‹ De la liturgie (volume 2)Chapitre 6 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le sacrifice de la messe institué par «lésus-Clirist ; — Célébré par les Apôtres. — Calomnies des païens contre les chrétiens ; — Leur origine. — Témoignages des anciens Pères sur les sacrifices de la primitive Église.

Jésus-Christ, notre Rédempteur, ayant, comme le dit saint Cyrille de Jérusalem3, un sacerdoce immuable, consacré non par l'onction d'une huile terrestre, mais avant tous les siècles par la main de son Père, a institué lui-même, comme marque de l'amour infini

1 De pudicit, cap. 9. — 7 De Idolat., ch. 7.— 5 Catech. 10.

qu'il nous portait, le sacrifice de la loi nouvelle. Ce point est si clairement établi par les Evangistes saint Mathieu, saint Marc et saint Luc, que c'est un dogme de foi que nul chrétien ne saurait révoquer en doute. « Le Seigneur lui-même, comme l'observe avec justesse saint Paulin *, est l'hostie qu'offrent tous les prêtres, lui qui, s'immolant à son Père pour la réconciliation de tous, a été et la victime de son sacerdoce, et le sacrificateur de sa victime. » Saint Laurent Justinien, dans son discours sur l'Eucharistie 2, rendant raison de cette institution, dit : a Pour fortifier la foi des fidèles, il n'a pas voulu qu'il y eût d'autre instituteur de ce sacrement que lui-même. 11 ne confia cette institution ni à un prophète, ni à un patriarche, ni à un juste, ni à un ange de n'importe quel ordre ; mais lui-même la établi, lui qui s'est livré pour nous, lui dont toutes les paroles sont vérité, lui dont la sagesse ne saurait se tromper, lui dont les décrets sont immuables, comme il nous l'apprend quand il dit : « Le ciel et la terre passeront ; pour mes paroles, elles ne passeront point. » Puisque Dieu seul est fauteur de ce mystère, aucun doute, aucune incertitude ne doit naître dans l'esprit humain. » C'est pourquoi saint Denys appelle Jésus-Christ Teletarchus, chef du sacrifice 3, puisque de lui vient la première initiation, la première manière de sacrifier, ce qu'il nous enseigna alors que dans la dernière Cène il s'offrit lui-même à son Père sous l'apparence du pain et du vin, et qu'il commanda à ses Apôtres et à leurs successeurs de faire de même jusqu'à la consommation des siècles, en disant : Faites ceci en mémoire de moi.

Les Apôtres furent fidèles à la recommandation de leur maître ; car, comme l'écrit saint Luc4, « ils persévéreraient clans la communion de la fraction du pain. » Et ailleurs : « Un Dimanche qu'ils s'étaient réunis pour la fraction du pain, » c'est-à-dire pour l'administration des sacrements et la célébration des mystères, comme l'expliquent saint Augustin 5, Bède 6 et les autres Pères. Saint Paul 7 s'exprime ainsi : « Lorsque vous vous

1 Ep. vadSev. - 2 Cap. 7. - "Cap. 1, Hier, cœlest. - 4 Act., eh. 2. s Epist. 8G. — 5 Comment. — ' Ep. ad Cor., ch. 2.

réunissez, n'est-ce pas pour participer à la Cène du Seigneur P» El peu après, racontant l'institution de ce sacrifice, il dit : « J'ai reçu <tu Seigneur ce que je vous ai appris, à savoir: que Notre Seigneur Jésus-C hrist, dans ta nuit où on le livrait, prit du pain, et, rendant grâces, le rompit en disant : Prenez et mangez: ceci est mon corps, qui sera livré pour vous; faites ceci en mémoire de ami. » — « Je désire, écrit-il à Timothée, que l'on fasse des supplications, des prières, des demandes, des actions de grâces. » Passage que saint Augustin applique, avec beaucoup de justesse, au saint sacrifice de la messe *. « Je pense, dit— il, que. par ces paroles, on doit entendre ce que pratique l'Eglise presque tout entière ; que, par supplications, nous devons comprendre celles que nous faisons dans la célébration des sacrements avant que les offrandes placées sur l'autel n'aient été bénies ; par prières, celles que nous récitons lorsque les offrandes sont bénies, sanctifiées, divisées pour être distribuées, prières qui, dans presque toute l'Eglise, se terminent par l'Oraison dominicale. Les interpellations ou plutôt, comme le portent nos exemplaires, les demandes ont lieu lorsque le peuple est béni, car alors les évoques, comme des intercesseurs, par l'imposition des mains, offrent leurs ouailles à la très-miséricordieuse Bonté. Lorsque ces différentes parties sont achevées et que le sacrement a été reçu, vient ['action de grâces, qui termine le sacrifice. » Ainsi s'exprime saint Augustin. Par où l'on voit manifestement que la manière dont on offrait le saint sacrifice de son temps était la même que celle dont se sert encore aujourd'hui l'Eglise romaine ; et, du reste, au témoignage de ïertullien 2, cette Eglise élailalors unie avec celle d'Afrique par les liens les plus intimes. Les supplications, encffet,s'étendentjusqu'au canon. Puissuit cette partie que saint Augnstin entend sous le nom de prières et qui se termine par l'Oraison dominicale. Il rappelle ensuite la bénédiction épiscopale, qui alors se donnait avant la communion ; fient après l'action de grâces qui forme la fin du saint sacrifice, nue tous les apôtres aient contribué à régler la manière

1 Epist. 59 ad Paul. — 2 Prescrip., ch. 36.

dont les saints mystères devaient être offerts, c'est ce qui résulte du témoignage suivant de saint Epiphane * : « Pierre, André, Jacques et Jean, Philippe, Barthélemi, Thomas, Thaddée, Jacques fils d'Alphée, Jude, Simon le Cananéen, et Matthias, désigné par le sort pour compléter le nombre de douze, furent tous choisis pour annoncer l'Evangile dans l'univers, ainsi que Paul, Barnabe et les autres ; ils furent les instituteurs des saints mystères avec Jacques, le parent de Notre Seigneur, premier évoque de Jérusalem. Il serait superflu de montrer que sous le nom de mystères il faut entendre le saint sacrifice de la Messe. Nicolas de Méthone et Cabasila tiennent le môme langage.

Ici reviennent naturellement les calomnies des païens, qui reprochaient aux chrétiens de s'assembler avant le jour, et leur faisaient un crime de leurs réunions secrètes, d'où ils sont appelés, chez Minucius Félix, race ténébreuse et ennemie de la lumière. Parce que quelque chose du sacrement du corps et du sang du Sauveur avait transpiré parmi eux, ils les accusaient d'égorger un enfant et de prendre part à des festins de Thyeste. « On nous traite d'exécrables scélérats, dit Tertullien 2, on nous accuse d'égorger un enfant dans nos mystères, de nous en nourrir et de nous livrer à des incestes après ce hideux festin. ■ Et Gécilius dans Minucius Félix : « Ils sucent, dit-il, avec avidité la sang d'un enfant, se partagent à l'envi ses membres; voilà la victime qui cimente leur union. » Saint Justin, dans son Dialogue, dit à Tryphon : « Croyez-vous donc aussi que nous dévorons des hommes, et qu'après le repas, éteignant les lumières, nous nous livrons à d'abominables incestes? » Athenagore dit dans son Apologie pour les chrétiens 3 : « On nous reproche surtout trois grands crimes: une impiété qui ne veut point reconnaître les dieux, des repas comme ceux de Thyeste et des accouplements incestueux. » Eusèbe, au commencement du cinquième livre de son Histoire, rapportant les actes des martyrs de Lyon, nous apprend que le tyran leur adressait le même reproche. « Ce crime dont on nous charge, dit saint Théophile4, de nous nourrir

< Haer. 79. — 2 Apol., cap. 7. — s Lib. 3. — l Liber 3 ad Autolic.

de chair humaine, est à la fois barbare et infâme. » Ce qui sans doute donna lieu à cette calomnie, c'est que les chrétiens, de peur des persécutions, se réunissaient en secret pour assister à la Messe et recevoir le corps de Jésus-Christ. Quant au reproche d'inceste, peut-être vient-il de ce que, dans ces assemblées, qui avaient lieu avant le jour, se réunissaient les fidèles de chaque sexe ; c'est le premier crime dont, au rapport d'Origène *, l'épicurien Celse accuse les chrétiens. Peut-être aussi venait-il de ce que les fidèles, avant de communier, se donnaient mutuellement le baiser de paix. C'est à cause de ces bruits que Tertullien, dans son second livre à son épouse 2, prétend qu'un mari païen ne souffrira pas que son épouse chrétienne assiste à ces réunions nocturnes pour prendre part « au festin du Seigneur; festin qu'ils croient infâme, » à cause des soupçons dont nous venons de parler. Je m'étonne que dans ses notes sur Tertullien, un homme remarquable par sa science et par son autorité ait, contre l'interprétation communément reçue, entendu ce passage des Agapes, tandis que les hérétiques eux-mêmes avouent qu'il faut faire une violence manifeste à ce texte, pour l'entendre autrement que du festin eucharistique. Il est des auteurs qui pensent que ce furent les Gnostiques et les Adamites, dont les infâmes assemblées donnèrent lieu aux reproches dont nous venons de parler. Encore que cela ne soit pas invraisemblable, nous pensons cependant que la cause la plus vraie qu'on puisse leur assigner, c'est la malice des païens, leur haine contre les fidèles qui, du secret de leurs réunions, prit occasion de les calomnier. Mais il nous faut maintenant rapporter sur le saint sacrifice d'autres témoignages des Pères, qu'on ne saurait en aucune façon expliquer autrement.

Saint Ignace, disciple des Apôtres, fait souvent mention dans ses épîtres de l'usage où l'on était alors d'offrir le saint sacrifice, surtout dans celle qu'il écrivit aux fidèles de Siuyi'ue, dont îhéodoret cite ce passage 3 : « Ils n'admettent point l'Eucharistie et les oblations, parce qu'ils ne croienl pas que l'Encha-

1 Liber 1", cont. Cel. — 2 Cap. 4. — * Dialog. 3e.

ristie soit la vraie chair de notre Sauveur Jésus-Christ. » Dans la lettre, que les prêtres d'Achaïe écrivirent sur le martyre de saint André, on rapporte que ce saint dit au proconsul : « Chaque jour j'offre un sacrifice au Dieu tout-puissant. » Saint Irénée, disciple de saint Polycarpe, écrit * : « Le Seigneur, donnant à ses disciples le conseil d'offrir les prémices des créatures à Dieu, non pas que Dieu en eût besoin, mais pour qu'eux-mêmes ne fussent point des enfants stériles et ingrats, prit du pain, qui est une des créatures, et rendit grâces en disant : Ceci est mon corps. 11 prit également le vin, qui est aussi une des choses créées, et nous enseigna que c'était son sang. 11 nous fit ainsi connaître le nouveau sacrifice de la nouvelle alliance ; sacrifice que l'Église a reçu des Apôtres et qu'elle offre à Dieu dans tout l'univers. » Saint Laurent, au rapport de saint Ambroise 2, disait à saint Sixte : « 0 saint prêtre, où allez-vous sans votre diacre ? Vous n'aviez pas coutume d'offrir jamais le sacrifice sans ministre. » Saint Justin, martyr, qui vivait à une époque trèsrapprochée des Apôtres, vers la fin de sa première Apologie décrit ainsi l'ensemble de la liturgie divine. « Nous faisons des prières et des supplications, afin que nous, qui sommes parvenus à la véritable science, nous puissions aussi obtenir la grâce de nous montrer actifs à bien faire, zélés dans l'observation des commandements de Dieu, et cela pour jouir un jour du bonheur éternel. La prière finie, nous nous saluons par un baiser, après quoi l'on apporte à celui qui préside les frères, du pain et un calice avec du vin mêlé d'eau. Celui-ci les prend, célèbre les louanges et la gloire du Père de toutes choses, au nom du Fils et du Saint-Esprit, et lui rend grâces en particulier de ce qu'il a daigné nous accorder ce don. Quand il a fini sa prière et ses actions de grâces, tout le peuple qui assiste approuve en répondant : Amen. Amen est un mot hébreu qui signifie ainsi-soit -il. Puis, lorsque le président a terminé ses actions de grâces et que l'assistance y a répondu, ceux d'entre nous que nous appelons les diacres et ministres, donnent à chacun des assistants de ce

1 Lib. 4, cap. 32. — 2 Lit). I off., cap. 41.

pain et de ce vin mêlé d'eau, qui ont reçu la bénédiction, et ils! en portent aussi aux absents. Cette nourriture s'appelle chez nous l'Eucharistie. Personne ne peut y prendre part que ceux qui admettent comme vraie la doctrine que nous enseignons, qui ont reçu le bain du Baptême pour la rémission des péchés et la régénération spirituelle et qui mènent une vie conforme aux commandements de Jésus-Christ. Car nous ne recevons pas ce pain comme du pain ordinaire, ni ce breuvage comme un breuvage ordinaire ; mais de même que par la parole de Dieu, notre Sauveur Jésus-Christ a été fait chair, a pris notre chair et notre sang pour notre salut, ainsi l'on nous enseigne qu'en vertu de la prière prononcée avec sa parole, cette nourriture bénite par laquelle notre chair et notre sang sont nourris au moyen de l'assimilation, est la chair et le sang de ce Jésus fait chair. Car les Apôtres, dans les Mémoires composés par eux et que l'on appelle Évangiles, nous ont rapporté que Jésus leur avait donné cet ordre, lorsqu'il prit le pain, rendit grâces et dit : Faites ceci en mémoire de moi, ceci est mon corps; et lorsqu'il prit le calice et dit, après avoir rendu grâces : Ceci est mon sang; et il ne lit part de cette institution qu'à eux seuls. » Ainsi parle saint Justin, qui peu après ajoute que le jour du soleil, c'est-àdire le Dimanche, tous se réunissent et lisent les écrits des Apôtres et des Prophètes, qu'alors celui qui préside fait un discours dans lequel il instruit le peuple fidèle, l'exhorte à imiter ce qu'il vient d'entendre lire. Ensuite tous se lèvent et adressent leurs prières à Dieu, puis on offre le pain et le vin mêlé d'eau, et le reste comme il l'a raconté plus haut. Saint Optât de Milève ' parle de l'Eglise et de l'autel sur lequel saint Cyprien, saint Lucien et d'autres saints évoques avaient célébré le saint sacrifice. Saint Denis 2, après avoir parlé en termes magnifiques de l'oblation de la victime du salut, de l'excellence du saint sacrifice, ajoute : Le Pontife s'excuse de son indignité à offrir un tel sacrifice en disant d'abord à Jésus-Christ : « Vous nous avez di'l : Faites ceci en mémoire de moi. » Saint Cyprien :i blâme certains

1 Lib. I. — 2 Eccl. Hierarch., cap. 3. — 8 Ep. 63 ad Cecil.

prêtres « qui, dans la sanctification et la distribution du calice du Seigneur, ne font point ce que Jésus-Christ notre Seigneur et notre Dieu, auteur de ce sacrifice et notre maître, a fait et enseigné. » Eusèbe *, après avoir longuement parlé du sacrifice établi par Jésus-Christ, termine en disant que lorsque nous sacrifions, nous célébrons la mémoire de ce grand sacrifice selon les mystères que lui-même nous a transmis. « Plein du souvenir de votre glorieuse Passion, dit saint Ambroise, dans les prières avant la Messe, quoique pécheur, je m'approche de votre autel pour vous offrir le sacrifice que vous avez institué et que vous nous avez commandé d'offrir pour notre salut en mémoire de vous. » Saint Augustin 2 : « Jésus-Christ notre père éternel, dit-il, selon l'ordre de Melchisédech, s'est offert lui-même en holocauste pour nos péchés, et nous a recommandé d'offrir un pareil sacrifice en mémoire de sa Passion, afin que l'Église offrît par toute la terre le sacrifice que Melchisédech avait offert à Dieu. » Je pourrais ici rapporter une longue série de Pères qui tous attestent que Jésus-Christ apprit aux Apôtres à offrir ce sacrifice et que ces derniers nous l'ont transmis, mais, dans une chose si claire et si indubitable, je ne veux point fatiguer le lecteur par trop de prolixité.

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