‹ De la liturgie (volume 2)Chapitre 4 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De» différentes si unifications «lu mot Messe; — Comment on s'en servit pour désigner les eolleetes, les leçons, l'office divin ; — Dans quel sens on I*a transporté aux jours de le te et à toutes les assemblées. — Pourquoi les anciens disaient-ils plus ordinairement Miss.e (au pluriel) que Missv (au singulier)? — Que veut dire l'expression : MlSSAS tenere?

La connaissance des choses se perd avec celle des titans qui les désignent ; en eiïet, c'est d'un mol latin signifiant connaître

(noscendo) que le mot nom tire son origine. C'est comme un notamen, une marque de ce qu'il spécifie, enseigne saint Isidore i dans ses Origines. Comme souvent un même nom sert à désigner différents objets, nous ne pouvons avoir une connaissance exacte d'une chose, si nous ne savons d'abord quel est, entre ces objets, celui pour lequel le nom a été inventé, et pour quelle raison on l'a ensuite appliqué aux autres ; car, ainsi que l'observe avec justesse le martyr saint Maxime dans sa dispute contre Pyrrhus, « se servir d'un terme, sans remarquer qu'il a des sens divers, n'est autre chose que tout brouiller. » C'est aussi avec raison que Ptolémée enseigne dans son livre de la faculté de juger, l'utilité des dissertations qui expliquent les termes, non pas que d'elles-mêmes elles soient fort importantes, mais parce qu'elles aident à porter un jugement plus certain. En conséquence, le mot Messe ayant différentes significations, nous parlerons de toutes, afin que le lecteur, n'étant trompé par aucune équivoque, comprenne bien la chose dont il sera question.

Dans sa signification commune et originelle, le mot Messe est la même chose que renvoi. C'est dans ce sens que le quatrième concile de Carthage 2 dit: « Que l'évêque n'éloigne personne de l'Eglise jusqu'à la Messe des catéchumènes, (c'est-à-dire jusqu'au renvoi, à la sortie des catéchumènes) ; fût-il hérétique, juif ou païen, qu'il lui soit permis d'entendre la parole de Dieu. » Cassien 3, dans le même sens, intitule un de ses chapitres : « Pourquoi personne ne doit dormir après la Messe nocturne, » c'est-à-dire après le renvoi des moines, à la fin des offices de Ja nuit ; et un autre : « Avec quelle modestie chacun doit retourner dans sa cellule après la Messe des prières. » Egalement saint Benoît, au chapitre XVII de sa Règle : « Après les trois psaumes, on récite une leçon, le verset, le Kyrie eleison puis vient la Messe», (c'est-à-dire le renvoi), et à la fin: «Kyrie eleison, bénédiction, et chacun sort » (fiant Misse) : manière de s'exprimer que ce saint a manifestement empruntée à Cassien,

1 Lib. 1, cap. 7. — 2 Canon 84. — 3 Lib. 2. Instit., cap. 43, c. 15.

et qu'il explique plus haut, chapitre XII, en parlant de Laudes. « On récite, dit-il, le cantique tiré de l'Évangile, les litanies, et l'office est terminé, » et à la fin du chapitre IX : « Les litanies, c'est-à-dire le Kyrie eleison ; ainsi se terminent les vigiles de la nuit. » Enfin, lorsque le diacre dit : lie, Missa est, ces paroles veulent dire que les fidèles sont congédiés, que chacun peut se retirer.

En second lieu, le mot Messe désigne cet ensemble de leçons et de prières, qui sont comprises depuis le commencement de la liturgie jusqu'au renvoi des catéchumènes. C'est dans ce sens que le concile de Valence 1 ordonne que les saints Évangiles soient lus après les Épîtres des Apôtres, dans la Messe des catéchumènes.

Troisièmement, il est pris pour cette partie de la liturgie qui s'étend depuis l'Offertoire jusqu'à la fin, et s'appelle Messe des fidèles. Saint Césaire d'Arles l'emploie en ce sens dans sa douzième homélie : « Si vous faites attention, dit-il, vous remarquerez que ce qui constitue la Messe, ce n'est pas la lecture des divines Écritures à l'Église, mais l'offrande des dons, la consécration 'du corps et du sang du Seigneur. Car, dans vos maisons, vous pouvez lire ou entendre lire les Prophètes, les Apôtres, les Evangélistes, tandis que ce n'est que dans la maison de Dieu, que vous pouvez voir la consécration du corps et du sang de Jésus-Christ et y assister. »

Quatrièmement, le second concile de Milève 2 se sert du mot Messe pour désigner les Collectes, les Oraisons qu'on lit au saint sacrifice. Tous, y est-il dit, doivent réciter les Oraisons ou Messes qui ont été approuvées dans le concile. Saint Benoît laurait aussi, employé dans ce sens, suivant l'abbé Smaragde qui, dans son commentaire sur la règle de saint Benoît, à propos de ces mots : fiant Missx et Missse sint : Par Messe, dit-il, le saint Père entend les collectes ou oraisons que le prêtre disait à la fin de l'office; il les appelle Messes, parce qu'elles sont envoyées à Dieu. C'est aussi le sentiment du savant Hugues

1 Cap. 1.-2 cap. 12.

Ménard l, qui explique dans ce môme sens Cassien \ à l'endroit où cet auteur réprimande ceux qui, avant môme que le psaume soit complètement terminé, se mettent précipitamment à genoux, ad celeritatem Missœ, c'est-à-dire pour presser le renvoi, la fin de l'office, comme l'entend Alard Gazeus, commentateur de Cassien, et non pas ad celebritatem Missœ, c'est-à-dire pour réciter les oraisons qui suivent les psaumes, comme a lu Ménard avec moins de vraisemblance. 11 essaie encore d'expliquer dans ce sens saint Isidore et Tétradius 3 ; mais nous montrerons bientôt qu'on doit les entendre autrement. Pour ce qui est de saint Benoît, il est clair que par le mot Messe il désigne le renvoi ; c'était une formule usitée de son temps. Que s'il eût voulu parler de l'Oraison, il l'aurait certainement désignée d'une manière formelle, comme il le fait pour le Kyrie eleison et l'Oraison dominicale. Le saint patriarche parle de la Collecte, qu'il nomme bénédiction, au chapitre XI, où il établit que les matines doivent commencer par la lecture de l'Evangile et la bénédiction. Quant aux autres offices, il veut qu'ils se terminent par l'Oraison dominicale, ainsi que je l'ai suffisamment démontré dans le Traité de la divine Psalmodie 4.

Cinquièmement, le mot Messe a été aussi employé pour désigner les leçons. Saint Aurélien, évoque d'Arles, dans la règle du monastère qu'il fonda dans cette ville à l'instigation du roi Childebert, s'exprime ainsi, lorsqu'il détermine la manière de réciter l'office : « Le Vendredi, après les nocturnes, on dira deux Messes en été et trois en hiver. Pour le Dimanche, été comme hiver , après les nocturnes , il y aura six Messes. S'il arrivait qu'on se levât plus tard qu'à l'ordinaire pour les Vigiles, on ne lira que ce que l'abbé jugera convenable. Lorsqu'on donne le signal, celui qui lit doit se lever de suite, afin qu'on puisse réciter le nombre de Messes que prescrit la règle ; » et plus bas : « Récitez tous les jours trois Messes au livre. Un frère lira trois ou quatre pages, puis on dira l'oraison ; une autre oraison suivra une seconde lecture de même durée.

1 In notis ad cap. 23-24, Concordiœ regul. « - Lib. 2, cap. 7. — •"> In regulis. ~- i Cap. XVI. I 17. Num. 2.

Après la troisième, qui sera d'égale longueur, levez-\ous et récitez l'antienne et les psaumes, suivant l'ordre marqué, puis le répons et enfin une antienne ; un autre frère lira à son tour, et, les trois Messes étant dites, vous réciterez l'office du matin, suivant qu'il est statué. » Peu après il ajoute : « Le jour de Noël et de l'Epiphanie, récitez un nocturne et dites six Messes du prophète Isaïe ; après le second nocturne, dites-en six autres tirées de l'Evangile ; » et quelques lignes plus bas : « Aux fêtes tles martyrs, dites trois ou quatre Messes, la première de l'Évangile, les autres de la mort et des souffrances des martyrs. » N'est-il pas de la dernière évidence qu'ici le mot Messe est pris pour leçon? C'est dans ce même sens que saint Gésaire l'emploie dans sa règle, quand il dit : « Tous les dimanches dites six Messes, dont la première sera toujours le récit de la résurrection; les Messes achevées, récitez les matines. » C'est dans ce même sens que Tétradius dit dans sa règle : On récitera deux nocturnes et trois Messes, mot par lequel il est clair qu'il désigne des leçons et non point des Collectes, comme le pense Ménard. Pourquoi ces écrivains ont-ils donné ce nom de Messes aux leçons, c'est ce qu'il n'est pas facile d'expliquer, à moins de dire qu'ils ne s'en sont servi que parce que, pendant la lecture des leçons, le chant des psaumes cesse (dimiUUur); c'est l'explication qu'en donne Benoît Ilaëften l, de telle sorte que la leçon serait pour ainsi dire un certain renvoi (dimissio), ou interruption de la psalmodie. 11 est plus difficile de connaître le sens dans lequel saint Isidore emploie ce mot, lorsqu'il dit, chapitre VII de sa Règle : « Dans l'office des vigiles de chaque jour, on doit d'abord réciter les trois psaumes fixés, puis trois Messes des psaumes, la quatrième des cantiques, la cinquième des offices du matin. Les dimanches et les jours de fêtes, à cause de la solennité, on en ajoutera de particulières. » Je ne vois pas trop ce qu'il entend par ce mot. Les trois Messes des psaumes sont-elles trois oraisons qui devaient être récitées après chaque psaume, comme Ménard le prétend? Sont-elles, suivant l'opinion d'Haëften, trois

1 Disquisit, inonast., Iib« 7, tract. 8, disijuis. 5.

leçons correspondant aux trois psaumes; ou plutôt par messe des psaumes, des cantiques, des matines, le saint n'a-t-il pas voulu désigner l'ensemble de psaumes et de leçons qui, aujourd'hui, composent les premier, second et troisième nocturnes et les laudes ? Peut-être aussi ces trois Messes des psaumes ne désignaient-elles que la réunion des psaumes, des cantiques ou des laudes sous une même conclusion, réunion qu'on appelait Messe, parce qu'après chacune il y a comme un certain repos (climissio) ou interruption. Ce qui rend ce dernier sentiment assez probable âmes yeux, c'est que, dans ce même chapitre, il parle en propres termes des Oraisons et des Leçons. Le contexte nous montre du reste assez clairement que, dans l'office, on avait réglé des Messes ou interruptions assez rapprochées, pour ne pas fatiguer l'attention, « afin, dit-il, que l'esprit des serviteurs de Dieu soit occupé par la variété, et que l'ennui ne les saisisse point quand ils lui adressent des louanges. »

Sixièmement, le mot Messe désigne quelquefois l'office divin, comme dans le concile cFAgde (cap. XXX), où il est statué qu'à la fin des Messes du matin et du soir, après les hymnes, on récite des capitules tirés des psaumes, et que le soir l'évêque renvoie, après l'avoir béni, le peuple que la prière a réuni. Dans ce sens aussi Gassien dit à l'endroit cité plus haut : « Pourquoi il ne faut pas dormir après la Messe nocturne, » c'est-à-dire après l'office de nuit ; et ailleurs : « La Messe canonique étant achevée, » c'està-dire l'heure, l'office. Le mot Messe, dit Pierre Giaconius dans ses annotations sur cet auteur, est pris dans Gassien pour désigner toute réunion ou assemblée des moines ayant pour objet la prière ; par exemple : Tierce, Sexte, None et les autres parties de l'office, soit de jour, soit de nuit. On lit dans la règle d'un autre Père : « On chantera douze psaumes dans l'office de nuit, outre cette Messe qu'on récite au lever du soleil, » c'est-à-dire outre l'office de Prime.

Septièmement, comme la Messe est l'acte le plus important des jours de fête, certains écrivains du moyen âge se sont servi de ce mot pour désigner les fêtes elles-mêmes; chez eux, Messe de

saint Martin ou de saint Jean, est la même chose que fête de saint Martin, fête de saint Jean. Ives de Chartres, dans son décret1 : Si l'on ne peut, dit-il, faire tout son carême avant la Messe de saint Jean, qu'on l'achève après cette Messe^ c'est-à-dire après la fête ; et plus bas, accordant quelque adoucissement aux pénitents publics à cerlaines fêtes, il range parmi ce nombre les Messes de saint Jean-Baptislc et de saint Mathias. Dans le concile de iVietz 5, tenu sous Nicolas Ier, on lit : « D'un commun consentement, nous avons statué qu'on leur laisse jusqu'à la Messe de saint Rémi, c'est-à-dire jusqu'aux calendes d'octobre. » Herald, arche venue de Tours, réglant dans son capitulaire 3 quelles fêtes on doit férier, compte les Messes de saint Jean-Baptiste, des apôtres saint Pierre et saint Paul, de saint Martin et de saint André. « Nous voulons, dit l'abbé Eginard 4, nous rendre au palais vers la Messe de saint Martin. » Frodoard, dans sa chronique [adannum 921): « Une trêve fut faite, dit-il, pour jusqu'à la Messe de saint Martin. » Et à l'année 945 : « Vers la Messe de saint Jean, le duc Hugues s'entendit avec le roi. » Aimon 5 raconte les repas qui avaient lieu à la Messe de saint Germain. On lit dans les annales de Berlin G : « Richilde venant trouver Louis vers la Messe de saint André, lui apporta un ordre. » On trouve fréquemment le mot Messe employé en ce sens, dans les capitulaires de Gharlemagne et de Louis le Pieux, comme au livre 2e, chapitre XV1I1 : « Nous avons résolu de donner du temps jusqu'à la Messe de saint Martin ; » et chapitre XX : « On ordonne que les ponts soient réparés pour la Messe de saint André. » Dans les capitulaires de Charles le Chauve 7, ledit de Metz s'exprime ainsi : « Que celui qui aura droit à quelque avantage provenant des vignes dans ces contrées, 'se pourvoie huit jours après la Messe de saint Rémi, et s'il lui est nécessaire, qu'il revienne à son bail à la Messe de saint Martin. » Dans l'Appendice du second volume des historiens français, d'André du Chesne, on trouve une lettre d'un certain Catuphus à Charlemagne, à la fin de

1 Pars 15, cap. 190. - 2 Can. 3. - 3 Cap. 61. — * Ep. 23. - 5 Lib. 5, cap. 34. - « Ann. 877. ~ : Sec. 31, g 51.

laquelle il exhorte ce prince à établir dans son royaume, de concert avec un concile des Francs, la Messe de saint Michel et la Passion de saint Pierre. C'est pour cette même raison que nous voyons le mot Messe, employé pour désigner n'importe quelle réunion du peuple, parce que c'est ordinairement pour assister au saint sacrifice de la Messe, que le peuple se réunit en plus grand nombre.

C'est dans ce sens que l'on voit dans la relation du crime des Thessaloniciens, rapportée par Baronius *, les évêques défendre que personne ne tînt des Messes (assemblées) hors de la ville, de peur que la multitude réunie ne se portât plus facilement à une sédition. De là aussi cette expression de la langue germaine, rapportée par Kilianus dans son dictionnaire : Francfurter Misse, Strasburger Misse, foires de Francfort, de Strasbourg ; dénomination venue, suivant Joachim Vadian 2 , de ce que dans plusieurs lieux les foires annuelles sont annexées à certaines fêtes, et cela parce que le peuple s'y réunit en plus grand nombre à cause de la solennité du jour.

Huitièmement, enfin par Messe on désigne l'ensemble du divin sacrifice, en tant qu'il comprend et la Messe des cathécumènes et celle des fidèles. Cette acception a tellement prévalu qu'à peine aujourd'hui connaît-on d'autre signification du mot Messe. De là l'erreur dans laquelle est tombé un célèbre théologien, qui, ne consultant que l'usage actuel, a cru que ce mot, toutes les fois qu'il le rencontrait dans Cassien ou dans saint Benoît, désignait le saint sacrifice. D'où il suivrait qu'autrefois les Moines auraient célébré plusieurs fois le jour et même après le repas; car c'est même après les vêpres et les complies que saint Benoît dit : Et missx sint; et missse fiant. Erreur absurde s'il en fut jamais!

Chez les anciens ce mot se trouve aussi bien plus souvent au pluriel qu'au singulier, soit parce qu'il y avait deux messes, celle des fidèles et celle des cathécumènes, soit parce que sous ce terme ils comprenaient et les offices divins et tout ce qui appartient à l'administration des sacrements. Ainsi saint Benoît,

1 Ad annum 519. — 2 De veterib. german. monast., lib. 1er.

dans sa Règle i, parlant des prêtres qui étaient admis à prendre 1 habit et à faire profession dans un monastère, dit : « Nous leur accordons d'être après l'abbé, de bénir et de dire des messes (missas tenere) ; » c'est-à-dire de célébrer le saint sacrifice et d'administrer les sacrements ; dans certaines éditions on lit : et de chanter des messes [canere). Mais missas tenere est la vraie leçon, c'est une locution usitée dans l'Église. On la trouve dans le concile d'Agde 2 : « Si quelqu'un désire avoir dans la campagne, hors des paroisses, un oratoire pour y avoir la Messe missas teneai) nous le lui permettons. » Le premier concile de Bragues " dit : Si quelqu'un, le jeudi saint, ne tient pas la Messe, (non tenet) qu'il soit anatheme. Tenir la Messe signifie à la fois et dire la Messe et y assister, comme on le voit dans le conciie d'Agde 4 que nous venons de citer, lorsqu'il dit : Nous recommandons d'une manière spéciale aux séculiers, d'assister à la Messe (missas tenere) le Dimanche.

Page 1