‹ De la liturgie (volume 2)Chapitre 27 sur 35 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Quel pain doit-on offrir et consacrer à la Messe ? — Exposition de la controverse au sujet du pain azyme et du pain fermenté. — Tous conviennent que les deux sont matière valide du Sacrement.

— Cette question est une affaire de rite et non de foi. — Son origine. — Sa difficulté. — Diverses opinions sur l'usage du pain azyme ou du pain fermenté. — Les Grecs se sont toujours servi du dernier. — Les Arméniens et les Maronites se servent de pain sans levain . — Examen des preuves qui semblent prouver l'usage constant du pain azyme dans l'Église latine. — Arguments et conjectures qui établissent l'usage du pain fermenté.

— De la coutume d'offrir le pain et le vin. Qu'étaitce que le levain que les Pontifes envoyaient autrefois aux églises de la ville ? — L'Eucharistie est aussi du pain ordinaire envoyé en signe de communion.

— Eorme du pain qui doit être consacré. — Origine des bosties en usage aujourd'hui. — Avec quel soin on les préparait autrefois. — Quelques mots sur les Eulogies.

Bien que le pain et le vin soient la matière du Sacrement de l'Eucharistie qui, par une prérogative singulière, est à la fois Sacrement et Sacrifice, jamais cependant il ne s'éleva parmi les chrétiens de controverse au sujet du vin ; tous par ce nom comprennent cette liqueur exprimée du raisin, servant de boisson à l'homme, quelle que soit d'ailleurs sa couleur ou sa qualité. Mais, après le Xe siècle de notre ère, il s'éleva, au sujet du pain, d'ardentes contestations longtemps agitées entre les Orientaux et les Occidentaux, et, comme il arrive dans ces sortes de choses, bien plus par esprit de parti que par le désir

de découvrir la vérité. Les Orientaux se servent de pain fermente, et prétendent que seul il est matière légitime du Sacrement. Les Occidentaux emploient le pain azyme, sans toutefois condamner l'usage du pain fermenté. Les uns et les autres soutiennent opiniâtrement que leur coutume respective vient de Jésus-Christ et de ses Apôtres, et qu'elle s'est conservée jusqu'à nos jours. Si, laissant de côté les subtilités et les arguments des scholastiques, qu'on peut voir dans leurs ouvrages, nous voulons, sincèrement et sans prévention, chercher la vérité dans les témoignages des Pères et dans la pratique de l'Eglise, nous verrons, sans aucun doute, combien peu de valeur ont, sur un point qui dépend d'un fait, les spéculations des docteurs; alors aussi nous reconnaîtrons que grande est la différence des temps qui suivent et de ceux qui les ont précédés, et que ceuxlà se trompent grossièrement qui jugent l'antiquité d'après les usages de leur temps. Il nous faut donc rechercher ici de quel pain se servait l'ancienne Eglise : était-ce d'azyme, ou de pain fermenté, ou de l'un et l'autre indistinctement? Les Latins ont-ils toujours fait usage du pain azyme, ou plutôt n'ont-ils pas d'abord employé le pain fermenté, que dans la suite ils ont remplacé par le pain sans levain? Jacques Sirmond, savant très-versé dans la connaissance de l'antiquité, a écrit sur ce sujet une dissertation courte mais remarquable, dans laquelle il prétend que l'Eglise latine, pendant huit siècles, se servit de pain fermenté, et que l'usage de l'azyme n'y fut reçu que pendant l'intervalle de temps qui s'écoula «entre le schisme de Photius, sous Nicolas Ier, et les troubles excités par Michel Cérulaire au temps de Léon IX. Ce sentiment m'avait paru trèsprobable dans la première édition de cet ouvrage. J'avais dit que l'usage du pain sans levain avait été décrété, et reçu partout en Occident, vers la fin du IXe siècle ou au commencement du Xe; que depuis les Apôtres jusqu'à cette époque, on s'y était servi de pain fermenté; toutefois, je n'avais point, comme Sirmond, exclu l'usage de l'azyme ; car j'avais dit que les Apôtres avaient consacré le pain tel qu'ils le trouvaient

chez les fidèles, soit azyme, soit fermenté, surtout chez les Hébreux qui. à certains jours, se servaient de pain sans levain ; eu cela j'étais d'accord avec Arcudius, qui * pense qu'il est assez vraisemblable que les Apôtres, suivant la diversité des liera, des peuples et des temps, se servaient tantôt de pain azyme el tantôt de pain fermenté. J'avais dit ensuite qu'au milieu des persécutions des premiers siècles, les prêtres ne pouvaient pas toujours se procurer du pain azyme ; partant j'avais supposé comme certain que quelquefois ils s'en étaient servi, et, encore que j'eusse rassemblé plusieurs témoignages tendant à prouver l'usage du pain fermenté, je n'avais cependant point affirmé que cet usage fût général et universel ; car les textes de Pères ou d historiens que j'ai rapportés ne prouvent que pour leurs églises, leurs provinces, ou leur époque. Je savais, en effet, que l'argument tiré de l'induction ne prouve nécessairement que lorsqu'on énumèrc toutes les parties, ainsi que parlent les dialectiens, ce qui est très-difficile. Enfin, je m'étais ordinairement servi, pour caractériser mon sentiment, des noms de conjecture, d'opinion à laquelle j'assurais n'être pas tellement attaché, que je ne fusse disposé à acquiescer sans délai et de bon cœur à ceux qui me donneraient des preuves plus certaines.

Néanmoins, malgré tout cela, ce livre avait à peine paru que je m'aperçus, qu'il déplaisait à quelques-uns, comprenant mal la chose, ou lui donnant un sens éloigné du mien, que j'eusse osé, comme ils le croyaient, attaquer et détruire l'usage perpétuel du pain azyme. Pour leur ôter ce scrupule, je fis placer après la préface un avis au lecteur dans lequel, séparant le ivrtain de l'incertain, ce qui est de foi de ce qui n'est qu'un rite, j'expliquais clairement l'état de la question. Je pensai par la avoir satisfait les hommes éclairés et de bonne foi ; quant aux autres, je leur répondis par la belle sentence de Quintilien, invoquée par saint Jérôme dans une circonstance identique : « Heureux les ails s ils n'étaient jugés que par les artistes. »

1 Lib. :;. de weram., cap. •'{.

Cependant un homme très-connu du monde littéraire. Jean Mabillon. bénédictin de la congrégation de Saint-Maure, avec lequel je suis étroitement uni à cause de sa doctrine, de sa pié: e son érudition, publia à Paris le Troisième siècle

bénédictin, dans la préface duquel il soutient, contre Sirmond, que l'usage du pain azyme dans l'Eglise latine est antérieur à Photius, et que les preuves apportées par ce savant ne montrent point que les Latins se soient autrefois servi de pain fermenté. J'ai lu avidement son travail, et j'avoue que ce n'a pas été sans profit. Aussi l'ai-je remercié de ce qu'il avait produit au jour s choses |ue je n'avais point observées, et de ce qu'il avait corrigé certaines erreurs dans lesquelles j étais tombé. Correction à laquelle j'avais d'ailleurs invité dans la première édition de cet ouvrage, en disant que, si quelqu'un pouvait me montrer amicalement par des témoignages de l'antiquité que je m'étais trompé, je recevrais ses observations avec plaisir. En effet, le but des auteurs doit être la vérité; que si par imprudence, par oubli, ou par ignorance, ils ont quelquefois pris le faux pour le vrai, on doit excuser cette inattention, dont les plus savants et les plus attentifs eux-mêmes ne sont pas toujours exempts ; mais l'erreur une fois découverte doit être aussitôt corrigée et réformée par l'auteur. La science véritable, qu'il me semble avoir avec la grâce de Dieu acquise en quelque sorte par une étude constante et infatigable, c'est que je puis, véritablement et du fond du cœur, dire avec Socrate : « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. » L'un des plus grands maîtres de l'Eglise, saint Augustin, nous a enseigné à convenir franchement de nos erreurs, et à en avertir les lecteurs pour les mettre sur leurs gardes. « Et moi aussi j'avoue, pour me servir de ses paroles *, que je m'efforce d'être du nombre de ceux qui écrivent en profitant et qui profitent en écrivant. C'est pourquoi, s'il m'est échappé quelque proposition hasardée ou quelque erreur que les savants puissent reprendre, ou que moi-même dans la suite j'aie pu apercevoir (ce qui doit arriver

1 Epist. 7, ad Marcel.

si je profite), il ne faut ni en gémir, ni s'en étonner, mais plutôt me pardonner et me féliciter non pas de ce que je me suis trompé, mais parce que je me suis corrigé. En effet, celui-là seul écrit des ouvrages dignes de la plus grande confiance, qui n'a rien laissé passer de tout ce qui devait être réformé. Tout auteur qui n'en est pas là, n'est arrivé qu'au second degré de modestie, car il n'a pas su atteindre le premier de la sagesse, et puisqu'il n'a pas pu ne dire que des diodes irrépréhensibles, qu'il corrige du moins celles qui ne sont pas telles. y> A\nsi parle saint Augustin. Mais je reviens à Mabillon. Il m'écrivit donc qu'il avait 1 intention de traiter ce point plus au long, et d'exposer plus clairement ce qu'il n'avait pu traiter que d'une manière rapide et incomplète dans la préface dont nous avons parlé. Je l'engageai sur-le-champ à discuter cette question de la manière la plus complète, sans aucun égard pour mon opinion, et c'est ce que fit cet illustre savant. Tirant donc de son trésor des choses anciennes et nouvelles, il publia une dissertation sur le pain azyme et le pain fermenté dans le Sacrifice eucharistique, à la tète de laquelle il plaça la lettre que je lui avais écrite à ce sujet. Cette lettre suffisait pour ôter toute inquiétude à ceux qu'avait troublés l'opinion de Sirmond et la mienne, et pour montrer à tous qu'en écrivant je ne cherchais que la vérité. Mais, le libraire préparant un -i nouvelle édition de cet ouvrage, j'ai cru nécessaire de revoir ce chapitre et de lui faire subir, dans sa forme, les amélioration-, fruits ordinaires d'un second travail. Ce qui m'a fait prendre cette détermination, c'est la dissertation de Mabillon dont j'ai parlé; et aussi les remarques pleines d'érudition de Christian Lupus, professeur de théologie à Louvain, également mon ami. Ce dernier, peu après la publication de ma hiïwgie, lit paraître, à Bruxelles, la troisième partie de ses Annotations sur les décrets des conciles, où il traite longuement du pain azyme et du pain fermenté, dans une dissertation sur ce que fit saint Léon IX contre le schisme de Miche! Gérulaire {. Avant d'aborder

1 Cap, 5. dm. ad. Il,

directement la question, je veux d'abord énoncer certains points, qui doivent être admis comme vrais et incontestables par tous les catholiques ; viendront ensuite ceux qui sont douteux et controversés. Dans ces derniers, je ne serai qu'historien, pour que ce ne soit point moi, mais le lecteur qui, après un mûr examen, prononce lui-même dans une controverse si épineuse ; car la très-grande majorité des auteurs décidant en faveur du pain azyme, ce n'est certes pas moi qui voudrais me rendre illustre en soulevant des inimitiés. J'écouterai donc volontiers tous les savants: je recevrai avec reconnaissance toutes les observations qu'ils voudront me faire dans l'intérêt de la vérité, ou pour tout autre motif, pourvu qu'ils se souviennent qu'ils sont hommes aussi, et qu'en cette qualité ils peuvent souvent se tromper et tomber dans l'erreur. La vérité des anciens rites est cachée et comme ensevelie au milieu des ruines de l'antiquité, parmi lesquelles il est très-difficile de la découvrir. Toutefois, la divine Providence n'a pas voulu qu'elle disparût d'une manière si totale, qu'il n'en apparût encore quelques vestiges à ceux qui la recherchent sincèrement. Mais que ces derniers sont rares, car peu observent la règle donnée par saint Hilaire *, de chercher, en parcourant les écrits des docteurs, à découvrir la vérité et non pas à leur attribuer les sentiments qu'ils ont eux-mêmes d'avance préconçus ! « Le meilleur lecteur, dit-il, est celui qui recherche l'intelligence des choses plutôt dans les paroles de l'auteur que dans les sentiments qu'il voudrait lui prêter ; qui remporte plutôt qu'il n'apporte, et qui ne force point le sens des paroles pour le ployer à ce qu'il pensait lui-même avant sa lecture. » Or, il arrive de là que bien souvent le commun des hommes est trompé par de fausses données, parce qu'on juge et qu'on étudie les questions non point telles qu'elles sont en ellesmêmes, mais telles qu'on a coutume de les voir. C'est ainsi qu'on porte préjudice à la vérité, et que, comme le dit le psalmiste : « Les enfants des hommes diminuent les vérités. »

' De Trin., lib. 1,

Mais laissons de côté toutes ces considérations, qui ne touchent point à notre but. Je viens à mon sujet, et je commence, ainsi que je l'ai annoncé, à exposer d'abord ce que tous doivent regarder comme certain et incontestable.

Bt d'abord, on doit croire fermement et tenir pour indubitable que Jésus-Christ, dans la dernière Cène, se servit du pain sans levain suivant l'ordre de la loi, et que ce fut sous ce pain qu'il institua l'admirable Sacrement de son corps; car encore que sur ce,point on rencontre, non-seulement parmi les modernes, mais aussi parmi les anciens, différentes opinions, quelques-uns prétendant que Notre-Seigneur avait devancé le jour de la Cène dans un moment où l'on pouvait aussi se servir de pain fermenté; l'opinion la plus commune et la seule vraie, fortifiée par l'autorité de trois Evangélistes, est que Notre-Seigneur fit cette dernière Pàque le premier jour des Azymes, et qu'après la manducation de l'agneau, il consacra la sainte Eucharistie sous du pain azyme. Lupus et Mabillon traitent cette question dans les ouvrages que nous avons indiqués, ainsi que Baronius *, Gennadius 2, le cardinal Humbert et les autres qui ont écrit contre les Grecs, de même que tous les commentateurs des Evangiles.

Lu second lieu, il faut croire comme un dogme de foi que l'un et L'autre pain, azyme ou fermenté, est la matière valide du Sacrement, approuvée par l'Eglise, car rien ne manque, ni à l'un ni à l'autre, de ce qui constitue le pain. Jamais personne n'en a douté, sinon les Grecs schismatiques qui, s'attachant opiniâtrement à Michel Cérulaire et à ses erreurs, ont osé soutenir que le pain fermenté seul était du pain véritable; ils voient dans le levain comme lame et la forme du pain qui nourrit et anime celui qui le mange; l'azyme, suivant eux, n'est qu'une vaine paie, qu'une pierre et comme un corps sans âme incapable de nourrir l'homme. C'est pour cela qu'ils appellent vain et exécrable le Sacrifice dt^ Latins, comme n'ayant point la vraie malière du Sacrement; aussi nous nomment-ils azymites, et ils QOU8 détestent, nous anathématisent comme des hérétiques com-

« \,\ inn. ii. — 'l lu K\|». Coneil. ïl<»r,

muniquant avec les Juifs dans l'usage des azymes. Ces calomnies et ces malédictions remplissent les livres de Michel, de Léon, du moine Nicétas et d'autres écrivains plus modernes, que le cardinal Humbert et d'autres savants ont réfutés, parfois peut-être avec un peu trop d'aigreur. Toutefois, ce sentiment n'est pas universel parmi les Grecs ; il en est beaucoup qui, plus sages et mieux instruits que leurs compatriotes, considèrent, au rapport d'Arcudius *, comme indifférent d'employer pour le Sacrifice du pain azyme ou du pain fermenté, puisque l'un et l'autre sont également du pain véritable. François Combéfis rapporte aussi 2 que le métropolitain de Trapézonte lui dit, que la cause de la séparation des Grecs n'avait point été de ce que, contrairement aux Latins, ils mêlaient du levain et du sel au pain de l'Eucharistie, mais que, le schisme une fois consommé, on avait invoqué ce prétexte pour le motiver. Jean, évêque de Gitia, écrivant à Constantin, archevêque de Dyrrachium 3, dit que l'emploi du pain azyme n'est pas chose tellement importante, qu'il doive motiver une rupture entre les Grecs et les Latins, puisque le pain azyme et le pain fermenté sont tous deux du pain véritable. « Le pain divin, dit le philosophe Théorien4, avant d'être consacré, qu'il soit azyme ou fermenté, est également du pain proprement dit; car le nom de pain, étant le nom de genre, s'applique également au pain azyme et au pain fermenté, qui sont des espèces de ce même genre. » Ce sentiment de Théorien est également partagé par les autres auteurs qu'AUacci rapporte dans sa Dissertation sur le perpétuel accord des Eglises d'Orient et d'Occident, adressée à Jean Chrétien de Eoineburg et éditée avec son Traité du Purgatoire 5. Parmi les Latins, saint Anselme développe la même croyance , répondant aux questions adressées par levêque Valeran ; il dit qu'il n'y a aucune différence substantielle entre l'azyme et le pain fermenté, et que Jésus-Christ, lorsqu'il a dit que le pain devenait son corps, n'a parlé ni de l'un ni de l'autre,

1 De sacram., lib. 3 cap. 6. — 2 De Hœresi Jacobit. auct. Biblioth. Patrum, tom. 2. — 3 Lib. 5, Jur. Graeco-Rom. — * Epist. ad Sacerd. apud Allât, concil. florent. historiam, Exerçit. 24. — 5 Pag. 639 et seq.

puisque tous deux sont véritablement du pain. 11 est donc constant que le pain est matière de l'Eucharistie, en tant qu'il est pain, et nullement comme azyme ou fermenté. C'est avec raison qu'on reproche aux Grecs leur opiniâtreté à prétendre que le pain sans levain n'est pas du pain, et que, bien que ce fut le jour des Azymes, Jésus-Christ a consacré du pain fermenté.

Troisièmement, il est certain qu'il est mieux et plus convenable d'employer pour l'Eucharistie du pain azyme, « tant, comme l'observe saint Anselme, parce qu'il est préparé avec plus do soin, que parce que c'est ce qu'a fait Notre-Seigneur. » J'omets 1rs raisons mystiques, qui ne sont point de mon sujet et qu'on peut voir ailleurs. Quoique Jésus-Christ ait consacré du pain sans levain, çt que ceux qui se servent de ce pain suivent son exemple, on ne doit pourtant pas inférer de là qu'il y ait une loi de l'Eglise obligeant de n'employer que du pain azyme. Il est évident que tout ce qu'a fait Notre-Seigneur ne doit pas être considéré comme rigoureusement prescrit; autrement nous devrions offrir le saint Sacrifice après le repas du soir, puisque ce fut après la Cène seulement qu'il institua ce Sacrement. C'est une loi formelle que le pain doit être de froment et que le vin doit être mêlé d'eau; mais que le vin soit rouge ou blanc, que le pain soit azyme ou fermenté, c'est une chose en soi indifférente et dont notre Sauveur a laissé le règlement à son Eglise ; car de même que la couleur ne change pas la nature du vin, ainsi l'addition du levain ne modifie point le pain d'une manière essentielle. «Le froment, dil saint Césaire d'Arles *, est réduit par le travail des meules en une poudre blanche, et par un mélange d'eau et la cuisson, cette poudre devient pain. » Cela seul est nécessaire à la vraie nature du pain. Aucune loi donc, aucune nécessité de suivre l'exemple (If Jésus-Christ n'oblige l'Eglise latine à se servir de pain azyme ; mais une simple coutume fondée sur des raisons de convenance. En effet, comme l'observe sagement Gennade, patriarche de Constantinoplc, dans son Exposition du concile de Florence 2 : ■ L'Eglise croit qu'il n'y a aucune différence essentielle entre

i Ifomil. 7. — ' Gap. I, sect. 2,

l'azyme et le pain fermenté, pourvu que ce soit du pain de froment; c'est pourquoi dans le Sacrifice elle s'est contentée de prescrire que le pain fût de froment. » Alger dit également avec justesse * : « Il y a de grandes disputes entre les Grecs et les Latins au sujet de savoir s'il faut consacrer du pain azyme ou du pain fermenté, encore qu'il n'importe point à la foi qu'on emploie l'un ou l'autre, soit parce que l'un et l'autre sont du pain véritable, soit parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ n'a point défendu l'emploi du pain fermenté, bien que lui-même ait consacré du pain sans levain ; ce qu'il a fait parce que le jour où il institua ce mystère n'admettait pas l'usage d'un autre pain, et non parce que le mystère lui-même exigeait l'emploi de l'azyme. » L'abbé Guibert, parlant des erreurs des Grecs, dit dans le môme sens 2 : « On peut défendre par de bonnes raisons leur coutume de se servir pour l'Eucharistie de pain fermenté : le mélange du levain ne changeant point la nature du pain, n'intéresse en rien la foi. En effet, de ce que Notre-Seignenr voulant clore les cérémonies de la loi ancienne, après avoir mangé l'agneau pascal avec du pain azyme, se servit également de ce même pain pour consacrer son corps, on doit conclure non qu'il s'en servit pour établir une loi, mais parce qu'il n'y en avait pas d'autre. Cet emploi des azymes doit donc être plutôt attribué à la nécessité que considéré comme appartenant à l'essence du mystère. » Tel est aussi le sentiment d'Isaac, catholique de la Grande-Arménie qui, dans sa première Invective contre les Arméniens, s'exprime ainsi : « Us disent que le Christ a offert du pain azyme, et qu'en conséquence c'est avec ce même pain qu'on doit sacrifier. Soit : que Jésus-Christ ait offert du pain azyme ; il a offert celui dont on se servait dans ce temps, et il n'eût pas été convenable qu'il eût pris dans ses mains du pain fermenté, puisque c'était le jour des azymes, de peur de fournir par là aux Juifs l'occasion de l'accuser d'impiété et de violation de la loi. » Cet auteur ajoute encore plusieurs autres raisons et montre longuement que tout

' De Sacram. corp. et sang. D., lib. "I, cap, 10, — 2 Gesla Dci per Francos, |ib, 1, cap. 2,

ce qu'a ^il Notre-Seigneur n'est pas devenu préeepte. Si eel écrivain semble, à la manière des schismatiques grecs, s'élever contre l'usage du pain azyme, la raison en est dans l'époque où il vécut; c'était alors que la dispute s'agitait le plus fortement; mais il fut toujours uni à l'Eglise romaine, dont il affirme qu'on doit suivre les traditions, et il se montre le défenseur des prérogatives du Siège apostolique. A ces témoignages nous pouvons ajouter celui d'un auteur syrien, soit saint Maron, soit un autre plus moderne, dans l'Exposition sur la Liturgie, que Fauste Maronite, neveu d'Abraham Ecchellensis, a traduite du chaldaïque en latin. On y lit l : « A votre question de savoir s'il vaut mieux consacrer du pain azyme que du pain fermenté, je réponds que sur ce point nous n'avons aucun ordre du Seigneur ou des Apôtres, qui le prescrive ou qui le défende. C'est pourquoi ici on se sert de l'un, ailleurs on se sert de l'autre, chacun suivant sa coutume. Ceux qui consacrent du pain fermenté nous font un reproche, ainsi qu'aux Eglises d'Occident et aux Arméniens, de nous servir de pain azyme ; ils prétendent que ce pain n'est point un pain véritable. » Il prouve ensuite par l'Ecriture que l'azyme est un pain véritable, et que Jésus-Christ s'en est servi pour instituer ce Sacrement. Le contexte montre clairement que cet ouvrage fut écrit après le schisme des Grecs et les disputes soulevées au sujet du pain sans levain.

Quatrièmement, il est également certain et indubitable que, comme nous avons eu occasion de l'observer plus d'une fois dans le cours de cet ouvrage, il y a dans l'Eglise des points qui appartiennent aux dogmes, et d'autres concernant seulement les rites et la discipline. Tout ce qui tient à la foi est saint, inviolable, immuable, le même dans toute l'Eglise et ne reconnaît que Dieu pour auteur; nous sommes obligés de le croire avec une foi docile et aveugle, et si quelqu'un a l'audace d'y toucher ou de vouloir le changer, un rigoureux anathème le chasse de l'Eglise; il u'est plus compté parmi les fidèles. Au contraire, les choses qui sont de rile ou de discipline dépendent des hommes et

1 Cap. 10.

varient avec le temps ; les coutumes changent avec les circonstances qui les avaient fait naître, et d'autres les remplacent, sans que l'unité de la foi en souffre de dommage. Il en est beaucoup qui, n'étant point assez pénétrés de cette vérité, ont pensé qu'il n'était pas permis de révoquer en doute l'usage constant du pain azyme dans l'Eglise latine, comme si cet usage eût été un dogme de foi et non un rite, une coutume du domaine de l'histoire, question que tout catholique peut examiner, discuter, et sur laquelle il peut rechercher si, à toutes les époques, l'Eglise observa les mômes pratiques. En effet, soit qu'on se serve d'azyme ou de pain fermenté, la règle de foi par laquelle nous sommes chrétiens et orthodoxes demeure intacte. Chaque Eglise, il est vrai, doit conserver sa coutume et personne ne peut sans autorité légitime violer ou changer les observances prescrites ; mais il ne faut pas semer la discorde parmi ceux qui suivent des usages différents, comme si la diversité de rites entraînait aussi la diversité de foi. Saint Anselme, dans sa réponse aux plaintes de Valeran, dit fort à propos sur ce point : « Parce qu'il y a plusieurs usages différents qui ne touchent point à l'intégrité du Sacrement, ni à sa vertu, ni à la foi, car toutes les Eglises ne peuvent être réunies dans une même coutume, je pense qu'on doit plutôt supporter avec charité ces différences, que les attaquer avec scandale et emportement. Nous tenons des Pères que la diversité des usages importe peu, tant qu'est gardée l'unité de charité dans la même foi catholique. Que si l'on demande d'où vient l'origine de ces divergences, je n'en connais pas d'autres raisons, que la diversité des esprits et des goûts qui se rencontrent parmi les hommes. Bien que tous s'accordent dans l'essence et l'unité de ce Sacrement, ils diffèrent cependant en ce qui concerne la décence et l'appareil avec lequel il doit être administré. » Hildebert, archevêque de Tours *, parlant d'un prêtre qui avait employé du pain ordinaire pour le Sacrifice, dit que ce qu'on doit punir sévèrement en lui, c'est moins la faute que le scandale causé au peuple par cette nouveauté, et qu'il a plutôt

1 Epist. 44.

violé la coutume reçue, que blessé la foi catholique. Puis donc qu'il résulte de ce qu'on vient de lire que la question du pain azyme est simplement une question de fait historique, que sur ce point il n'existe ni précepte de Jésus-Christ, ni tradition Apôtres, et que, d'après une longue coutume, certains pays se servent de pain fermenté, d'autres de pain azyme, il faut conclure que c'est ou l'ignorance de l'antiquité, ou l'affection pour une opinion préconçue, ou enfin un attachement mal réglé à ce qu'ils voient s'observer aujourd'hui, qui jette dans l'erreur ceux qui érigent en dogme de foi une chose indifférente de sa nature.

Cinquièmement, enfin, un fait constant et prouvé par l'histoire, c'est que jamais il n'avait existé, au sujet des azymes, de dispute entre les Grecs et les Latins avant le schisme détestable, par lequel les premiers se sont soustraits à l'obéissance du pontife romain, entraînant dans leur défection presque toutes les Eglises d'Orient. On sait que l'auteur de cette rébellion sacrilège fut Photius, dont le schisme, quelque temps étouffé, fut de nouveau excité par Michel Cérulaire. Ce dernier, issu d'une famille noble, d'un esprit turbulent, s'était, comme le raconte George Cédien, révolté contre l'empereur, ce qui l'avait fait reléguer dans un monastère. Après avoir pendant quelque temps simulé la sainteté, de moine il devint patriarche de Constantinople ; alors déposant le masque, il se montra tel qu'il était, et en 1053 il vomit, pour le malheur de tout l'Orient, le poison longtemps condensé dans son cœur. Ce fut lui le premier dont l'audace osa chercher querelle à l'Eglise latine, au sujet du pain azyme, prétendant que l'azyme n'était point un vrai pain, que les Latins n'employaient point une matière valide pour le Sacrement, qu'ils étaient des azy mites, des hérétiques n'ayant point d'Eucharistie. I>'ou il suit que tous les écrivains qui, depuis l'an 1000, se sont occupés de cette controverse, ne doivent point être considères comme des témoins autorisés soit pour le pain azyme, soit pour un fermenté. Car qui ne voit qu'une fois ces querelles commencées, au milieu des ardeurs de la dispute, Grecs et Latins.

n'ont pu aborder ce sujet qu'avec des esprits préoccupés? En effet, les Latins ne voyant consacrer que du pain azyme, n'entendant parler que de ce pain dans les écoles, s'imaginèrent que toujours il avait été en usage, et une fois imbus de cette conviction, ils inventèrent différents arguments pour l'établir d'une manière plus solide. On ne saurait douter que les Grecs n'aient défendu le pain fermenté, sous l'empire de préjugés analogues. Rien n'est plus funeste à la véritable science que ces opinions préconçues, dans lesquelles on a été bercé dès ses plus tendres années; car ceux qui en ont été imbus, malgré toute autorité, malgré les démonstrations évidentes, ne veulent juger que d'après ces opinions. Que si quelqu'un les presse de démontrer par de légitimes témoignages l'autorité et l'origine des rites et des cérémonies, auxquels ils s'attachent avec un entêtement si obstiné, à défaut de bonnes raisons et de preuves véritables, ils inventent des fables, comme nous aurons occasion de le voir dans la suite de ce Chapitre.

Après avoir posé ces principes, qui sont comme le fondement de toute la controverse, il nous faut maintenant rechercher de quel pain se servait l'ancienne Eglise ; était-ce de pain azyme ou de pain fermenté? Toutes les Eglises au temps des Apôtres employaient-elles le même pain ? Quelles nations ont changé l'ancien rite? En quel temps, à quelle occasion a eu lieu ce changement? Ensuite nous aurons à examiner le point le plus difficile, à savoir, si les Latins se sont toujours servi de pain azyme, et les Grecs de pain fermenté, ou si les deux Eglises ont employé indistinctement l'un et l'autre. Cette recherche nous conduira à étudier si, tant en Orient qu'en Occident, les diverses Eglises n'ont pas eu sur ce point des usages différents, si les Latins sont les seuls qui se servent de pain sans levain, et pourquoi il n'y eut dans l'Eglise, pendant plusieurs siècles, aucune dispute, aucune contestation au sujet du pain eucharistique. Toutes ces questions sont si intimement unies, que difficilement nous pourrions en traiter une sans être obligé de parler des autres. Elles sont d'une difficulté extrême et presque insolubles, car les Pères et les écri-

vains ecclésiastiques des premiers siècles, ou n'en parlent point, ou ne nous fournissent à ce sujet aucune donnée certaine. Aussi avouerai-je sans honte que je n'ai rien sur ce point de complètement satisfaisant, La vérité est ensevelie dans l'obscurité, et à peine perce-t-il un rayon, à la lueur duquel on puisse dissiper les ténèbres qui l'environnent; à peine en aperçoit-on quelques faibles vestiges, à l'aide desquels nous puissions la rechercher et la découvrir. Que si quelqu'un croit pouvoir, fondé sur de simples soupçons, découvrir cette vérité, il ressemble à un homme qui, demeurant fort loin d'une ville, qu'il n'a jamais vue et dont il ne connaît autre chose que le nom, entreprendrait d'en décrire les remparts, les édifices, les temples, les forteresses, le costume et les mœurs de ses habitants. Il peut se faire que dans certaines parties il rencontre la vérité, mais il ignorera sur quel point il a dit vrai, puisqu'il ne l'a point vue et qu'il n'en a rien appris de témoins qui l'aient visitée et qui aient pu lui faire un rapport certain. Ainsi en est-il de nous quand nous voulons savoir de quel pain l'ancienne Eglise se servait dans le saint Sacrifice. Car puisque, du 1er au VIIIe ou IXe siècle, nous ne pouvons produire aucun témoignage d'un écrivain authentique, qui parle clairement et péremptoirement du pain qu'on offrait, il serait téméraire à nous de revendiquer la connaissance d'une chose qui ne peut être connue avec évidence et certitude. La science ne pouvant donc exister sur ce point, restent les opinions qui, fondées sur des conjectures et des probabilités, n'excluent point la valeur du sentiment contraire. Je produirai donc ces diverses opinions avec les raisons qui les appuient, afin que le lecteur, après les avoir pesées, soit libre d'embrasser celle qui lui sourira davantage.

F.t d'abord, on trouve dans les anciens scholastiques, d'où plusieurs modernes l'ont copiée, une histoire célèbre, qui, si l'on avait pour l'appuyer des preuves certaines du temps où l'on assure qu'elle a eu lieu, ferait sortir la vérité toute resplendissante dr> ténèbres qui la couvrent, et ne laisserait plus lieu à la question que nous avons posée. Ils disent que chaque

Eglise grecque et latine, sans aucune contestation et sans aucun litige, depuis l'institution de ce Sacrifice et dans les temps qui suivirent, se servit de pain azyme à l'exemple de Notre-Seigneur qui en avait fait usage dans la consécration de ce mystère. Survint ensuite l'hérésie des Ebionites, enseignant que les préceptes de la Loi devaient être observés ainsi que l'Evangile, et qui pour cette raison employaient du pain azyme dans leurs mystères. Ce fut afin de mieux montrer son horreur pour cette hérésie, que l'Eglise orientale et occidentale tout entière, abandonnant l'usage des azymes, se servit au Sacrifice de pain fermenté. Cette hérésie éteinte, l'Eglise latine reprit l'ancienne coutume ; les Grecs, au contraire, continuèrent d'employer du pain fermenté. Mais d'où vient cette histoire ? Qui l'a racontée le premier? Quel pontife, quel concile a sanctionné ce changement? C'est ce que personne ne dit. Elle est rapportée par Alexandre de Halès *, saint Thomas 2, saint Bonaventure 3, Scot4, Durand 5, Richard 6, et une foule d'autres. Quelques-uns l'attribuent au pape Léon, d'autres invoquent Léon comme témoin seulement, d'autres enfin n'en disent mot. Mais quel est ce pape Léon ? C'est ce qu'ils ne disent pas, et ce que Suarez dit n'avoir pu découvrir7. Qui donc ajoutera foi à une histoire, dont on ne rencontre aucune trace dans les anciens auteurs pendant plus de mille ans? Saint Epiphane 8 parle longuement des Ebionites, mais il ne témoigne aucunement qu'à leur occasion l'usage du pain fermenté ait été introduit dans l'Eglise, et on ne rencontre pas un mot qui ait trait à ce point dans les autres auteurs, qui ont écrit sur ces hérétiques. Il y a plus, saint Epiphane compte parmi les erreurs de ces sectaires que, chaque année, à l'imitation de l'Eglise et des saints, ils célébraient des mystères dans lesquels ils offraient du pain azyme, et pour l'autre partie du Sacrifiée ils employaient de l'eau seulement ; il leur reproche de pervertir ainsi les deux matières du Sacrement. Je sais que quelques au-

1 Pars 4 de Sacram. Euchar., quœst. 10, memb. 4. art. 1, § 3. — 2 4 sent., dist. Il, quœst. 2, art. 2, quœst. 3. — 3 lbid. art. 2' quœst. 1. - * Ibid. art. quœst. 6. — 5 Quœst. 4. — 6 Ibid. — 7 Tom. 3 in tertia part., disp. 44, sec. 3. - » Hœr. 30.

leurs se servent de ce passage pour montrer 1 emploi de l'azyme au temps des Apôtres, comme si saint Epiphane eût dit que les Ebionites célébraient les saints mystères avec du pain azyme à l'imitation de l'Eglise et des saints; mais, à moins de faire violence au texte, il faut entendre l'imitation des saints quant aux mystères seulement, et non quant à la matière ; autrement il faudrait dire que c'était aussi à l'imitation des saints qu'ils n'employaient que de l'eau. Le même saint sesert encore de cette locution i en parlant de Tatien : « Il institua, dit-il, des mystères à l'imitation de l'Eglise, mais il n'y employait que de l'eau. » Par où l'on voit évidemment que l'imitation regarde l'oblation elle-même et non la chose offerte. Il faut également observer que si alors toutes les Eglises se fussent servies de pain sans levain, comment eût-on reproché aux Ebionites l'emploi de l'azyme dans leurs mystères? Pourquoi saint Epiphane les blàme-t-il, si en cela ils suivaient les rites reçus? C'était assez de les accuser de transgresser la loi du Christ et de l'Eglise en n'offrant que de l'eau dans le calice. Faut-il croire que l'Eglise se soit abstenue de l'emploi du pain azyme, parce que ces hérétiques prétendaient qu'on devait observer les cérémonies légales, et que les azymes étaient une de ces prescriptions? Est-ce qu'il eût été juste, à cause de l'abus de quelques sectaires, d'abandonner un usage, que les scholastiques eux-mêmes considèrent comme venant de Jésus-Christ et des Apôtres? Au contraire, les Ebionites encoururent le blâme, parce qu'abandonnant l'usage du pain fermenté alors employé communément, au moins dans l'Eglise d'Orient, comme nous le verrons plus bas, ils avaient adopté le pain azyme pour se distinguer par là de la communion Grecs, et confirmer ainsi leur erreur sur les observances judaïques. On doit donc rejeter, comme absurde et incroyable, cette fable de l'usage primitif du pain sans levain, unanimement reçu dans tous les pays, ensuite rejeté par horreur pour l'hérésie des Ebionites, et repris enfin seulement par l'Eglise latine après la disparition de ces hérétiques.

1 H aères. 46.

Certains historiens plus récents assignent une autre origine à l'usage du pain azyme ; le premier d'entre eux, si je ne me trompe, est Martin Polonus. A l'année 132, racontant les Actes d'Alexandre 1er, il dit que ce fut lui qui ordonna de consacrer du pain azyme et en petite quantité. Baptiste Platina enseigne la même chose dans la vie d'Alexandre, où il dit : « Il ordonna de faire l'ohlation avec du pain azyme et non avec du pain fermenté, comme cela avait lieu auparavant, parce que, de cette manière, le pain est plus pur et plus convenable, et aussi pour ôter tout prétexte aux calomnies des Ebionites. » Barlaam de Galabre, évoque d'Hiéracle, souscrit à ce sentiment ; il dit, dans sa lre Épitre aux Grecs : « l'Eglise romaine, plus de sept cents ans avant le schisme, se servait de pain azyme pour le saint sacrifice ; car le pape Alexandre qui, sous Adrien, termina glorieusement sa vie par le martyre, ordonna à son Eglise l'usage de ce pain. » C'est aussi ce que dit Raoul de Tongres *. Mais les Actes anciens et authentiques de saint Alexandre ne disent rien de ce décret sur les azymes, et l'on ne saurait produire pendant onze siècles un seul témoin qui en ait fait mention Les inventions de certains Grecs schismatiqu.es, qui ont écrit contre les Latins, sont encore bien plus absurdes et ridicules au dernier point. Un certain Siméon de Jérusalem, cité par Allacci 2, s'exprime ainsi: » Je vous raconterai d'où vient parmi vous l'usage des azymes. Un des disciples de l'impie Appollinaire, nommé Lucius ou Félix, se rendit à Rome ; il y joua si bien la sainteté et la piété qu'il fut élevé sur le siège apostolique et élu pape. Entre autres erreurs, il enseignait que Jésus-Christ n'avait reçu de la sainte Vierge qu'un corps sans âme et inanimé, auquel la divinité seule donnait l'âme et la vie. C'est par lui que vous avez été induits à offrir le Sacrifice avec du pain azyme, parce que ce pain est inerte et sans âme. » D'autres écrivains, cités parle même auteur, racontent également cette fable. J'ai trouvé dans la bibliothèque Barberine un manuscrit grec, marqué 75, d'un auteur anonyme, qui assure que Charlemagne, étant venu ta

1 De canon, observ . , prop . 23. — 2 Exercit. 28 ad Hist. Cône. flor.

Rome sous Léon III, était accompagné de moines infectés des erreurs d'Arius et d'Appollinaire, qui, une fois entrés dans la ville, pervertirent le peuple en lui enseignant que le Saint-Esprit procède non-seulement du Père mais aussi du Fils, et qu'il fallait employer du pain azyme pour le Sacrifice, tellement que c'est de la France que vient l'usage du pain sans levain. Je passe sous silence d'autres fables du même genre, pour ne pas perdre inutilement le temps à raconter des rêveries d'insensés. Il y a aussi d'autres opinions des Grecs sur ce point qui semblent moins absurdes. Pierre, patriarche d'Antioche, cité par Allacci *, dit que l'usage de l'azyme fut transmis à toute l'Eglise par les Apôtres saint Pierre et saint Paul, et qu'on le permit pendant quelque temps, à cause du grand nombre des Juifs convertis, que peu à peu la religion s'étant fortifiée, on l'abolit comme les autres rites qu'on avait conservés. Georges, métropolite de Gorcyre, dont parle le môme Allacci 2, a écrit un commentaire sur la sainte Communion, dans lequel il essaie de prouver que l'usage du pain fermenté fut transmis à l'Eglise par les Apôtres, et observé dans l'Église romaine jusqu'au temps de Grêgoire-le- Dialogueur. Siméon de Thessalonique est du même sentiment •, « Saint Grégoire l'auteur des Dialogues, dit-il, témoigne qu'on employait au Sacrifice du pain fermenté. » Démétrius Chomatenus, écrivant à Constantin, archevêque de Dyrrachium4 : « Aucun canon, dit-il, ne parle du pain azyme, dont font usage les Latins, parce que, comme il est probable, cette coutume ne s'est introduite que plus tard dans l'Eglise romaine. Et peu après il conclut que l'eiuploi du pain sans levain n'est pas un motif pour détester les Latins D'autres ont imaginé que l'usage du pain azyme avait été défendu et condamné par un canon du sixième concile, bien qu'il soit évident qu'on n'y trouve aucun canon sur cet objet. Le moine grec Hilarion en avait fait depuis longtemps l'observation5 au rapport d'Allacei, quand il dit: « D'où viennent donc les

1 Exercit24. — 2 In «liatriha <ta f.eorpiisedit. cum hist. Georg. Acrop. — 3 De Templ. et Mis», ap. Goar, p. 214. — l Lib. '», .luris. Groco-Rom. — 5 De Pane . Graec. et de Azym. Lit,

rêveries de ceux qui prétendent, que dans le sixième concile, tenu sous l'empereur Constantin, le pape Agathon et Grégoire, évoque d'Agrigente, ont porté une loi contre l'usage du pain azyme pour l'interdire? Depuis le moment où les Latins ont adopté cet usage, ils ne l'ont jamais quitté. » Et non-seulement la dispute existe entre les Orientaux et les Occidentaux, mais l'accord même ne règne pas dans les deux camps ; on s'y attaque mutuellement. Les Grecs diffèrent des Arméniens et des Maronites, et les Latins se partagent entre des opinions diverses et opposées. Ces opinions étant également menteuses, il faut rechercher la vérité autant que faire se pourra, dans les témoignages certains des anciens Pères. Les jurisconsultes récusent, quel que soit son rang, sa condition, un témoin qui dépose d'une chose qu'il n'a point vue, qui s'est passée longtemps avant lui, à moins qu'il ne produise des raisons, qui puissent donner quelque valeur à son témoignage. Or, je range dans cette classe tous ceux qui, formulant une opinion sur l'usage du pain azyme ou du pain fermenté, se fondent ou sur de vagues soupçons dénués de tout fondement, ou sur ce qu'ils voient s'observer aujourd'hui dans l'Eglise, rejetant, sans autre examen, tout ce qui ne concorde pas avec ces observances, ou avec leurs opinions préconçues. On peut ainsi juger de quelle valeur sont les assertions du cardinal Humbert et de l'abbé Rupert, affirmant que toujours l'Eglise romaine s'est servie de pain sans levain, sans citer un seul témoignage, depuis Jésus-Christ jusqu'à leur temps, c'està-dire pendant plus de mille ans, qui vienne étayer leur sentiment. Le saint abbé Pierre de Cluny s'exprime avec bien plus de réserve. «Nous sommes, dit-il *, témoins pour notre temps (le nôtre et non le temps ancien,) nous qui voyons Rome et toute l'Eglise latine offrir à Dieu le saint Sacrifice avec du pain azyme, tandis qu'on assure que l'Église grecque et la plupart des Églises d'Orient se servent de pain fermenté. » Le cardinal Jacques de de Vitri écrit, dans son Histoire orientale, que la coutume d'offrir du pain azyme a passé de Notre-Seigneur aux Apôtres qui l'ont

< Lib. 4, Epist. 17, ad Sanctum Bernardum.

transmise à l Église. Mais après le schisme, les Grecs, ajoute-t-il pour ne pas paraître imiter les Latins, ont pris l'usage du pain fermenté, usage auquel ils se sont opiniâtrement attachés, sans aucune considération ni pour le mystère ni pour le sens des Écritures. Également Innocent III *, après avoir montré qu'on doit consacrer du pain azyme, s'exprime ainsi : « L'Église romaine reçut ce rite des Apôtres Pierre et Paul qu'elle posséda pendant leur vie, qu'elle conserve encore après leur mort, et toujours elle l'a inviolablement suivi. Mais les Grecs, après avoir déchiré la tunique sans couture du Sauveur, ont eu l'audace de changer ce rite, comme pour fournir un prétexte qui rendît la séparation perpétuelle. » Or, ces auteurs vivaient un siècle entier après Rupert. Pour ce qui est des Grecs, Barlaam d'Hiéracle, dans la lettre que nous avons citée, contredit leur sentiment ; il y assure que Xotre-Seigneur Jésus-Christ a consacré du pain azyme ; mais que les Apôtres, en nous transmettant ce mystère, n'ont point distingué entre le pain azyme et le pain fermenté, et que les Grecs ont commencé dès l'origine à se servir du dernier.

Il est évident qu'au milieu de ces assertions différentes et contradictoires, ceux-là ont pu facilement se tromper qui, manquant de preuves, ont pensé savoir ce qu'ils ignoraient en effet. Les faits anciens, je le répète, s'ils ne sont attestés par témoins compétents et valables pour l'époque, ne peuvent nous être connus que par des indices ou des conjectures. On appelle conjecture une sorte d'argument qui se déduit sans liaison évidente. L'indice est un signe, une preuve ayant de la vraisemblance et certaine probabilité pour découvrir la vérité. Ceci posé, il nous faut voir quelle est l'opinion qui a pour elle les indices les plus certains, les conjectures les plus probables. Quelques-uns disent, comme on vient de le voir, que les Grecs ont commencé à se servir de pain fermenté après le funeste et déplorable schisme, qui les sépara de l'Église romaine. D'autres soutiennent, au contraire, que toujours ils ont fait usage de ce pain. Examinons donc attentivement quelle est la plus probable

1 Lib. i, De Mis*., cap. 4,

de ces deux opinions contradictoires et, après avoir éclairci ce point, nous parlerons des azymes de l'Église latine. Mabillon * pense que les Grecs ont adopté le pain fermenté dès l'origine de l'Église, et qu'ils ont constamment depuis conservé cet usage. 11 prouve cette assertion, et par la pratique et le caractère de cette nation qui, jusqu'à ce temps, a gardé, sans aucun changement notable, les usages que lui avaient transmis les anciens, et par l'Histoire ecclésiastique. En effet, Eusèbe nous apprend 2 que, dès le principe, il y eut entre les Églises d'Orient et d'Occident certaines variétés de rites, qui ne nuisirent ni à la paix ni à la charité. Le savant bénédictin conjecture que la différence du pain employé pour le Sacrifice était de ce nombre. Il étaie cette conjecture du témoignage d'Origène qui, parlant3 du ferment des Pharisiens, dit : % Est-ce qu'on n'offre pas quelquefois du ferment sur l'autel? » Il cite aussi une chronique manuscrite de Datius, évoque de Milan, dans laquelle on lit que saint Ambroise, dans ses offices, imita l'Église grecque, et qu'aux principales fêtes il consacrait, comme eux, du pain fermenté, qu'il mêlait au pain azyme. Il produit encore l'autorité de Photius 4 qui reconnaît qu'il existe entre les Églises des différences dans le Sacrifice mystique, ce qui peut s'entendre du pain eucharistique. Enfin le cardinal Humbert affirme expressément qu'au temps du sixième concile les Grecs se servaient d'un pain différent de celui des Latins, et que les légats du saint Siège, dans cette circonstance, ayant célébré publiquement avec du pain azyme, suivant la coutume de leur Église, furent loués et approuvés des Grecs. Mais tous ces indices sont extrêmement légers. En effet, Eusèbe et Photius ne disent pas un mot de cette différence du pain offert ; quant à Origène, il n'est pas certain s'il parle de l'Ancien ou du Nouveau Testament. La chronique de Datius est un ouvrage supposé, comme les savants l'ont remarqué depuis longtemps, et le témoignage d'Humbert ne saurait ici avoir aucune valeur, puisqu'on ne trouve dans le sixième concile aucune mention ni

Diss. de Pan. Euch., cap. 3. — 2 Lib. 5. cap. 24. — 3 In cap. 16 Maith, — Epist. 64.

de pain fermenté ni de pain azyme. Jean Philopon fournit un témoignage qui semble plus plausible dans sa Dispute De Paschate, éditée avec son Traité sur l'œuvre des six jours ; il s'efforce d'y prouver que Notre-Seigneur a fait sa dernière Gène avant les jours des azymes; car, dit-il, si pour instituer l'Eucharistie Jésus-Christ se fût servi de pain azyme, « on s'en servirait encore aujourd'hui. » Ce qui montre clairement qu'au temps de Philopon, c'est-cà-dire à la fin du VIe siècle, les Grecs employaient du pain fermenté. La même conclusion peut se tirer des anciennes liturgies nous apprenant que, pour le saint Sacrifice, les Grecs apportaient un pain entier d'une grandeur convenable, renflé et par conséquent fermenté, dont ils séparaient avec une lance la partie qui devait être consacrée : rite qu'ils observent encore aujourd'hui. C'est ainsi que iMabillon prouve l'usage constant du pain fermenté dans l'Église orientale; comme je partage cette opinion, il me semble bon de la fortifier encore par d'autres indices. D'abord tous les Pères grecs qui appellent le pain eucharistique pain commun, vulgaire, ordinairement en usage, semblent favoriser ce sentiment. Saint Justin, martyr, à la fin de sa seconde Apologie, parlant du saint Sacrifice : « Nous ne le prenons pas, dit-il, comme un pain commun et comme un breuvage ordinaire, » ou, suivant une autre version : « comme un pain et comme un breuvage vulgaire. » « Alors, dit saint Irénée l, ce n'est plus un pain commun, c'est l'Eucharistie. » « Ce même pain, d'abord pain commun, écrit saint Grégoire de

se 2, lorsque te mystère l'a consacré, devient le corps de Jt sus-Christ et en reçoit le nom. » « Le pain eucharistique, dit saint Cyrille de Jérusalem 3, après l'invocation de l' Esprit-Saint,

i plus un pain commun, mais le corps du Christ. » Saint Isidore de Péluse assure 4 que sur la table mystique l'Esprit- Saint change au corps de Jésus-Christ ce qui était un pain commun. Théodore Abucare, évoque de Carie 5, fait ainsi parler un Sarrasin qu'il met en scène : « De la même farine vous faites

1 Ub. i. c|p. 34. - Oral, in Btpt Christi, - s Cat. Myst. 3 - * Lib. 1 Epist. 109. - ■ Opuseul. lï

deux pains ; vous en laissez un pour votre nourriture ordinaire ; l'autre, après l'avoir partagé, vous le distribuez au peuple et l'appelez le corps de Jésus-Christ. » Or, il me paraît hors de cloute que sous ces noms de pain commun, vulgaire, ordinaire, on doit entendre le pain fermenté, dont les hommes se servent plus communément. Je n'ignore pas que les deux sortes de pain furent en usage chez les Romains et chez d'autres peuples, car Cornélius Celse l compte le pain sans levain parmi les aliments bienfaisants à l'estomac, et plus loin 2 il dit que le pain fermenté est nuisible à cet organe. Ailleurs 3 il parle de l'un et de l'autre. Néanmoins, il est manifeste que le pain commun et ordinairement en usage, était le pain fermenté. Pline 4 le préfère à tous les autres, et Galien 5 enseigne que le pain sans levain n'est bon pour aucun tempérament. Sennert 6 partage le sentiment de Galien, quand il dit : « Il y a une grande différence entre le pain azyme et le pain fermenté; dans celui-ci les parties grasses et glutineuses deviennent moins denses et plus légères ; prenant, pour ainsi dire, quelque chose de la nature de l'air, elles deviennent plus aptes à la cuisson. L'azyme, au contraire, est lourd, gras, ne cuit que difficilement ; il entretient la crudité des humeurs. » D'où il faut conclure que le pain commun, c'est le pain fermenté qu'on sert ordinairement, et dont les hommes ont l'habitude de se nourrir. Je ne pense pas qu'il soit appelé commun, ainsi que l'enseigne Mabillon 7, en tant qu'il est opposé au pain consacré ; mais précisément parce qu'il est communément en usage. C'est dans ce sens que l'abbé Rupert, dont il cite le témoignage, doit être entendu. Il dit que Jésus-Christ, dans la dernière Cène, prit du pain commun et le changea en son corps, parce que l'azyme était le pain commun dans ces jours où il n'était pas permis aux Hébreux de se servir de pain fermenté.

Enfin, pour démontrer que l'usage d'employer du pain fer-

' Lib. 2, cap. 24. - 3 Cap. 25. - 3 Cap. 28. - * Lib. 22, cap. ultim.. - 5 Lib. 1, De Alim. facult., cap. 2. — 6 Lib. 4, Instit. medic, pars, prima, cap. 3. 7 Dissert, citât., cap. 10.

mente fut constamment observé chez les Grecs, on peut encore invoquer leurs âpres disputes avec les nations soumises ou unies au Patriarche de Constantinople, qui, contre l'usage reçu, adoptèrent le pain azyme. C'est pour cela que saint Épiphane, ainsi que nous lavons dit plus haut, parlant de l'hérésie des Ébionites, observe, comme une chose digne de remarque, qu'ils célébraient avec du pain azyme. Ce même motif valut aux Arméniens de vifs reproches; mais en quel temps, à quelle occasion ces derniers ont-ils adopté l'usage de l'azyme? C'est un point sur Lequel les auteurs se partagent. Quelques-uns disent que saint Grégoire, lllluminateur, premier évoque d'Arménie, alla à Rome avec le roi Tiridate qu'il avait converti, qu'il y fît comme un traité de paix et d'union avec le pape Sylvestre et l'empereur Constantin, qui venait aussi d'embrasser le christianisme. C'est là que le saint évoque aurait appris à se servir de pain azyme, usage qu'il aurait ensuite transmis à son Église. Mais, quoi qu'il en soit de la vérité de cette histoire, que je laisse à d'autres le soin d'examiner, il n'est pas certain qu'alors l'Église romaine elle-même se servît de pain azyme. Puis les Actes de saint Grégoire nous apprennent qu'il avait été élevé et ordonné à Césarée en Cappadoce,' et partant on croit qu'il avait reçu des Grecs l'usage du pain fermenté, qu'il le laissa à son Eglise et que ce furent ses successeurs qui le changèrent. DémétriusCyzicène, dans son Traité de l'hérésie des Jacobites Chatzitzariens, qui sont les Arméniens, donne une autre raison de cet emploi du pain azyme transmis par saint Grégoire. « Ils font, dit-il, l'oblation avec du pain azyme, et dans le calice, ainsi que les Jacobites, ils mettent seulement du vin sans y mêler d'eau. Leurs écrivains modernes rapportent je ne sais quelles frivoles raisons de cette coutume ; leurs anciens docteurs, au contraire, prétendent faussement que saint Grégoire, premier évêque de la» liiNtndc-Arménie, qui souffrit le martyre, leur a transmis, d'après l'inspiration de Dieu, la coutume d'offrir du pain azyme et du vin pur, parce que c'était du pain sans levain et du vin sans eau que Jésus-Christ donna ;i ses Apôtres dans la Cène mystique. Pour-

tant, l'Eglise catholique, fidèle et sûre gardienne de la tradition des Apôtres et des anciens Pères, réprouve leurs rites. Ainsi parle Démétrius dans son livre que Combéfis a édité à la suite de l'Histoire des Monothélites. Nicéphore Galliste 1 s'exprime presque de la même manière : « Leurs anciens docteurs, dit-il, soutiennent faussement qu'ils ont reçu ce rite de Grégoire, évoque de la Grande-Arménie, et qu'il leur apprit à offrir le pain sans levain et le calice sans mélange d'eau, parce que, dans la Cène mystique, Jésus-Christ institua le saint Sacrifice avec du pain azyme et du vin pur, double rite que réprouve l'Eglise, gardienne fidèle de l'ancienne tradition. » D'autres veulent qu'ils aient adopté l'usage du pain azyme, lorsqu'ils abandonnèrent la foi orthodoxe pour embrasser l'erreur d'Eutichès, symbolisant ainsi dans le Sacrifice sous le pain azyme, qui n'est uni à aucune autre substance, la nature unique qu'ils reconnaissaient en Jésus- Christ. « Dans le Sacrifice, dit Nicéphore 2, ils se servent de pain azyme, désignant par là l'unité de nature en Jésus-Christ, et ils ne mêlent point comme nous d'eau au calice, mélange par lequel nous marquons l'union des deux natures. » Isaac parle dans le même sens quand il dit 3 : « Ils offrent, à la manière des Juifs, du pain azyme n'étant mélangé d'aucune substance ; il devient pour eux le symbole de l'unité de nature. » Il y a une Histoire des Arméniens, qui attribue leur schisme et leur changement de rite à leur patriarche Niersis qui, voulant faire sa cour au roi de Perse, alors maître de l'Arménie, assembla, au commencement du VIe siècle, un concile à Thévin clans lequel on anathématisa le concile de Chalcédoine et où l'on décréta que les anciens rites seraient changés, afin de rendre plus sensible la séparation d'avec l'Eglise grecque. Mais Clément Galenus, qui avait parcouru presque tous les livres des Arméniens, parlant de l'impie Niersis 4, s'accorde dans tout le reste avec cette histoire; toutefois, il nie qu'au concile de Thévin on ait rien statué concernant le saint Sacrifice. Plus loin 5, il raconte ce qui

1 Hist. Ecoles., lib. 18, cap. 54. — 2 Cap. 53. — 3 Invectiv., cap. 7. — * Conciliât,, Arm. riim Eccl. Rom., cap. 10. — 5 Cap. 17,

Sait du patriarche Oznien, d après son histoire authentique : « Celui-ci, dit-il, par ordre d'Omar, chef des Sarrasins, et avec le secours du calife de Babylone, réunit un concile à Manaschierte, sur les frontières de l'IJireanie. Six évoques assyriens s'y assembleront avec ceux d'Arménie. On y définit qu'il n'y avait en Jésus-Christ qu'une nature, qu'une volonté, qu'une opération ; on interdit le pain fermenté et l'eau dans le saint Sacrifice, et on défendit de mêler de l'eau au vin dans les saints mystères, » Ceci se passait vers le temps du sixième concile général, alors que l'Arménie recevait, sous la dure servitude des Sarrasins, le châtiment de son schisme et de son impiété. D'où l'on peut conclure que ce fut, comme signe de leur séparation d'avec l'Eglise catholique et de leur attachement pour l'hérésie d'Eutychès, que les Arméniens adoptèrent l'usage du pain azyme et du vin pur. C'est ce qu'affirment unanimement les hëtoriens de ces peuples, et plusieurs évêques arméniens que j'ai interrogés, ainsi que quelques catholiques profondément instruits des rites et de la langue de cette province, m'ont assuré que telle était l'ancienne tradition de cette Eglise au sujet de ce changement. Mais quelque ait été l'origine ou l'occasion de l'introduction des azymes chez ces chrétiens, personne du moins ne saurait nier que cette introduction ne soit très-ancienne et qu'on leur ait fait un crime de changement qui les mettait en opposition avec l'Eglise orientale, qui alors se servait universellement de pain fermenté. Saint Nicon, qui lui-môme était d'Arménie, dans son livre sur la funeste hérésie des Arméniens, compte cet article parmi leurs erreurs, quand il dit : « Pour le Sacrifice, ils emploient du pain azyme, et ne mettent point d'eau dans le calice. » Dans un Traité sur les usages de l'Arménie, édité par Combéfis, Mnyse, arménien catholique, s'exprime ainsi : « A Dieu ne plaise que je mange du pain cuit au four ou que je boive un calice tiède ; » faisant allusion au rite des Grecs qui consacrent du pain fermenté cuit au four, et qui mêlent au vin de l'eau qu'ils ont fait tiédir. Que si quelques-uns d'entre eux voulaient revenir à la foi orthodoxe et rentrer dans la corn-

munion des Grecs, on lui faisait lire une formule d abjuration, que le savant Catélérius a insérée dans ses Notes sur les Constitutions apostoliques ', et dans laquelle on lit entre autres choses : « Si quelqu'un omet de mettre du levain et du sel dans le pain de l'oblation et ne mêle point d'eau au vin du calice mystique, qu'il soit an a thème. » Cette formule porte l'inscription suivante : « Abjuration des Arméniens hérétiques, anathèmes qu'ils doivent prononcer quand ils reviennent à la foi des orthodoxes romains. » Il est clair que par Romains on doit ici entendre Grecs, ainsi que dans le Dialogue de Théorien contre les Arméniens et dans beaucoup d'autres auteurs. Nous ne devons pas omettre de rapporter ici un Canon porté par les évoques réunis dans le concile In Trullo, qui ont publié plusieurs décrets en 692 sous le nom du sixième concile. « Il est parvenu à notre connaissance , disent-ils 2, que , dans la province d'Arménie, plusieurs au saint Sacrifice offrent du vin pur sans aucun mélange d'eau ; » ce qu'ils défendent sous peine de déposition. Mais ils ne parlent point du changement du pain fermenté contre le pain azyme, bien que ce changement ait eu lieu en même temps que la répudiation de l'eau clans le conciliabule hérétique de Jean Oznien. La raison de ce silence est sans doute que ces évoques considéraient comme une chose indifférente d'offrir soit du pain azyme, soit du pain fermenté, puisque aucune loi ecclésiastique ne prescrivait l'un plutôt que l'autre ; tandis que le mélange d'eau au vin était une coutume universellement reçue dans l'Eglise d'après une tradition divine et apostolique. C'est donc à tort que Othon de Freisengen, trompé, comme je pense, par de faux rapports, écrit 2 que les Arméniens se servent de pain fermenté ; car depuis le temps où ils ont adopté le pain azyme, ils n'ont point cessé d'en faire usage, sans égard aucun pour la pratique contraire des autres Orientaux. 11 est donc constant, par tout ce que nous avons rapporté, que l'Eglise d'Orient se servit de pain fermenté ; ce qui, pour les six premiers siècles, est prouvé par des indices assez probables et démontré,

« Lib. 5, pag. 237. - 2 Can. 32. - * Hist., lib. 7, cap. 32.

pour les siècles suivants, par les témoignages les'plus dignes de foi. Au VIe siècle, les Arméniens changèrent leur usage, et depuis ils ont toujours employé du pain azyme. On trouve encore en Orient la nation maronite qui, contrairement à la pratique de ces provinces, se sert aussi de pain azyme; mais à quelle époque, à quelle occasion a-t-elle adopté cette coutume? C'est ce qu'il n'est pas facile de déterminer. Ils prétendent que cet usage est fort ancien parmi eux, sans d'ailleurs rien spécifier sur son origine. Morin *, pour démontrer l'antiquité de ce rite, invoque le témoignage de David, un de leurs évoques, qui vécut en 1053 et qu'Abraham Ecchellensis cite dans sçs Notes sur le catalogue des livres chaldéens 2. Mais ce témoignage n'est pas concluant ; car il y est dit seulement que Jésus-Christ a consacré du pain azyme. Il est probable que l'usage des azymes s'introduisit chez ces chrétiens, lorsqu'ils renoncèrent à leur hérésie pour rentrer dans le sein de l'Eglise catholique, ce que Guillaume, archevêque de Tyr, assure 3 être arrivé de son temps et sous ses yeux. Toutefois, les Maronites nient cette abjuration, et produisent des auteurs attestant que toujours ils ont été uni de foi à l'Eglise romaine. J'ignore quelle est la valeur de ces auteurs, et je ne vois pas comment ils peuvent infirmer le témoignage d'un homme aussi recommandable que l'archevêque de Tyr. Le cardinal Ilumbert avance que l'Eglise de Jérusalem diffère aussi m très Eglises d'Orient et offre du pain sans levain ; mais, outre que son témoignage est seul et ne repose que sur des ouï-dire, il n'apporte aucun fondement pour appuyer son assertion. Cependant, le premier et le plus ardent adversaire du pain azyme, Michel Cérulaire, semble confirmer ce dernier point dans sa lettre à Pierre, patriarche d'Antioche, que Baronius a rapportée 4. Après avoir accusé de perfidie et de parjure les patriarches de Jérusalem et d'Alexandrie, parce qu'ils avaient conservé sur les Diptyques le nom du Pontife romain et le lisaient à la Messe, il ajoute : « Ce n'est pas tout ; on nous a

1 In Praef. Ordinat. Maronit., pag. 383. — 2 Pag. 144, Edit. Roman. — " Hist., lib. II. cap. 8. - * Annal., tom. Il, ad Ann. 1854.

rapporté que ces deux patriarches, non contents de recevoir dans leur communion ceux qui se servent d'azyme, se servaient quelquefois eux-mêmes de ce pain dans le saint Sacrifice. Comme nous n'avions pas sous la main un homme que nous pussions charger de les interroger, et que nous ne voulions pas nous en rapporter aux autres, nous avons pensé devoir remettre toute cette affaire à Votre Sainteté, pour qu'après l'avoir soigneument examinée, vous nous en adressiez un rapport. » Il ne se plaint pas que le pain azyme ait été substitué d'une manière absolue au pain fermenté; mais il dit seulement qu'il a entendu dire que quelquefois ces patriarches célébraient avec du pain azyme. Nous ignorons ce que firent ensuite ces patriarches ; toutefois, ils savaient qu'aucune loi ne défendait le pain azyme, et peut-être s'en servaient-ils à certains jours, par égard pour les Latins qui, comme tout le monde le sait, voyageaient très-souvent dans ces contrées.

Après avoir éclairci ce qui concerne les Eglises d'Orient, j'aborde maintenant le point capital de la question, qui est de savoir de quel pain se servait l'Eglise latine ; et d'abord je produirai les preuves, ou mieux les conjectures, sur lesquelles s'appuie l'opinion de ceux qui prétendent que de tout temps l'Eglise d'Occident s'est servie de pain azyme ; que cet usage lui fut transmis par les apôtres saint Pierre et saint Paul, et qu'il fut constamment observé par leurs successeurs. Je discuterai leur valeur et leur autorité; je rapporterai ensuite les raisons émises dans la première édition de cet ouvrage, tendant à établir l'usage du pain fermenté ; je répondrai en peu de mots aux objections qu'on leur a opposées, afin que le lecteur, connaissant les motifs qui militent en faveur de l'une et l'autre opinion, puisse juger par lui-même et choisir celle qui lui agréera le mieux. Ceux qui défendent l'usage du pain azyme produisent différentes conjectures, différents indices tirés des Pères et de l'histoire ecclésiastique. J'ai cru devoir les rapporter par ordre de siècle en commençant à l'origine de l'Eglise.

Au Ier siècle, les Apôtres, suivant eux, ordonnèrent l'usage du

pain azyme quand, formulant les lois disciplinaires nommées Canons apostoliques, ils recommandèrent l : « Qu'on n'offrît au saint Sacrifice rien autre chose que ce que le Seigneur lui-même avait prescrit; » paroles qui peuvent, non sans raison, s'entendre de 1 usage du pain azyme, puisqu'ils savaient que Jésus-Christ - était servi de ce pain dans l'institution du Saint-Sacrement. Au môme siècle vécurent les Ebionites, de qui saint Epiphane dit qu'ils offraient au Sacrifice du pain azyme à l'imitation de l'Eglise et des saints. Cet emploi de l'azyme par les Apôtres est aussi attesté par le saint pontife Léon IX, qui, dans sa célèbre Epître à Michel Cérulaire et à Léon, leur reproche d'avoir osé, mille vingt ans après la Passion du Sauveur, condamner l'Eglise romaine à cause de l'emploi du pain azyme. « Nos martyrs, dit-il ensuite, se sont nourris d'azyme. » Mais il est évident que de toutes ces preuves on ne saurait rien conclure ; car tous les savants conviennent que les Canons apostoliques ne sont point l'œuvre des Apôtres, et leur sont faussement attribués, ce que, tout récemment encore, Catélérius a démontré dans ses Notes sur saint Clément2. De plus, le Canon invoqué ne dit rien du pain azyme; mais il défend seulement d'offrir à l'autel autre chose que ce que Jésus-Christ a offert, comme du miel, du lait, de la bière pour du vin, des mets préparés, des oiseaux, quelques animaux ou des légumes, exceplé les prémices des grains, c'est-à-dire quelques épis de froment nouveau et des raisin, sexcepté encore l'huile, qui devait alimenter les lampes, et les parfums au moment de l'oblation. Quant aux Ebionites, nous avons vu, au commencement de ce chapitre, ce qu'il fallait en penser. Quelle peut être la valeur d'une simple assertion de Léon IX, à propos d'un fait antérieur de plus de mille ans? Nous pouvons l'apprendre des jurisconsultes, chez lesquels c'est une doctrine fixe et invariablement reçue, que l'assertion du prince au sujet d'un fait étranger, qu'il n'a point vu, qui de plus s'est accompli plusieurs siècles avant lui, si elle est dépourvue de témoignages qui viennent l'appuyer, est sans valeur et ne prouve rien. Le saint pape

1 Can. 3. - 7 Pag. 327.

a bien voulu formuler son opinion personnelle au sujet des azymes ; mais il ne saurait faire une preuve historique, à moins d'apporter lui-même des témoins et des autorités valables. Peutêtre a-t-il cru que l'usage qu'il voyait exister dans l'Eglise romaine était perpétuel, avait toujours été, comme il a cru à l'authenticité de la donation faite par l'empereur Constantin, donation qu'il insère presqu'intégralement dans cette même lettre, s'en servant pour établir la primauté et la prééminence de l'Eglise romaine. Pourtant, Baronius *, et plus longuement encore Jean Morin 2, démontrent que cette pièce est fausse et apocryphe. De plus, en lisant la lettre de saint Léon, on voit qu'il s'agit, non de l'usage du pain azyme comme rite, mais comme dogme de foi. En effet, les Grecs accusaient les Latins d'hérésie, prétendant faussement que l'azyme n'était point un pain véritable, et que dans la dernière Gène Jésus-Christ s'était servi de pain fermenté. « Vous vous élevez trop, dit-il, et vous prétendez, par des raisonnements humains et de vaines conjectures, ébranler la foi antique. » Ensuite il ajoute : « Voici que, mille vingt ans après la Passion de Notre Sauveur, l'Eglise romaine commence à apprendre de vous comment on doit en célébrer la mémoire au saint Sacrifice. N'avez-vous donc pas compris quelle impudence il y aurait à prétendre que le Père qui est aux cieux ajt caché le vrai rite du Sacrifice visible à Pierre, prince des Apôtres, lui qui a daigné lui révéler l'ineffable secret de la divinité de son Fils ? » Et après beaucoup d'autres choses : « Quittez donc, dit-il, une pareille folie; cessez d'insulter aux Latins catholiques en les appelant azymites ; cessez de leur refuser l'entrée des églises, si vous voulez être en communion avec saint Pierre et avoir part à son héritage. » Le même pape atteste que l'usage du pain azyme ou du pain fermenté ne brise nullement les liens de paix et de communion avec l'Apôtre, puisque dans cette même lettre il s'exprime ainsi : « Vous avez fermé toutes les Eglises des Latins qui sont parmi vous; vous avez enlevé les monastères aux religieux et aux abbés, jusqu'à ce qu'ils eusssent adopté vos

1 Tom. 3 ad. ann. 324 et tom. 12 ad. ann. 1191. — 2 Pars tertia Historiae.

Usages. Combien l'Eglise romaine est sur cet article plus prudente, plus modérée, plus tolérante que vous ! Il y a dans Rome et hors de Rome plusieurs monastères et beaucoup d'églises appartenant aux Grecs. Ils n'ont été aucunement troublés; on ne cherche point à leur faire abandonner la tradition de leurs pères, au contraire, on les exhorte, on les engage plutôt à y demeurer fidèles. » Ce saint pontife a donc connu et approuvé la différence derites, la diversité d'usages, et condamné l'erreur des Grecs, prétendant que le pain azyme n'était point un pain véritable, et qu'on ne pouvait s'en servir pour le Sacrifice. « Les Grecs, ainsi que l'observe avec justesse Jansénius, évêque de Gand *, s'étant séparés de l'Eglise romaine, commencèrent à soutenir opiniâtrement qu'il fallait nécessairement employer du pain fermenté pour la consécration ; ils furent alors notés d'hérésie, non parce qu'ils employaient du pain fermenté, mais parce qu'ils enseignaient que le pain azyme n'était pas matière valide du Sacrement. »

Au IIe siècle vécut le pape Alexandre Ier, qui souffrit le martyre et qui, suivant quelques auteurs modernes, aurait porté un décret prescrivant l'usage du pain azyme; nous avons démontré plus haut combien cette assertion était dénuée de tout fondement.

Au IIP siècle, ils invoquent l'autorité de saint Cyprien, disant2 que le pain eucharistique est seulement composé d'eau et de farine, ce qui, suivant eux, semble désigner le pain azyme. Voici ses paroles : « Ainsi le calice du Seigneur n'est composé ni d'eau seulement, ni de vin pur, mais du mélange des deux; de même que le corps du Sauveur n'est consacré ni avec de la farine, ou avec de l'eau seulement, mais avec un mélange de ces deux substances réunies et formées en pain. » Mais de ce texte on ne peut rien conclure en faveur des azymes; car d'abord le saint n'exclut point le pain fermenté, peut-être môme veut-il le désigner par les mots : unies, jointes ensemble; car ce qui réunit surtout ces deux substances, c'est le levain. De plus, il n'était

1 Concordia, cap. 131. — 2 Epi* t. 63 ad Cœeil.

point nécessaire de parler du levain, soit parce qu'il n'est pas essentiel au pain, ni requis pour le rendre matière valide du Sacrement, soit parce qu'il était inulile d'en faire mention, pour atteindre le but que se propose en cet endroit le saint docteur. C'est ce qui paraît clairement par le contexte. « Lorsque, dit-il, l'eau est mêlée au vin dans le calice, le peuple est uni à Jésus- Christ; les fidèles sont joints, reliés, pour ainsi dire, à celui en qui ils croient. Cette union de l'eau et du vin dans le calice du Seigneur est de telle nature que le mélange ne saurait être séparé. De môme rien ne saurait séparer l'Eglise, c'est-à-dire le peuple réuni dans le temple et persévérant avec fidélité dans sa foi; rien, dis-je, ne saurait le séparer de Jésus-Christ, rien ne saurait empêcher cette union intime, cette affection réciproque. Ainsi donc, dans le Sacrifice du calice, on ne doit offrir ni de l'eau seulement, ni du vin sans mélange ; car si l'on offre seulement du vin, le sang de Jésus-Christ est séparé de nous ; si l'on offre seulement de l'eau, le peuple fidèle est séparé de Jésus- Christ. Mais lorsque les deux substances sont unies et mélangées, alors le Sacrement ou signe spirituel est parfait. » Suivent les paroles que nous avons rapportées plus haut, après lesquelles il continue : « Sacrement qui montre aussi l'union du peuple fidèle, et de même que plusieurs grains réunis, broyés, mêlés, forment un seul pain, ainsi nous apprenons qu'en Jésus-Christ, qui est le pain céleste, il y a un seul corps auquel est uni et joint le nombre des croyants. » Le saint évoque se sert encore ailleurs1 de la même comparaison. Or, il est évident qu'il n'a voulu parler que de l'union intime, qui nous rattache à Jésus-Christ, comme le vin est mêlé à l'eau, comme la farine et l'eau sont unies ensemble dans le pain, ce qui certes ne demandait aucunement qu'il fit mention du levain.

Les auteurs du IVe siècle ne nous fournissent aucun témoignage, soit en faveur du pain azyme, soit en faveur du pain fermenté, ta moins qu'on ne veuille invoquer l'autorité de la chronique manuscrite, qu'on trouve dans la bibliothèque ambro-

1 Epist. 7G ad Mag.

sienne, sous le nom de Datius, évoque de Milan, et dans laquelle on lit : « Saint Ambroise; dans plusieurs parlies des offices, imita respectueusement les usages des Grecs. Dans les principales solennités el surtout à la Résurrection du Seigneur, ii mêlait leur Sacrifice, c'est-à-dire le pain fermenté à notre pain azyme. » Donc, conelue-t-on, à l'époque de saint Ambroise, c'est-à-dire au IV- siècle, l'usage des azymes, sanctionné par une loi, existait en Occident. Mais, comme je l'ai remarqué plus haut, cette chronique est d'un auteur plus récent; c'est à tort qu'on l'attribue à Datius. Que si l'on veut à toute force qu'elle soit réellement de cet évoque, on peut répondre que Datius qui vivait, suivant les meilleurs chronologistes, au VIe siècle, racontant seul un fait qui aurait eu lieu au IVe, mérite peu de créance. La chose en ellemême répugne à croire. En effet, rien de plus contraire à la pratique de l'Eglise, que de prétendre qu'un saint évoque aurait, dans un même Sacrifice, consacré et du pain azyme et du pain fermenté; on trouverait difficilement dans les monuments ecclésiastiques un exemple ou quelque vestige d'un pareil usage. Encore moins doit-elle être rapportée à ce siècle l'inscription que Pamélius cite, d'après un manuscrit de la Messe ambrosienne, où elle se trouve placée avant l'Oraison et l'Offrande laquelle est conçue en ces termes : « Offrande du pain azyme sur la patène.)) Qui, sans être appuyé sur aucun témoignage des anciens, oserait

'tenir que cette inscription est de saint Ambroise, ou que le manuscrit dont s'est servi Pamélius, contient la Messe ambrosienne sans addition ni changement? Ceux qui ont étudié ces matières savent combien, en parvenant jusqu'à nous, les offices ecclésiastiques ont subi de changements; et la comparaison des livres modernes avec les anciens exemplaires en fait foi.

Saint Augustin fut une des gloires du Ve siècle. On cite de lui l eu laveur <\a* azymes un passage dans lequel, exposant aux nouveaux baptisés le Sacrement du corps du Sauveur, il ne parle que de l'eau ei de la farine sans faire aucune mention du levain. Mais citons le texte : « L'Apôtre dit que nous ne formons tous

1 Serai. >>j De Ditei

qu'un même pain, qu'un même corps. Il vous recommande en quelque sorte d'aimer l'unité dans ce pain. Car ce pain est-il fait d'un seul et même grain? N'y entre-t-il pas plusieurs grains de froment ? Mais avant de devenir le même pain ils étaient séparés; et après qu'ils ont été broyés, l'eau les a réunis. En effet, pour prendre la forme de pain, pour en recevoir le nom, il faut que le froment soit moulu et délayé dans l'eau. Ainsi vous avez été pour ainsi dire moulus, broyés par les jeûnes, les exorcismes qui précèdent le Sacrement. Ensuite est venu le Baptême, par lequel vous avez été en quelque sorte arrosés d'eau, afin que vous puissiez devenir pain. Mais pour le pain il faut aussi du feu ; que signifie ce feu ? C'est le saint Chrême, car l'huile qui le compose est le signe du feu de l'Esprit-Saint. » Par ces paroles le saint docteur recommande l'union, et il exhorte les nouveaux baptisés à la conserver, afin que, comme le pain est formé de plusieurs grains de froment broyés, arrosés d'eau et exposés au feu, ce qui en forme un seul corps; ainsi eux, broyés, pour ainsi parler, par la Pénitence, arrosés de l'eau du Baptême, réchauffés par le feu de l'Esprit-Saint dans la Confirmation, ne doivent faire qu'un seul corps en Notre-Seigneur Jésus-Christ. « Vous recevez ensuite l'Esprit-Saint, leur dit-il; après l'eau, le feu; et vous devenez le pain qui est le corps de Jésus-Christ, et ainsi est représentée l'unité. » Or, pour compléter cette comparaison, pas n'était besoin de parler du levain, comme je l'ai déjà observé à propos du texte de saint Cyprien ; il n'en est donc point fait mention ici, par la double raison que la comparaison ne l'exigeait pas, et qu'il n'est nullement essentiel à la composition du pain. Gauclentius, évêque de Brescia, vivant au commencement de ce même siècle, s'est servi de cette même similitude t ; on l'invoque aussi en faveur de l'usage du pain azyme. « De même, dit-il, que pour former du pain il est nécessaire que plusieurs grains de froment, réduits en poudre, soient mêlés dans l'eau et réunis d'une manière plus complète par le feu ; ainsi trouvons-nous dans ce pain une figure du corps de Jésus-Christ, que nous savons être formé de la réu-

1 Tract. 2, de Paschate=

nion des fidèles de tout le genre humain, union que le feu du Saint-Esprit rend plus parfaite. » Mais qui ne voit que ces paroles De sauraient, en aucune façon, être invoquées pour prouver l'usage du pain sans levain dans le Sacrifice de la Messe? 11 n'est nullement nécessaire de faire mention du levain, lorsqu'on veut comparer quelque chose au pain, et d'ailleurs la nature des comparaisons n'exige pas qu'on établisse que les choses se ressemblant par un coté, sont également conformes par tous les autres. Que si l'on veut ainsi presser avec rigueur les conjectures les plus éloignées et les plus étrangères au point de la question, il sera facile de citer plusieurs phrases de saint Augustin, tendant à établir que l'usage des azymes est interdit aux chrétiens, qu'il doit être abandonné aux Juifs pour qui, dans le Nouveau Testament, il est devenu un signe de réprobation1. C'est ce que disent également beaucoup d'autres Pères, qui cependant ne veulent parler que des azymes des Juifs, dont ils blâment l'usage, et c'est dans ce sens qu'on doit entendre la défense portée par les évoques du concile bi Trullo 2, qu'aucun prêtre ou laïque ne doit participer aux azymes des Juifs, ou se lier de quelque familiarité avec eux.

A la fin du VIe siècle, nous trouvons saint Grégoire le Grand, dont saint Thomas cite le témoignage en faveur des azymes 3. Un anonyme, rapporté dans la bibliothèque des Pères 4, donne le même texte comme tiré des Dialogues. Or, voici les paroles que saint Thomas attribue ta saint Grégoire : «Quelques-uns s'étonnent de ce que, dans l'Eglise, les uns offrent du pain azyme, d'autres du pain fermenté. L'Eglise romaine offre du pain azyme, parce que le Seigneur a pris notre chair sans aucun mélange; d'autres offrent du pain fermenté, parce que c'est le Verbe du Père qui a revêtu notre chair, et qu'il est vrai Dieu et vrai homme, union figurée par le mélange du levain avec la farine. Toutefois, nous recevons et le pain azyme et le pain fermenté, et nous devenons le même corps de Notre-Seigneur. » Mais ces

1 Expot. Psalm. 39 et alibi saepiùs. — '-' Cap. 11. — ■ Tertia Pa.s, queet. 74, art. i el in Catenâ super Matth. — * Toin. ï, pan prima.

paroles ne se lisent ni dans les Dialogues, ni dans les Epîtres de saint Grégoire, et tous les savants les rejettent comme faussement attribuées à ce saint pontife. Christian Lupus * produit comme témoin en faveur du pain azyme, l'auteur des sermons De carclinalibus Christï operibus, édités dans les œuvres de saint Gyprien, auteur qu'il croit avoir vécu au VIe siècle; mais les critiques, appuyés sur l'autorité des manuscrits, ont constaté que cet auteur était l'abbé Arnold, qui vécut au XIIe siècle. C'est aussi dans les dernières années de ce siècle (593) que se tint le seizième concile de Tolède, dont Mabillon invoque le VIe Canon, pour établir l'ancienneté de l'usage du pain azyme; mais comme je rapporterai ce même Canon pour démontrer l'usage du pain fermenté, nous examinerons bientôt, quand il sera question du pain fermenté, quel en est le véritable sens.

Au VIIe siècle, on pourrait produire comme témoin favorable aux azymes saint Isidore de Se ville, si l'Épître à l'archidiacre Redemptus, qu'on lui attribue, était réellement son œuvre ; mais tout le monde convient qu'elle est d'un âge postérieur ; il y est parlé de la controverse entre les Grecs et les Latins au sujet du pain azyme et du pain fermenté, controverse qui ne fut soulevée qu'au XIe siècle. On peut faire le même reproche à ce qu'allègue le cardinal Humbert, dans sa réponse à Nicétas, et qu'il prétend tirer des Actes du sixième concile tenu dans ce même siècle sous le pape Agathon. Comme l'auteur grec affirmait que les Pères de ce concile avaient porté une loi condamnant les azymes, sans que les légats du siège apostolique eussent fait aucune observation, Humbert nie cette assertion et ajoute que Jean, évêque de Porto, un des légats, avait, le jour de l'octave de Pâques, célébré solennellement la Messe à l'église de Sainte- Sophie avec du pain azyme, en présence de l'empereur et des évoques réunis ; après le saint Sacrifice, il expliqua le rite des Latins et montra en particulier que le pain du Sacrifice, doit être sans levain, de même que la Bienheureuse Vierge a conçu et enfanté le Christ sans corruption aucune. Si les Actes du sixième

' Cap. 7, Dissert

concile que nous possédons sont vrais, toutes ces assertions sont fausses. En effet, on n'y trouve ni loi portée contre les azymes, comme le prétend Nicétas, (à moins qu'il ne veuille parler du XIe Canon au concile In 7V///A». par lequel sont interdits azymes <lrs Juifs, et que, par une grossière ignorance, il ne confonde les deux conciles ensemble), ni rien qui montre que le légat ait consacré avec du pain azyme. Il est vrai qu'Anastase, dans la Vie d'Agathon, assure que le saint Sacrifice lui offeri par le légat dans la langue latine et suivant le rite latin, mais il ne dit pas un mot qui ait trait au pain azyme.

Au Vlll° siècle vécut le vénérable Bède, qui semble favoriser l usage du pain sans levain dans le texte suivant1: « Dans le calice- du Seigneur l'eau est mêlée au vin, parce que nous devons demeurer en Jésus-Christ et Jésus-Christ en nous ; et il n'est permis à personne d'offrir de l'eau seulement, ou du vin, pas plus qu'il ne serait permis d'offrir des grains de froment, qui n'auraient pas été mêlés avec l'eau et réduits en pain, de peur une son sacrifice ne montrât ainsi que le chef doit être séparé des membres. » Mais je ne vois pas quelle force ont ces paroles pour établir l'usage du pain azyme. Parce que l'auteur ne parle pas nommément du pain fermenté, doit-il être considéré comme l oxeluant? Cette conjecture ne saurait donc avoir aucune valeur, comme chacun [)eut facilement le remarquer, et comme nous I avons suffisamment démontré plus haut. Mabillon produit un autre témoin appartenant à ce siècle; c'est l'évèque Egbert ? qui cite et approuve ce canon. « Les prêtres du Seigneur doivent veiller attentivement à ce que le pain, le vin et l'eau sans lesquels on ne saurait offrir le saint sacrifice, soient purs et convenables. » Il pense que sous la désignation de pain pur il faut entendre le pain azyme, ce qu'il essaie de confirmer par l'autorité des Canons reunis sous le roi Edgar en 967, lorsque le pain azyme était en usage. On s'y sert3 du même mot pour désigner le pain eucharistique : on ordonne en effet que personne ne doit célébrer, a moins qu'il n'ait tout ce qui est nécessaire pour

' In cap. 22, Lucœ Ev. — » Exccpt., cap. 98. — -1 Can. 39.

l'Eucharistie: » À savoir une offrande pure, un vin pur et une eau pure. « Quant à moi, je pense avec les grammairiens et les philologues, que sous ce nom de pain pur on doit entendre celui qui est fait avec du froment de bonne qualité et avec la première fleur, c'est-à-dire, avec une farine bien épurée et bien blanche, dans lequel il ne reste ni son, ni rien qui puisse en ternir la blancheur. C'est en ce même sens qu'on appelait autrefois vases purs, les vases qui servaient aux sacrifices. Dans Plaute, Amphytrion dit à son valet * : « Commande de m'apporter des vases purs, afin que je satisfasse aux vœux que j'ai faits. » Les Grecs, encore qu'ils se servent de pain fermenté, emploient la même épithète pour désigner le pain du Sacrifice. Grégoire Hiéronomachus s'exprime ainsi 2 : « Nous devons croire de toute nécessité que la matière de cet auguste mystère est un pain pur, » en grec y.uOapoç c'est-à-dire pur, purifié, épuré. Donc on appelle pain pur celui qui est débarrassé de son ou d'autres substances étrangères, soit qu'il soit azyme, soit fermenté.

Nous avons parcouru les huit premiers siècles, et je ne pense pas qu'il y ait aucun homme instruit et versé dans ces matières, qui ne convienne franchement, que jusqu'ici nous n'avons trouvé aucun témoignage établissant, d'une manière claire et convaincante, l'usage constant et universel du pain azyme dans l'Eglise d'Occident. Tous les arguments rapportés se déduisent de conjectures ou d'inductions plus ou moins éloignées. Vient maintenant le IXe siècle qui semble fournir des preuves plus certaines et plus autorisées. .D'abord se présente Alcuin, précepteur de Charlemagne, qui 3, réfutant certaines erreurs répandues alors en Espagne, dit : « Nous avons aussi appris que quelques-uns dans ces contrées prétendent qu'on doit mêler du sel au pain dans le sacrifice du corps du Sauveur. Or, cet usage ne nous est enseigné ni par la pratique de l'Église universelle, ni par l'autorité de l'Église romaine. » Et peu après, il ajoute :

1 Act. 3, Scen. 2. — 3 Ap. Allatecim confedes. Eccl. Orient, et Occid., cap. 16, n. 6. — 3 Epist. 67, ad Lugd.

« Le pain qu'on consacre doit être très-pur, sans levain d'aucune autre substance qui le corrompe ; l'eau doit être très-limpide sans aucune ordure, le vin également doit être très-pur, sans mélange d'aucune liqueur autre qu'un peu d'eau. C'est d'eau et de farine qu'esl composé le pain qu'on consacre au corps de Jésus-Christ. » Raban iMaur, disciple d'Âlcuin, parle dans le même sens que son maître. Car, après avoir dit 1 qu'il n'est permis d'offrir dans le Sacrement que ce que le Seigneur a prescrit cl nous a appris à offrir par son exemple, il tire cette conclusion : « Donc c'est du pain sans levain et du vin mêlé d'eau qu'on doil consacrer dans le Sacrement du corps et du sang du Sauveur. » Et pour prouver cette conclusion, il ajoute : « Que le pain du Sacrifice doive être sans levain, c'est ce que témoigne le Lé vi tique, dans lequel on voit que Dieu fit, par l'entremise de Moïse, ce commandement aux enfants d'Israël: Que toute offrande qu'on présentera au Seigneur soit sans aucun levain. » C'est sur ces témoignages que s'appuient surtout les défenseurs des azymes, pour démontrer que l'usage de ce pain existait en Occident avant le sebisme de Photius. Cependant ces témoignages ne sont ni tellement forts, ni tellements évidents, qu'ils ne puissent en aucune façon être ébranlés. En effet, si le texte d'Alcuin prouve quelque chose, c'est seulement pour l'Angleterre où il naquit, et pour la France où il vécut longtemps. Quant à l'usage de l'Église romaine et de l'Église universelle dont il parle, c'est au mélange de sel qu'il fait allusion et non à celui du levain. Encore que les Grecs aient combattu avec pnsqu'autant d'ardeur pour l'un que pour l'autre, il est néanmoins certain que le pain a toutes les conditions essentielles, soit qu'on mêle du sel au pain azyme, soit qu'on emploie le pain fermenté sans aucun mélange de sel. Relativement à ce qu'il dit que l«' pain préparé pour la consécration doit être très-pur, et sans levain c l'aucune autre substance qui le corrompe^ il faut l'entendre, si je ne me trompe, non du Levain proprement dit, qui est fail avec de l'eau et de la farine, et gardé jusqu'à ce qu'il

1 b»' liutit, Cleric, lib. cap. 31.

s'aigrisse, mais d'un levain fait d'un autre mélange, comme l'indiquent ses paroles, et qui alors ne serait pas une pâte faite avec de la farine, mais avec d'autres substances. Pline en indique quelques-unes * comme le millet, le son de froment détrempé dans du vin doux, la pâte de farine d'orge, de farine de fèves et de pois, la pâte faite avec de l'écume de bière ou avec du lait caillé, substances qui toutes corrompraient l'essence du pain, et nul doute qu'il ne serait inconvenant d'employer au saint Sacrifice un pain mélangé d'un semblable levain. Peut-être est-ce de ces sortes de levains encore aujourd'hui en usage dans plusieurs contrées, qu'Alcuin a voulu parler et qu'il aurait, avec raison, désignés par les mots : Ferrnentum alterius infectionis. Raban Maur s'exprime d'une manière plus claire quand il dit que le pain qu'il faut consacrer doit être sans levain. La première fois que je rencontrai ce passage ; considérant que de son temps il n'y avait eu aucune controverse au sujet du pain azyme et du pain fermenté, je soupçonnai une interpolation faite à cet endroit par un auteur postérieur ; ce qui, du reste, était assez l'usage de ce temps. Pour m'en assurer, je crus devoir consulter les manuscrits, et dans la bibliothèque du Vatican j'en trouvai un, au n° 1149, ainsi intitulé : Livre de Raban Maur sur les offices ecclésiastiques. Il commenee par cette phrase : Qualiter ad divinum offlciuminstrui oportetsanctissimum ordinem Clericorum , inslitutio ecclesiastica narratione déclarât multimoda. C'est le troisième livre de l'ouvrage De institutione clericorum, dont est extrait le passage cité plus haut. Ce manuscrit diffère beaucoup des exemplaires édités, ce qui fortifia mes soupçons. Cependant Mabillon, ce savant digne de toute confiance, assure avoir vu dans la bibliothèque du roi très-chrétien, deux manuscrits, l'un de six, l'autre d'environ huit cents ans, qui concordent en tout avec les exemplaires imprimés. N'ayant donc plus aucun sujet de soupçonner une interpolation, je vais proposer quelques difficultés qui me restent au sujet de ce texte, et le lecteur en jugera. Et d'abord, lorsqu'il dit que le pain doit être sans levain,

1 Hist. nat., lib. 18, cap. 11.

il s'avance trop, puisque cela n'est point requis pour la validité du Sacrement, et qu'il n'y a aucun précepte de Jésus-Christ obligeant l'Église à consacrer du pain azyme ; autrement l'usage du pain fermenté devrait être prohibé aux Orientaux. Ensuite il ne dit point que le pain azyme fût partout en usage: en effet, autre chose est de dire qu'il faut qu'une chose soit de telle façon, au Ire de dire qu'elle y est. Telle était peut-être l'usage particulier de l'Église de Mayence, dont il était archevêque ; car quoique, à la fin du XXXIIIe chapitre de ce même livre, il affirme qu'il a exposé l'ordre de la Messe que l'Église romaine avait reçu des Apôtres et des hommes apostoliques, et qu'observaient presque toutes les Églises d'Occident, on ne saurait cependant induire, comme le pense Mabillon, que le pain azyme était employé nonseulement en Allemagne, mais à Rome et dans tout l'Occident, puisque, dans le chapitre cité, il n'est parlé que de l'ordre de la Messe, des prières et des leçons, et qu'on n'y trouve pas un mot au sujet des azymes. Puis Raban a pu être témoin pour le temps où il a vécu et nullement pour les siècles précédents; il peut certifier les usages de son pays et non ceux des autres contrées qu'il n'a point vues. Enfin, je ne crois pas que tes théologiens approuvent les preuves dont il s'appuie pour montrer que le pain du Sacrifice doit être sans levain, car il est incontestable que l'exemple de Jésus-Christ ne contient point un précepte, et la loi par laquelle Moïse, dans le Lévitique, prescrit aux Juifs l'offrande des azymes, était une loi cérémonielle, abrogée par L'Évangile et dont l'observation a été interdite par l'Église. Or, par tous ces renseignements, je n'ai point prétendu ôter toute valeur aux témoignages ci-dessus rapportés, mais j'ai voulu montrer qu'on ne saurait établir par aucune preuve irréfragable, qu'au IXe siècle le pain azyme seul ait été partout employé dans le saint Sacrifice. Les autres preuves par lesquelles Mabillon ie de prouver cet usage, sont de même nature. A la fin de ce même siècle (895), eut lieu, par les mérites de saint Wandrégisil, abbé, un miracle, que rapporte l'auteur anonyme du livre dc^ Miracles de ce saint, ouvrage édité par Mabillon

dans le Second siècle bénédictin. Une religieuse ayant prié ses sœurs de préparer des hosties qu'elle devait le lendemain offrir au Seigneur, et n'en ayant point été écoutée, s'approcha ellemême du feu, et prit le fer dont on se servait pour les cuire et leur donner la forme voulue. « Par où, dit iMabillon, l'on voit que les pains du Sacrifice étaient cuits alors dans un fer qui imprimait sur eux certaines figures et, partant, que ces pains étaient sans levain ; car jamais on n'en met dans les pains préparés de cette manière. » C'est là un argument probable ; mais je ne vois pas pourquoi ces pains, cuits ainsi dans des moules en fer, ont dû nécessairement être sans levain. Les boulangers, en effet, assufent qu'on peut y faire cuire également du pain fermenté, surtout si l'on se rappelle qu'alors les pains du Sacrifice étaient et plus grands et plus épais. Bien plus, les Ghaldéens et les Syriens impriment aussi des signes sur leurs pains, et pendant que j'écris cette dissertation, il y a à Rome un archevêque de Mésopotamie, converti du nestorianisme à la foi catholique; il célèbre selon le rite chaldéen dans la chapelle de la Congrégation de la propagande. Or, pour cuire ses pains fermentes, il se sert du moule même dont nous nous servons pour nos pains azymes; et ses oblats ont absolument la même forme que les nôtres, sinon qu'ils sont plus épais. Mais soit : admettons que les pains dont il est ici question aient été des pains sans levain ; toujours est-il vrai que de la coutume de ce monastère, on ne saurait conclure avec certitude que l'azyme ait été universellement et exclusivement employé. Ce même siècle vit briller l'abbé Paschase Ratbert qui, au chapitre XXe de son livre, Du corps et du sang du Seigneur, appelle le pain eucharistique Conspersion, et énumérant les parties qui le composent, ne parle que de l'eau, de la farine et de la cuisson. Or, le mot Conspersion, suivant un lexicographe, désigne un mélange de farine et d'eau dans lequel il n'entre point de levain. Mais il est de la dernière évidence, pour qui veut lire Paschase, que cet auteur parle au figuré, et que ce qu'il exclut du Sacrement c'est le ferment de la malice. » La

nouvelle et véritable Conspersion de la sincérité et de la vérité, dit-il, c'est que nous soyons des azymes sans aucun levain de malice ou de méchanceté ; car, dans le calice, nous prenons non-seulement le sang du Seigneur, auquel, par le mélange d'eau, nous sommes nous-mêmes réunis. Sous le pain nous recevons le corps dont, par la Conspersion du Christ, nous sommes devenus les membres. Cette Conspersion se fait par l'eau de l'Esprit-Saint. Cette Conspersion a fait de plusieurs grains un seul corps, mais un corps de sincérité et de vérité, si toutefois nous sommes azymes, c'est-à-dire sans aucun levain de malice ou de perversité, en sorte que nous puissions dignement recevoir ce pain arrosé d'une telle eau. C'est pourquoi conserve, chrétien, la Conspersion de la grâce; car, encore que tu sois froment, si pourtant, pour entrer dans cette unité et dans cette Conspersion, la science et la vertu de l'Esprit-Saint ne t'ont réduit en farine, si lu n'es pas arrosé de la grâce, cuit par le feu de la charité, tu ne pourras parvenir à la solidité de la foi. Que la crainte soit pour toi la meule inférieure, et la supérieure une ardente charité, afin que, broyé par elles, tu puisses, avec la grâce de l'Esprit-Saint, être uni au corps de Jésus-Christ. On comprend que ceci est dit dans un sens mystique. » Que si, suivant l'auteur même, ceci est dit dans un sens mystique, et afin que les fidèles par la Conspersion de la grâce et le feu de la charité deviennent membres de Jésus-Christ dans l'unité de la foi, de môme que plusieurs grains de froment deviennent un seul pain, il est maoifeste qu'ici le mot levain doit être entendu non littéralement, mais au figuré. C'est, du reste, dans ce sens que l'emploient souvent les Pères grecs ou Latins, quand ils expliquent ce pasi!f la première Epître aux Corinthiens: « Rejetez le vieux levain pour devenir une conspersion nouvelle. » Donc, soit que la pâte ou Conspersion manque de levain, soit qu'elle en contienne, [explication figurée conserve toujours sa valeur; vu surtout que le levain est ordinairement composé seulement de farine et d'eau, et que ce n'est qu'en s'aigrissant qu'il acquiert la propriété de fermenter.

Enfin, à ce siècle aussi appartient la révélation d'Eldefonse, évoque espagnol, qui l'aurait eue en 845. Le manuscrit se trouve dans la Bibliothèque du Vatican, n° 1341. Je l'ai fait transcrire avec soin, et j'en ai envoyé la copie à Dom Mabillon, qui l'a éditée à la fin de sa dissertation. Ceux qui l'ont lu diront ce qu'on doit en penser. Quant à moi, je soupçonne fort qu'elle doit être rangée avec les œuvres apocryphes de Flavius Dexter, de Maximin, de Julien et autres auteurs du même genre. En examinant l'exemplaire du Vatican, il est facile de reconnaître que le caractère n'est pas du IXe siècle, mais du XIe ou du XIIe. Le style rude, barbare, incohérent, n'est pas de nature à donner une haute idée de l'auteur. Ce qu'il dit au sujet du poids et du nombre des hosties, nombre qu'il assure devoir être différent dans les diverses solennités, est sans contredit de son cru, et on doit le considérer plutôt comme les rêveries et les songes d'une imagination abusée, que comme une doctrine révélée d'en haut. Car, a-t-on jamais trouvé rien de semblable dans les Rituels ou dans les ouvrages des écrivains ecclésiastiques ? L'ancien usage de l'Église était de multiplier les hosties suivant le nombre des communiants et non suivant le degré des fêtes. C'est une chose inouïe de prétendre qu'on doive, les jours de fêtes, consacrer cinq hosties, quarante-cinq le jour de Pâques, dix-sept les jours de l'Ascension et de la Pentecôte, et une seule aux fériés. Pareil usage doit être rejeté et comme entaché de superstition, et comme contraire à la pratique de l'Église. Et puis quel était cet Eldefonse ? De quel siège fut-il évoque ? C'est ce qu'on ignore. S'il était espagnol, pourquoi, voulant indiquer la date de son livre, contrairement à la coutume de ceux de cette nation, ne se sert-il pas de l'ère espagnole, qui compte trente-huit ans de plus que l'ère chrétienne ? C'est cette ère qu'a employée dans ce siècle Euloge de Cordoue, dans la préface de son Mémorial des saints où, rapportant le martyre du moine Isaac, il dit qu'il eut lieu en 889 ; si de ce nombre vous retranchez trente-huit, vous avez l'an 851 de l'ère chrétienne. Il assure que la fête de la Transfiguration se célébrait le 6 des calendes d'août, tandis que

lacoutunie ancienne e( universelle était de lasuleniuser le \ 111 des ides du même mois, comme le prouve Baronius l. Je passe sous silence, et la disposition géométrique des hosties, et les sottes raisons données pour justifier leur nombre et leur poids, et d'autres inepties encore, qui font que je n'hésite point à dire qu'on doit regarder cette prétendue révélation comme un ouvrage supposé.

A la suite se présente le Xe siècle, siècle ignorant, grossier, couvert des ténèbres de la barbarie, dans lequel manquent et les écrivains et les témoins qui pourraient être invoqués en faveur du pain azyme ; mais nous n'en avons pas besoin. Personne, en effet, ne saurait douter que vers la fin de ce siècle, et au commencement du suivant, l'usage du pain azyme n'ait été admis en Occident, car les disputes élevées à ce sujet entre les Grecs et les Latins le prouvent d'une manière surabondante. On voit donc, par tout ce que nous venons de dire, quels sont les arguments invoqués pour établir, surtout pendant lc> huit premiers siècles, l'emploi du pain azyme dans le saint Sacrifice. Pour le IXe siècle, qui fut celui dans lequel vécut Photius, il est assez probable que quelques Eglises d'Occident ervirent de ce pain, comme cela peut se déduire des textes que nous avons cités, et nous l'admettons volontiers ; mais il n'est pas certain que cette pratique ait dès lors été universelle. Nous ignorons donc si toujours, en Occident, le pain fermente a été exclu du Sacrifice, ou si, comme le veut Sirmond, dans les premiers siècles, on s'y servit exclusivement de ce pain, ou enfin, si comme cela me paraît plus probable, on a employé indifféremment l'un et l'autre pain, suivant les différentes circonstances de temps, de lieux et de personnes. C'est la seconde partie de cette dissertation qu'il nous faut maintenant aborder.

Je commence par faire observer que, puisque nous n'avons rien qui établisse avec évidence l'usage du pain fermenté dans les premiers siècles, nous ne pouvons le prouver que par

1 In not. ail Martyrol.

— ooo — —

des indices, des conjectures et des témoignages d'anciens auteurs ; car on ne prouve que les faits incertains et dont on peut douter ; les choses certaines et évidentes pour tous n'ont pas besoin de démonstration. Tout le monde convient que, lorsqu'il s'agit de faits très-anciens, on doit se montrer moins rigoureux pour'les preuves; toutefois j'ai employé un mot sur lequel je tiens à appeler l'attention : C'est le mot, Je pense. Que si, au rapport de Cicéron *, les Romains, après avoir prêté serment, se servaient de ce terme, même en parlant de choses qu'ils connaissaient avec certitude et qu'ils avaient vues, à combien plus forte raison devons-nous user de cette réserve, pour affirmer des choses que nous n'avons point vues, et qui ont eu lieu dans des temps très-éloignés du nôtre. Ce sera au lecteur intelligent et dégagé de toute préoccupation, de peser la valeur de nos raisons, et de décider quelle opinion lui semble plus probable, ou de la nôtre, ou de l'opinion contraire. Presque toute la multitude des écrivains défend l'usage constant et exclusif du pain azyme : mais les sentiments doivent être pesés et non pas comptés, et l'opinion du plus grand nombre n'est pas toujours la plus vraie, à moins que la valeur et la force des preuves ne se réunissent au grand nombre des défenseurs. Qu'il y ait eu un temps dans lequel l'Eglise latine a consacré du pain fermenté, c'est ce qu'ont pensé les chefs des scholastiques, Alexandre de Halès, saint Thomas, Scot, et d'autres que nous avons cités plus haut 2. Bien que nous ayons rejeté leur opinion, eux cependant l'ont considérée comme vraie, et ils ont cru que, malgré l'exemple de Jésus-Christ qui a institué ce Sacrement avec du pain azyme, l'Eglise cependant restait libre d'employer ou du pain azyme ou du pain fermenté. Ce sentiment est partagé par Jean Gerson, homme aussi recommandable par sa piété que par sa doctrine ; car, dans la première partie de ses œuvres, au Traité de la

1 Pro M. Fonteio. — 2 Dans ce chapitre même, à propos du changement dans le pain eucharistique, qu'on prétend avoir été introduit à l'occasion de l'hérésie des Ébionites.

Communion sous les deux espèces,, il dit qu'autrefois les laïques communiaient sous les deux espèces. « De même aussi qu'autrefois la consécration se faisait avec du pain fermenté, pour que l'Eglise ne parût pas judaïser, » c'est-à-dire que la communion sous les deux espèces. « faite par l'ordre, avec la permission ou d'après les conseils de l'Eglise, était légitime, de môme que la consécration faite par les prêtres avec du pain fermente. » Jacques Sirmond a écrit sur ce sujet une dissertation que combattent Christian Lupus et Mabillon. Mais, dans cette dissertation, cet auteur exclut l'azyme, ce que je ne fais point. Tout récemment Godeau,évêque de Vence J, après avoir dit que Jésus-Christ a institué l'Eucharistie avec du pain azyme, ajoute : « L Eglise latine se sert aujourd'hui de ce pain pour le Sacrifice ; mais des savants pensent, et avec raison, selon moi, que cet usage n'est pas fort ancien ; ils croient prouver ce sentiment, qui détruit l'opinion communément reçue, par l'autorité des anciens Canons et des Pères de plusieurs siècles. Ce n'est pas ici le lieu d examiner cette question, et le changement qui eut lieu un peu avant Léon IX ne touche en rien cette vérité ; ni ce n'est point pour cela que l'Eglise latine s'est séparée de l'Eglise grecque, car il ne s'agit pas d'un dogme essentiel, mais d'un rite cérémonie!, qui ne doit point briser les liens de l'unité. »

Que dans les premiers siècles l'Eglise se soit servie de pain fermenté, même dans les contrées occidentales, c'est ce qu'on peut d'abord prouver par le mode d'offrande autrefois en usage. En effet, ce fut une coutume fort ancienne dans l'Eglise que chaque fidèle, qui venait à la Messe, apportât sa part du Sacrifice. Tel fut le respect des évoques des premiers siècles pour cette coutume, que plus d'une fois ils crurent devoir porter en concile des décrète pour l'empêcher de tomber en désuétude. Voici celui que porta le second concile de Màcon 2: « Etant en concile, non- avoua appris que quelques chrétiens, iranl du reste des frères, sciaient, dans certains lieux;

ftist Ecclet., Iiv. L, pag. 151. — 2 Can. ï.

écartés de ce que Dieu commande, en sorte qu'aucun d eux ne veut rendre à Dieu le respect et l'hommage légitime, puisqu'ils n'apportent aucune offrande au saint autel. C'est pourquoi nous ordonnons que, chaque Dimanche, tous les hommes et toutes les femmes portent à l'autel leur offrande de pain et de vin, afin que par ces oblations ils soient délivrés de leurs péchés, et qu'ils méritent de partager l'héritage d'Abel et des autres, qui ont fait au Seigneur des offrandes agréables. » C'est également à cet usage que se rapporte le IXe canon du concile de Nantes, qui prescrit au prêtre de garder dans un vase pur ce qui* reste des offrandes faites par le peuple, et qui n'a pas été consacré, pour le distribuer après la Messe à ceux qui n'auront pas communié. Le Sacramen taire de saint Grégoire, édité par Pamélius; après avoir prescrit de chanter l'Offertoire, ajoute : « Et le peuple présente les offrandes, dont on met une partie sur l'autel pour être consacrée. » L'Ordo romain parle dans le même sens, quand il dit : « L'archidiacre ayant reçu les offrandes, en met sur l'autel autant qu'il en faut pour le peuple. » Nous avons d'illustres exemples de cette offrande présentée par le peuple dans Théodose, sous saint Ambroise, et dans Valens, sous saint Basile *. Cette coutume avait si bien force de loi à l'origine de l'Eglise, que ceux-là étaient jugés dignes de blâme qui, n'ayant rien offert eux-mêmes, participaient aux offrandes des autres. C'est à ce sujet que saint Cyprien reprend une riche matrone 2. « Vous êtes riche, opulente, dit-il, et vous croyez célébrer le Sacrifice, vous qui venez au temple sans offrande, et qui prenez une partie de ce que le pauvre a offert. » Saint Augustin, ou plutôt l'auteur du 215e sermon de Tempore, quel qu'il soit, formule le même reproche. « Présentez, dit-il, les offrandes qui doivent être consacrées ; un homme aisé doit rougir de participer à l'offrande d'autrui. » « Celui-là est un bon chrétien, dit saint Éioi de Noyon 3, qui vient souvent à l'église et apporte l'offrande qu'on consacre à Dieu au saint

1 Théodoret, Hist. eccles., lib. 4, cap. 17 et lib. 5, cap. il. — 2 De Op. et Eleemos. — 3 Tract, de Rectitud. catholic. convers.

autel. « Egalement saint Augustin 4, parlant de certaines vierges retenues en captivité : « Elles ne peuvent, dit-il, ni porter leurs offrandes à l'autel du Seigneur, ni trouver dans ce lieu un prêtre pour consacrer à Dieu leurs offrandes. » C'est aussi ce que confirment les paroles du célébrant dans les prières de la Messe, paroles dans lesquelles il fait mention de son Sacrifice et de celui du peuple. Orate fratres, dit-il, ut meum ac vestrum soc ri/iri u,n acceptabile fiât apud Deum. Et plus loin : Mémento, Domine, omnium pro quibus tibi offerimus, vel qui tibi of-

fcrant hoc sacrificium Hanc igitur oblationem servitutis

wjstrœ, sed et cunctœ familix tuœ, quxsumus ut placatus accipias. Et dans les Oraisons secrètes : Suscipe preces populi toi cum oblationibus hostiarum. Suscipe munera populorum tuorum. Et plus clairement encore, dans la Secrète du cinquième Dimanche après la Pentecôte : Propitiare, Domine, supplwationibus nostris, et has oblationes famulorum famularumque tuarum benignus assume, ut quod singuli obtulerunt ad honorem nominis tui cunctis proficiat ad salutem. On trouve encore beaucoup d'autres oraisons du même genre, qui rappellent le temps où les fidèles présentaient leurs offrandes. Que si le prêtre consacrait pour sa Communion et pour celle des assistants le pain que ces derniers avaient offert, il est vraisemblable que ce pain devait être du pain commun, ordinaire et fermenté, suivant la coutume du temps,, tel, en un mot, que tous fidèles, riches et pauvres, pussent facilement se le procurer. Et si Ton se rappelle que, dans les premiers siècles de l'Eglise, on était souvent obligé d'offrir le saint Sacrifice dans les lieux cachés, à cause des persécuteurs, et quelquefois même dans Ils prisons, il deviendra encore plus probable qu'on dût s \ servir de pain commun; car on ne pouvait pas faire en tout lieu du pain azyme et on n'en pouvait avoir toujours du préparé. Mabillon répond * que cet argument ne prouve rien que les fidèles pouvaient facilement se procurer du pain sans levain pour se conformer <i l'usage de l'Eglise. Mais nous

« Bpttt. m, ad Victor. ' DiiMrt., cap. 10.

parlons des premiers siècles, et les exemples qu'il cite appartiennent à des âges récents. Je n'ignore pas non plus que le savant Albaspinée * explique dans un autre sens les textes que nous venons de rapporter au sujet des offrandes ; mais sur ce point son sentiment particulier est contredit par celui des savants. Il prétend que les offrandes, dont parlent saint Cyprien et les autres Pères, n'ont aucun rapport avec l'Eucharistie, et qu'on n'en prenait point une partie pour être consacrée ; qu'il faut entendre par là les Eulogies, sorte de distribution de pain qui avait lieu après la Messe. En effet, dit-il, le pain qu'on offrait ainsi était du pain fermenté, et pour l'Eucharistie on se servait toujours de pain azyme. Il n'est personne qui ne remarque de quelle valeur est un pareil argument. Bien plus, puisque le pain qu'on présentait était fermenté, il est conséquent de dire que c'était le même pain qui était consacré ; car on ne saurait en aucune façon entendre des Eulogies le passage, où saint Cyprien reproche à une matrone de prendre sa part du Sacrifice que le pauvre avait offert. Gomment, en effet, ce savant auteur pourrait-il prouver que le nom de Sacrifice ait jamais été donné aux Eulogies? C'est encore aujourd'hui l'usage que dans certaines solennités, comme à la consécration des évêques, au couronnement des rois, ci la canonisation d'un saint, un pain fermenté soit offert ainsi que du vin par qui de droit ; par où nous voyons comme un léger vestige de l'ancienne coutume d'offrir du pain fermenté. Autrefois c'était ce même pain offert qu'on consacrait. Aujourd'hui c'est une offrande pure et simple qui a lieu dans ces rares solennités ; le reste de cet usage a été changé par une discipline contraire. Mais laissant ce point, je passe à d'autres preuves qui établissent l'usage du pain fermenté dans l'Eglise latine.

A l'origine de l'Eglise, comme nous lisons dans les Actes des Apôtres : « Les fidèles persévéraient dans la doctrine des Apôtres et dans la communication de la fraction du pain. Chaque jour ils demeuraient longtemps ensemble d/nis le

i Lib, l, Observ. 5 et seq.

temple, et rompant le pain dans les maisons, sans doute le pain tel qu'ils le trouvaient dans la demeure des fidèles, ils prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, en bénissant Dieu. » Encore que quelques-uns expliquent ces paroles d'une nourriture commune, cependant l'opinion presque générale c'est qu'on doit les entendre de l'Eucharistie, après la réception de laquelle les chrétiens prenaient un modeste repas qu'ils nommaient Agape. Et au chapitre XXe, saint Luc rapporte ([ne le premier jour de la semaine, c'est-à-dire le Dimanche, les fidèles se réunissaient pour la fraction du pain, à savoir du pain eucharistique, comme l'entend saint Augustin *. « Dans cette môme nuit, dit-il, l'Apôtre, qui devait faire la fraction du pain, telle qu'elle a lieu au Sacrement du corps de Jésus-Christ, prolongea son discours jusqu'au milieu de la nuit, afin qu'après avoir célébré les mystères » il pût encore leur adresser la parole. Or, que le pain, dont on se servait dans ces occasions, ait été du pain commun, c'est ce qui peut se conclure de ce qu'on célébrait en secret, et de ce qu'on se réunissait suivant la circonstance dans des maisons particulières, et qu'on prenait le pain qui s'y trouvait. Ernulphe, évêque de Roffa, dans une lettre à Lambert sur différentes questions2, voulant montrer que certains rites de l'Eglise ont commencé d'une façon et se sont modifiés d'une autre dans la suite des temps, dit tà ce propos : « Il est certain que le Sacrement de l'autel, que nous ne recevons qu'à jeun, était reçu par les disciples du Sauveur après le repas. Ils y offraient du pain ordinaire, et nous aujourd'hui de petits pains de forme ronde (in forma ninnmï). Lupus, rapportant ces paroles 3, ajoute : « Il parle suivant l'opinion reçue de son temps, car alors l'Eglise ne pensait pas que l'usage du pain azyme fût de tradition apostolique. » Mais, n'eu déplaise à cet auteur, l'Eglise ne le pense pas davantage aujourd'hui; autrement elle ne permettrait pas aux Orientaux de consacrer du pain fermenté. A celte induction se joint une autre conjecture, c'est que, comme les païens confondaient les

1 Kj.isi. 86, ad CamL - » Spicil., tom. ■!. — * Dissert., cap. 10.

chrétiens avec les juifs, parce qu'ils voyaient que les uns et les autres avaient également les idoles en abomination, il est assez vraisemblable que les Apôtres et les hommes apostoliques, qui prêchèrent l'Evangile aux Gentils, durent s'abstenir des azymes et des autres cérémonies judaïques, pour ne pas paraître suivre des rites et pratiquer une religion, qu'ils savaient être pour ces mêmes Gentils un objet de haine et de répulsion. Que si nous voulons parcourir les Pères et les monuments de l'antiquité chrétienne, nous trouverons que, dès les temps apostoliques et dans les âges suivants, tous parlent du pain eucharistique de manière à ne pouvoir être entendus naturellement que du pain commun et fermenté. « Votre époux, dit Tertullien *, ne saura-t-il pas ce que vous prenez secrètement avant toute nourriture ; et s'il apprend que c'est du pain, ne croira-t-il pas qu'il est tel qu'on le dit? « Il l'aurait su sans doute, ou du moins il l'aurait soupçonné, si ce pain eût été différent du pain commun. « Vous dites peut-être, écrit saint Ambroise 2 : Mon pain est du pain ordinaire ; oui ce pain est du pain avant les paroles sacramentelles; mais par la consécration il devient le corps du Sauveur. » Ainsi parlent du pain eucharistique saint Justin, saint . Irénée, saint Grégoire de Nysse et les autres dont nous avons rapporté les témoignages dans la première partie de ce chapitre. Le diacre Jean raconte, dans la Vie de saint Grégoire, l'histoire suivante. Une femme avait, suivant la coutume, offert le pain au saint pontife, qui alors célébrait le sacrifice, quand, au moment de la communion, il s'approcha pour lui donner l'Eucharistie, pendant qu'il prononçait ces paroles : Que le corps de Notre- Seigneur Jésus-Christ garde votre âme, elle se prit à rire. Le saint s'étant retourné déposa sur l'autel la portion de l'hostie destinée à cette femme. Lorsque le saint Sacrifice fut terminé, il lui demanda en présence de tout le peuple pourquoi elle avait eu l'insolence de rire au moment de recevoir le corps du Seigneur. Parce que, répondit cette femme, vous appeliez corps du Seigneur un

1 \d Uxor,, lib. 2, cap. 5. — 2 De Sacram., lib. 4, cap. 4.

pain que j'ai fait de mes propres mains. Saint Grégoire, après avoir fait un discours sur l'incrédulité de cette femme, changea cette particule en chair visible et lui fit ensuite reprendre les apparences du pain. Or, cette femme offrit du pain commun et ordinaire qu'elle avait préparé pour sa famille ; que si elle eût préparé et offert du pain azyme, comme on prétend que l'usage d'alors l'aurait voulu, elle n'aurait pu ignorer, en préparant ce pain, à quelle fin il était destiné et n'aurait pas en riant donné des preuves de son incrédulité ou de son ignorance. Les Pères du seizième concile de Tolède, tenu l'année 731e de l'ère espagnole (693 de Jésus-Christ), fournissent en faveur du pain fermenté ce témoignage remarquable : « Il est parvenu à la connaissance de notre assemblée que, dans certaines parties de l'Espagne, quelques prêtres, soit aveuglés par l'ignorance, soit poussés par une témérité impie, offrent au Sacrifice sur l'autel du Seigneur des pains qui ne sont ni purs, ni préparés avec soin ; mais que sans aucune décence ils prennent, suivant le besoin du moment ou suivant leur caprice, un morceau de pain qu'ils arrondissent et le placent sur l'autel avec l'eau et le vin pour l'offrir au saint Sacrifice. Il est inouï que pareille chose ait jamais été faite nulle part. » Après avoir ajouté quelques mots par lesquels ils prouvent d'après l'Evangile que Jésus-Christ a reçu dans ses mains et consacré non pas un fragment de pain, mais un pain entier et qu'ensuite il l'a rompu en différentes parties, qu'il a distribuées à chacun des Disciples, ils ajoutent: « Désirant donc mettre fin à cette ignorance et à cette témérité impie notre assemblée a décidé unanimement qu'on ne devait mettre sur l'autel, pour y être consacré par la bénédiction du prêtre, aucun autre genre de pain, sinon un pain entier, bien pur et préparé avec soin, que ce pain ne devait pas être grand, mais de dimension médiocre, suivant la coutume de l'Eglise. Si ce qui en restera doit être conservé, qu'on le garde dans un lieu décent et respectueux : s'il doit être consommé, qu'il ne charge point

« Gao, 6.

l'estomac de celui qui le recevra, mais qu'il soit seulement pour son àme une nourriture spirituelle. » Quoi de plus explicite que ce Canon pour établir ce que nous voulons prouver ? En effet, si ces prêtres eussent dû offrir du pain azyme, le premier reproche que leur eût adressé le concile eût été celui de ne pas employer du pain azyme comme c'était l'usage, mais de consacrer du pain ordinaire et fermenté. Or, le concile n'en parle pas, il leur reproche seulement que le pain dont ils se servaient n'était ni pur, ni préparé avec un soin particulier, comme il était convenable à la dignité de ce mystère, et que c'était simplement un morceau coupé dans un pain ordinaire, sans aucune distinction et sans aucun respect. Christian Lupus * reconnaît et convient, d'après ce Canon, que le pain fermenté était en usage dans l'Église d'Espagne ; mais il soutient que ce fut là une erreur particulière à cette contrée, et que c'est sans raison que Jacques Sirmond a eu la prétention de l'attribuer à toute l'Église latine. Quoiqu'il en soit de Sirmond, quant à moi j'ai protesté plus d'une fois que mon intention, en soutenant que le pain fermenté avait été longtemps en usage, n'était nullement de nier que l'Église latine se fût jamais servie du pain azyme. Car je sais que les témoignages des anciens Pères et des historiens que je puis apporter ne prouvent que pour leur pays et pour leur époque. Mabillon soutient au contraire que ce Canon ne peut s'entendre que du pain azyme, ce qu'il établit par quelques arguments que je vais brièvement discuter. La première raison, c'est que les Mozarabes se servaient de pain azyme, au témoignage de Jacques de Vitri ; la seconde c'est qu'au rapport d'Alcuin, un siècle environ après ce concile, les Espagnols concordaient avec le reste de l'Eglise latine dans l'emploi du pain azyme ; la troisième, c'est qu'Eldefonse affirme que l'Espague faisait usage de ce pain. Enfin c'est ce qui ressort des paroles même du concile, déclarant que le pain eucharistique doit différer du pain commun que l'on sert sur les tables ordinaires, qu'il

1 Dissert., cap. 8.

doit être propre et pur; or, le pain sans levain réunit seul ces conditions. De plus, les Pères recommandent que ce pain soit préparé avec soin, qu'il ne soit point trop grand, mais de dimension médiocre, toutes choses qui-, du moins il le croit, conviennent à l'azyme seulement. Je laisse aux savants à examiner si par tous ces arguments on peut faire prouver au décret du concile de Tolède l'usage du pain azyme. En effet, pour m arrêter un moment sur ce point, n'est-il pas manifeste que Jacques de Vitri, qui vécut au XIIIe siècle, ne saurait être, surtout lorsqu'il est seul, un témoin légitime de ce qui se passait en Espagne à la fin du VIIe siècle. Également Alcuin, qui mourut au commencement du IXe siècle, est un témoin sans autorité ; il est seul d'abord et son témoignage a peu de force, puisqu'il écrit ce qu'il n'a ni vu, ni entendu. Puis, comme je l'ai observé plus haut, ce qu'il dit n'a trait qu'au sel que les Espagnols de son temps mêlaient au pain qui devait être consacré. Nous avons montré quelle confiance méritait la révélation d'Eldefonse. Quant au concile, il reproche aux prêtres, non pas d'offrir du pain commun, mais de couper dans un pain ordinaire un morceau pour le consacrer à l'autel ; il ordonne que le pain du Sacrifice soit entier, préparé avec soin, pur et bien propre ; or l'intégrité, la préparation soigneuse, la pureté, la propreté sont des qualités qui peuvent aussi bien convenir au pain fermenté qu'à l'azyme. Je ne crois pas que la qualité de propre (nitidum) ne doive s'appliquer qu'au dernier. Le pain propre, tel qu'il faut l'entendre, est celui qui est fait de la fleur la plus fine, que Pline i et saint Grégoire de Nazianze appellent candidus, Juvénal nivenus, que le peuple nomme pain blanc ; et le levain n'ôte rien à cette blancheur. Il est clair que rien ne s'oppose à ce qu'un pain fermenté puisse être de grandeur médiocre. Ce décret du concile de Tolède défendant de consacrer un morceau de pain, rappelle an décret du concile de Chalchuten Angleterre (787), qui oommande aux fidèles dans leurs offrandes de présenter, non

pas un fragment de pain, mais un pain entier. Après ces quelques observations je passe à d'autres arguments.

Soiis le pontificat du pape Nicolas Ier, on vit éclater le schisme entre les Grecs et les Latins; l'instigateur de cette scission fut Photius, homme mauvais et turbulent qui, après l'injuste déposition du patriarche saint Ignace, s'était emparé du siège de Gonstantinople ; mais pour ne pas paraître avoir provoqué cette séparation témérairement et sans réflexion, il s'éleva avec fureur contre les Latins et leur reprocha, comme des crimes énormes, tout ce qui, dans leurs rites ou dans leur discipline, s'éloignait des usages des Grecs. Il se mit donc à leur reprocher de jeûner le Samedi, de prescrire le célibat aux prêtres, de ne pas permettre aux prêtres d'administrer la Confirmation à ceux qui avaient reçu le Baptême, de permettre aux clercs de couper leur barbe, de ne pas jeûner huit semaines avant Pâques, d'offrir à l'autel et de bénir un agneau à la manière des Juifs, (encore que ce dernier point fût sans fondement), et autres reproches du même genre, que les empereurs Michel et Basile mandèrent au pape Nicolas, et que ce dernier transmit à Hincmar et aux autres évêques de France pour les examiner et les réfuter. On trouve à ce sujet une lettre du même Hincmar i adressée à Odon, évoque de Beauvais. Mais, parmi tous ces reproches, on ne rencontre pas un mot au sujet des azymes ; on ignore comment on doit expliquer ce silence. Il en est qui pensent que, du temps de Photius, l'Eglise latine n'avait pas encore adopté l'usage du pain azyme ; autrement il n'eût pas oublié ce reproche, lui qui leur en fait sur des points moins importants, et qui même ne rougit pas de recourir à la calomnie contre eux. Si quelqu'un prétend que le silence de Photius est un argument négatif dont on ne saurait rien conclure, je répondrai que mon dessein n'est pas de presser ici cet argument à la rigueur ; toutefois, je désirerais vivement qu'on m'indiquât la raison pour laquelle s'éleva plus tard la controverse au sujet des azymes. Je ne vois pas pourquoi

1 Opéra, tom. 2, p. 809.

Michel Cérulaire, deux siècles après Photius, s emporta a ce sujet avec tant de fureur contre les Latins. Quelques-uns pensent que ce fut seulement après leur séparation d'avec les Latins que les Grecs commencèrent à faire usage du pain fermenté, et ainsi ils coupent court à cette difficulté ; car, disent-ils, Photius ne pouvait attaquer les Églises latines sur cet article, puisque les Orientaux comme les Occidentaux se servaient alors de pain azyme. Mais plus haut, dans ce môme chapitre, nous avons réfuté cette opinion et montré d'une manière évidente que, du temps de Photius, les Grecs se servaient ordinairement de pain fermenté. D'autres croient que Photius n'a point voulu reprocher aux Latins l'usage du pain azyme, parce qu'il considérait comme une chose indifférente de se servir de pain azyme ou de pain fermenté, puisque l'un et l'autre sont un pain véritable. Cette raison est assez probable; mais est-ce ainsi qu'on doit expliquer le silence de Photius? C'est ce que nous ne pouvons deviner. 11 paraît, par les indices assez probables que nous avons rapportés des écrivains du IXe siècle, que, du temps de ce schismatique, certaines Églises d'Occident se servaient de pain azyme ; mais il n'est pas certain que cet usage fût universel dans ces contrées. C'est pourquoi il a pu se faire qu'il ait négligé de faire ce reproche aux Latins, soit parce que tous n'observaient pas encore cette coutume, soit parce qu'il n'a vu aucun inconvénient dans l'emploi de l'azyme, puisque c'est un pain véritable. On ne saurait donc rien conclure de certain du silence de Photius. Mais pourquoi, lorsque cet adversaire acharné de l'Église romaine, l'auteur môme de ce schisme impie, ne dit pas un mot sur ce point, pourquoi, disje, Michel Cérulaire déclame-t-il avec tant de bruit, excite-t-il tant de troubles à ce propos, donnant aux Latins le nom injurieux d'azymites? C'est ce que personne ne nous apprend. On ne trouve aucun Père qui traite du changement du pain fermenté contre l'azyme, ou de ce dernier contre le pain fermenté, ou qui recherche avec soin l'origine de cette diversité d'usages. On ne rencontre également aucun décret; aucune

loi qui prescrive soit le pain azyme, soit le pain fermenté. Or, tout ceci nous porte à croire comme très-probable que nos ancêtres, pendant les huit ou neuf premiers siècles, ne mettaient aucune différence entre le pain azyme et le pain fermenté, et que, suivant les circonstances de temps ou de lieu, ils offraient indifféremment l'un ou l'autre. Cette assertion me semble confirmée par une ancienne pratique de l'Eglise. En effet, comme il a été dit au chapitre XVIIIe, lorsque l'évêque ou le prêtre célébrait solennellement, tous les évêques ou les prêtres qui se trouvaient présents célébraient avec lui et participaient à son Sacrifice, comme cela s'observe encore aujourd'hui à la consécration des prêtres. Par honneur pour les étrangers, et, comme signe de la communion catholique, ce même usage s'observait lorsque les Grecs se trouvaient chez les Latins, ou lorsque ces derniers se trouvaient dans les églises des Grecs. Christian Lupus en cite de nombreux exemples i. Ceci admis, il faut convenir ou qu'alors toute l'Église se servait du même pain, ou que les Grecs, étant parmi les Latins, se servaient de pain azyme, et que ces derniers chez les Grecs se servaient de pain fermenté, ce qu'observe Lupus à l'endroit cité. Après le schisme de Michel Cérulaire, les Grecs commencèrent à avoir en abomination l'usage des Latins. L'Église romaine, au contraire, n'a jamais eu la moindre haine contre les Grecs orthodoxes, et encore aujourd'hui le souverain Pontife les aime avec bienveillance, et il leur permet, à Rome même, de consacrer du pain fermenté.

Mais revenons aux preuves qui établissent l'usage du pain fermenté. Je ne dois pas omettre ici les décrets des papes Melchiade, Syrice et Innocent, qui ont traita ce point. On lit dans la Vie de saint Melchiade : « Ce fut lui qui ordonna que des offrandes consacrées par l'évêque fussent envoyées dans les églises; c'est ce qu'on appelle levain (fermentum). » Il est dit du pape saint Syrice : « Il prescrivit qu'aucun prêtre ne célébrât la Messe pendant toute la semaine, s'il n'avait reçu l'offrande

1 Diss. de Act. Léon. IX, cap. 14,

consacrée par l'evêque du lieu ^ c'est ce qu'on appelle levain. » Voici maintenant ce qu'écrit saint Innocent dans sa lettre à Déceatius : « Relativement au levain que nous envoyons le Dimanche dans les différentes basiliques, il était inutile de nous consulter, puisque toutes nos églises sont renfermées dans la ville. Les prêtres qui les desservent ne pouvant, à cause du peuple qui leur est confié, s'assembler avec nous, nous leur envoyons par nos acolytes ce levain consacré par nous, afin qu'ils ne se croient pas, surtout ce jour-là, séparés de notre communion. Je ne pense pas qu'on doive agir de même pour les paroisses rurales, car les Sacrements ne doivent pas être portés à de grandes dislances. Aussi ne l'envoyons-nous pas aux prêtres chargés de la garde des cimetières; ils ont le droit et la permission de consacrer ces sacrements eux-mêmes. » Ainsi s'exprime ce Pontife, expliquant d'une manière plus claire ce qu'avaient ordonné saint Melchiade et saint Syrice. Pierre Urbevetanus , dans ses Scholies encore inédites sur le décret de saint Melchiade, ajoute : « Les Dimanches, le pontife romain transmettait par ses acolytes, aux églises de la ville, du levain consacré par lui, afin que le peuple reconnût qu'il était en communion avec lui, car les fidèles recevaient le corps de Jésus-Christ de ce même levain qu'il avait consacré. On ne l'envoyait point aux églises placées dans les cimetières en dehors de la ville, parce que les Sacrements ne doivent pas être portés à de si grandes distances. » Quelques-uns croient que cet usage de ne point porter ce levain dans les cimetières fut abrogé, car on lit dans la Vie des Papes que Jean III avait ordonné que les oblations , l'eau bénite et les cierges fussent tous les Dimanches envoyés de la basilique de Latran aux églises des cimetières. On raconte aussi que Grégoire III avait prescrit que des flambeaux fussent portés dans les cimetières qui environnent la ville, afin qu'on pût y observer les Vigiles et qu'on y portât également, de l'Eglise patriarcale, des offrandes pour y célébrer la Messe. Mais ces Pontifes ne disent rien de la consécration, et le nom d'offrande, dont ils se servent, était ordinairement appliqué même au pain destiné au Sacri-

lice, avant qu'il n'eût été consacré par le prêtre. Quant au levain, dont parlent saint Melchiade et saint Syrice, les termes mômes employés par ces Pontifes montrent que c'était l'Eucharistie et non les Eulogies, comme le pense Baronius. En effet, ils parlent d'un pain consacré et non des Eulogies, auxquelles ce titre ne saurait nullement convenir. Et saint Innocent donnant la raison pour laquelle ce levain n'était pas envoyé aux églises situées en dehors de la ville, dit que c'est « parce que les Sacrements ne doivent pas être portés si loin. » Et qu'on ne dise pas que le noui de Sacrement se donne quelquefois aux sacramentaux, car la fin pour laquelle avait lieu cet envoi, et les autres circonstances montrent clairement qu'ici le mot Sacrement ne doit pas être pris au figuré et dans un sens éloigné, mais qu'au contraire on doit l'entendre dans le sens propre et rigoureux ; en effet, il n'y aurait aucun inconvénient à ce que les Eulogies pussent être portées au loin. Aussi Claude Espencée *, Lupus 2 et Mabillon 3 l'ont-ils entendu de l'Eucharistie. Les papes envoyaient ce Sacrement aux églises de la ville, comme signe d'unité et de communion mutuelle, car l'unité est le caractère de la foi orthodoxe ; c'est pourquoi nous attestons dans le symbole que nous croyons à l'Eglise une et apostolique. Baronius * parlant du Pontifical de Melchiade, dit qu'il n'a jamais pu se décider à croire que l'Eucharistie eût été appelée ferment , « attendu, ajoute-t-il, qu'il est manifeste que l'Eglise romaine et toute l'Eglise occidentale eurent coutume d'employer du pain azyme pour la consécration de l'Eucharistie. » Or, nous avons montré assez clairement que non-seulement cela n'est pas manifeste, mais nous avons même établi par des preuves, qui ne sont point à mépriser, que le pain fermenté avait été longtemps employé en Occident ; c'est pour cette raison que nous pensons que les souverains Pontifes donnaient le nom de levain ou ferment à l'Eucharistie, parce que pour ce Sacrement ils se servaient de pain fermenté. A ce même endroit, Baronius raconte

1 De Ador. Euch., lib. 2, cap. 4. — 2 Dissert., cap. 9. — " Diss., cap. 10. — * Ad Aon. 313.

que, pour éclaircir ce point, des savants avaient employé tous leurs soins, et entre autres Latinus Latinius, dont l'opinion, dit-il, diffère de la sienne, .le désirai vivement, lorsque je voulus traiter cette question , rencontrer la dissertation de Latinus sur ce levain, espérant y trouver quelques éclaircissements sur un point si obscur. Un jour que j'en parlais à un homme extrêmement complaisant et très-versé dans toutes les matières ecclésiastiques, François - Marie Branchât, cardinalevèque de Viterbe, il me répondit qu'il était sur le point de faire imprimer la seconde partie des Lettres de cet auteur, tirées de la bibliothèque de sa cathédrale, et réunies par les soins de Dominique Mayer, chanoine et théologien de son église, dont le savoir est connu ; que parmi ces lettres se trouvaient les opinions de Latinus et d'Antoine Augustin au sujet de cette question , opinions consignées dans deux Epîtres, qu'ils s'étaient mutuellement adressées, et qu'il me fit remettre sur-le-champ. Latinus, écrivant à Augustin, alors évoque de Lérida, dit que le levain dont il s'agit était certainement le Sacrement d'Eucharistie; je fus heureux de voir que l'opinion que je m'étais formée était la même qu'avait longtemps avant moi embrassée ce savant, et je m'y attachai encore plus fortement. Mais pourquoi ce nom de levain fut-il donné à ce Sacrement? Latinus en donne deux raisons qui, sauf le respect du à ce docte écrivain, me paraissent absurdes et directement opposées aux mœurs et aux usages de ce temps. « On l'appelait levain, dit-il, non pas qu'il eût quelque chose de commun avec le levain dont nous nous servons pour faire fermenter le pain, mais peut-être parce que c'était une pâte, une conspersion , dans laquelle les deux parties du Sacrement, le corps et le sang, étaient si inséparablement unies, que rien ne pouvait les diviser; peut-être aussi parce que ce pain était, pour ainsi dire, un levain destiné à faire fermenter une assez grande quantité d'autre pain pour que tout le peuple de l'Eglise pût y prendre part. » Il pense que ce mélange du corps et du sang était fait dans le dessein de découvrir les Manichéens, car le pape, en envoyant ce levain aux prêtres, commandait, si i 23

nous en croyons Latinus, « que ces mêmes prêtres eussent bien soin de faire connaître aux fidèles assemblés, que ce levain avait été consacré par le souverain Pontife, que les deux espèces y avaient été mêlées, afin que ceux qui partageaient la foi de l'Eglise catholique et voulaient demeurer dans sa communion, en y participant, fissent profession de recevoir l'Eucharistie sous les espèces du pain et du vin mélangées, et de reconnaître Dieu pour le créateur de l'une et l'autre, et non pas de regarder le vin comme créé par le prince des ténèbres, ainsi que l'affirmaient les impies Manichéens, outrageant par ce blasphème le Créateur de toutes choses. » Mais rien, ni dans les Actes de saint Melchiade et de saint Syrice, ni dans la Lettre d'Innocent, ne nous indique que ce fût pour une pareille raison que le levain était envoyé aux églises. De plus, ce mélange des deux espèces n'était point nécessaire pour découvrir les Manichéens ; et puisqu'alors les fidèles communaient sous les deux espèces, il était plus facile de les reconnaître s'ils s'abstenaient de participer au calice que leur présentait le diacre. C'est par cette dernière marque qu'ils s'étaient trahis sous saint Léon le Grand i. Nous ne voyons rien dans les écrivains de ce temps qui puisse appuyer la conjecture de Latinus. Enfin, à cette époque, le mélange du corps et du sang était chose inouïe, et eût été directement opposé aux mœurs et aux rites de l'Eglise des premiers siècles. C'est ce que nous montrerons clairement au Livre IIe de cet ouvrage, en parlant de la communion trempée dans le précieux sang. Antoine Augustin, homme d'une érudition bien mûrie, répondant en peu de mots à la Lettre de Latinus, expose aussi son opinion sur ce levain. Il convient que ce que les Pontifes envoyaient était du pain consacré, car on ne peut nier ce qui est avancé par eux en termes si clairs, mais, dominé par l'opinion préconçue que toujours l'Eglise latine a consacré du pain azyme, il pense que le nom de levain est pris par antiphrase, et parce que le peuple s'en servait pour désigner cet azyme de sincérité et de vérité. « Peut-être, ajoute-t-il, l'origine de cette signification vient-elle

1 Serm. 4, De Quadrag.

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