‹ De la liturgie (volume 2)Chapitre 26 sur 35 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Commont, dans les temps de persécution, les fidèles étaient-ils convoqués au saint Sacrifice ? — Opinion de quelques auteurs refutée. — Après la paix on établit des signes publics pour réunir les chrétiens. — Quels étaient ces signes ? — Que les Grecs se servent d'un instrument de bois qu'ils appellent : Semanteria . — Quel est l'inventeur des cloches? — Est-ce saint Paulin, évêque de IVôle V — Clochettes des anciens. — Etymologie du nom de Campana. — J%. quelle époque l'Église a commencé à se servir des cloches. — A qui appartient-il de sonner les cloches ? — Cloches des monastères.

Cette question naît de celle que nous venons d'examiner. Elle en est, pour ainsi dire, une suite ; car, encore qu'une

heure déterminée eût été assignée pour le saint Sacrifice, cependant, comme il était assez difficile de réunir aux heures fixées la multitude des fidèles, composée de personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition, séparées souvent les ânes des autres par des distances plus ou moins grandes, tout porte à croire qu'il y avait un signe pour les rassembler tous en même temps. Quel était ce signe ? C'est un point sur lequel nous pouvons bien former des conjectures, mais sur lequel il serait difficile d'établir quelque chose de certain. Amalaire assure1 ([ue le peuple chrétien, dans le temps que la crainte des persécuteurs l'obligeait à se cacher dans les souterrains, était convoqué par le son d'instruments en bois. Baronius ne partage point. cette opinion2, et nous pensons que c'est avec raison ; car outre qu'elle n'est appuyée sur aucun témoignage des anciens, il répugne que, dans un temps où les fidèles recherchaient avec tant de soin les lieux les plus secrets pour leurs réunions, ils se soient, par le bruit de ces instruments, découverts et, pour ainsi dire, livrés à la fureur des païens. La conjecture de Strabon 3 paraît plus vraisemblable. Il pense cpie la piété seule en réunissait quelques-uns aux heures marquées, que les autres étaient invités par des annonces publiques, et avertis dans chaque réunion de l'heure et du lieu des réunions qui devaient suivre. Toutefois ceci peut difficilement s'admettre pour les premiers temps de l'Eglise; car alors les fidèles, tourmentés par les violentes persécutions des païens, étaient obligés de changer souvent le lieu de leurs assemblées el de choisir le plus secret, le plus caché, le plus difficile à découvrir; d'où il suit que la dévotion seule ne pouvait y réunir les fidèles, et qu'ils ne pouvaient, dans une réunion, être avertis de la réunion suivante. Baronius4 pense qu'il y avait certains hommes choisis, nommés coureurs, qui étaient chargés daller chez tous les fidèles et de les avertir, en particulier, à quelle heure et dans quel lieu on devait se réunir.

1 l >l'. i. De Divin, off., cap. 21. \'i ;m. 58, n. 108, ' Cap. 5, De

rebu! Bcclet - ' Vd ann, 58, n. 102,

Pour établir cette opinion, il n'apporte aucun témoignage de ce temps, sinon celui de saint Ignace qui, dans sa lettre à saint Polycarpe, s'exprime ainsi : « Il convient, bienheureux Polycarpe, de réunir une sainte assemblée et de choisir, si vous avez quelqu'un qui vous soit particulièrement cher, assez actif pour être appelé courrier divin, et de le charger de venir en Syrie pour célébrer, par ses louanges, votre charité infatigable pour la gloire de Dieu. » C'est sur cette unique autorité que Baronius fonde sa conjecture. Or, cette lettre même m'empêche de me rendre à ce sentiment, car, en la lisant attentivement, on voit qu'il est ici question, non pas d'un coureur qui convoque les fidèles au saint Sacrifice, mais d'un messager qui doit être envoyé en Syrie vers les fidèles d'Antioche ; c'est pourquoi il est dit à la fin de cette lettre : «Je salue celui qui doit être choisi pour venir en Syrie. » Ajoutez à cela que cette épître n'est point l'œuvre authentique de saint Ignace, mais que des savants ont depuis longtemps observé qu'elle était supposée, apportant en preuve des raisons assez plausibles. Que s'il fallait ajouter foi a cette lettre, je souscrirais plus volontiers à une autre conjecture de Baronius, consistant cà penser que chaque fidèle était secrètement convoqué par l'ordre de l'évèque, Cet historien s'appuie sur ces paroles de cette même épître : « Que les saintes assemblées soient fréquentes; connaissez tous les fidèles par leur nom ; ne méprisez ni les serviteurs ni les servantes. » Mais sur un fondement chancelant on ne saurait construire un édifice solide. Les choses ont pu se passer ainsi, et peut-être s'y sont-elles réellement passées, toutefois nous ne pouvons en apporter aucune preuve certaine. 11 est hors de doute que les fidèles avaient des marques, des signes qui les faisaient se reconnaître entre eux, par lesquels leur était indiqué et le lieu et l'heure du saint Sacrifice; mais quels étaient ces signes? Nous l'ignorons. Il est dit dans les Actes de sainte Cécile, que Valérien trouva le pape Urbain, qui se cachait pour éviter les embûches des païens, à l'aide du signe qui lui avait été donné, signe absolument nécessaire pour que les

fidèles pussent conserver entre eux les liens de société et de charité qui les unissaient.

Lorsqu après la conversion de Constantin, l'Eglise eut commence à jouir de la paix et de la tranquillité, la grande piété de l'empereur, l'allégresse des chrétiens, dont Eusèbe, témoin oculaire, nous a laissé ta description l, ne nous permettent pas de douter qu'alors la convocation du peuple fidèle à l'Eglise n'ait été faite par des signes publics, que tous pouvaient reconnaitre. Les témoignages des anciens auteurs nous apprennent que ces signes furent de plusieurs sortes. Saint Pachôme, abbé, ordonna que les moines fussent rassemblés par le son de la trompette, comme autrefois Dieu avait recommandé à Moïse 2 de faire deux trompettes d'argent, dont le bruit avertirait les Hébreux, soit de lever le camp, soit de la solennité des fêtes ou de l'heure des sacrifices. « Lorsqu'il aura entendu, dit saint Pachôme 3, le son de la trompette qui l'appelle à l'assemblée, qu'il sorte aussitôt. » Saint Jean Climaque raconte également4 que les réunions des Frères étaient annoncées par le bruit de la trompette. D'autres se servaient d'un marteau, dont on frappait la porte de chaque cellule. Dans la Vie de l'abbé Adolius*, il est dit: Il frappait avec un marteau aux cellules de tous les religieux pour les réunir dans l'oratoire. » « Dès qu'ils entendent, dit Gassien 6, le bruit du marteau qui frappe à toutes les cellules pour les appeler cà la prière ou à quelque autre œuvre, chacun quitte aussitôt, et sans aucun délai, sa cellule. )) Saint Jérôme écrit 7 que, dans le monastère de Bethléem, les religieuses étaient convoquées à l'assemblée par le mot Alléluia. Les Grecs se servirent aussi de morceaux de bois frappés l'un contre l'autre, et les Actes du second concile de Nicée nous apprennent que cet usage est fort ancien. Nous y lisons en eiïet8, que lorsque les reliques de saint Anastase approchèrent de Césarée, tous les habitants de cette cité vinrent

1 Uist.. lih. 10. - a xum>; cap. io. ô Rfig>) oap. i Grad. 10. - ' llistor. Lausiara, cap. 104. — b Instit., lit), i, cap. 12. — 7 Epist. 27. — i. ex lib. mirac. sancti Anastas.

à leur rencontre, remplis d'allégresse et agitant les bois sacrés. Les écrivains grecs font souvent mention de cet instrument. L'évéque Théodore dit, dans la Vie de saint Théodose Archimandrite : « Les moines frappaient le bois avant l'heure accoutumée. » « Il commanda, dit Nicéphore Blémide *, que le bois sacré, qui réunit les religieux, fût frappé avant l'heure et qu'on célébrât le saint Sacrifice. »> « Faites, lorsqu'il est besoin, retentir le bois comme une trompette, » dit Théodore Studite dans ses poèmes ; et l'auteur de la Vie de saint Nicon s'exprime ainsi : « Il rassemble tous les Frères au son du bois. » Les trompettes et les marteaux paraissent n'avoir été en usage que dans les monastères. Toutes les églises d'Orient se servaient de cet instrument de bois, qu'elles conservèrent assez longtemps, car nous verrons bientôt qu'elles n'adoptèrent qu'assez tard l'usage des cloches. Maintenant encore les Grecs et les autres nations sous la dure servitude des Turcs, se servent de ce môme bois, que les Grecs nomment Semanlerîa ou Chirosemantra, parce que ce sont les mains qui tiennent cet instrument et qui le frappent. Voici la description qu'en fait Léon Allacci, dans sa Dissertation sur les temples des Grecs modernes. « Les prêtres grecs, dit-il, se servent d'un instrument de bois pour appeler les fidèles à l'église : il est composé d'un morceau de la longueur de deux perches, ayant deux doigts d'épaisseur et environ quatre de largeur, bien poli, n'ayant ni fente, ni gerçure. Le prêtre ou tout autre, le tenant de sa main gauche par le milieu, le frappe avec un marteau de même bois qu'il tient à sa main droite. Les coups portés dans un endroit, dans un autre, rapprochés de la main gauche ou plus éloignés, rendent des sons tantôt graves et sonores, tantôt faibles et aigus, tantôt précités et rapides, tantôt lents et prolongés ; ce qui produit une harmonie agréable, même aux oreilles les plus délicates. » Ainsi parle Allacci, assurant qu'il existe encore une autre espèce de Semanterion plus considérable ; sa largeur est quelquefois de six palmes, sur une d'épaisseur et trente de longueur ; on le

1 In vit. sancti Paul. Latmis,

suspend dans les tours avec des chaînes de fer. et on le frappe également avec le marteau. Baronius rapporte que les cloches ne furent en usage chez les Grecs que vers l'année 8155 ; il appuie cette assertion sur l'autorité des historiens de Venise. Ils racontent, en effet, que le doge Ursi Patriciat, le premier de tous, lit présent à l'empereur Michel de douze cloches artistement travaillées et très-sonores, qui furent placées dans une tour que l'empereur fit bâtir près de Sainte-Sophie. Ce fut donc au IX- siècle, lorsque déjà depuis longtemps elles étaient en usage en Occident, que les cloches furent introduites dans l'Eglise d'Orient. Mais quel en est l'inventeur? Quel fut celui dont les soins et l'autorité les firent adopter dans l'Eglise? C'est ce qui est encore incertain.

Polydore Virgile l attribue cette invention au pape saint Savinien, successeur de saint Grégoire Je Grand. Onuphre 2 écrit également en parlant du même pontife : « Ce fut lui qui inventa l'usage des cloches, et qui ordonna de les sonner à l'église, pour annoncer les heures canoniques et le saint Sacrifice de la Messe. » Mais Anastase ne parle pas de cette invention, et je ne sais où les auteurs précités ont pris ce qu'ils disent. Ange Roccha 3 pense que saint Jérôme, antérieur de deux siècles ta saint Savinien, parle des cloches aux chapitres XXXIIIe et XXXIXe de sa Règle; il a été induit en erreur par le titre de cette Règle, faussement attribuée à saint Jérôme. Il ajoute ensuite que saint Paulin en a le premier introduit l'usage dans l'église de Nôle. Tous les auteurs modernes s'accordent avec lui en ce qui concerne saint Paulin; les uns prétendent qu'il en est l'inventeur, les autres pensent qu'il n'a fait que les prendre aux païens, pour en introduire l'usage dans l'Eglise; soit qu'il ait placé dans son église les clochettes dont on se servait partout, soit que, n'en conservant que la forme, il leur ait fait donner des dimensions plus considérables. Et pourtant aucun des anciens Pères, qui nous ont rapporté avec tant de soin tout ce qu'avait fait saint

• Lib. de forent, reruai. - 2 In Epist. su mm, l'uni. — " In comm. île Campants, cap I.

Paulin, ne parle de cette admirable découverte, ce qui doit inspirer quelque répugnance à embrasser ce sentiment, qui me semble ne reposer sur aucune preuve solide. Ce qui augmente encore mes doutes, c'est que saint Paulin lui-même, décrivant * la basilique qu'il avait fait construire, ne parle ni des cloches, ni de la tour élevée pour les recevoir, bien qu'il indique soigneusement toutes les parties et jusqu'aux moindres détails de l'édifice. Alcuin, Amalaire, Strabon, qui vécurent sous Charlemagne et Louis le Débonnaire, c'est-à-dire quatre siècles après saint Paulin, parlent des cloches et de leur usage dans l'église, et cependant ils ne font aucune mention de ce saint évoque, et les écrivains des siècles suivants gardent le môme silence. Nous voulons rapporter les paroles de Strabon : « Il nous faut, dit-il 2, parler ici de ces vases fondus ou frappés, qu'on nomme simplement signes, parce que le bruit qu'ils rendent, lorsqu'ils sont frappés, signifie, indique les heures où se célèbrent les divins offices dans la maison du Seigneur. Il nous faut, dis-je, en parler ici ; car leur usage n'est pas fort ancien dans l'Eglise. Ils furent, assure-t-on, inventés en Italie, c'est pourquoi les plus grands ont reçu le nom de Campanae, tiré de Campania, qui est une province d'Italie. Les plus petits qui, à cause de leur son, s'appellent Tintinnabula, ont reçu le nom de Nolae, de Noie , ville de la même Campanie , dans laquelle ils furent d'abord en usage. » Peut-être que quelque demi -savant, ayant lu ce texte de Strabon, aura ajouté de son chef que c'était saint Paulin, évêque de Noie en Campanie, qui en avait introduit l'usage dans l'Eglise, ce qui aura trompé les écrivains des âges suivants. Mais quel que soit celui qui le premier a attribué à saint Paulin cette invention, il aurait été plus discret, s'il avait remarqué que les noms de Campana et de Nola furent inconnus au siècle de saint Paulin et aux suivants. La chose est ancienne, mais le nom est plus récent. Je n'ignore pas que Quintilien, qui vivait sous Domitien, s'est servi du mot Nola. Dans ses Institutions 3, il compte parmi les énigmes ce que Cécilius a dit d'une

1 Epist, 12, ad Sev. — ~ Cap. 5, rerum Eccl. — " Cap. ult.

certaine femme : Earn fuisse in iriclinio coam, m cubiculo nfllam. Mais ici ce mot a une signification bien différente; il vient de nolere et il est pris dans un sens obscène, comme l'expliquent les plus habiles grammairiens dans Vossius *, où se trouve rejetée la finisse interprétation de Ccelius Rodrigue et d'autres, qui traduisent ce mot d'après l'usage de leur temps.

Jusqu'à ce que les noms de Nçlae et de Campanœ eussent été donnés aux cloches, et admis par tous les auteurs latins, on les désignait sous ceux de Pelvis, Lcbes, .Es, .Eramenlum, Coda et Tinti?inabulum. Plante parle de la sonnette, quand il dit 2 : « Jamais certes on n'a vu la sonnette tinter sans y être provoquée; si personne ne l'agite, elle est muette, elle se tait. » Plutarque signale comme des gourmands et des hauteurs de cuisine, ceux qui se précipitent au marché des poissons, au premier tintement de la cloche, en grec -«v. C'était en effet le signal de la vente du poisson. Le géographe Strabon raconte à ce sujet une histoire amusante 3. Un joueur de harpe était venu dans l'île de Jassus montrer publiquement son savoir-faire; au premier bruit delà cloche, tous les spectateurs le quittent pour courir au poisson: il ne restait qu'un sourd : l'artiste le remercie de ce que seul il est resté, tandis que les autres l'ont quitté dès qu'ils ont entendu la cloche du marché. « Elle a donc sonné, » tande soudain le sourd, et, sur la réponse affirmative du joueur de harpe, il se lève et court rejoindre les autres. Porphyre 4 raconte que les Samnécns, qui étaient une secte philosophique de l'Inde, avaient coutume de se réunir au bruit d'une sonnette pour la prière et pour les repas. Les prêtres de Proserpine se servaient également de clochettes, au rapport d'Apoilodore :>. Lucien en dit autant des prêtres de Syrie0. Ce même écrivain, parlant (U^ mercenaires, dit que, dans les demeures des riches, il y avait autrefois des clochettes, dont le son, assez fort pour être entendu de tous, appelait à l'ouvrage les serviteurs et les gens de la maison. Suétone nous apprend qu'Auguste

1 l.ili. i, Inst. -Oral., cap. Il, 'i 5. — - In Tiïnummo, art. IV, se. 2. — 3 Lib. le ■ - l Li!>. \, de abslin. ai;im. — '■ l>r Diis. — ,; De Syria (lia!.

avait fait placer des clochettes sur la cime du temple de Jupiter Capitolin. Pline raconte i qu'on avait suspendu au tombeau de Porsenna des sonnettes qui, agitées par les vents, retentissaient au loin. On connaît la sortie de Juvénal 2 contre la femme babillarde : « C'est un tel babil, un tel flux de paroles, vous diriez qu'on frappe des chaudrons, ou qu'on agite des sonnettes. Que personne désormais ne fasse retentir la trompette, ou ne frappe sur l'airain ; seule, cette femme peut délivrer la lune éclipsée. » Enfin, personne n'ignore qu'il est aussi parlé des sonnettes dans l'Ancien Testament 3. « Vous représenterez au bas de sa tunique des grenades entremêlées de sonnettes, de telle sorte que les sonnettes soient d'or, » et ailleurs 4 : « Il fit placer autour de lui plusieurs sonnettes d'or, qui par leur bruit annonçaient ses mouvements. » Or, tous ces témoignages montrent clairement la vérité de ce que nous disions plus haut, à savoir que si les noms de Nola et de Carnpana sont assez récents, la chose qu'ils désignent est néanmoins fort ancienne. Les grammairiens recherchent d'où vient le nom de Campana, et ils font à ce sujet plusieurs remarques, qui semblent plus subtiles que solides. La plupart font dériver le mot de Campania, soit parce que ce fut dans cette province qu'on commença à fondre des cloches plus considérables , soit parce qu'elles y furent inventées. Ainsi Horace 5 appelle Campana supellex certains vases faits de terre ou d'argile de Gampanie qui était fort belle, et ailleurs 6 : « Opimius, dit-il, boit les jours de fêtes du vin de Véïes dans un pot de Gampanie {Campana trulla). » Saint Isidore7 dit : « On l'appelle Campana d'une province d'Italie où elle a été inventée. » Il parle d'une espèce de balance, composée seulement d'une verge sur laquelle sont marquées les livres, car il ajoute : « Elle n'a pas deux bassins, mais c'est une simple verge sur laquelle un poids mobile indique les livres et les onces. » La cloche peut aussi avoir reçu ce nom de l'airain de Campanie, le meilleur de tous au jugement de Pline qui dit quelque part 8 :

1 Lib. 36, cap. 13. — 2 Sat. 6. — s Exod. 28. — * Ecelesiast* 45. — 5Lib. I. sat. 6. - g Lib. 2, sat. 3. - 7 Orie., lib. 16, cap. 24. - 8 Lib. 34, cap. 8.

« Pour tous les autres usages, on doit préférer celui de Campanie. » 11 est vrai qu'ailleurs l il semble préférer celui de Corinthe, mais ce dernier n'était pas un airain pur, c'était une composition dans laquelle entraient tous les métaux , comme l'observe, d'après Pline lui-même, saint Isidore 2, prétendant que l'airain de Campanie est excellent pour toutes sortes d'ustensiles et de vases. Il n'y a donc rien d'improbable à croire que le nom de Campana ait été donné aux sonnettes, quand on commença à augmenter leur dimension et à les faire d'airain ; mais on ne sait dans quelle année eut lieu ce changement.

Jérôme Magny, au chapitre IIe de son Opuscule sur les cloches, qu'il composa d'après ses seuls souvenirs, sans le secours d'aucun livre, dans la prison où il fut jeté, lorsqu'après la prise de Chypre il eut été réduit en captivité par les Turcs, pense que les cloches furent placées dans les tours des églises, quand la haine des persécuteurs eut cessé d'être aussi violente. Baronius 3 partage ce sentiment, en convenant, toutefois, qu'on ignore à quelle époque cet usage a commencé. Pour moi, il me semble que, dès que la paix eût été rendue aux Chrétiens, on se servit, pour convoquer les fidèles, de clochettes d'abord petites, mais dont les dimensions s'accrurent dans la suite ; car les Païens s'en servaient communément pour réunir le peuple, et ce moyen était beaucoup plus convenable que le bruit de la trompette ou du bois, parce qu'il se répandait plus loin et était plus facilement perçu. Lorsque saint Benoît, vers l'an 495, jetait, dans la caverne de Sublac, les fondements de son ordre religieux, le moine Romain, qui lui avait donné l'habit, lui portait, à certains jours, le pain dont il avait besoin, et le descendait au saint à l'aide d'une corde. « Il avait, dit saint Grégoire 4, attaché à cette corde une petite sonnette dont le bruit avertissait le saint lorsque Romain lui apportait du pain ; » ce qui montre que dès lors la clochette était en usage chez les religieux; et je ne doute pas «lue ce ne soit d'elle qu'on doive entendre ce que dit saint Benoît

1 Cap. I, - - Drig., lib. 10. cap. 19. - * Ad ann. 58. - * Dial., lib. 2, cap. 1.

dans sa Règle l, qu a l'heure de l'office, aussitôt que le signe se sera fait entendre, tous abandonnent leur ouvrage pour se rendre sans retard au chœur. Les anciens appellent quelquefois, par métonymie, la cloche signe, parce qu'elle donnait le signal de l'office. Grégoire de Tours écrit, dans la vie de saint Grégoire de Langres : « Dès que le signe avait été agité, l'homme de Dieu se levait pour l'office du Seigneur. » Dans la vie de saint Nicet de Lyon, il dit : « Que le prêtre ordonna d'agiter le signe pour les Vigiles. » Et ailleurs 2 : « Lorsqu'ils passaient sur la place, le signe fut agité pour Matines. » — « Pendant ce temps, dit saint Euloge, martyr 3, nous avions beaucoup à souffrir de la fureur du président; il renversait la cime des temples qui renfermait les signes destinés à appeler les Chrétiens au service divin. » Il en est qui, appuyés sur les Actes de saint Loup de Sens, croient que le nom de campana était en usage au commencement du VIIe siècle ou à la fin du VIe. Voici, en effet, ce qui s'y trouve raconté : « Le roi Clotaire ayant appris que la cloche [campana) de Saint -Etienne rendait un son très - agréable , ordonna de la transporter à Paris, afin d'avoir le plaisir de l'entendre plus souvent. Mais dès qu'elle eut quitté Sens, elle perdit son timbre harmonieux; ce que voyant le roi, il la fit reconduire à son église. A peine fut-elle arrivée au pont de Sens, qu'elle recouvra la douceur de ses sons, et, par les mérites du saint homme, son harmonie se fit entendre à la distance de sept milles. » Ce sentiment est encore confirmé par ce que dit Audoen de Rouen dans la Vie de saint Eloi 4 : « Un jour, écrit-il, que le saint visitait son diocèse, suivant l'usage des évoques, il défendit, pour une certaine raison, de célébrer les offices et le saint Sacrifice dans une église, jusqu'à ce que lui-même le permît. Il y avait, dans cet endroit, un mauvais prêtre dont la conduite avait déterminé cette mesure. Ce dernier, faisant bon marché de l'interdit, se mit en devoir de sonner la cloche (campatfltt) comme à l'ordinaire, aux heures de l'office, dès qu'il

1 Cap. 43. — 2 Lib. 3, Hist. franc, cap. 15. — 8 In Apologetico. — * Apud. Sur., lib. 2, cap. 21.

jugea l'évoque suffisamment éloigné. Mais, pour réprimer son audace, la cloche, quoique sans raison, obéissant à l'ordre du saint homme, ne rendit aucun son; vainement il insiste, vainement il se cramponne après la corde, la cloche reste muette et refuse de sonner. »

Mais il faut observer que, dans ces témoignages extraits des Actes de saint Loup et de saint Eloi, le mot campana ne se trouve point dans le texte original. C'est Surius qui, contre la foi des anciens manuscrits et au grand détriment de l'érudition sacrée et profane, a cru devoir remplacer les anciennes locutions par les termes nouveaux actuellement en usage. Le texte pur de la Vie de saint Eloi, par Audoen, a été édité par Luc dAchery *, savant dont toute la postérité louera et le zèle ardent à conserver les écrits des anciens, et l'admirable sagacité. Voici donc comment Audoen, dans son texte, rapporte l'histoire que nous venons de citer : « Dans un autre temps, le saint visitant son diocèse, suivant l'usage des évêques, il se trouva un motif certain pour interdire la célébration du saint Sacrifice dans une certaine église, jusqu'à ce que lui-même le permît. Il y avait dans ce lieu un prêtre de mauvaise vie, dont la conduite avait motivé cette excommunication. Ce dernier, croyant qu'il ne devait point se soumettre aux ordres de son évoque, et faisant peu de cas de ses paroles, commença, dès qu'il le crut suffisamment éloigné, à agiter le signe (signwn) comme de coutume et à l'heure ordinaire pour appeler les fidèles. Mais, pour confondre la présomption de cet homme, la créature insensible se montra plus obéissante à l'évoque que l'être raisonnable; car, "comme si le silence lui eût été prescrit, le signe (signum), malgré les efforts de celui qui l'agitait, ne rendit aucun son. Le prêtre, persistant à tirer la corde et voyant que la cloche (tinnulum) restait muette, sortit de l'église et raconta cette aventure. » 11 dit ensuite que ce prêtre fit pénitence, et que saint Eloi, ayant levé l'interdit sur ce lieu, « La cloche (lintinnabulum) recouvra le son qu'elle avait auparavant. » On voit que Audoen ne s'est

1 Spicileg., tom. Y.

point servi du mot campana, mais des termes signum et tintin* nabulum pour désigner la cloche. Cependant Bède, qui vécut environ soixante ans après Audoen *, parlant de la mort de l'abbesse Hildat, dit qu'une religieuse entendit « le son ordinaire de la cloche (campana), qui les avertissait et les appelait à la prière. » Ce mot se rencontre ensuite fréquemment chez les écrivains des VIIIe et IXe siècles. D'où je conclus que le nom de campana fut donné aux cloches de grande dimension, vers la fin du VIIe siècle, et qu'au VIIIe et au IX*, il était d'un usage général. Anastase, dans la Vie de Léon IV, dit : « Ce pape fit ajouter un clocher {campanile) à l'église de Saint-André , et il y plaça une cloche (campana) avec un battant d'airain et une croix dorée. Le moine de Saint-Gall 2 raconte qu'au temps de Charlemagne vivait un ouvrier fort habile à travailler l'airain. Ayant fait une très-belle cloche (campana) dont le son harmonieux plut beaucoup à l'empereur, il promit à ce prince d'en fondre une bien plus remarquable encore, si, au lieu d etain, on voulait lui donner pour le mélange cent livres d'argent. Mais ce fripon ayant reçu l'argent, le garda et mit à sa place de l'étain. Bientôt la cloche fut terminée; elle plut au prince qui ordonna de la suspendre dans un clocher. Or, comme le gardien de l'église et les autres chapelains s'efforçaient, mais en vain, de la sonner, le fondeur irrité saisit la corde pour l'ébranler ; tout à coup le battant de fer se détache, tombe sur lui et le tue. L'argent fut retrouvé chez lui et l'empereur le fit distribuer aux pauvres palatins. Il est inutile de réunir ici d'autres témoignages, car tous les écrivains postérieurs à Charlemagne se servent indistinctement des mots campana ou signum pour désigner la cloche. Ce fut également au VIIIe siècle qu'on commença à employer le mot barbare de clocca. Saint Boniface, évêque de May en ce 3, prie l'abbé Huetbert de lui envoyer une cloche (cloccam). Gutbert écrit à l'évoque Lullus 4 : « Nous avons eu soin d'envoyer à Votre Paternité une cloche {cloccam), telle que nous

1 Hist., lib. 4, cap. 23. — - Lib, de Ecries., cur. Garol. Mag., cap. 31. — s Èpist. 9. - i Epist. 89, int. Bonif. oper.

avons pu l avoir. » ftodulphe, dans la Vie de l'aObesse sainte Liobé : « Sa mère, dit-il, eut en songe une vision : il lui sembla qu'elle portait dans son sein un signe d'église, qu'on appelle vulgairement cloche (cloccam) , et qu'il en sortait en rendant un son. »

Or, donner le signal 'de l'office, ou sonner la cloche, était anciennement une fonction réservée au prêtre, et saint Benoît * charge l'abbé ou d'annoncer lui-même, le jour et la nuit, les offices divins, .ou de confier ce soin à un Frère vigilant, pour qu'ils aient lieu aux heures convenables. Amalaire 2 dit que les prêtres ne doivent point mépriser cette fonction, et, dans les Capitulaires de Charlemagne 3, il est commandé aux prêtres de sonner aux heures canoniques. C'est pourquoi l'Ordo romain, les anciens Rituels et le quatrième concile de Garthage, font consister la matière de l'ordre de portier dans la seule tradition des clefs, sans faire aucune mention du tintement de la cloche, parce que cette dernière charge n'appartenait point à cet ordre. C'est ainsi qu'autrefois Dieu commanda que les prêtres descendants d'Aaron sonnassent de la trompette pour réunir le peuple. Ce rite passa aux prêtres du Nouveau Testament et fut longtemps observé dans l'Eglise ; aujourd'hui c'est une fonction dévolue au portier ; pendant qu'il sonne, il est convenable qu'il soit revêtu du surplis, parce qu'il exerce une charge de son ordre. Ce n'est pas sans motif que nos pères ont décidé que les cloches fussent sonnées par des hommes consacrés à Dieu; car, appeler le peuple à l'office divin, au saint Sacrifice, à la Communion, aux instructions, c'est une fonction sainte, et saintes aussi sont les cloches bénites par l'évoque, consacrées par l'onction et comptées parmi les vases sacrés de l'Eglise. Baronius écril que la bénédiction des cloches vient du pape Jean XIII, qui en %8 consacra à Dieu, par des cérémonies saintes, avant de la suspendre à la tour, la cloche de Latran, qui était d'une grandeur remarquable, et à laquelle il donna le nom de Jean : « Cérémonies, ajoute cet historien, que l'Eglise a

1 In reg., cap. 47. - 2 Lib. 3, cap. — 8 Lib. 6, cap. 168.

observées dans la suite. » Mais il est manifeste, par le témoignage des anciens Rituels, écrits un siècle avant Jean XIII, que cet usage est beaucoup plus ancien. On y trouve décrite la manière de bénir et de consacrer les cloches sous cette rubrique : Ad signum Eccleside benedicendum , ainsi que l'atteste le savant Ménard *, d'après un manuscrit de Reims écrit du temps de Charlemagne. Dans cette consécration, la cloche reçoit le nom de quelque saint, soit pour être, par cette dénomination, distinguée des autres, soit que les instituteurs de ce rite aient considéré comme plus capable d'exciter la piété, si c'était, pour ainsi dire, la voix d'un saint qui convoquait les fidèles à l'église. Pour ce qui est de l'usage des cloches, je me rappelle avoir lu dans quelques canonistes qu'il n'était pas permis aux religieux d'en avoir plusieurs; ainsi l'ordonne Jean XII dans la Constitution connue sous le nom d'extravagante 2. Or, cette Constitution ne parle que des ordres mendiants, elle leur défend d'avoir plusieurs cloches à moins d'une permission du siège apostolique, à raison des disputes qui s'étaient élevées à ce sujet entre leurs églises et les églises cathédrales ; mais dans les lieux où il n'y avait pas lieu de craindre ces contestations, on leur permit dans la suite d'en user librement. Il n'y a donc, dans cette Constitution, rien qui concerne les autres religieux ; bien plus, les papes Zacharie et Calixte II permirent aux Bénédictins de sonner leurs cloches quand ils le voudraient, même dans les villes, comme on le voit par le Bullaire de ces Pontifes3, ce que le pape Calixte accorda aussi aux moines d'Angleterre, au rapport de Guillaume Thorin 4. Les anciens Rituels des monastères favorisent ce sentiment ; ils recommandent de sonner toutes les cloches aux jours de fêtes, et ils donnent à cette sonnerie le nom de carillon. Pour les Templiers, les Hospitaliers et autres ordres qui avaient des oratoires dans leurs maisons, Cèles tin III leur défendit l'usage des cloches.

1 In not. ad sacram., p. 207. — 2 De ofl\ CusL, cap. unie. — 5 Cor.st, 4 el 11. -* Chron. Ann. 1085.

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