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de ce que le môme jour où tous, joyeux après la longue tristesse du Carême, participaient à la table sainte, ils entendaient du levain les paroles de l'Apôtre se servant du mot latin ferment, pris dans un sens opposé à son sens naturel, au lieu du mot grec azyme. » On peut remarquer ici que les hommes distingués euxmêmes ne sont pas à l'abri de l'erreur, quand ils veulent adapter les anciens rites de l'Eglise aux opinions préconçues, dont ils ont été nourris dès leur enfance. En effet, quoi de plus opposé à la manière ordinaire tle parler que de se servir du mot levain pour désigner le pain azyme? Quoi! parce que les fidèles le jour de Pâques auront entendu dire : Nourrissez-vous, non du levain de la malice et de la méchanceté, mais de l'azyme de la sincérité et de la vérité, ils auront pour cela même appelé levain par antiphrase le Sacrement de l'Eucharistie? Je ne pense pas que personne puisse le croire. Au surplus, ces Lettres de Latinus et d'Augustin sont aujourd'hui éditées i. Différente est l'opinion de Sirmond : il pense que les Pontifes ont appelé l'Eucharistie levain, non pas parce qu'on s'était servi de pain fermenté, mais parce que ce Sacrement par lui-même, quel que fut d'ailleurs le pain qu'on y eût employé, unissait, réchauffait les liens de communion entre les Eglises auxquelles il était envoyé, comme le levain échauffe et relie la pâte à laquelle il est mêlé. Les deux opinions peuvent être vraies. Rien, en effet, ne s'oppose à ce que l'Eucharistie ait été nommée levain, parce qu'on se servait de pain fermenté, et qu'elle ait aussi reçu figurément ce nom, parce qu'elle était le signe de l'unité et comme le lien de la charité.
Ainsi pourrait paraître éclaircie cette question relative au levain envoyé autrefois aux Eglises; mais ici surgissent d'autres difficultés graves et embarrassantes. Latinus les avait aperçues dans sa Lettre citée plus haut, et voici comment il les propose : • Le Dimanche dans lequel ils avaient reçu ce levain, les prêtres célébraient-ils véritablement la Messe, c'est-à-dire faisaient-ils eux-mêmes l'offrande et la consécration? Prenaient-ils, conjointe-
1 Pars 2, Bpilt. Latin., pag. 160.
ment avec ce levain envoyé par le Pontife, une offrande qu'ils avaient eux-mêmes consacrée, ou ne prenaient-ils que l'offrande consacrée parle Pape? Participaient-ils seuls à cette dernière, ou le peuple y participait-il avec eux, recevant et des espèces envoyées par le Pontife et de celles qu'avait consacrées le prêtre? Questions obscures sur lesquelles nous ne devons point nous prononcer témérairement. » Tous ces points, en effet, sont trèsobscurs; car puisque, comme nous l'avons dit plus haut, les offrandes du Sacrifice étaient présentées par les fidèles, comment les souverains Pontifes ont-ils ordonné que ces offrandes seraient envoyées de la basilique de Latran? Si le pain qu'ils envoyaient était consacré, il est certain qu'il n'était pas destiné au Sacrifice que célébraient les prêtres des diverses Eglises. Ces prêtres n'auraient-ils pas plutôt reçu du peuple les offrandes pour les consacrer à la Messe suivant l'usage, et n'auraient-ils pas ensuite participé eux-mêmes, et fait participer les fidèles conjointement et aux espèces qu'ils avaient consacrées, et à celles consacrées par le Pontife, comme pour mieux symboliser la paix, la charité et l'unité? C'est ce qui est assez vraisemblable et ce qui même me semble certain. En effet, je ne vois nulle part que le Pape ait envoyé du vin; or, le saint Sacrifice de la Messe ne peut être célébré sans l'offrande et la consécration du pain et du vin ; c'est pourquoi les fidèles présentaient l'un et l'autre suivant la coutume de ce temps , et le Sacrifice était accompli avec leurs offrandes sans aucun rapport avec le pain envoyé de l'église de Latran, sinon que, suivant notre sentiment, ce pain était distribué aux fidèles avec les espèces nouvellement consacrées.
Ce rite, du reste, a quelque rapport avec d'autres usages de l'ancienne Eglise. Ce fut une coutume deces temps, que ceux qui étaient unis par les liens d'une même foi, s'envoyassent réciproquement la sainte Eucharistie en signe de communion, (Eusèbe * et Jean Moschus 2 en font foi), ce qui avait lieu sans ôter à celui qui recevait ce symbole d'union le droit de célébrer lui-même le Sacrifice. Donc l'Eucharistie, envoyée pour le même motif aux
i Hist. cccles., lib. 5, cap. 24. — a Prat. Spirit., cap» 29.
différentes églises de la ville, n'empochait point que les prêtres qui les desservaient ne pussent et ne dussent eux-mêmes célébrer la Messe. Comme il était défendu de porter les Sacrements à de trop longues distances, on avait coutume d'envoyer à ceux qui étaient éloignés un pain ordinaire et commun en signe d'union et de charité fraternelle. C'est ce que nous attestent saint Augustin * et saint Paulin 2. Flodoard 3 nous apprend que cet usage subsista longtemps, car il écrit que le Pape Formose avait envoyé à Charles le Simple, roi de France, un pain comme signe de concorde et d'unité. Dans la suite, la ferveur des fidèles ayant diminué, à l'usage très-fréquent et presque quotidien de l'Eucharistie succéda l'usage des Eulogies, dont nous dirons quelques mots plus bas. Alcuin, traitant de l'ordination des évèques dans l'Eglise romaine, parle d'une autre coutume 4 : « Le Pontife, dit-il, lui donne alors une hostie et une offrande consacrée; en la recevant, il communie à l'autel, et conserve le reste pour se communier pendant quarante jours. » La même chose se lit dans YOrclo romain, où l'on trouve un modèle de la formule ou hostie qu'on remettait à l'évêque nouvellement consacré. Fulbert, évoque de Chartres, raconte également, en en donnant l'explication mystique, l'usage suivant lequel l'évoque remettait aux prêtres, le jour de leur ordination, un pain consacré dont ils devaient se communier pendant quarante jours 5; et par le contexte, il est manifeste que pendant ce temps les prêtres célébraient tous les jours, et qu'au moment de la communion, ils prenaient et l'hostie qu'ils avaient consacrée, et une partie de celle que leur avait remise J 'évoque. « Car, de même, dit-il, qu'il y a dans l'univers plusieurs églises à cause des différents lieux, et que cependant elles ne forment qu'une seule et même Eglise catholique, de même il y a plusieurs offrandes à cause des besoins divers de ceux qui offrent, et cependant il n'y a qu'un seul pain, qui est le corps de Jésus-Christ. En effet, le pain consacré par l'évêque, et le pain sanctifié par la consécra-
1 Epigt. 34. - 2 Epiai. 41-45-46. - 3 Hist. Remens., lib. i, cap. 3. - ■ De Div. off., cap. 37. -- 5 Epistol. ad Fenanlurn.
tion du prêtre ne forment qu'un seul et même corps de Notre- Seigneur Jésus-Christ, par la mystérieuse vertu de la puissance unique, qui opère ce changement. » C'est de là, je pense, que vient l'usage d'offrir deux pains à la consécration d'un évêque. Autrefois tous deux étaient consacrés, l'un pour la communion du prêtre et des assistants, l'autre pour être consommé par l'évêque promu pendant les quarante jours. Que si le pain consacré, que le Pontife remettait aux évoques, et l'évêque aux prêtres, dans la Messe d'ordination, pour en prendre une partie pendant quarante jours, n'empêchait point ceux-ci de célébrer pendant ce temps le saint Sacrifice, il ne doit point paraître absurde, ni contraire à la pratique de l'Eglise à cette époque, de penser que les prêtres de Rome, quoiqu ayant reçu du Pape l'Eucharistie, désignée sous le nom de levain, célébraient aussi la Messe les jours de Dimanche, y consacraient les offrandes présentées par les fidèles, et participaient ensuite, eux et le peuple, aux deux hosties consacrées. Telle est mon opinion. Je prie lesv savants et ceux qui sont versés dans ces matières de vouloir bien l'examiner, et s'ils découvrent des explications plus sûres et plus convenables, je suis prêt à m'y soumettre avec plaisir.
Je conjure le lecteur de considérer, avec attention et sans préjugé, ce que nous avons dit dans ce chapitre, et déjuger luimême quelle opinion lui semble préférable et plus conforme à la vérité. Une controverse du même genre fut longtemps agitée entre les Grecs et les Latins au sujet du jeûne du Samedi. Ceuxci disaient qu'on devait y jeûner, ceux-là soutenaient le contraire et l'Eglise de Milan était dans leur sens. Saint Augustin discute ce point savamment et tout au long dans son Epître à Casula, et montre une admirable sagesse dans la solution de cette difficulté : « Que si, dit-il, on répond que saint Jacques à Jérusalem, saint Jean à Ephèse et les autres Apôtres dans d'autres contrées, ont enseigné ce que saint Pierre a enseigné à Rome, c'est-à-dire qu'on devait jeûner le Samedi ; mais que les autres Eglises ont changé cet usage, tandis que Rome seule y est demeurée fidèle, et que d'autres, au contraire, viennent soutenir que c'est cer-
laines provinces d'Occident, au nombre desquelles est Rome, qui n'ont pas conservé la tradition des Apôtres, tandis que l'Orient, dans lequel a commencé la prédication de l'Evangile, a invariablement observé ce que tous les Apôtres, y compris saint Pierre, avaient prescrit, c'est-à-dire de ne pas jeûner le Samedi, cette controverse devient interminable et dégénère en disputes qui ne finiront plus. Que la foi donc de l'Eglise, répandue par tout le monde, soit une et la même dans tous les membres. Cette unité de foi semble même reluire davantage au milieu de quelques observances diverses, qui n'atteignentpoint les vérités de foi. » Et peu après il ajoute : « Si vous désirez connaître mon sentiment, je vous dirai que, parcourant l'Evangile, les Epîtres des Apôtres, en un mot cet ensemble d'écrits qui composent le Nouveau Testament, j'y trouve le commandement de jeûner. Mais quel jour faut-il jeûner, ou ne pas jeûner? C'est un point sur lequel je ne rencontre aucun précepte de Notre-Seigneur ou des Apôtres. D'où je conclus que, pour représenter ce repos éternel où sera le véritable Sabbat, il est plus convenable de retrancher que de presser l'obligation du jeûne ce jour-là. Toutefois, dans ce jeûne ou dans ce non-jeûne du Samedi, ce qui me paraît plus sûrement et plus charitablement devoir être observé, c'est que celui qui mange ne méprise point celui qui jeûne, et que celui qui jeûne ne méprise point celui qui mange, et qu'en cela nous gardions fidèlement les règles de la charité envers ceux au milieu desquels nous vivons. » Ainsi parle saint Augustin. Rien ne saurait être plus propre à terminer cette controverse que ses paroles, si l'on veut, comme cela peut se faire, appliquer à la question du pain azyme, ce qu'il dit ici au sujet du jeûne du Samedi. En effet, ce sont deux points de môme nature ; rien dans l'un ni dans l'autre qui touche à la foi. Aucune opinion n'est certaine, aucune n'est évidemment fausse, aucune n'est sous le coup de quelque censure. Ce qu'on doit observer aujourd'hui, tout le monde le sait; ce qu'on observait autrefois, une chose incertaine. Mais qu'on ait offert du pain azyme, ou du pain fermenté, on l'un ei l'autre, c'est un point d'histoire,
une question de rite qui n'intéresse nullement la foi, comme je pense que tout le monde a pu s'en convaincre par ce que nous avons dit jusqu'ici. Au reste, si l'Occident s'est constamment servi de pain azyme, nous n'avons plus rien à rechercher ; mais s'il ne s'en est servi ni constamment, ni dans l'origine, il nous faut maintenant examiner à quelle époque et à quelle occasion cet usage a été introduit. Et d'abord pour l'époque, il me semble assez probable que ce fut pendant l'intervalle de temps qui s'écoula de Photius à Michel-Cérulaire ; car, encore que, du vivant de Photius , quelques provinces de l'Eglise latine se servissent de pain azyme, on ne saurait cependant assurer avec certitude que cet usage fût général en Occident, sinon quand les Grecs commencèrent à le reprocher comme un crime à l'Eglise latine tout entière. Relativement à l'occasion, je pense, non sans quelques indices assez manifestes, qu'elle vint de ce que les assistants et même les clercs cessèrent de communier à la Messe. Alors, comme une petite quantité de pain suffisait pour la communion du célébrant et des ministres aux Messes solennelles, ou du prêtre seul aux Messes privées ; comme d'un autre côté le peuple, dans certains lieux, n'offrait plus le pain, ou en offrait qui était peu convenable, il arriva insensiblement que le pain consacré fut réduit à une très-petite quantité, dont la préparation devint désormais l'affaire du prêtre et des clercs. Or, le pain azyme étant d'une préparation plus facile, et n'étant défendu par aucune loi, on le substitua au pain fermenté, et peu après il devint d'un usage général. Ceci deviendra plus évident si, poussant plus loin nos recherches, nous voulons examiner quelle était autrefois la forme du pain qu'on offrait, et comment on est venu insensiblement à adopter celle des pains dont nous nous servons aujourd'hui. 11 est certain qu'à l'origine de l'Eglise et dans les premiers siècles, où les fidèles étaient presque sans cesse en butte à la cruauté des persécuteurs, on offrait des pains entiers, tels qu'on les avait sous la main, ou tels que le peuple les présentait, quelle que fût d'ailleurs leur forme, et qu'ensuite ils étaient divisés et distribués à ceux qui devaient communier.
La paix ayant été rendue à l'Eglise, on adopta la forme ronde, ainsi que nous l'apprennent les Pères grecs et latins. Saint Epiphane *, parlant du pain qui doit être changé au corps de Jésus-Christ, reconnaît qu'il est de forme ronde. Le frère de saint Grégoire de Nazianze, saint Césaire 2, comparant le corps de Jésus-Christ demeurant au milieu de nous avec ce même corps voilé sous les espèces du pain dans le Sacrement, dit que l'un est composé de membres, tandis que l'autre est de forme ronde. Sévère d'Alexandrie 3 appelle cercle l'hostie. Les Pères du seizième concile de Tolède, cité plus haut, demandent également que le pain qu'on doit consacrer soit rond. Saint Grégoire 4 parle d'un prêtre qui avait apporté avec lui deux couronnes d'oblation. Or, le nom de couronne fut donné aux offrandes à cause de leur forme arrondie, remarque Pierre Urbevetanus dans ses Notes sur la vie du pape Zèphyrin, qui avait ordonné que le prêtre reçût de l'évêque une couronne consacrée pour la distribuer au peuple. Le moine Ison, dans son Livre des Miracles de saint Othmar, désigne sous le nom de rondelles de pain les offrandes qu'on avait miraculeusement découvertes dans son sépulcre. Cette forme est encore attestée par les peintures que l'on trouve, soit dans les anciens manuscrits, soit sur les murailles des anciennes églises, et qui toutes représentent les hosties sous une figure ronde. Goar 5, Arcudius 6 et Sirmond 7, montrent que la croix et le nom de Jésus-Christ étaient imprimés sur ces pains, et ils en reproduisent des effigies qu'ils ont fait graver. Le cinquième concile d'Arles, célébré en 554, nous apprend que ces signes étaient différents dans les diverses églises, car il prescrit 8 : « Que les pains qu'on offrira au saint autel, soient rendus par les évêques comprovinciaux conformes à ceux qu'offrait l'Eglise d'Arles, » et non couverts de signes et de caractères arbitraires. Mais, dans la suite des temps, au lieu de la croix et du nom de Jésus-Christ, d'autres images furent imprimées sur
1 In Anchorato, num. 57. — 2 Dial. 3, De fide Calh. - 3 Ordo Miss. — l Dial., bil. I, cap. te. 5 In notis ad Kii'h., pag. 117. ,; De Sa<'ram,, lil>. 3. — 1>C Izymo, cap. i. — H Cap. 69.
les pains d'offrande, et surtout sur l'azyme dont nous nous servons aujourd'hui; on y mit l'image de Jésus-Christ crucifié, attaché à la colonne, sortant glorieux du tombeau et d'autres, que Louis Novarin a recueillies de différentes contrées et publiées dans son Agneau eucharistique i. En quel temps les pains ont-ils commencé à recevoir la forme qu'ils ont maintenant dans toute l'Eglise d'Occident? C'est ce que nous allons rechercher dans les écrivains postérieurs au Xe siècle.
Honorius en parle, mais d'une manière assez obscure, dans sa Perle de l'âme 2. « On rapporte, dit-il, qu'autrefois les prêtres recevaient de chaque maison, de chaque famille chrétienne, (ce que les Grecs observent encore de nos jours), la farine dont ils se servaient pour faire les pains du Sacrifice, qu'ils offraient à l'autel et qu'ils distribuaient ensuite aux fidèles après les avoir consacrés. Mais lorsque l'Eglise eut vu le nombre des croyants augmenter et la ferveur diminuer, à cause de ceux qui étaient relâchés, on ordonna que ceux qui le pourraient reçussent la sainte communion chaque Dimanche, ou tous les troisièmes Dimanches, ou aux fêtes principales, ou enfin au moins trois fois l'année. Or, le peuple ne communiant plus, il n'était pas nécessaire que le pain du Sacrifice fût aussi grand ; c'est pourquoi on commanda de lui donner la forme d'un denier ; au lieu de farine, les fidèles durent offrir des deniers, qu'ils n'ignoraient pas avoir été le prix pour lequel notre Sauveur avait été livré, et ces pièces d'argent étaient employées ou à soulager les pauvres, qui sont les membres de Jésus-Christ, ou à quelque chose qui eût trait au saint Sacrifice. » Plus haut 3, parlant de cette même forme du pain, semblable à celle d'un denier, il ajoute : « Et parce que sur le denier sont inscrits l'image et le nom de l'empereur ; de même sur le pain sont imprimés et l'image et les caractères du Sauveur. » Ainsi s'exprime Honorius qui vivait en 1130. Ernulfe, évoque de Roffa, qui mourut en 1134 4, après avoir établi que certains rites de l'Eglise ont commencé d'une
1 Cap. 69. — 2 Lib. 1, cap. 66. — 3 Cap. 39. — 4 Epist. ad Lambert., tom. 2, Spicileg.
manière et se sont, avec le temps, modifiés d'une autre, poursuit ainsi : « Il est manifeste, par le témoignage des Ecritures, que les Disciples de Jésus-Christ recevaient après le repas le Sacremont de i'autel que nous ne prenons qu'à jeun, li est certain que. tandis qu'aujourd'hui nous nous servons d'un autel de pierre consacré par une bénédiction particulière, eux se servaient d'une table de bois qui n'était pas consacrée; peut-être môme leur arriva-tri] d'offrir sans aucun autel. lisse servirent de pains ordinaires, et nous, nous employons des pains qui ont la forme d'une pièce de monnaie. » Remarquons en passant, à propos de ces paroles, que, puisqu'il dit que les Apôtres offrirent des pains ordinaires, il entend sans aucun doute par là du pain commun et fermenté. Avant eux, le cardinal Humbert s'était ainsi exprimé dans sa réponse à Michel de Constantinople et à Léon Acridan, écrite vers Tannée 1054 : « On n'emploie à la table du Seigneur que le pain que les diacres et les sous-diacres, revêtus de leurs ornements sacrés et chantant des psaumes, ont préparé à la sacristie et fait cuire dans un moule en fer. » Et peu après il ajoute : « Nous plaçons sur le saint autel des pains de petite dimension , purs et préparés avec de la fleur de froment. Et lorsqu'ils ont été consacrés, nous les rompons pour en communier le peuple. » Les anciennes coutumes de Cluni, recueillies vers 1070 par saint Uldaric *, décrivant la communion d'un mourant, racontent que le prêtre se rend à l'église, rompt le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et met sur le calice le fragment qu'il doit apporter au malade. Il résulte de ces témoignages que, môme lorsque le pain azyme eut été admis, les hosties ne furent point d'une dimension tellement petite, qu'elles ne pussent être rompues et divisées en parties suffisantes pour communier les assistants. Il semble donc qu'au temps d'Humbcrt el de saint Uldaric, les pains du Sacrifice n'avaient pas encore la forme d'un denier, et qu'ils ne reçurent cette forme que vers la lin de ce siècle. Que les choses se soient ainsi passées, nous en avons un témoin très-digne de foi flans liernold, prêtre de
Spieileg., ton), '1. pag. l[l.
Constance, qui, suivant Trithemius, florissait en 1060 et écrivit, pour l'utilité de la science ecclésiastique, un livre dans lequel il annotait YOrdo romain. Cet ouvrage n'a pas encore été édité ; toutefois Georges Cassandre en a copié certains passages, qu'il a insérés dans sa Liturgique, sans indiquer le nom de l'auteur. Voici cependant comment le môme Cassandre en parle dans son Epître à Jacques Pamélius * : « Nous possédons un ouvrage assez étendu, au commencement duquel se trouve YOrdo romain; la fin contient l'explication de ce môme Ordo. L'auteur dit qu'il écrivait en 1089 ; je soupçonne fort ce que fut Bernold, prêtre de Constance. » Je pense qu'il devinait juste, quoiqu'en dise Trithemius. Mais que cet écrivain ait été Bernold ou tout autre, ce qui importe à notre dessein, c'est que cet ouvrage ait été écrit à la fin du XIe siècle. Voici donc ce que dit cet auteur 2 au sujet de la forme du pain : « On sait quelle mesure et quelle forme doivent avoir les oblats des prêtres ; il est ordonné qu'ils soient égaux à une petite poignée (pugillo), et qu'ils aient la figure d'une couronne ou d'une tourte de pain. Une petite poignée, c'est la plus petite mesure dont puisse être un pain, et c'est la mesure prescrite aux prêtres par l'autorité légitime pour le Sacrifice de l'autel. Que si, dans tout l'Ancien et le Nouveau Testament, on ne rencontre point de mesure plus petite, et si rien de ce qui se fait au dedans ou en dehors du temple du Seigneur, ne doit être fait sans raison ou sans mesure, ces diminutifs d' oblats ne semblent donc appartenir en rien ni au Christ ni à son Eglise, puisqu'ils sont sans raison et sans mesure. » Il dit encore plusieurs choses du même genre, que Cassandre déclare avoir omises. « Cet auteur, dit-il, d'ailleurs sage, pieux, zélé pour les traditions ecclésiastiques, écrit encore plusieurs choses du même genre. Il semble n'avoir vu qu'avec une peine extrême que, de son temps, dans quelques églises, les pains du Sacrifice qui, d'après l'ancienne coutume de l'Eglise, étaient offerts par le peuple, eussent reçu la figure de pièces de monnaie et une forme légère, mince, étroite, qui n'est point celle d'un pain
1 Epist. lli. — - Apud. Cassand. in Liturgicis, cap. 27.
véritable. Aussi les appelle-l-il par mépris iViniuiutifs tïoblats, disant qu'ils ont la légèreté d'un fantôme ou d'une ombre, et que par leur petitesse ils ne méritent pas le nom de pains. Il affirme qu'ils sont cause que le ministère ecclésiastique tombe dans la confusion et le discrédit. Eu un mot, il leur fait encore de nombreux et âpres reproches, que je n'ai pas cru devoir ici rapporter tout au long. » Et de fait, cela n'était point nécessaire, car ce qu'on vient de lire prouve surabondamment que ce fut du temps de cet auteur, qu'on commença à se servir de pains tels que nous les voyons aujourd'hui, et cela après l'introduction de l'usage du pain azyme, qui eût encore été plus aigrement critiqué par les Grecs, s'il avait reçu cette forme dès le commencement. 11 est croyable que nos pères arrivèrent à lui donner cette forme peu à peu et d'une manière insensible. En effet, du vivant du cardinal Humbert, qui écrivit en faveur de l'azyme, le pain offert était, comme nous l'avons dit, d'assez grande dimension pour être rompu en autant de parties qu'il était besoin pour communier le peuple. Quarante ans plus tard, au moment où était écrite cette explication de YOrdo romain, il fut réduit à cette forme petite que l'auteur attaque avec tant de violence comme nouvelle et ne faisant que commencer. Mais, parce que les nouveautés ne sont connues que plus tard dans les monastères éloignés du commerce des hommes, cette forme d'hostie ne fut pas aussitôt admise par les religieux, ainsi que le prouvent les effigies de pains rapportées dans les Rituels. Il est clair qu'il dut en être de même de quelques églises. Pierre de Cluny, qui brilla par sa sainteté et par sa science vers l'année 1 150, écrit l qu'un homme ayant reçu indignement le corps du Seigneur ne put l'avaler. « Mais, dit-il, il fut forcé de remettre dans un vase placé sous sa bouche, et le vin qu'il avait reçu, et tous les fragments du corps de Jésus-Christ. » Par où l'on voit qu'alors encore le pain était tel qu'il ne pouvait être avalé sans avoir été divisé par les dents. Enfin, à la même époque où s'introduisirent ces pains de nouvelle forme, outre l'hostie plus grande
1 Lib. 1, Miracul. cap. •.
destinée au prêtre, on en prépara de plus petites pour la communion des fidèles ; bien qu'elles fussent entières et données tout entières à chaque fidèle, elles conservèrent cependant le nom de particules, fondé sur l'ancienne coutume.
On garda également différentes observances, suivant la diversité des temps, relativement à la préparation du pain. Dans les premiers siècles, on offrait et on consacrait du pain ordinaire et préparé pour l'usage commun. La paix ayant été rendue à l'Eglise, les Pères jugèrent conveuable d'offrir à l'autel, non plus des pains vulgaires, mais un pain préparé avec soin à cette intention. Nous lisons de la reine sainte Radegonde, qu'elle distribuait aux églises des offrandes qu'elle-même avait préparées. Le seizième concile de Tolède ordonna de n'offrir à l'autel, pour être consacré, que du pain qui eût été préparé avec soin. Théodulphe d'Orléans recommande, dans son Capitulais, que les pains du Sacrifice soient préparés proprement et avec soin ; il prescrit de veiller attentivement à ce que le pain et le vin soient convenablement traités, et qu'on n'y trouve rien de malpropre ni d'inconvenant. La grande chronique de Belgius loue saint Venceslas, duc de Bohême, de ce que lui-même recueillait de ses mains les épis, en tirait le froment et préparait le pain qui devait être sacrifié. Mais en aucun lieu on n'apporta pour la préparation de ce pain plus de soin que dans les monastères. Je vais décrire brièvement comment avait lieu cette préparation ; ce que je dirai sera tiré des Statuts monastiques recueillis par Lanfranc, archevêque de Gantorbéry *, des Anciennes coutumes de Cluni, éditées par Luc d'Achery 2, et de quelques autres Rituels des monastères. Et d'abord, quelque pur que fût le froment, on le démêlait grain à grain ; il était ensuite lavé, mis dans un sac blanc uniquement destiné àcet usage, puis confié à un domestique sûr qui le portait au moulin. Les meules étaient lavées et on faisait moudre quelque peu d'autre froment, afin que celui qui était destiné à faire ce pain pût être moulu plus proprement. On rapportait ensuite la farine, et le secrétaire ou,
' Caput 6. — 2 Spicileg., tom. 4.
Comme nous dirions aujourd'hui, le sacristain, revêtu de l'amict et de l'aube, la passait dans un tamis préalablement lavé et sous lequel était étendu un tapis. Enfin, les prêtres ou les diacres, revêtus d'aubes et les mains purifiées, mêlaient, en chantant des psaumes, la farine arrosée d'eau dans un vase luisant de propreté ; puis ils faisaient cuire les hosties sur un feu de bois sec, préparé à cette intention, veillant avec un soin extrême à ce qu'elles fussent à l'abri même du contact de leur propre haleine. Tel était, dans les monastères, le respect pour le pain du Sacrifice, telle l'attention délicate et scrupuleuse avec laquelle il était préparé. Je me rappelle à ce propos le passage de Tertullien i déjà cité plus d'une fois : « C'est avec regret que nous voyons tomber a terre quelque chose du calice ou du pain, même du notre. » Même du notre, dit ce Père, c'est-à-dire même du pain ordinaire, de celui dont nous nous servons dans nos maisons ; le pain, en effet, fut toujours pour les fidèles un objet de respect, parce qu'il était matière du Sacrement de l'Eucharistie. Il me souvient aussi d'avoir lu qu'autrefois des vignes particulières avaient été données à l'Église, pour que le vin excellent qu'elles produisaient fut destiné au Sacrifice. Saint Rémy, au rapport de Fiodoard 2, laissa une vigne dont le vin devait servir au saint Sacrifice les jours de Dimanche et de fêtes. Ibas d'Édesse fut accusé, dans le concile de Béryte, de fournir du vin mauvais pour le saint Sacrifice. Gomment se fait aujourd'hui cette préparation du pain et du vin? C'est un point connu de tout le monde, sur lequel il serait inutile de m'arrêter. Du reste, il y a deux préparations du pain et du vin : l'une éloignée, c'est celle dont nous avons parlé jusqu'ici ; l'autre prochaine, qui a lieu lorsqu'on est sur le point de célébrer la Messe. Cette dernière, dans l'Eglise latine, pour ce qui concerne le pain, a lieu à la sacristie. On met sur la patène l'hostie qu'on doit consacrer, en y ajoutant les parcelles destinées à ceux qui doivent communier. Quant au vin et à l'eau, on les verse dans le calice immédiatement avant l'offrande en récitant une oraison particulière. Ce rite sera
1 De Corona militis, cap. 4. — a Hist. Remens., lib. I, cap. 18,
expliqué ailleurs. Goar, dans ses Notes sur la Liturgie de saint Jean Chrysostôme ii nous apprend qu'autrefois les Grecs préparaient aussi le pain dans le scevophylacium ou sacristie. Mais il appert clairement, par les Liturgies dont ils se servent aujourd'hui et par leur pratique ordinaire, qu'ils préparent le pain et le vin sur la prothèse 2, avant que le prêtre et les ministres, revêtus des ornements sacrés, ne s'avancent vers le grand autel (sanctum berna).
Autrefois, lorsque l'on offrait du pain fermenté et de grande dimension, on en détachait autant de parties qu'il était nécessaire pour communier le peuple ; puis ce qui restait également divisé et distribué, à la fin de la Messe, à ceux qui n'avaient pas communié. C'est ce qui s'observe encore aujourd'hui chez les Grecs. Us donnent à ce pain les noms de eùXoyîa, eulogie ou bénédiction, et de avr^opov, parce qu'il est distribué au lieu de l'Eucharistie, qui souvent est appelée don par les saints Pères. On rencontre quelquefois le nom d'Eulogie employé pour désigner l'Eucharistie, comme dans ce passage de saint Cyrille d'Alexandrie 3 : « Nous nous approchons des Eulogies mystiques et nous sommes sanctifiés ; nous participons à la chair sacrée et au précieux sang de Jésus-Christ notre Sauveur à tous. » Egalement, dans le texte suivant de saint Maxime, martyr 4 : « Le prêtre, élevant le pain sacré, montrait au peuple les Eulogies en disant : Les choses saintes aux saints. » Pourtant, le plus souvent l'Eulogie est distinguée de l'Eucharistie, comme la remplaçant en quelque façon. C'est ce qu'indique le concile de Nantes 5, quand il ordonne qu'à la fin de la Messe les Eulogies soient distribuées à ceux qui n'étaient pas préparés à communier. Ce décret a été faussement attribué au pape saint Pie, martyr, par certains compilateurs de Canons, qui n'avaient pas remarqué que la lettre, d'après laquelle on la lui attribue, est une pièce supposée; ils oubliaient aussi qu'à l'époque de ce Pontife, au IIe siècle, il n'y avait pas encore d'Eulogies, puisque Tertullien,
' N. 22. — 2 Petit autel, placé du côté de l'Évangile, sur lequel on dépose les offrandes. — * Epist. ad Nestorium. — < Ad Eccles. Hierarch., cap. 3. — 5 Can. 9.
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saint Cyprien et autres auteurs de ce temps, n'en font aucune mention, et qu'alors tous ceux qui assistaient au saint Sacrifice avaient coutume de recevoir la communion, tandis que les Eulogies furent établies pour être distribuées à ceux qui ne pouvaient communier ou désiraient s'en abstenir. Saint Grégoire de Nazianze en parle dans l'Oraison funèbre de son père. Le concile de Laodicée, tenu sous le pontificat de saint Sylvestre, un peu avant celui de Nicée, défendit { d'envoyer les mystères dans d'autres paroisses aux fêtes de Pâques au lieu des Eulogies. Dans ses Notes sur ce décret, Balsamon, ignorant les usages de l'Eglise latine, la calomnie, comme si elle eût distribué le pain consacré, ainsi que du pain ordinaire et commun. Pour bien comprendre ce Canon, il faut se rappeler la coutume de l'ancienne Eglise. Tel était alors, parmi les fidèles, le respect pour l'union mutuelle et pour la communauté de société; tel leur zèle à l'entretenir que, s'il leur eût été possible de participer tous à un seul et même pain consacré par le même prêtre, ils se seraient volontiers réunis de tous les coins du monde pour le faire, afin de mieux montrer par là qu'ils ne formaient qu'un seul corps en Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est pourquoi c'était l'usage, nonseulement de l'Eglise romaine, ainsi que nous l'avons montré plus haut, mais encore de quelques autres, que de l'église principale, l'Eucharistie fût envoyée par l'évèquedans chaque paroisse, afin que tous ceux qui étaient gouvernés par un même évoque, connussent qu'ils ne faisaient avec lui qu'un même corps. Le concile de Laodicée défendit de le faire au jour de Pâques, soit parce que dans cette fête les prêtres avec les paroissiens devaient se réunir à l'évoque, et, suivant la coutume de ce temps, célébrer avec lui, soit pour d'autres motifs que nous ignorons. Ce qui nous reste encore à dire sur les Eulogies et sur leur distribution sera longuement rapporté au Livre IIe , quand nous parlerons de la communion.
* Can. M.