CHAPITRE III
Que le nom de Messe est très-ancien. — Auteurs qui l'ont employé les premiers. — Quelle est l'autorité «les Décrétales d'Isidore Peccator . — Divers noms donnés à In messe pur les Latins, — par les Grèce. — Témoignages de Tertullien sur le saint sacrifice.
Après ces préliminaires sur le nom de Messe et ses différentes significations, il nous faut maintenant parler de son antiquité. Baronius 5 pense qu'il remonte à la naissance de l'Église; que les apôtres saint Pierre et saint Paul, l'ayant emprunté aux Hébreux, l'ont transmis aux Romains. Saint Jacques, le parent de Notre-Seigneur et l'évoque de Jérusalem, s'en serait servi
1 Cap. 60. - « Cap. 21. - 3 Cap. 16. - * Cap. 47. - 5 Ad ann. 34, n. 59.
dans la liturgie qu'il a laissée. Mais n'en déplaise à ce savant historien, ces deux assertions sont fausses. Le mot Messe ne vient point de l'Hébreu, nous l'avons montré plus haut, et, en supposant môme que la liturgie attribuée à saint Jacques soit bien l'œuvre de cet apôtre, ce que nous examinerons ailleurs, le mot Messe n'est point de saint Jacques, qui a écrit en grec, mais de l'interprète latin, et les Grecs ne l'ont employé que plusieurs siècles plus tard. L'opinion de Baronius est suivie par J. Visconti et J.-B. Scortia dans leurs Traités du sacrifice de la Messe, par Etienne Duranti dans son ouvrage sur les rites de l'Église, et par d'autres auteurs plus modernes, qui, pour prouver que le nom Messe vient des Apôtres et remonte à la fondation de l'Église, entassent des témoignages tirés des papes du premier et du second siècle, témoignages qui n'ont aucune valeur.
Il y a déjà longtemps en effet que les savants ont remarqué la fausseté des Décrétales antérieures au pape Sirice, composées à la fin du VIIe siècle, par un Espagnol, sous le nom d'Isidore (quelque ait été son vrai nomj. Il les tira en grande partie des anciens canons, des lois civiles, de Pères qui vécurent aux Ve et VIe siècles, auxquels il donna à peu près le même style, la même manière d'écrire. L'anachronisme était palpable. Riculphe, évêque de Mayence, les apporta au VIIIe siècle d'Espagne en France, d'où elles se répandirent chez les autres nations et furent regardées par le plus grand nombre comme authentiques. Mais enfin l'imposture fut découverte et Baronius J, parlant de ces Décrétales, reconnaît leur fausseté et l'avoue franchement, de peur, dit-il, que quelqu'un ne prétende que l'Église romaine ait trempé dans une pareille supercherie. Rejetant donc comme faux et sans valeur le témoignage de ces lettres, nous allons en produire de plus certains tirés des écrits authentiques des souverains Pontifes et des Pères. Et d'abord il existe une lettre du pape saint Pie à Juste, évêque de Vienne, lettre que tous les catholiques reçoivent, que les hérétiques eux-mêmes
» Ad annum 865.
n'osent rejeter d'une manière absolue, et qui, suivant Baronius, aurait été écrite l'an 166. Dans les premières lignes le saint Pape dit : « Notre sœur Euprepia, comme vous devez vous en souvenir, a donné sa maison aux pauvres, c'est là que maintenant nous célébrons la Messe. » On voit aussi une autre lettre de saint Corneille à Lupicin, évoque de la même ville, dans laquelle il dit : Que les cbrétiens ne pouvaient pas célébrer la Messe publiquement, même dans les cryptes les plus connues, tant était grande la violence de la persécution. Elle fut écrite vers l'an 254, et personne, pas même les hétérodoxes, ne la range parmi les écrits apocryphes. Dans le quatrième siècle, on trouve saint Ambroise * qui écrit à sa sœur Marcelline : a Je suis resté en fonction ; j'ai commencé à dire la Messe. » Dans son sermon 34e : « Un des avis que je vous donne, c'est que celui qui est près de l'Église, et qui peut le faire sans grave inconvénient, assiste tous les jours à la Messe. » Et dans la prière préparatoire au saint sacrifice, que Casaubon range parmi ses écrits authentiques, et qu'un récent écrivain a vainement attribuée à saint Anselme, contrairement aux anciens manuscrits : « Accordezmoi, dit-il, de célébrer, aujourd'hui et toujours, la Messe avec un cœur pur et une âme sans tache. » Saint Augustin, contemporain de saint Ambroise, dit 2 : « Dans la lecture qu'on doit faire à la Messe. » Et ailleurs 3 : « Voici qu'après l'instruction a lieu la Messe des catéchumènes ; les fidèles resteront. » Rutïïn d'Aquilée, dans la version latine qu'il a donnée du texte de saint Clément, s'est servi du mot Messe pour rendre les mots Liturgie ou Synaxe toutes les fois qu'il les a trouvés dans le grec. Le cinquième siècle nous offre saint Léon le Grand, recommandant dans une lettre 4 à Dioscore d'Alexandrie la célébration de plusieurs Messes, là où une seule ne suffisait pas à cause de la multitude. « Il est nécessaire, dit-il, qu'une partie du peuple voie ses pieux désirs frustrés, si, conservant l'usage d'une seule Messe, ceux-là seuls peuvent prendre part à l'oblation du sacrifice, qui se sont réunis dès le matin. » Victor Africain,
1 Cpist. 13. - 2 Scrmo 91. - ■" Scrm. 237. - « Epist. 81.
auteur du même temps, écrit dans son second livre de la persécution des Vandales : « Vous êtes libres cle dire la Messe dans vos églises. » Paulin, non pas le célèbre évêque de Noie, mais un autre qui vivait peu d'années après, dit dans une vie de saint Martin * : « Que la commisération précède l'assistance à la Messe, elle est plus agréable à Dieu que l'offrande ; observant le précepte, vêtissez donc d'abord ceux qui sont nus. »
Or, il est évident que saint Ambroise, saint Augustin et les autres que nous venons de citer, ont employé ce mot comme connu, et depuis longtemps usité parmi les fidèles. L'usage en devint si général après saint Augustin, qu'il est superflu de produire des témoignages des siècles suivants. Lesépîtres, les sermons de saint Grégoire-le-Grand ainsi que les écrits des auteurs de son époque, nous montrent que dès ce temps cet usage avait prévalu. Julien de Gonstantinople, le premier qui ait traduit en latin les Novelles cle Justinien, peu après la mort de cet empereur, rend ainsi la cinquante-huitième : « Si quelqu'un a dans sa maison un oratoire, qu'il n'ait pas la hardiesse d'y faire célébrer la Messe, à moins qu'il n'ait des clercs catholiques députés à cet effet par l'évêque de la ville ou par le patriarche. » Ives 2 rapporte cette ordonnance d'après la traduction de Julien. Il était donc ordinaire aux anciens auteurs sacrés et profanes de désigner le saint sacrifice sous le nom de Messe ; et quoique nous ignorions celui qui le premier l'a employé dans ce sens, nous savons cependant qu'il est très-ancien, puisqu'il a été usité par les papes saint Pie et saint Corneille, vivant^ l'un dans le second, l'autre dans le troisième siècle, et qu'ensuite il s'est répandu dans tout l'Occident.
Gomme les noms ont été inventés par les sages pour désigner, au tau t que faire se peut, la nature des choses et leurs propriétés cachées, et comme aussi les choses surnaturelles sont si élevées, si au-dessus de l'esprit humain, que, loin de pouvoir les nommer, il ne saurait seulement les concevoir, de là, je pense, est arrivé que les saints Pères ont imaginé plusieurs termes pour
1 Liber 4. — 'l Pars 3, décret, cap., 191, et pars 6, cap. 42i.
désigner ce mystère, termes sur lesquels il nous faut maintenant, donner quelques explications, qui ne seront pas inutiles pour l'intelligence de ce traité.
Le premier et le plus usité de ces noms parmi les Latins est celui de Collecte, venant de ce que le peuple se réunit pour le saint sacrifice. Dans l'Ancien Testament, le Lévitique (XXIII) et le Deutéronome (XVI) se servent de ce terme pour désigner les jours solennels, les assemblées des fidèles : « Comment sacrifierons-nous (colligemus,) dit Terlullien dans son livre de la fuite pendent les persécutions, comment célébrerons-nous les solennités dominicales ? Si vous ne pouvez sacrifier (colligcre) pendant le jour, vous avez la nuit. » « Il ne faut pas dire, écrit saint Optât de Milève1, qu'il était en petit nombre, ce peuple qui, dans plus de quarante basiliques, n'avait pas assez d'espace pour sacrifier (colligerent) . » Nous confondons, dit saint Irénée2, tous ceux qui célèbrent (colligunt) de n'importe quelle manière, autre que celle qui convient. » Saint Augustin, dans l'abrégé de ses Conférences avec les Donatistes, Conférence troisième, dit : « Ils confessaient avoir fait la collecte et le dominical. » Dans les actes de saint Saturnin et ses compagnons 3, il est dit : qu'ils furent livrés au proconsul, parce que, contre la défense de l'empereur, ils avaient célébré la collecte ou autrement le dominical. Toutefois, comme le peuple ne se réunissait pas seulement pour le saint sacrifice, mais encore pour les autres olfices, les anciens se sont servi du mot collecte pour désigner n'importe quelle assemblée solennelle. « L'alleluia étant chanté, ce signe les appelait à la collecte, » dit saint Jérôme dans l'épitaphe de sainte Paule. Dans le synode de saint Patrice 4, on lit : « Quiconque, par négligence, aura manqué aux Collectes du matin ou du soir, sera regardé comme étranger. » Nous parlerons plus à propos des autres significations de ce mot au livre II, quand nous traiterons des Collectes.
On l'appelait aussi Dominical, Dominicum, comme il appert
1 Lib. 2. - '-' Lib. 3, cap. 3. - • Apud Bol!., 2 februar. - i Tome L" des Conciles d'Angleterre.
par les témoignages que nous venons de rapporter, sans doute parce que ce sacrifice est la fonction la plus grande et la plus importante qui, d'après l'institution de Notre Seigneur et le précepte de l'Eglise, puisse être remplie. Saint Gyprien * s'exprime de manière à ne laisser aucun doute : « Devons-nous donc célébrer le Dominical après le repas, afin que l'offrande du calice mystique ait lieu au milieu d'une plus grande assemblée ? » et ailleurs : 2 « Tu es riche, opulente, et tu crois célébrer le Dominical, toi qui ne daignes point regarder le corban 3, qui viens au Dominical sans offrande et qui prends le pain du sacrifice que le pauvre a offert. » Saint Augustin 4, parlant du discours de saint Paul en Troade : « Us s'étaient, dit-il, réunis pendant le jour, à l'heure du Dominical, » c'est-à-dire it l'heure de célébrer le sacrifice. De là cette expression des chrétiens si souvent répétée dans les Actes de saint Saturnin : « Nous sommes chrétiens, nous ne pouvons vivre sans Dominical : j'ai célébré le Dominical avec mes frères; on ne peut interrompre le Dominical. » Le Martyrologe5 romain parle de plusieurs milliers de martyrs qui, s'étant réunis le jour de Noël à Nicomédie, pour célébrer le Dominical, furent, par l'ordre de Dioclétien, brûlés dans l'église, dont ce tyran avait fait fermer les portes. Je montrerai au chapitre XIX que ce mot servit aussi à désigner l'Eglise, c'est-à-dire le lieu où les fidèles s'assemblaient pour le sacrifice.
Le concile de Garthage, tenu sous le pape Gélestin, appelle la Messe Agenda. L'évêque Numidius dit : « Il y a des prêtres dans certains lieux qui, soit simplicité ignorante, soit audacieuse dissimulation, célèbrent les Agenda dans plusieurs maisons particulières, presque sous les yeux de l'Evêque et sans l'avoir consulté. Votre Sainteté n'ignore pas que cette manière d'agir est contraire à la discipline. » Tous les évoques répondirent : « Tout prêtre qui, sans avoir pris l'avis de l'Evêque, veut célébrer les Agenda dans n'importe quel lieu particulier, se
1 Epist. 63, ad Cecil. — 2 De oper. et eleemos. — 3 Lieu où l'on déposait les offrandes. — * Ad finem, epist. 86. — 5 8 Cal. Jan.
déshonore lui-même » Ce canon a été inséré dans les capitulairesde Charlemagne1. Il estrecommandé qu'aucun prêtre ne célèbre l'Agenda sans le consentement de l'évoque. Je dis Y Agenda au singulier et non au pluriel neutre, comme le rapporte d'une manière fautive le décret précité. Anastase-le- Bibliothécaire, dans la vie de Léon II, dit : « Pour que Y Agenda de levèque Maure ne fût point célébré. » Saint Augustin 2 se sert d'un terme presque semblable. Enfin l'expression : Agenda des morts, se rencontre fréquemment dans l'Antiphonaire de saint Grégoire, et chez les anciens auteurs qui ont traité des offices ecclésiastiques. De môme que chez les écrivains, soit sacrés, soit profanes, facere est synonyme de sacrificare, ainsi le sacrifice lui-même a reçu le nom d'Agenda. Moïse, chapitre XV du Lévitique, parlant des deux tourterelles qu'on devait offrir, dit: « 11 en sacrifiera (faciel) une pour ses péchés et l'autre en holocauste ; » et chapitre XXIII : « Vous sacrifierez (facietis) un bouc pour les péchés. » Et, livre des Juges, chapitre XIII : « Nous vous sacrifierons (faciemus) un chevreau. » Dans Plaute on lit 3 : « 0 bonne foi, je te sacrifierai (faciam) trois bonnes pintes d'un vin miellé. » Virgile dit 4 : « Viens lorsque je sacrifierai (faciam) une génisse pour les moissons. » « Junon, déesse prolectrice, à laquelle tout consul doit sacrifier (facere), » dit Cicéron 3. Cependant, par le nom d'action, on désignait, non pas la messe tout entière, mais seulement la partie principale, le canon, comme nous le dirons en son lieu.
En quatrième lieu la Messe fut aussi appelée Communion, mot qui désignait non-seulement la réception de l'Eucharistie, mais aussi quelquefois le sacrifice où elle est offerte; non pas qu'il soit nécessaire que plusieurs communient à la Messe, comme nous le montrerons plus bas en parlant des Messes privées, mais parce qu'il y a consécration et participation au corps et ausang du Sauveur, et que, par conséquent, il ne peut y avoir de Messe sans communion. Saint Jean Damascène G, traitant des
1 Lib. 6, cap. 23'i, et plus clairement encore, Addit. 4, cap. 50. — a Epist. 118. — 3 Aulular., act. iv; se. 2. — « E^rl. 3. — r° Pro Muiena. — c Lib. 4 de fide Orthod., cap. 1 1.
différents noms donnés au saint sacrifice, s'exprime ainsi en parlant de celui qui nous occupe : « C'est avec raison qu'on appelle ce sacrifice Communion, car par lui nous communiquons avec le Christ, nous recevons et sa chair et sa divinité, et ainsi s'établissent entre nous et lui les liens d'une union étroite et intime. Participant au môme pain, nous devenons le môme corps, le môme sang du Sauveur, membres les uns des autres ; nous sommes incorporés à Jésus-Christ. » C'est donc parce que cette participation est inséparable du sacrifice et qu'autrefois personne ne communiait hors de la messe, que le nom de communion lui a été donné. Saint Grégoire de Nazianze *, saint Isidore de Péluse 2 et Pachymère 3 s'expriment à peu près dans le môme sens que saint Jean Damascène.
Enfin, on l'appelait communément Oblation, parce que le Christ, l'Agneau sans tache, y est offert et immolé. Ce nom était d'un usage fréquent, comme le montre Pamélius sur le livre de Tertullien de la Parure des femmes 4, où il rassemble une foule de témoignages de cet auteur et des autres Pères. Ennodius de Pavie, dans sa Défense, fait ainsi parler l'Eglise : « Moi, qu'après l'abolition du vain culte des idoles, les temples du vrai Dieu ont rendu si joyeuse, si brillante et si belle, moi que ï Oblation a délivrée des victimes. » Il est clair qu'ici oblation désigne le sacrifice non sanglant, bien que ce nom ait encore d'autres significations. On trouve également dans saint Augustin5 le mot offrir employé pour marquer la célébration du saint sacrifice : « Dans un lieu, il ne se passe pas de jour sans qu'on offre ; dans un autre, on offre seulement le samedi et le dimanche. » « On voyait à sa place, dit saint Optât 6, un autel sur lequel les évoques avaient offert dans les temps de paix. » Je pourrais encore rapporter une foule de noms qui furent donnés au saint sacrifice par les Latins, tels que : hostie, fraction du pain, mystère, latrie, gage, saint, table, prix, bien, grâce, et autres semblables, sur lesquels on peut consulter Joseph Vis-
1 Orat. 3. - 2 Lib. 1. ep. 223. - 3 Ad hier. EccL, cap. 3. - * Cap. 11. - 5 Ep. 118. - « Lib. 1.
conti i, Jean Dartis 2 et surtout Théophile Raynaud, qui en traite fort longuement dans son Onomasticum Eucharistie cum.
Le premier nom que les Pères grecs ont donné à la Messe est celui de Liturgie, Aurwpyia mot qui, chez les grammairiens, désigne tout office ou fonction publique. Platon, Aristote, Démosthènes, Xénophon, Isocrate et d'autres auteurs profanes cités par les Lexicographes grecs, l'ont employé dans ce sens. On le trouve avec la même signification dans les Pandectes 3. Dans les lois grecques, le mot Aînovpyic désigne ordinairement l'exemption des charges publiques. Dès l'origine de l'Eglise, l'usage s'établit parmi les chrétiens d'appeler de ce nom le sacrifice du corps et du sang du Sauveur, nulle fonction, nul ministère n'étant plus public, plus solennel que l'action du prêtre qui offre cà Dieu le saint sacrifice. On rencontre ce mot au chapitre XIII des Actes des Apôtres : « S'employant au service du Seigneur, Attrov/ayouvro* Si c.vtwv rô> Rupin, » porte le texte grec, service qui, suivant l'opinion commune, n'était autre que le saint sacrifice. Aussi Erasme a-t-il ainsi traduit ce texte: « Tandis qu'ils sacrifiaient au Seigneur.» Ensuite ce mot fut employé pour signifier l'ensemble des prières et des oraisons du saint sacrifice, comme quand nous disons : liturgie de saint Jacques, de saint Bazile, de saint Jean Chrysostôme. Toutefois le savant Vincent Riccard observe dans son commentaire 4 , que lorsque les Pères emploient le mot liturgie pour désigner le saint sacrifice, ils ont soin d'y ajouter l'épi thète de sacrée ou de mystique.
En second lieu, elle est appelée Muoraywyîa Mystagogie, par saint Denys 5, terme qui signifie action secrète, participation divine, introduction aux mystères. C'est en ce sens que les cinq Catéchèses de saint Cyrille de Jérusalem, dans lesquelles il est parlé de l'Eucharistie, sont appelées mystagogiques, Saint Grégoire de Nazianze 6 apostrophant le préfet irrité contre les
1 Lib. 1, de ritibus Miss. — 2 De consecr. dict. 2. tract, de Eucb., cap. 19. — " Lib. 50, titul. 6, in resciïpto Maie. Ant. ac Lucii Veri. — l Ad Procl,, de Trad. miss. — 5 Eccl. hicrarch., cap. 1. — a Scrm. 17, ad cives suos.
citoyens : « La même bouche, dit-il, qui t'adresse cette prière, célèbre le mystère sacré qui nous ravit au ciel. » Le texte grec porte y-vo-Taywyîa. Saint Jean Damascène, dans son discours sur les trépassés, dit qu'iis sont secourus par les Mystagogies, c'est-àdire par les sacrifices.
Le même saint Denys, au chapitre 111 de l'ouvrage cité, emploie un troisième nom, celui de zuvagc* Synaœe, c'est-à-dire réunion, parce que ce sacrifice nous réunit en Dieu, opère en ceux qui participent à la sainte table, une sainte conformité de mœurs, rassemble les esprits et les cœurs pour n'en faire qu'un seul et les unir à Dieu. Encore que les autres Pères emploient ordinairement cette expression pour désigner toute réunion des fidèles ayant pour objet, soit la prière, soit la psalmodie, soit l'explication de la parole de Dieu, comme nous le montre Cassien *, saint Denys cependant l'emploie toujours pour signifier le saint sacrifice. Il y a plus : Pachymère, rapportant 2 les deux sens, n'approuve que ce dernier et rejette l'autre comme trop bas et peu digne du saint évèque. « Par Synaxis, dit-il, il ne faut pas entendre une simple réunion du peuple chrétien, comme le veulent quelques auteurs de ce temps, mais bien l'alliance, la communion avec Dieu. »
Le même auteur se sert encore du mot Tskerè Télète, pour désigner la Messe. Ce mot, suivant les lexicographes, signifie initiation, consécration, perfection. Suidas dit que c'est un sacrifice grand, honorable, rempli de mystères. Synesius 3, parlant de ce sacrement, l'appelle mystère caché, en grec TeXs**. Platon, dans le Phédon, appelle Têlètes les cérémonies, et au livre second de la République, il se sert de ce terme pour désigner les expiations. Apulée expliquant 4 la manière dont il avait été initié au sacerdoce païen : « On m'avertit, dit-il, qu'il fallait préparer ce qui était nécessaire pour les Têlètes. » Et plus bas il ajoute : « Des ordres inopinés et enveloppés de mystères me commandent de nouveau et me forcent à recommencer une
1 Lib. 2, cap. 10, et collât., 3, cap. ult. — 2 In paraphr. hier. Eccl-, cap. 3. 3 Ep. 58 ad fin. — * Lib. 11, ad fin.
troisième Télète. » Le satirique Lucien, blasphémant Jésus- Christ, clans son Dialogue de la mort de Péréyrin, dit qu'il fut attaché à la croix pour avoir établi une nouvelle Télète, c'est-àdire un nouveau mystère, un sacrifice nouveau, une nouvelle religion. Saint Augustin, dans la Cité de Dieu *, parle des Tèlètes, c'est à dire des consécrations magiques, par lesquelles l'impie Porphyre prétendait qu'une àmc devenait capable de communiquer avec les esprits et pouvait jouir de la vision céleste. Mais Ja vraie signification que saint Denys a en vue, lorsqu'il applique ce nom au saint sacrifice, c'est celle de perfection, de consommation, parce que le Christ, source de toute perfection, y est offert, ou bien parce que ce mystère est le plus parfait de Ja religion chrétienne, ayant une vertu perfectricc que n'ont point les autres sacrements. Aussi le nom de Tëlètes ne saurait leur convenir, à moins que celui-ci ne vienne les compléter et les rendre parfaits. C'est pour cette raison que l'Eglise a coutume de ne faire et administrer les autres sacrements que pendant la célébration de la Messe, ou du moins en présence de l'Eucharistie qui, par cela même, est appelée la Télète des Télètes parce qu'elle imprime, pour ainsi dire, le dernier sceau à tous les mystères et aux sacrements, auxquels elle donne et la force et la sainteté. En cinquième lieu, on s'est encore servi, pour désigner le sacrifice de la Messe, du mot Avayo/aa Anapliore, élévation, action d'élever de nouveau, ou, comme l'explique le lexicographe chrétien llésychius, supplication, invocation. Cette dénomination se trouve en tête de la liturgie de saint Basile, traduite du syriaque en latin par André Masius. On s'est servi de ce terme, soit parce que le saint sacrifice s'élève de nouveau vers Dieu, soit parce qu'il excite le cœur du prêtre et ceux des assistants à s'y élever ; car si toute prière est une élévation de 1 'âme à Dieu, à combien plus forte raison cette définition convient-elle au saint sacrifice, qui est l'acte d'adoration le plus digne et la prière la plus parfaile, ce qu'Anastase le Sinaïte exprime très-bien2: « Soyez pénétrés de respect, dit-il, soyez pénétrés d'une crainte
1 Liber 10, cap. 9. — 2 In orat. de Synaxi.
Religieuse à ce moment de l'élévation ; le même amour, la même ferveur avec laquelle chacun assiste à cet instant précieux, l'accompagne et le reporte vers Dieu. On l'appelle Anaphore, parce qu'il nous élève de nouveau à Dieu. » Dans la liturgie de saint Basile, le diacre dit : « Soyons pénétrés de crainte et attentifs à la sainte oblation, Ava^à qui doit être offerte par des cœurs paisibles. » A la fin du psaume 50 : « Alors vous recevrez le sacrifice de justice et l'oblation, » en grec, 'Avayojoà suivant la version des Septante.
Sixièmement, on l'a aussi nommé upo^opv. Prosphora, nom qui répond à celui d'oblation donné par les Latins et dont nous avons parlé. Riccard rassemble une multitude des textes des Pères, dans lesquels le saint sacrifice est désigné sous ce nom * . Je n'en rapporterai qu'un d'Eusèbe de Césarée, au livre VI de son histoire 2, parlant du serment que Novat exigeait de ses adeptes de ne point communiquer avec saint Corneille : « L'oblation, npovyopâ. étant faite, dit-il, il en distribue à chacun une partie, et en la leur remettant au lieu d'une bénédiction, il oblige ces malheureux à jurer. Il prend donc dans ses deux mains les mains de celui qui reçoit une portion du sacrifice, et ne les quitte point qu'il n'ait proféré ce serment, car je le rapporte dans ses propres termes : Jure-moi par le corps et Je sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, que tu n'abandonneras jamais mon parti pour passer à celui de Corneille. »
Septièmement enfin, saint Epiphane 3 se sert du mot oUavouia œconomia, pour désigner le saint sacrifice, en sorte que, chez lui, faire Y œconomia est la même chose qu'offrir le sacrifice, comme l'observe avec justesse Billius 4. Je sais que les Pères ont bien souvent employé ce terme pour exprimer le mystère de l'Incarnation ; c'est ce qu'ont fait Tertullien contre Praxeas, chapitre XXIII, saint Athanase, dans son troisième discours, Clément d'Alexandrie, au livre V des Stromates, saint Cyrille en plusieurs endroits de ses livres sur l'Incarnation, Anastase le
1 Adorât. 6 procl., p. 242. — 2 Cap. 43. - 3 Hœr. 75. - * Ad lambic, 15, Nazianz., n. 25.
Sinaïte, dans son Odegos, chapitre II et d'autres auteurs. Mais c'est avec assez de justesse qu'on s'en est servi pour désigner l'Eucharistie, à. cause de la grande connexion qui existe entre ce mystère et celui de l'Incarnation, mystère dans lequel, au témoignage de saint Jean Damascène *, Dieu nous montre tout l'amour et toute la tendresse qui brillent dans celui de l'Incarnation. C'est en ce sens qu'Eusèbe, dans sa Démonstration évangélique, livre VIII, dit que Jésus-Christ a remis à ses Disciples les symboles de la divine économie'. On appelle économie la prudente et sage administration d'une chose dirigée pour l'avantage et l'utilité des autres, ce qui certes apparaît d'une manière admirable, tant dans l'Incarnation que dans l'institution de l'Eucharistie.
Les Grecs ont encore donné plusieurs autres noms au saint sacrifice, tels que : lérurgie, Eulogie, Ayathon, Mysterion, Latrie, Deipuun, Teleion, qu'on peut traduire : œuvre sainte, bénédiction, bien, mystère, adoration, festin, perfection, et sur lesquels les auteurs cités plus haut, tels que Visconti, Dartis et Raynaud pourront donner des renseignements utiles.
Je veux consigner dans ce chapitre les différentes appellations sous lesquelles Tertullien, le plus ancien des auteurs latins, désigne ce sacrifice et l'Eucharistie, encore qu'il le fasse quelquefois d'une manière obscure, dans la crainte de livrer le secret des mystères aux infidèles et aux indignes, « Je vais maintenant, dit-il dans son Apologétique 2, expliquer ce dont s'occupe la faction des chrétiens. Unis ensemble par les nœuds d'une même religion, d'une même règle, d'une même espérance, nous ne faisons qu'un corps... nous nous réunissons pour lire les saintes Ecritures... et c'est un terrible préjugé pour le jugement futur, quand quelqu'un a mérité par sa conduite d'être retranché de la communion des fidèles, de nos assemblées et de tout ce saint commerce. » Et plus bas il décrit élégamment les repas des chrétiens ou les Apages dont nous avons parlé. C'est avec raison, comme l'observe Pamélius, que presque tous intilu-
1 Lib. 4 de fid. orthod., cap. 14. - 2 Cap. 39.
lent ce chapitre : De la discipline des chrétiens. On y trouve la description de la Messe telle qu'elle se célébrait en Afrique. Ces assemblées avaient pour objet principal le saint sacrifice auquel on joignait la lecture de l'Ecriture sainte, et dont les pécheurs et les pénitents publics étaient exclus. Que les mystères aient été célébrés avant les Agapes, l'Apôtre l'indique clairement au chapitre 2 de la première épître aux Corinthiens. Au chapitre trentième de cette même Apologétique, Tertullien, après avoir dit que les chrétiens priaient pour les empereurs, et demandaient pour eux tout ce qu'un homme peut désirer, ajoute : « Je ne peux demander cela qu'à celui de qui je suis assuré de l'obtenir. Car il est le seul qui puisse l'accorder, et je suis le seul qui puisse l'obtenir comme son serviteur et son véritable adorateur, moi qui lui offre une victime agréable et plus précieuse (c'est-àdire plus précieuse que toutes celles que les païens offraient), celle qu'il m'a demandée lui-même. » Je n'ignore pas que les * Centuriateurs ont cherché à donner un autre sens à ce texte. Mais dans son livre à Scapula *, n'indique-t-il pas clairement le saint sacrifice, quand il dit : « Nous sacrifions donc, nous aussi, pour le salut des empereurs, mais à notre Dieu et au sien, et de la manière que ce Dieu l'a prescrit, par une prière sainte. » Il ajoute ici, « par une prière sainte, » comme dans son Apologétique il avait ajouté : « la prière qui vient d'un corps chaste, » non qu'il veuille simplement désigner un sacrifice de prière, mais parce qu'il veut opposer notre sacrifice au sacrifice païen qui consistait dans l'immolation du sang d'un « misérable bœuf. » « Le Dieu qui a tout créé, dit-il, n'a besoin ni des parfums, ni du sang de n'importe quel animal ; ce sont des mets dont se nourrissent les démons. Quant à nous, nous offrons à Dieu un sacrifice par une prière sainte, puisque notre sacrifice, n'étant point sanglant, s'accomplit et s'offre par des prières et des invocations. » Dans son second livre Ad uocorem, chapitre IV, parlant d'une femme mariée à un époux idolâtre, il dit : « Qui donc souffrira que son épouse quitte sa couche pour
1 Cap, 2.
assister à des assemblées riocturnes si cela devient nécessaire? Qui, sans être agité de craintes, la laissera passer la nuit pendant les solennités pascales? Qui donc sera assez peu soupçonneux pour lui permettre d'assister à ce festin dominical, qu'ils calomnient? » Et dans le dernier chapitre, décrivant le bonheur d'un mariage entre des époux chrétiens. «Mariage, dit-il, que l'Eglise approuve, que l'oblation confirme, et que consacre ta bénédiction ; ensemble les époux prient, ensemble ils s'acquittent des jeûnes; tous deux fréquentent l'Eglise de Dieu, tous deux prennent part au banquet divin; on fait l'aumône sans crainte, on assiste au saint sacrifice sans inquiétude. » Au second livre de l'Ornement des femmes i : « Vous n'avez, dit-il. pour sortir, que des motifs sérieux : c'est un pauvre frère qu'il faut visiter clans sa détresse, c'est le saint sacrifice qu'on offre, la parole de Dieu qu'on annonce, toutes choses pleines de gravité, de sainteté. » Ailleurs 2, disputant contre les Académiciens, il enseigne qu'il ne faut point révoquer en doute le témoignage des sens : « De peur qu'on ne vienne aussi à douter de la foi, qu'il mérite dans la religion du Christ, et que quelqu'un ne prétende qu'il a été trompé, et ne trouve ensuite une autre saveur au vin qu'il consacre en mémoire de son sang. » Ce qu'il dit ici d'une manière assez obscure, il l'explique plus clairement contre Marcion 3, où il dit que : « Dans le vin Jésus-Christ a consacré son sang; » et peu auparavant il avait déjà dit : « Le pain qu'il prit dans ses mains et qu'il donna à ses Disciples, il en fit son corps en disant : Ceci est mon corps, c'est-à-dire la figure de mon corps. » Pamélius et Bellarmin , dans son traité de l'Eucharistie , montrent comment ces paroles ont un sens catholique, en sorte que dans le sacrement le corps de Jésus-Christ soit à la fois vérité et figure, sans que l'un répugne à l'autre. Tertullien s'est encore servi de cette phrase contre le même Marcion 4. Comme cet impie prétendait que le corps de Jésus-Christ n'avait été que fantastique, le docte africain le réfuta en disant que Jésus-Christ a institué l'Eucharistie comme ligure de son corps, mais d'un corps véritable et
1 Cap. 2. — 9 De anima, cap. 17. — " Lib. 4, cap. 40. — l Lib. 3, cap. I'». I 3
non point fantastique, qui devait bientôt être immolé sur ]a croix. Saint Paul, dans l'épître aux Hébreux, chapitre 1er, s'est servi d'une tournure analogue, quand il dit que le Fils de Dieu est la figure de la substance du Père, avec lequel cependant sa consubstantialité est constante. Du reste, Tertullien lui-même plus bas explique clairement sa pensée *, quand il dit : « Par le sacrement du pain et du calice, nous avons prouvé, d'après l'Evangile, la vérité du corps et du sang du Seigneur contre le fantôme de Marcion. » « Le Christ est notre pain, dit-il ailleurs 2, parce que notre vie c'est le Christ, et que notre vie c'est le pain, et aussi parce que nous croyons que son corps est sous le pain : Ceci est mon corps. » Vers la fin de ce même livre il traite de la manière de prier, du baiser de paix, des prières usitées dans les sacrifices, des stations et de la participation au sacrifice. Et encore, au chapitre IX du Livre de l'âme, exaltant les vaines révélations de Priscille, après s'être enrôlé dans le parti de Montan : « Il y a, dit-il, aujourd'hui parmi nous une sœur jouissant du don des révélations; elle les reçoit à l'église dans des extases, pendant les solennités dominicales. Tantôt l'Ecriture qu'on lit, les psaumes que l'on chante, tantôt les sermons qu'on lait, les prières que l'on adresse, servent de matière et d'occasion à ses visions célestes. Lorsque le peuple est congédié, après l'office, elle nous raconte ce qu'elle a vu. » Dans ce texte on trouve une exposition complète de tout ce qui se pratique maintenant encore dans la célébration de la Messe, la lecture de l'Ecriture, le chant des psaumes, les allocutions lorsque Je prêtre salue, instruit, exhorte le peuple, les demandes contenues dans les collectes et autres prières, et jusqu'au renvoi du peuple à la fin de la messe. « La chair, dit-il, au Livre de la résurrection 3, est nourrie du corps et du sang du Sauveur pour que l'âme soit engraissée de Dieu. » Et plus bas 4 il parle encore de ce mystère. Dans ses Prescriptions 5, énumérant les vérités qu'enseigne
l'Eglise romaine, il ajoute : « Elle reçoit avec la Loi, les Pro-
1 Lib. 5, cap. 8. - 2 Cap. 6, lib. de oration. - 3 Cap. 8. - * Cap. 2G et 37. - 5 Cap. 36.
phetes et les Evangiles, les lettres des Apôtres; c'est à ces sources qu'elle puise sa foi; elle régénère dans l'eau ceux qui la suivent, les revêt de 1 Esprit-Saint, les nourrit de l'Eucharistie. » Traitant, au livre de la Couronne, des traditions qui se conservent dans l'Eglise en dehors de l'Ecriture, il dit : « Le Sacrement de l'Eucharistie, que le Seigneur a ordonné à tous, et dans le temps du repas, nous le prenons même dans nos assemblées qui précèdent le jour, et nous ne le recevons que de la main de ceux qui y président. Nous faisons des oblations annuelles et pour les défunts et pour les fêtes des martyrs. C'est avec peine que nous 'verrions tomber à terre quelques parties soit du calice, soit du pain. » J'omets encore d'autres témoignages, comme lorsqu'il dit * que nous sommes « nourris de la succulence du corps du Sauveur ; c'est-à-dire de l'Eucharistie 2, » ou lorsqu'il se plaint que le chrétien « approche du corps du Sauveur des mains qui ont offert aux démons, » et autres semblables. Il m'a semblé que je devais surtout puiser des témoignages dans cet auteur, dont l'autorité est d'un grand poids pour établir et confirmer les institutions divines et apostoliques.