent au prêtre de rester cà jeun jusqu'à une certaine heure, afin qu'il pût, en cas de nécessité, dire la Messe pour les défunts. La même loi du jeûne fut imposée

■ Lib. 7, cap. 19. - ! I/ib. 1î, cap. 44. - ' Cap. 1G. - ; Can. 10. - 5 Cap. Presbvt. dist t.

aussi aux ministres par le concile d'Ancyre *. « 11 n'est pas permis au prêtre, au diacre et au sous-diacre, après avoir bu ou mangé, de célébrer ou de servir la .Messe, ou d'assister à l'église pendant qu'on la célèbre. » La raison de ce canon, c'est qu'à cette époque il n'était point permis à aucun clerc de servir au saint Sacrifice, ou d'y assister, s'il ne devait y communier avec le prêtre. A cette règle, qui prescrit de ne point communier sans ôtre a jeun, il y a deux cas d'exception. Le premier, c'est lorsqu'il y a nécessite, à cause du péril de mort, de recevoir le viatique. Le second a lieu lorsqu'un prêtre officiant est saisi tout-àcoup d'une indisposition subite qui l'empêche de continuer; si déjà les offrandes sont consacrées, un autre prêtre, lors même qu'il ne serait point à jeun, doit achever le Sacrifice commencé. La pratique, universellement reçue dans l'Eglise, démontre assez le premier cas. Quant au second, voici ce qu'a prescrit le septième concile de Tolède 2 : « Nous avons pensé qu'il était convenable que, si un prêtre, pendant la Messe, après la Consécration, est atteint d'une maladie qui l'empêche de terminer, il fut loisible à l'évoque ou à un autre prêtre d'achever le Sacrifice commencé, » et peu après : « Cependant, de peur que ce qui est prescrit en cas de maladie ne dégénère en abus pernicieux, nous commandons c[ue personne ne dise la Messe après avoir bu ou mangé tant soit peu, qu'aucun ministre ou prêtre, ayant commencé d'offrir le saint Sacrifice, ne soit assez téméraire pour le laisser inachevé sans une indisposition réelle ou certaine; que, s'il ose le faire, il sera excommunié. » Plus tard, le onzième concile de Tolède ;{, afin de pourvoir à l'échéance de ce cas, prescrivit que partout où le temps, le lieu, le nombre des prêtres le permet- Lraient, le célébrant eût toujours près de lui un aide qui, au besoin, put le remplacer.' C'est donc d'après une tradition ancienne et venant des Apô- , qu'il est défendu de participer aux saints mystères sans être à jeun. Les conciles el les Pères ont condamné et détruit l'abus contraire comme un crime si énorme, qu'ils oui frappé d'ana-

' c«p. i ». Can. 2. - s - Can. li.

thème et de déposition ceux qui s'en rendraient coupables. Que si, en parcourant les anciens Pères, on rencontre des Messes du soir et des Messes de nuit, il n'est pas permis d'en rien conclure qui puisse infirmer l'obligation du jeûne prescrite à ceux qui devaient célébrer. II est certain, en effet, que, dans les premiers siècles de l'Eglise, on célébrait quelquefois le saint Sacrifice deux fois par jour, à l'exemple de la Synagogue qui offrait le sacrifice du matin et celui du soir : car, bien que cette loi eût été abrogée, il n'est cependant point invraisemblable de croire qu'elle serait passée en usage, pendant quelque temps, dans le Nouveau Testament à l'origine de l'Eglise, puisque les observances légales ne disparurent que peu à peu, les fidèles convertis du judaïsme ne pouvant si subitement oublier leurs anciens rites. Il y avait aussi d'autres Messes du soir ou célébrées pendant la nuit qui, comme nous le verrons bientôt, furent en usage dans l'Eglise pendant quelque temps. Mais cela n'autorise nullement à penser que les prêtres aient célébré autrement qu'à jeun : si quelquesuns le firent, c'est par suite d'un abus provenant, soit de l'ignorance de la loi ecclésiastique et de la tradition des Apôtres, soit de la perversité des hérétiques qui, dans l'occasion, méprisaient les prescriptions les plus formelles; ou bien cet usage doit être restreint au Jeudi-Saint seulement, ou à des moments de persécution dans lesquels la nécessité dispensait de la loi. Tertullien * rappelle ce double Sacrifice du matin et du soir quand il dit : « Nous ne recevons que de la main de ceux qui nous président le Sacrement de l'Eucharistie, que le Seigneur a recommandé à tous et dans le temps de la nourriture, et aussi dans nos assemblées qui précèdent le jour. » Le temps de la nourriture, c'est-àdire le temps du repas, à l'heure où Notre-Seigneur l'a institué ; et aussi dans nos assemblées qui précèdent le jour, conséquemment avant aucune nourriture. Saint Cyprien parle de ce double Sacrifice en termes plus clairs 2. Il réfute l'erreur des Aquariens qui avaient coutume d'offrir le saint Sacrifice une fois le matin et une fois le soir. Dans le premier, ils ne consacraient que de

* De Corona militis, cap. 3. — - Epist. 63, ail Cœcil.

l'eau, pour ne point exhaler l'odeur du vin ; dans le second, qui avait lieu après le repas, ils offraient du vin môle d'eau. Le saint réprouve l'un et l'autre usage comme absurde et contraire à la tradition divine et apostolique. Saint Augustin l, répondant aux questions que lui avait adressées l'évoque Januarius, nous apprend que cetle coutume d'offrir le saint Sacrifice deux fois le même jour, le matin et le soir, avait existé en Afrique, mais seulement au jour anniversaire de l'institution de l'Eucharistie. <c Vous me demandez, écrit-il, ce qu'on doit faire le Jeudi delà dernière semaine de Carême. Faut-il offrir le saint Sacrifice le matin et une seconde fois après le repas du soir? Faut-il jeûner et n'offrir qu'après le repas? Faut-il jeûner et ne prendre son repas qu'après l'offrande du Sacrifice, comme c'est l'ordinaire? » Il répond que si l'Ecriture nous prescrit ce que nous devons faire en cette occasion, il faut suivre ce qu'elle nous indique; que si. sur ce point, l'Eglise a une pratique uniforme dans tous les lieux, il serait insensé de ne pas s'y conformer. Mais, ajoute-t-il, le cas proposé ne se trouve ni déterminé par l'Ecriture, ni réglé par la coutume unanime de l'Eglise; c'est une de ces observances qui varient suivant les lieux. Encore qu'à cette époque il fût constant, par la pratique de l'Eglise, qu'il fallait être à jeun pour célébrer les mystères, quelques-uns, cependant, appuyés sur une raison assez spécieuse, pensaient que le jour où l'on célèbre l'institution de la Gène du Seigneur, il convenait de consacrer et de recevoir le corps et le sang du Sauveur après le repas, comme pour mieux célébrer la mémoire de cette institution qui eut lieu après la Cène légale. Le saint docteur n'ose pas condamner leur sentiment. Mais pourquoi le même jour célébrait-on le matin et le soir? Il pense que c'est parce que ce même jour, les uns se lavaient le corps et prenaient de la nourriture, et à cause de ceux-là on disait une Messe le matin. La Messe du soir était pour ceux qui jeûnaient. Nous trouvons encore les expressions de Messes </<• mat lues, Messes du soir dans le concile d'Agde 2 et dans le troisième concile d'Orléans 3, avec la même signification

i Epnt. us. > <;;,p, ;jn. -• Cap. 28.

que Messe nocturne dans Gassien, c'est-à-dire, non pas pour désigner la liturgie sainte, mais pour indiquer le renvoi du peuple d'une Messe quelconque ou de tout autre office ecclésiastique, comme nous l'avons expliqué au chapitre IL L'usage de dire des Messes le soir aux Vigiles de certaines fêtes était resté dans quelques églises. On y chantait solennellement, le soir de la Vigile, la Messe qui se dit à la fête de Noël pendant la nuit, et celle du matin que, dans quelques lieux, on disait le jour de Pâques. Ces usages, et tous les autres du même genre, ont été abolis par la quatrième Constitution de Pie V, qui retire tous les privilèges et prononce la peine de suspense contre les infracteurs.

D'anciens témoignages font foi qu'il y avait autrefois plusieurs Messes qui se disaient la nuit; mais de toutes il n'en est resté qu'une seule, celle qui se célèbre partout la nuit de la naissance du Seigneur. On attribue son institution au pape Télesphore, martyrisé en 154, dont le décret est rapporté par Gratien * ; mais l'Épître d'où ce canoniste l'a tiré est supposée ; sans parler des autres raisons qui le prouvent, cela seul le montre, à savoir : que la Vigile et la coutume de passer la nuit avant la fête de Noël, bien plus cette fête elle-même, n'ont commencé à être célébrées un jour déterminé, que plusieurs années après Télesphore, sous Jules Ier, comme le prouve longuement Florentin dans ses Notes sur le Martyrologe 2. Saint Grégoire le Grand fait mention de cette Messe, ainsi que des autres qui se célébraient à l'aurore et après Tierce 3. Quant à ce que dit le cophte Abnalhassat 4, que ce furent les Pères de Nicée qui ordonnèrent de célébrer la Messe pendant la nuit aux fêtes de Noël et de l'Epiphanie, je laisse à d'autres le soin de l'examiner. Telle fut peut-être la tradition des Cophtes lorsqu'ils séparèrent la fête de Noël de celle de l'Epiphanie , qui , dans plusieurs pays, se célébrait le six janvier conjointement avec cette fête. 11 y a aussi

1 De consecrat., dist. prima cap. nocte sancta. — 2 Exercit. 2. — " Sacram. et hom. 8 in Evang. — l Const. ^gyptiac, cap. 15., citatus ab Abrahamo Eçchellense praef. concil. Nicaen., pag. 62.

une autre Messe de nuit, à moins qu'on ne veuille l'appeler Messe du matin, qui, aujourd'hui encore, se célèbre, avec beaucoup de solennité trois ou quatre heures avant le jour, dans certains pays, surtout en Pologne et en Allemagne, à l'avènement il ii Sauveur en l'honneur de la sainte Vierge. On l'appelle Messe du Rnra.te, du premier mot de son Introït. Quant aux autres, elles sont tombées en désuétude. La plus célèbre était la Messe du Samedi-Saint, qui appartenait à la nuit du jour de Pâques, dans laquelle nous croyons que Notre-Seigneur est ressuscité. Saint Jérôme dit l que, d'après la tradition des Apôtres, il n'est pas permis, la veille de Pâques, de renvoyer le peuple avant le milieu de la nuit. Tertullien atteste ce même usage 2 : « Qui, dit-il, la verra sans inquiétude passer la nuit aux fêtes de Pâques? » — « Les anciens, écrit Hugues de Saint-Victor 3, célébraient celle Messe alors que le Samedi était presque terminé; mais les chrétiens d'aujourd'hui, pressés de rompre le jeûne, devancent le temps marqué. » C'est , je pense, peu de temps avant cet auteur que dans certains lieux cet usage a commencé à se modifier. Il mourut vers l'an 1140; or, le concile de Clermont , tenu en 1095, ordonne de prolonger jusqu'à la nuit le jeûne du Samedi-Saint; et Guillaume Durand, qui vivait en 1280, assure 4 que, dans certaines églises, l'ancienne coutume était encore observée de son temps. Thomas de Valden en dit autant du siècle où il vivait (1400) 5. Théodore Balsamon G écrit que les chrétiens les plus fervents restaient à l'église toute la journée du Samedi-Saint, A la sixième heure de la nuit, c'est-à-dire à minuit, ils communiaient, et à la septième heure ils assistaient aux Matines. L'Ordo romain prescrit ('gaiement de ne pas renvoyer les fidèles avant minuit, et de revenir à l'église dès l'aurore pour chanter les Matines de Pâques. 11 ordonne dans les monastères de sonner les cloches à l'apparition de la première étoile, de chanter ensuite les

1 In Matili., cap. 25. - Ad uxor., lib. 2, cap. i - " Lib. :5, de Miss. Observ. eip. 21. - 4 Lib. G, Rational, cap. 76. - s ( ap. 25, lom. 3, Dootrin. Mu ran. 00 Tiullanum.

litanies après lesquelles commencera la Messe. L'Église gallicane, au rapport d'Amalaire, observait aussi ce que prescrit l'Ordo romain. « Le Samedi-Saint, dit-il 1, tous restent à jeun jusqu'à la nuit, lorsqu'on célèbre la Messe de la Résurrection du Seigneur. » Et plus loin 2 : « Nous célébrons la Messe la nuit de la Résurrection du Seigneur, parce que cette sainte Résurrection a eu lieu pendant cette même nuit. » Maintenant nous chantons cette Messe vers midi, mais quoique l'heure ait été avancée, les oraisons dans lesquelles il est parlé de la nuit n'ont point été changées. Nous disons en effet dans la Collecte : Deus qui hanc sacra tlssimam noctem gloria Dominicx Resurrectionis illustras; et dans la Préface : In hac potissimum nocte; et dans le Canon : Communicantes et noctem sacratissimam célébrantes. Quatre fois encore dans l'année, les Samedis des Quatre-Temps, on avait coutume de dire la Messe pendant la nuit, ainsi que le témoigne saint Léon dans sa lettre à Dioscore d'Alexandrie 3 : « Nous voulons aussi que vous observiez avec soin ce que nos pères ont religieusement pratiqué, à savoir, que l'ordination des prêtres ou des lévites ne soit point faite tous les jours indifféremment, mais après le Samedi, dans la nuit qui appartient au Dimanche, ce qui reviendra au même, si vous célébrez cette ordination le Dimanche, dès le matin, après avoir prolongé jusque-là le jeûne du Samedi. » C'est pour cette raison, remarque le Micrologue 4, « que les quatre Dimanches qui suivent ces jeûnes sont indiqués comme vacants dans les Sacramentaires, parce qu'ils n'ont pas d'office propre ; car anciennement on n'y célébrait point de Messe, parce que la collation des ordres, d'après les règles des saints Pères, avait lieu si tard le Samedi que la Messe qu'on y célébrait, pouvait plutôt être considérée comme appartenant au Dimanche qu'au Samedi. » C'est également pour ce motif que l'Ordo romain commande de ne point dire l'oraison : Super populum le Samedi des Quatre-Temps de Carême (oraison qui, du reste, ne se trouve point dans les anciens Missels), parce que, pendant qu'on la lisait, le peuple s'inclinait et fléchissait les

Lib. 4, cap. 20. - - Cap. 40. - 3 Epist. 81. ad Diosc. - « Cap. 29.

genoux : ce qui ne devait point se faire le jour du Dimanche. Le concile de Clermont décréta, relativement à ces mêmes Samedis *, « que le jeûne y lut prolongé jusqu'au soir et s'il était possible, jusqu'au lendemain, pour que l'ordination parut plutôt avoir lieu le Dimanche. » On célébrait aussi autrefois une autre Messe de nuit, la veille de la Pentecôte, c'est-à-dire, comme l'observe Ménard 2, la nuit qui appartient à cette fête. Mais l'Ordo romain règle ainsi l'office de cette Vigile : A la huitième heure du jour on se rendra à l'église pour les Vigiles ou la célébration de la Messe, et à la neuvième heure que tout soit terminé. 11 est certain aussi que les fidèles se réunissaient pendant la nuit pour assister à la Messe, lorsque la fureur des tyrans persécutait l'Église. On connaît les témoignages de Tertullien sur ce point 3 : « Si vous ne pouvez vous réunir pour le Sacrifice pendant le jour, vous avez la nuit. » Et ailleurs4 : « Qui souffrira volontiers qu'elle quitte sa couche pour assister à des assemblées nocturnes, si cela est nécessaire. » Saint Prudence l'atteste également dans son hymne sur saint Laurent. « C'est, dit-on, Ja coutume dans vos fêtes que les prêtres boivent dans des coupes d'or; on rapporte que, dans vos sacrifices nocturnes, des vases d'argent reçoivent le sang fumant de la victime, et que vos flambeaux reposent sur des lustres d'or. » C'est aussi le sentiment de saint Augustin 5. Parlant de ce qui était arrivé à saint Paul, en Troade, il dit : « Le jour du Samedi étant arrivé, ils sciaient réunis au commencement de la nuit qui appartenait déjà au Dimanche, c'est-à-dire au premier jour de la semaine. Comme il devait celte même nuit faire la fraction du pain, telle qu'on la fait dans le Sacrement du corps de Jésus-Christ, il prolongea son discours jusqu'au milieu de la nuit; et après la célébration d<s mystères, il leur adressa de nouveau la parole jusqu'au jour; car il avait hâte de partir le Dimanche dès le matin. » Ici reviennent ces assemblées qui précédaient le jour, el qui avaient l'ait donner aux chrétiens le nom de race léné*

1 Can. 24. - Ad Sacram., |». 161. — ■"■ De fugain persecut — l Ad uxor., Epist. 86, ad Cas.

breuse qui fuyait la lumière. Pline en parle dans la lettre à Trajan * où il écrit : « Qu'ils avaient coutume, à certains jours, de s'assembler avant l'aurore et de chanter un hymne en l'honneur du Christ, comme s'il était Dieu. » Or, il est clair que, suivant l'usage de ce temps, on ne manquait pas de célébrer le saint Sacrifice dans ces assemblées.

Lorsque la paix eut été rendue à l'Église, on fixa une heure déterminée pour la célébration de la Messe; toutefois cette heure fut différente suivant les jours et suivant les saisons. Anastase dit, dans la Vie de saint Tétesphore, que ce pape ordonna qu'à l'avenir personne ne se permît de célébrer la Messe avant l'heure de Tierce, décret que rapportent Amalaire 2 et Strabon 3. Mais ces auteurs ont été induits en erreur par le faux Isidore, qui a eu la témérité de fabriquer des Décrétales, qu'il a attribuées aux premiers papes et imposées à toute l'Église entière comme des œuvres authentiques. Car, quoi de plus opposé à la condition de ce siècle, dans lequel les chrétiens se cachaient avec le plus grand soin pour échapper au glaive de leurs persécuteurs, que l'apparition d'une pareille loi, qu'ils ne pouvaient nullement observer ? Tertullien, cité plus haut, et qui vivait sous l'empire de Sévère, peu d'années après Télesphore, nous les montre se réunissant la nuit dans les lieux les plus secrets pour célébrer la Messe ; et certes, ils ne pouvaient agir autrement, s'ils voulaient pourvoir et à la dignité du saint Sacrifice et à la sûreté de leur vie. Le sentiment de Baronius, qui4 attribue la fixation de cette heure au pape Damase, qui l'aurait ainsi réglé d'après un décret du concile de Nicée, qui toutefois ne se trouve pas, est donc plus probable et plus conforme à la raison. L'autorité des Pères prouve que cette heure de Tierce fut toujours observée dans tous les jours de fêtes, encore que le troisième concile d'Orléans 5 semble insinuer le contraire, quand il ordonne de la conserver seulement aux principales solennités, peut-être par une raison ou en vertu d'une coutume particulière à cette

' Lib. 10, Epist. 07. - 2 Lib. 3, cap. 42. - • Cap. 23. - » Ad. ann. 382, 1 Can. 14.

province. « A la fin des Vigiles, écrit Sidoine Appolinaire *, qui avaient été chantées alternativement par les moines et les chantres, nous nous retirâmes les uns d'un côté, les autres de l'autre, ayant soin toutefois de ne pas nous écarter, afin d'être prêts à la troisième heure lorsque les prêtres viendraient dire la Messe. » « A la troisième heure, comme le peuple s'assemblait pour la Messe, » dit Grégoire de Tours 2. Et saint Grégoire le Grand, parlant de Cassius de Narni 3, dit : « Il était venu à l'heure de Tierce pour offrir le saint Sacrifice. » Jean Moschius raconte 4 que les habitants d'un village avaient dénoncé leur curé à l'évoque, parce que, le Dimanche, il disait la Messe tantôt à la troisième heure, tantôt à la neuvième, et n'observait point le temps fixé pour le saint Sacrifice. Théodulphe d'Orléans 5 ordonne que les Messes particulières le Dimanche ne soient point dites si publiquement , qu'elles détournent les fidèles d'aller aux Messes solennelles qui, d'après la règle, ont lieu à l'heure de Tierce. Gratien 6 rapporte ce décret, qu'il attribue faussement à saint Augustin. Mais la neuvième heure avait été marquée par les anciens pour l'offrande du saint Sacrifice, les jours de jeûne qui se rencontraient en dehors du Carême. Siint Épiphane en est témoin 7 ; parlant des mœurs de la primitive Église, il dit que les Mercredis et les Vendredis, pendant toute l'année, on ne disait ia Messe qu'à la neuvième heure parce que les fidèles avaient coutume de jeûner en ces jours. « Le jeûne vous est prescrit, dit saint Ambroise 8, prenez garde de le négliger. Si la faim vous presse de prendre vos repas ordinaires, sachez néanmoins vous conserver plutôt pour le banquet céleste. Que la vue des mets préparés ne vous tente pas au point de vous priver des Sacrements divins. Attendez un peu ; la fin du jour n'est pas éloignée ; bien plus, la plupart de ces jours sont tels, qu'aussitôt après midi, on vient a l'église chanter les hymnes et célébrer le saint Sacrifice. » Observons que ce Père dit que la plupart des

' Lib. 5, epist. 17. — 3 In vita sancti Niceti. — 3 Homil. 37, in Evang. — 1 Prattn spirit., r.ap. 27. — r> In Epist. ad Cler., cap. 15. — f> De conser,, di.st. 1, cap. ■>!. ' Lib. s, a<lv. Rares, sub. fin. - K In Pral. 118, vers. G2,

jours déjeune, et non pas tous sont tels qu'après midi on vient a leglise chanter les hymnes et célébrer la Messe vers la neuvième heure. Les jours de Carême il en était autrement, comme nous allons bientôt le démontrer. Saint Prudence parle clans le même sens dans son hymne Après le jeune i. « Le soleil, dit-il, parcourt la neuvième heure ; les trois quarts de sa course sont accomplis* il ne lui reste plus que la quatrième partie de son arc lumineux. Nous rompons le jeûne en prenant une nourriture longtemps désirée ; nous savourons un repas copieux où se rassasie notre faim. » Et ailleurs 2 il dit : « Nous jeûnons, répond le martyr ; je ne veux point de ce breuvage : il n'est pas encore la neuvième heure. » Ainsi s'exprime saint Prudence, montrant que les iidèles avaient coutume de jeûner jusqu'à la neuvième heure. L'Ordo romain règle ainsi le jeûne de la Pentecôte : « Que les fidèles jeûnent le Mercredi, le Vendredi et le Samedi jusqu'à la neuvième heure. » Il prescrit ensuite les leçons qu'on doit dire à la Messe. Le concile de Mayence 3 dit, en parlant du jeûne des Quatre-Temps : « Le Mercredi, le Vendredi et le Samedi, que tous viennent à l'église vers la neuvième heure, pour la célébration de la Messe. »

Pendant Je Carême, on disait ordinairement la Messe à une heure plus avancée, aussi Tertullien l'appelle 4 : « Station du soir qui, prolongeant le jeûne jusqu'à la nuit, offre à Dieu une prière plus abondante ; » car les fidèles n'y rompaient le jeûne que le soir après avoir assisté à la Messe. Théodulphe, cité plus haut, explique clairement cet usage 5 ; il dit, en parlant de l'observation du Carême : « Il y en a plusieurs qui pensent observer le jeûne et ont coutume de prendre leur repas à l'heure de None. Or, on ne doit nullement les considérer comme jeûnant, s'ils mangent avant que l'office du soir soit terminé. Il faut d'abord assister à la Messe, et lorsqu'on y a assisté, ou que les offices du soir sont terminés, on peut prendre de la nourriture après avoir auparavant distribué des aumônes. Que si quelqu'un,

1 8 Quotid. - - Hymme 6, de Coronis. — 3 Apud Ivonem Carnotens., pars 4, cap. 35. — * De jejuniis. — 5 Cap. 39.

a cause de certains empêchements, ne peut venir à ia Messe, il ne doit rompre le jeûne que vers l'heure de Vêpres et après avoir fait sa prière. » Gratien rapporte ce décret I comme du concile de Chàlons. Le savant Lucd'Achery2 l'attribue à Amalaire sur la foi d'un ancien manuscrit de l'abbaye de Corbie. Mais ce canon, quel qu'en soit l'auteur, confirmed'une manière évidente l'usage de célébrer le soir dans le temps du Carême. Le même usage s'observait autrefois la veille de la Nativité de Notre- Seigneur, comme il est manifeste par l'Ordo romain, dans lequel on dit : « La veille de Noël on chante, vers la neuvième heure, la Messe à sainte Marie, après quoi on chante l'office du soir, puis on va prendre son repas. » Saint Paulin de Noie nous apprend que la même chose s'observait la veille de saint Félix 3. « Vous connaissez notre usage, dit-il, vous savez comment nous avons coutume de jeûner avant le jour de sa fête, et de ne retourner dans nos maisons que le soir après l'offrande du saint Sacrifice. Ayant quitté le temple, les fidèles, après avoir pris de la nourriture et accordé quelque repos à leurs membres fatigués, reviennent louer Dieu par des hymnes de joie et passent la nuit à chanter des psaumes. » D'où il suit que, même à certains jours de jeûne, autres que ceux du Carême, on différait quelquefois jusqu'au soir la célébration du saint Sacrifice. On peut donner pour raison de cette pratique que la rigueur de la pénitence et la tristesse du jeûne excluaient la joie et l'allégresse que les fidèles éprouvaient du saint Sacrifice et de la Communion, car ce Sacrement est le gage de notre salut, le ferme espoir de notre résurrection future. C'est ce qu'enseigne Jean Zonaras 4. Le jeûne, suivant lui, a été institué pour expier les fautes par une douleur plus intime; et le Sacrifice, au contraire, porte avec lui des pensées de joie et des réjouissances de fêtes ; ils ne peuvent donc s'allier ensemble. En effet, la seule abstinence de nourriture ne constituait pas tout le jeûne, mais dès le matin tous se rendaient a l'église en habits négligés, couverts de cendres, pâles de dou-

1 Decons., dirt. I, can. soient. — - Spicileg., tora. 7, pag. 173. — "Natal. 7. * In can. 52, Conc. Trait.

leur et'de tristesse, les yeux mouillés de larmes; ils jugeaient qu'il était peu convenable de mêler la réception de l'Eucharistie et le baiser paternel, symbole de réjouissance, à cet extérieur négligé, à ce triste abattement d'esprit ; la joie du Sacrifice eût troublé la tristesse du jeûne , et la tristesse du jeûne eut troublé l'allégresse du Sacrifice. Tertullien exprime la même pensée à propos du Baptême, à la fin du livre qu'il a écrit sur ce Sacrement. Après avoir dit que Jésus-Christ a jeûné les quarante jours qui suivirent son baptême, il ajoute : « Et nous aussi, dira quelqu'un, nous devons donc jeûner de préférence, au sortir des eaux du baptême. Et qui nous en empêche, sinon l'obligation de nous réjouir, sinon l'allégresse que nous cause notre salut?» Que si l'obligation de se réjouir était le motif qui empêchait les nouveaux baptisés de jeûner, à combien plus forte raison les fidèles devaient-ils être dispensés de jeûner par la réception de l'Eucharistie, qui est la source de toute allégresse, la plénitude de toutes les joies. Voilà pourquoi la célébration de la Messe était retardée jusqu'au moment où le jeûne pouvait être rompu ; afin qu'après avoir participé à la table sainte et pris un modeste repas, les fidèles pussent se réjouir, pour ainsi dire, corps et âme. C'est pour ce même motif que le concile de Laodicée défendit 1 de célébrer les fêtes des Martyrs pendant le Carême, parce que, d'après l'usage de l'ancienne Église, célébrer une fête et ne pas jeûner étaient deux choses étroitement unies ; c'est pourquoi aussi l'Église orientale qui, dans le Carême, ne célèbre que la seule fête de l'Annonciation, ne jeûne point ce jour-là ; et les Pères du dixième concile de Tolède transférèrent cette fête au dix-huitième jour de décembre, jour dans lequel, en Espagne, on fête encore cette solennité sous le nom d'Expectatio partûs B. Virginis. La raison qui détermina le concile à cette translation, fut qu'il était peu convenable qu'une si grande fête fût célébrée pendant le Carême. Et pour montrer qu'ils n'ont point agi ainsi sans y être autorisés par des exemples, les Pères ajoutent : « On sait que cet usage s'observe dans plusieurs

' Can. 5t.

Eglises éloignées de nos contrées. » Et qui sait si ce nest pas le même motif qui, primitivement, avait fait transférer au onzième jour de juillet la fête de saint Benoît? Usage que la dispute, soulevée entre les moines du mont Cassin et ceux de Floriac, au sujet de la translation en France des reliques du même saint, fit ensuite abolir en Italie. C'est une simple conjecture qui me vient en pensée, et sur laquelle il serait inutile de s'arrêter. C'est par ce même respect pour l'antique discipline, que les auteurs des canons pénitenciaux dispensent du jeûne les jours de Dimanche et de fête. Le second concile de Tours l permet aux moines de prendre un repas vers midi, aux Messes, c'est-à-dire, aux fêtes des saints. Mais je reviens au Carême, dont cette digression m'avait éloigné. Pendant ce temps, les Latins célébraient la Messe vers la fin du jour, lorsque approchait le moment de rompre le jeûne. Les Grecs y disent la Messe des Présanctifiés, dont nous avons décrit les rites et les cérémonies plus haut, au chapitre XV. C'est donc vainement que le moine Nicétas Pectorat s'efforce de calomnier l'Église romaine, comme violant les anciens canons et la loi du jeûne, en célébrant chaque jour, pendant le Carême, et cela à la troisième heure, comme il le suppose faussement, puisque de son temps, c'est-à-dire vers l'an 1050, l'usage de dire la Messe le soir était encore en vigueur, et qu'il n'existe aucun décret, émanant d'une autorité légitime, qui défende d 'offrir le saint Sacrifice en ces jours. Car le concile In Trullo, qui prescrit la Messe des Présanctifiés, a été rejelé par l'Eglise, et celui de Laodicée, que certains écrivains reconnaissent comme auteur de cette prescription, ne fut point œcuménique. Le cardinal Humbert a réfuté longuement Nicétas; mais peut-être avec trop d'aigreur, et pas toujours avec justesse. Or, Nicétas accuse les Latins de violer la loi du jeûne en célébrant avant la neuvième heure, parce que les Grecs s'imaginaient, fondés sur une croyance fausse, pour ne pas dire superstitieuse, que la réception de la sainte Eucharistie rompait le jeûne ; erreur dans laquelle se trouvaient aussi certains Afri-

1 Ctn. 17.

cains au temps de Tertullien, ainsi que cet auteur le rapporte à la fin de son livre sur la Prière. « Aux jours de stations, dit-il, plusieurs croient ne pas devoir assister au saint Sacrifice, parce que le jeûne serait rompu par la réception du corps du Seigneur. L'Eucharistie détruit donc l'humble hommage rendu à Dieu, ou plutôt ne le rend-elle pas plus agréable? Votre station ne sera- 1- elle pas plus solennelle, si vous venez à l'autel du Seigneur ? Recevez le corps du Seigneur et conservez-le ; ainsi vous observerez à la fois et la participation au Sacrifice et le devoir du jeûne. » Paroles dont voici le sens : Quoique la réception de l'Eucharistie ne rompe pas le jeûne, si pourtant vous avez quelques scrupules, vous pouvez observer le jeûne et prendre part au Sacrifice, en recevant le corps du Sauveur, et en le réservant pour vous communier plus tard. Alors, comme nous le dirons en son lieu, c'était la coutume de recevoir l'Eucharistie dans ses mains, de la remporter dans sa maison pour se communier ensuite à l'heure qu'on jugeait à propos.

On voit, par ce que nous venons de dire, quelles heures étaient autrefois assignées au saint Sacrifice. Les jours de fêtes on célébrait à l'heure de Tierce; les jours de jeûne, qui se rencontraient dans le cours de l'année, à l'heure de None ; et pendant le Carême, c'était le soir qu'on disait la Messe. Les anciens canons, comme l'observe Marcellin Francolin *, n'ont rien statué relativement aux fériés ordinaires. Toutefois, l'usage a voulu qu'on leur assignât assez convenablement la sixième heure ; car, puisque les jours de réjouissance on célèbre à la troisième, et les jours de tristesse à la neuvième, il semble conforme à la raison que, les jours communs, qui ne sont consacrés ni à la joie, ni à la douleur, on prenne un certain milieu et qu'on célèbre vers l'heure de Sexte, également éloignée de la troisième et de la neuvième heure. Les heures dont nous parlons sont celles que les astronomes appellent inégales, planétaires et naturelles. Le jour est toujours partagé en douze heures égales entre elles, mais inégales, si on les compare à

i Lib. de Temp. horar. canonic. ; cap. 29.

celles des autres jours; car les jours d'été, divisés en douze heures, les ont plus longues que les jours d'hiver, également partagés en douze parties. Ainsi, nous appelons la troisième heure lorsque la quatrième partie du jour est écoulée, la sixième vers midi, la neuvième lorsqu'il s'est écoulé les trois quarts du jour, et par soir nous entendons tout le temps qui sépare la neuvième heure du coucher du soleil. Ce point a été traité .longuement au livre de la divine Psalmodie. Mais aujourd'hui celte prescription des heures a été abolie par l'usage contraire, et il ne reste quelque vestige de l'ancienne discipline que dans ■lebration delà Messe publique et solennelle. Voici, en effet, ce qu'ordonnent les rubriques du Missel, § 15: « La Messe conventuelle et solennelle doit être dite dans l'ordre suivant : aux doubles, aux semi-doubles, les Dimanches et pendant les Octaves, on la chante au chœur à l'heure de Tierce ; aux simples et aux fériés ordinaires, on la dit après avoir récité Sexte ; dans l'Avent, au Carême, les jours de Quatre-Temps et de%Vigiles qu'on jeune, elle ne doit être célébrée qu'après None. » Cette règle ii été établie pour qu'il restât au moins quelques traces (W^ anciens usages, l'ordre indiqué par les Pères se trouvant ainsi garde dans la récitation publique de l'office, bien que le véritable moment des heures canoniques ne soit nullement observé. En effet, aux jours de Vigiles, nous ne récitons pas l'office de None trois ou quatre heures après midi, également dans le Carême nous n'attendons pas au soir pour dire les Vêpres, mais nous les disons une heure ou deux avant midi. Anticipation qui, comme l'écrit le docte Francolin l, « est un malheur pour ne pas dire un abus de notre temps. » Ce fut au XIIe siècle qu'on commença à devancer ainsi le temps marqué pour les heures, alors que l'antique et sévère discipline fut remp par une discipline plus faible et moins austère, sur

laquelle nous jugeons plus sage de garder le silence. Maintenant on peut dire les M à toute heure, depuis l'aurore

jusqu'à midi, ainsi que l'enseigne Francolin2. Àmalaire, après

- 2 Cap. 30.

avoir rapporté ie décret du pape Télesphore, que plus haut nous avons rejeté comme supposé, et dans lequel il est défendu de célébrer avant la troisième heure, ajoute qu'il n'est point permis de violer cette règle, à moins d'y être contraint par la nécessité. Il raconte ensuite qu'il a vu le pape Léon III célébrer la Messe dès le matin. « J'ai vu, dit-il, le pape Léon dire la Messe dès le matin ; je ne sais s'il en agissait ainsi par nécessité ou par sa seule puissance. » 11 improuve ce changement d'heure, « car, ajoute-t-il, la puissance appuyée de bonnes raisons en reçoit un nouvel éclat. » Mais Amalaire aurait pu parler avec plus de bienveillance d'un pontife recommandable par la sainteté de sa vie. Toutefois, par l'âpreté de son zèle, nous voyons que la coutume de ne point célébrer, même des Messes privées, avant la troisième heure, était si rigoureusement observée de son temps, que personne ne pouvait s'en écarter sans exciter l'étonnement et s'exposer à la censure des autres.

Page 1