CHAPITRE V
En quel temps, en quel lieu les Apôtres ont célébré la première Messe ? — Lequel d'entre eux l'a célébrée ? — Avec quel appareil, quels ornements ; — En quels termes et dans quelle langue a-t-elle été célébrée? — Quelques réflexions sur le change* ment des langues? — Pourquoi les cérémonies de l'Eglise ont-elles lieu dans une langue inconnue au peuple?
Puisque Jésus-Christ, dans la dernière cène où il institua l'adc-
1 Dém Ev., lib. 1er, cap. 10. — 2 Lib. 83, qu*st., quaest. 61.
rable sacrifice de son corps et de son sang, éleva tous ses Apôtres au sacerdoce, leur donnant le pouvoir de consacrer, ainsi que l'enseignent unanimement les Pères et les Théologiens, on s'est demandé à quel moment les Apôtres avaient commencé à l'aire usage du pouvoir qu'ils venaient de recevoir. En ont-ils usé aussitôt après la résurrection, ou seulement après la descente du Saint-Esprit? L'Écriture et les anciens Pères ne nous apprennent rien sur ce point. Les auteurs se partagent en deux camps. Les uns pensent que, pendant les trois jours de la Passion, les Apôtres, tristes de la mort de leur maître et dispersés comme des brebis sans pasteur, s'abstinrent de célébrer le saint sacrifice; mais que, la joie de sa résurrection ayant fait disparaître leur tristesse, rien ne s'opposa plus à ce qu'ils célébrassent aussitôt le sacrifice, afin de rendre à Dieu ce suprême hommage, soit en actions de grâces pour la glorieuse résurrection de leur maître, soit en commémoration de sa mort si cruelle, soit pour leur propre consolation et celle des fidèles. Ce qui semble persuader que les choses se sont ainsi passées, c'est la ferveur de leur zèle, l'ardeur de leur amour et d'autres raisons de convenance apportées par Raynaud *. D'autres prétendent que les Apôtres n'osèrent point exercer un si auguste ministère, avant d'y être préparés par la plénitude de la grâce divine, qu'ils devaient recevoir à la venue du Saint-Esprit. Ce dernier sentiment me paraît plus probable, et je pense que la meilleure preuve qu'on puisse en donner, c'est que, suivant l'opinion des théologiens les plus accrédités, la loi nouvelle n'étant pas encore suffisamment promulguée, l'ancienne demeurait en vigueur jusqu'à la Pentecôte, et qu'il n'était pas convenable que le sacri- Bce nouveau fût offert, avant que l'ancien sacerdoce eût cessé. Les Actes des Apôtres favorisent ce sentiment; nous y lisons au chapitre II « que les Apôtres, ayant reçu le Saint-Esprit, exhortaient le peuple «à la pénitence, » et immédiatement après nous y voyons : « qu'Us perse vent lent dans la communion de la fraction du pain et dans la prière. » Saint Luc rapportan!
1 Lih. fie prim. Mis., eap. 2.
les mêmes paroles au chapitre Ier, avant d'avoir raconté la descente du Saint-Esprit, ne fait aucune mention de la fraction du pain : « lis persévéraient, dit-il, ensemble dans l'oraison et clans la prière, » sans doute parce qu'avant la Pentecôte le sacrifice et la communion n'étaient point encore en usage. Hésichius appuie cette opinion, quand il dit * que le sacrifice de Jésus-Christ fut connu et manifesté, « lorsque le Saint-Esprit par sa venue réunit au cénacle des Apôtres les Parthes, les Mèdes et les prémices de toutes les nations. » Paschase, dans son livre du corps et du sang du Sauveur 2, parle dans le même sens : « Du moment, dit-il, où les Apôtres furent régénérés par la venue du Saint- Esprit et enivrés du vin de la charité, de ce même instant le calice commença à être consacré dans l'Église, car cet Esprit de vérité, qui en avait fait des hommes nouveaux, leur avait appris toute vérité et les avait confirmés dans la plénitude de la doctrine divine. » Ce sacrifice de l'Église chrétienne fut donc offert pour la première fois à Jérusalem, dans le Cénacle même où les Apôtres avaient reçu l'Esprit-Saint, non pas par saint Jacques, comme le prétend Génébrard 3, mais par saint Pierre, le prince des Apôtres, comme l'enseigne Demochares 4. On ne saurait en effet attribuer ce privilège à personne plus convenablement qu'à saint Pierre, qui , pour me servir des paroles de saint Léon le Grand 5 : « Fut placé par Jésus-Christ à la tête des Apôtres et de tous les Pères de l'Église, avec lequel Dieu, dans sa bonté, a voulu partager sa puissance. » Asterius Amasénus, dans son homélie sur le Prince des Apôtres, dit avec raison : « De même que Pierre, comme évêque et pasteur de tous, a le premier annoncé la doctrine de Jésus-Christ aux Juifs et aux Gentils, ainsi faut-il croire que le premier il a offert le saint sacrifice. »
Mais avec quel appareil fut célébré ce premier sacrifice ? C'est ce que nous ignorons, et à peine pouvons-nous dire autre chose, sinon que tout fut disposé et orné avec toute la décence que comportaient les circonstances de lieu, de temps et la
1 lu cap. !), Levit. — 2 Cap. 21. — 3 De Liturg. apost. — • De Miss., tom. I. rap. 5. — 5 Serai. 3, in sua Àssumpt.
dignité des personnes. 11 est croyable qu'il y avait des flambeaux allumes, car les Hébreux en faisaient usage dans leurs sacrifices. Dieu leur avait ordonné l de placer dans le temple un chandelier d'or et sept lampes. Qu'on y ait employé des vêtements autres que les vêtements communs, c'est ce qui, malgré le sentiment contraire d'Hugues de Saint-Victor?et de Walfrid Sirabon 3, semble mieux convenir à la piété des Apôtres, cà leur respect pour un si grand mystère, surtout si l'on se rappelle qu'ils avaient sous les yeux l'exemple des prêtres juifs et même des païens qui, dans leurs sacrifices, se servaient d'habits réservés pour cet usage. L'historien de saint Hugues de Cluny, aussi nommé Hugues et moine de ce monastère, parle de la chasuble de saint Pierre apportée d'Antioche à Paris et gardée dans Féglise de Sainte-Geneviève4. Le diacre Jean, dans la Vie de saint Grégoire -le -Grand, dit que la chasuble de saint Jean l'Évangéliste lui avait été remise, et ce pape lui-même en parle dans une lettre qu'il écrit à un abbé nommé Jean5. Il existe encore d'autres relations sur les habits dont les Apôtres se seraient servi en offrant le saint sacrifice, mais, tant à cause du temps où elles ont été écrites que de ce que les anciens auteurs n'en font point mention, on ne leur ai corde qu'une foi douteuse. Nous parlerons, au chapitre XXIV, du manteau que saint Paul laissa en Troade et que plusieurs croient avoir été une chasuble. Je pense qu'on doit appliquer ici La règle de saint Augustin: ce que l'Église entière pratique, que les conciles n'ont point établi, mais que toujours on a observé, ne peut avec raison être regardé autrement que comme institué par les Apôtres. C'est donc avec une témérité extrême que Nicolas de Cusa0 nie que non-seulement les Apôtres, mais même les disciples des Apôtres, se soient servi des ornements sacrés, affirmant que l'assertion contraire est ridicule, et rejetée de tous les savants. Certes, qui donc osera nier que Thomas de Walden, Démochares, Baronius, Stapleton, Saussay, n'aient
1 Exod. 25 et Levit. 24. - 2 Lib. 2 de ofT. Eccl. - " Cap. 24. - * Surins, Vie 'ir, Saints, 29 av. — 5 Ep. 8, lib. 2, ind. 11. — « De Par. Laler., cap. 9.
été de savants hommes, ainsi que beaucoup d'autres défenseurs de l'opinion contraire. Nous convenons que Jésus-Christ pour instituer ce sacrifice n'a point pris d'autres habits que ceux qu'il portait ordinairement ; mais personne ne peut prétendre que les Apôtres et leurs disciples ne se sont pas servi des vêtements sacrés, sans dire quel en fut l'inventeur, qu'il ne se trouve en opposition avec la règle de saint Augustin et le concile de Trente * qui énumère les habits sacrés parmi les choses dont l'Église se sert au saint sacrifice d'après la discipline transmise par les Apôtres. Honorius, dans sa Perle de l'Ame 2, dit que les Apôtres et leurs successeurs célébraient avec leurs vêtements ordinaires, puis il ajoute : « Mais saint Clément, d'après les conseils de saint Pierre, fit une loi de se servir des vêtements sacrés, et le pape Etienne en prescrivit l'usage pour la célébration de la messe. » Or, qui ne remarque l'incohérence de ces assertions, car si l'usage des ornements sacrés fut prescrit d'après une tradition de saint Pierre, comment les Apôtres et leurs successeurs eussent-ils négligé cette tradition ou ce précepte du Prince des Apôtres en célébrant avec leurs habits ordinaires ? Quant à saint Etienne, il passe pour avoir seulement décrété que les ministres ne devaient point porter les vêtements sacrés hors de l'Église. Pour prouver que les Apôtres offraient le saint sacrifice avec les habits qu'ils portaient ordinairement, Joseph Visconti allègue la pauvreté extrême de l'Église naissante qui, dit-il, manquait d'argent pour acheter des vêtements particuliers pour le saint sacrifice ; et puis, ajoute-t-il, la crainte des Gentils ne le permettait pas ; ils se seraient manifestement signalés à leurs persécuteurs s'ils eussent employé au saint sacrifice des habits autres que les habits communs. Mais ces objections tombent d'elles-mêmes. 11 est manifeste, par les Actes des Apôtres, que ceux qui s'étaient convertis à Jésus-Christ vendaient leurs biens et venaient en offrir le prix aux Apôtres, d'où ils pouvaient à la fois et soulager les indigents et acheter les
» Sess. 22, cap. 5. - 2 Cap. 89.
ornements et ce qui était nécessaire au saint sacriiicc. D'ailleurs, nous ne pensons pas qu'à ces disciples de Jésus-Christ, que l'Évangile appelle riches et puissants, ait manqué la piété nécessaire pour acheter aux Apôtres les ornements qui devaient leur servir à offrir le sacrifice non sanglant, eux que cette piété avait déjà portés à se procurer de précieux parfums pour embaumer le corps du Sauveur. Ce qu'il ajoute en parlant des païens ne signifie rien. Les Apôtres n'offraient pas les saints mystères en public, mais dans des lieux ignorés des infidèles, sans observateurs, sans témoins, et l'inviolable loi du silence garantissait le secret. D'où ces paroles de Tertullien dans son Apologétique -1 : « Si nous nous cachons toujours, comment a-t-on su ce que nous faisons; qui a pu le révéler? Les coupables eux-mêmes? Nullement, puisque la loi du silence préside à tous les mystères ; si ce ne sont pas les chrétiens qui vous l'ont révélé, ce sont donc des étrangers? Et d'où ces étrangers Font-ils su, puisque toujours les profanes sont éloignés de ces pieux mystères et qu'on les accomplit sans témoin ? » Rien ne s'oppose donc à ce que les Apôtres aient pu faire usage d'ornements sacrés ; qu'ils en aient usé, c'est ce que leur piété et leur respect pour cet auguste mystère démontrent suffisamment. Et si, dans une nécessité pressante, on fut obligé de se servir de vêtements ordinaires, sans doute on employa toujours les plus convenables. Je crois qu'il est assez probable que certains de ces habits, ainsi passés à un usage sacré et en quelque sorte sanctifiés, ont cessé, par respect pour le saint sacrifice, d'être en usage parmi les laïques convertis à la foi.
Après ces explications sur l'appareil avec lequel la première Messe a été célébrée, il nous faut maintenant rechercher de quelles prières, de quelle formule les Apôtres se servirent. Je trouve sur ce point deux opinions différentes parmi les anciens Pères. Saint Grégoire-le-Grand 2 écrit que la coutume (U^ Apôtres était de consacrer l'hostie du sacrifice par la seule
1 Cap. 7. - a Lib. 7, Ep. 63.
Oraison dominicale, en y ajoutant sans doute les paroles de la consécration. Honorius enseigne la même chose au chapitre LXXXVI de sa Perle de Mme. « Notre Seigneur Jésus-Christ, ditil, institua le sacrifice de la Messe lorsqu'il changea le pain et le vin en son corps et en son sang, et commanda à ses disciples de le célébrer en mémoire de lui. Les Apôtres augmentèrent les prières de ce sacrifice en prononçant sur le pain et le vin et les paroles de Notre Seigneur et l'Oraison dominicale. » Walfrid Strabon s'exprime encore d'une manière plus claire quand il dit ! : « Ce que nous pratiquons maintenant avec beaucoup de prières, de chants, de bénédictions, les Apôtres et leurs premiers successeurs, ainsi qu'on le croit, le faisaient simplement par les prières et la commémoration de la Passion du Sauveur, comme lui-même l'a ordonné. Les anciens rapportent que, dans ces premiers temps, la Messe se célébrait comme aujourd'hui le Vendredi Saint, jour dans lequel, chez les Romains, on ne dit point de Messe, et où nous avons coutume de faire la communion ; c'est-à-dire qu'après avoir récité Y Oraison dominicale et fait mémoire de la Passion du Sauveur, suivant le précepte qu'il en a donné, ceux-là participaient au corps et au sang du Sauveur qui en étaient dignes. » Au contraire, Proclus de Constantinople, dans son livre sur la Tradition de la divine liturgie, s'exprime ainsi: « Après l'Ascension de Notre Sauveur, les Apôtres, avant de se disperser par toute la terre, ne formant qu'un seul cœur, se réunissaient et passaient le jour en prières. Et, comme ils trouvaient de grandes consolations dans le sacrifice mystique du corps du Seigneur, ils chantaient la Messe fort longuement et avec beaucoup de prières. Us pensaient que ce sacrifice, ainsi que la fonction d'enseigner, à cause de leur excellence, devaient être préférés à tout le reste. Certes c'était avec la plus vive ardeur, avec la joie la plus douce qu'ils consacraient de longues heures au saint sacrifice, se rappelant continuellement ces paroles du Seigneur : « Ceci est mon corps ; » et celles-ci : « Faites ceci en mémoire de moi\ » ou bien ces autres : « Celui
* De reb. Eccl., cap. 22.
qui inange ma chair cl qui boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Cette pensée les portait à chanter, avec un cœur contrit, de nombreuses prières et à implorer longuement la Divinité suprême)* Saint Jean Ghrysostôme enseigne la même chose l : « Que faisaient, dit-il, les Apôtres lorsqu'ils prenaient part à ce banquel sacre? Ne se répandaient-ils pas en prières et en hymnes de reconnaissance : n'y consacraient-ils pas de saintes veilles: ne méditaient-ils pas longuement ce mystère tout rempli d'une sainte philosophie? » Tels sont les sentiments des Pères qui ne diffèrent qu'en apparence et peuvent facilement se concilier, si l'on dit que les Apôtres, suivant les temps, se servirent de deux formules, l'une courte et l'autre plus longue. La plus brève était en usage dans les jours d'angoisses, ou quand ils craignaient les persécuteurs ; la plus longue, lorsque le temps et leurs occupations le permettaient. Je crois pourtant qu'au commencement, le rite de la liturgie fut très-court, la condition de l'Eglise naissante, au milieu de tant de tempêtes que lui suscitaient ses ennemis, l'exigeant ainsi ; ensuite, le nombre dos fidèles s étant accru, les Apôtres commencèrent à y ajouter des lectures, des prières, des^ cérémonies, pour mieux montrer la grandeur de ce sacrifice, Lui concilier plus de respect, exciter davantage la piété et la ferveur des fidèles, à l'imitation de l'Ancien Testament, dans lequel les Saintes Lettres nous < oseignent que Dieu lui-même avait établi plusieurs cérémonie.-.
11 nous reste maintenant une autre question à examiner. En quelle langue les Apôtres ont-ils célébré? Jean Ecchius affirme '. sans aucune preuve, que la Messe ne fut célébrée qu'en hébreu par les Apôtres et leurs successeurs, jusqu'au temps de l'empereur Adrien, et (pi alors seulement, l'Eglise commença à se servir de la langue grecque ; mais on ne rencontre rien chez les anciens auteurs qui vienne étayer son sentiment ; j'y trouve au contraire bien des choses qui le contredisent. En effet au second siècle, qui fut le temps ou régna Adrien, noire foi était déjà
1 H omit. 27, in I'" ;ul Gorinth. — ' De sacrif. Miss., lib. '2, cap. 2.
répandue parmi les différentes nations. Les Apôtres avaient reçu de l'Esprit-Saint Je don des langues, afin qu'ils pussent prêcher notre sainte religion et ses mystères à chaque peuple dans sa langue et non dans un idiome étranger, et surtout en hébreu, qui alors même n'était pas connu du commun des Juifs. De plus, saint Jacques a écrit sa liturgie en grec. Nous montrerons en son lieu quelle est véritablement l'œuvre de cet Apôtre. Saint Paul, parlant aux Corinthiens des prières publiques de l'Eglise : « Si, dit-il, vous bénissez avec un esprit qui surpasse l'intelligence du simple, comment rêpondra-t-il Amen à vos bénédictions, lui qui ne comprend pas ce que vous dites1! » Saint Thomas et d'autres interprètes expliquent ces paroles dans ce sens, que l'Apôtre y parle du saint sacrifice de la Messe, et qu'il ne veut point qu'on le célèbre dans une langue étrangère et entièrement inconnue, comme l'hébreu devait l'être pour les Corinthiens et pour d'autres peuples. Il semble donc qu'on peut affirmer que les Apôtres et leurs successeurs se sont servi, dans les différents pays, de la langue qui y était commune et vulgaire. A Jérusalem ce fut la chaldaïque, le grec à Antioche, à Alexandrie et dans les autres villes qui le parlaient ; le latin à Rome et dans tout l'Occident. Notre assertion s'appuie sur l'usage ancien et immémorial de l'Eglise. En Occident, on ne rencontre point d'anciennes liturgies qui n'aient été écrites en latin. En Orient, bien que les nations qui passent pour avoir professé le christianisme des premières, se servissent de diverses langues, on n'y trouve cependant que les liturgies écrites en grec, dont se servent les Grecs et les Melchites, et celles en chaldéen à l'usage des Maronites, des Nestoriens et des Jacobites, dans les différentes provinces où ils se sont répandus. Par où il est manifeste que nos pères ont conservé avec une religieuse attention ces antiques formules du sacrifice, afin que, de môme qu'il n'y a qu'une seule foi, il n'y eut également qu'une seule langue, à l'aide de laquelle ces diverses nations pussent communiquer ensemble. La Messe donc, composée d'abord en chaldéen, en grec et en latin, fut toujours depuis célébrée dans ces lan-
gués, encore qu'elles aient cessé d'être parlées par le peuple. Les nalions qui, en Occident, à diverses époques embrassèrent la religion chrétienne, tels que les Germains, les Francs, les Anglais, les Polonais et autres peuples septentrionaux, offraient le sacrifice eu. latin, quoique cette langue leur fût inconnue. En Afrique, la langue latine fut toujours en usage dans l'administration des sacrements, encore que le peuple ne la comprit point, ainsi que L'atteste saint Augustin. Car, écrivant au pape iV'lestin l, il dit qu'il a eu soin d'ordonner un évèque pour un lieu qui s'appelait Fustala ; « Et pour cela, dit-il, je cherchais un homme qui convînt à ce pays et qui sût parler la langue punique, » sans doute alin d'instruire le peuple qui ne comprenait pas le latin. Au livre II des Rétractations, chapitre III, il dit qu'il a écrit son livre De agone Chrisllano en style simple, pour les frères qui ne comprenaient pas bien le latin. Et dans son commencement d'exposition sur l'Épitre aux Romains il écrit : « Dans une conversation de quelques paysans, l'un ayant dit à l'autre : je vous salue (salus), on demanda à quelqu'un qui connaissait et la langue latine et la punique, ce que voulait dire ce mot. » — « Plusieurs frères, dit-il ailleurs 2, peu instruits de la langue latine, la parlent de telle sorte qu'ils disent : le dol doktë] le tourmente, au lieu de : la douleur (dolor) le tourmente, i Le punique était, d'après le même Père3, un dialecte composé d'hébreu et de syriaque, parlé par les peuples d'Afrique, chez lesquels il n'y avait point de colonies romaines. La même chose est arrivée aux langues grecque et chaldaïque. En Orient on s'en sert dans L'office divin, bien qu'elle soit inconnue au peuple qui parle ou l'arabe, ou le grec vulgaire. La vicissitude des choses humaines veut que les langues vulgaires soient sujettes aux changements, soit que les rapports avec d'autres nations les corrompent, soit que les provinces passent sous la domination de mai très étrangers, qui y introduisent leurs lois, leurs usages et leur langue. L'ancien idiome que parlaient Les Gaulois, avant de passer sous le joug des Romains, est entière-
1 Ep. 262. — 5 Tract. 7 in Joanu. — ' Tract. 15 in Joan.
ment perdu. Ainsi les peuples d'Espagne perdirent leur langue quand les Romains les eurent subjugués. Les anciens Francs qui fondèrent un royaume dans les Gaules, parlaient la langue germanique, comme le montre Beatus Rhenanus *, d'après un très-ancien manuscrit qu'il dit avoir vu cà Freisingen, traduit en langue francique, qui est la même que la germanique. Les peuples septentrionaux soumis par les Romains apprirent à parler la langue latine, jusqu'à ce que cette langue étant morte pour ainsi dire, de ses débris se formèrent les langues vulgaires, aujourd'hui parlées en Italie, en France et en Espagne. Le grec et le chaldéen eurent le même sort ; le turc, l'arabe et les autres langues en usage chez les divers peuples de l'Orient les ont remplacés. Pour que la religion n'eût point ta souffrir de ces changements, toujours et partout, l'Eglise catholique garda l'ancien idiome dans ses offices. La dignité et la majesté des choses saintes l'exigeait, afin que rien ne fût changé et qu'il ne s'y glissât rien d'erroné ou d'inconvenant, ce qui serait facilement arrivé, s'il eût été permis de traduire les offices liturgiques des anciens idiomes, dans lesquels les Apôtres et leurs successeurs immédiats les avaient laissés, en d'autres plus modernes et tout différents. Que si les langues grecque et latine n'eussent pas été conservées et transmises jusqu'à nous par l'usage où elles sont dans les fonctions sacrées, usage qui en rend l'étude nécessaire, les anciens canons des conciles nous seraient inutiles, ainsi que les constitutions des anciens papes et les ouvrages des saints Pères écrits, soit en grec, soit en latin, puisque nous n'aurions pu ni les lire ni les comprendre, de même que nous ne comprenons point les anciens caractères espagnols, conservés sur les monnaies, ni ce que dit Pénulus dans Plaute, parce que ce personnage parle en langue punique et que cette langue est depuis longtemps perdue. Polyhe raconte 2 que, lorsqu'aprôs la seconde guerre punique on voulut faire un traité de paix, on comprenait à peine le traité qui avait suivi la première; tant la langue avait changé pendant le temps qui sépara ces deux
1 Rerum German., lib. 2. — a Lil>. 3.
guerres. La même chose se voit dans noire Italie et en France, l.i langue d'aujourd'hui est bien différente de celle d'autrefois.
C'est donc une chose prouvée par l'expérience, que presque à chaque siècle, les langues vulgaires subissent des changements. Si la Messe était célébrée dans ces idiomes, elle serait sujette aux mêmes vicissitudes, ce qui évidemment diminuerait beaucoup le respect et exposerait à dc^ corrections erronées. De plus cette communion des Eglises, nécessaire à l'unité de la foi, et qui est rendue plus étroite par le lien liturgique, disparaîtrait ; un prêtre italien ne pourrait célébrer le saint sacrifice en France ou en Allemagne, et les prêtres de ces contrées ne pourraient le (aire en Italie. C'est donc avec beaucoup de sagesse que l'Eglise a ordonné de célébrer la Messe dans les langues où elle avait été composée, quoique ces langues fussent inconnues au peuple. L'Ancien Testament nous fournit lui-même un exemple de cette ancienne discipline. Apres la captivité, bien que le peuple parlât le chaldéen, il chanta toujours les Psaumes et lut l'Ecriture Sainte en hébreu, ce que les Juifs pratiquent encore dans leurs synagogues. Dieu ne voulut point qu'on changeât l'Ecriture, encore que l'idiome parlé par le peuple eût changé. Les Romains mirent le même soin à conserver l'ancien langage dans les choses saintes : en effet ils ne firent jamais subir de changements aux Poèmes Salions, qui étaient à peine compris des prêtres, dit Quinlilien l ; la religion le défendait et on devait se servir des paroles consacrées. En traitant des liturgies spéciales (Je chaque peuple, nous parlerons <U'> autres nations qui îbrenl leurs mystères dans une langue particulière.
1 Lib. I", but. orat., cap. 6.