CHAPITRE VI
Que les diverses églises eurent autrefois et ont encore aujourd'hui des usages différents dans la célébration de la Messe. — Quelles en sont la cause et l'origine. — Que le sacrifice est partout le même quant aux parties essentielles. — La diversité des rites ne brise point l'unité de la foi» — Ce qu'il faut éviter en cette matière.
L'institution du saint sacrifice doit être rapportée à Notre Seigneur Jésus-Christ, en ce sens que nous le reconnaissons pour auteur de tout ce qui est essentiel et qui ne peut être changé. Quant à ce qui est des prières, des rites, des cérémonies, en un mot, de tout ce qu'on peut considérer comme choses d'ornement, accessoires et, pour ainsi dire, comme hors d'oeuvre, nous avouons qu'elles sont d'institution apostolique. A ce point reviennent les paroles de l'Apôtre écrivant aux Corinthiens : « Je disposerai le reste lorsque je serai parmi vous. » Ainsi les entend saint Augustin qui, expliquant ce passage i : « Par où l'on peut comprendre, dit-il, que les choses dont parle l'Apôtre étaient trop longues pour qu'il pût les traiter dans son Epître, mais que ce qui est invariablement observé par toutes les Eglises et qui ne peut changer, avait déjà été réglé par ses soins. » Il y a donc dans toutes les liturgies des points communs à toutes les Eglises, ce sont ceux sans lesquels le sacrifice ne serait plus le même, tels que la préparation du pain et du vin, l'offrande, la consécration, la communion et la distribution du sacrement à ceux qui veulent y prendre part. De même il y a certaines parties qui, quoique n'appartenant point à l'intégrité du sacrifice, se trouvent cependant dans toutes les liturgies; de ce nombre sont : le
1 Ep. 118, ad Janu.
chant des psaumes, la lecture de l'Ecriture sainte, les ornements dos ministres, les encensements, l'exclusion des cathécu mènes et des profanes, les oraisons pour la paix, les prières diverses, l'action de grâces et (ouïes les autres choses de ce genre. Pour la manière et le rite avec lesquels tout cela s'accomplit, les ternies dans lesquels sont conçues les prières, l'ordre des cérémonies et autres accessoires de moindre importance, ils diffèrent dans les diverses liturgies, et n'ont point été établis par les Apôtres ou leurs successeurs comme perpétuels et immuables. Partant, on rencontre dans ces choses accidentelles des variétés et (W> changements, qui ne brisent point la communauté de foi et sont pas de nature à tourmenter les fidèles. Saint Augustin l raconte que étant dans le doute sur ces différentes coutumes des Eglises; saint Ambfoise lui dit : « Quelle que soit l'Eglise où vous vous trouviez, suivez ses usages, si vous ne voulez point être une occasion de scandale pour les autres, ou que les autres n'en soient une pour vous. » « Dans les choses où l'Ecriture n'a rien établi de déterminé, dit ailleurs le môme Père \ la coutume du peuple chrétien, les institutions des anciens doivent être considérées comme i\c> lois. Que si nous voulons disputer et reprendre ceux qui suivent des usages contraires, il s'en suivra des disputes interminables. » Saint Jérôme écrit3: « Je crois devoir vous avertir en peu de mots que les traditions ecclésiastiques, surtout celles qui ne touchent point à la foi. doivent être observées comme nos pères nous les ont transmises, et que les usages des uns ne -mit point à rejeter parce que d'autres ont des usages contraires. » Le pape Nicolas 1er, dans sa seconde lettre à Photius. s'exprime ainsi : « Quant aux coutumes que vous semblez nous opposer, en nous disant qu'il y a différents usages dans les diverses Eglises, si «es coutumes n'ont point contre elles d'autorité canonique qui nous oblige à y pourvoir, nous les tolérons ou nous leur résistons. » « Il y a beaucoup de choses, dit Fulbert de Chartres \ dans lesquelles nos Eglises sont d'accord avec celles de l'Orient; il y en a d'autres -dans lesquelles on remarque
1 Ep. 118. - - Ep. 86. - » A<l Lucniom, Ep. 28. - ' Ep. \ ad I isard.
des différences; cependant, cette diversité d'observances ne nous touche pas, dès que l'unité de la foi ne s'en trouve point compromise. »Ernulfe, évêquede Rochester, dans sa seconde Lettre, éditée an tome second du Spicilége, dit que Jésus-Christ a prescrit ce qu'il fallait faire, mais non la manière dont on devait le faire, et il ajoute : « C'est pour cette raison qu'il a dit : Faites ceci en mémoire de moi, et non pas : Faites de cette manière. D'où il suit que certaines choses qui, au commencement de l'Eglise, avaient été établies d'une manière, furent dans la suite changées pour des* causes raisonnables. » Dans ce même volume du Spicilége, ouvrage édité par Luc d'Achery, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, qui a bien mérité des lettres, et composé de différents morceaux des anciens^ que ce savant tira de la poudre des bibliothèques et distribua en plusieurs volumes, après les avoir choisis avec un soin extrême et une critique irréprochable, dans ce même volume, dis-je, se voit un traité de Ratramne , moine de Corbie , contre les reproches des Grecs , et dans lequel * il entasse une foule de preuves, pour montrer que les usages peuvent changer sans que la foi en souffre, et qu'ils peuvent varier dans les différentes Eglises. Grégoire Protosyncelle dit dans son discours contre Marc d'Ephèse rapporté par Léon Allacci 2 :
« Dans les rites ecclésiastiques, les usages peuvent varier. La grande Eglise de Constantinople célèbre ses offices d'une façon. les grands monastères d'une autre, les petits monastères les célèbrent d'une manière appropriée à leur règle; enfin les prêtres séculiers ont également une manière qui leur est propre. Bien plus, les Tabennésiotes, dans un même couvent, avaient différents usages pour le jeûne et la psalmodie; les uns jeûnaient pendant deux jours, les autres pendant une semaine, ceux-ci chantaient les hymnes saintes le soir, ceux-là au milieu de la nuit. La même chose avait lieu dans le monastère des Acemèles. » Le même Allacci rapporte d'autres témoignages des Grecs sur cette diversité d'usages dans sa réfutation d'Holtinger
« Lib, 4. - - De Synoù, Phot,, p. 531.
el ailleurs1. Sosomène assure2 que personne ne pourrait trouver dans toutes les Eglises des traditions absolument semblables, bien que ces Eglises soient en communion entre elles. Socrate partage Bon sentiment : il dit ;î que les rites des divers pays sou! différents, quoiqu'ils soient unis par la même foi. Comme l'ob- Berve avec sagesse saint Bernard, dans son épître 77e à Hugues de saint Victor : ■ Chacun peut en toute sécurité abonder dans son sens, lorsque ce sens n'est contredit ni par une raison évidente, ni par une autorité respectable. » Enfin Tertullien, plus ancien que tous ceux que nous venons de citer, dit au commencement de son livre de Velandis Virginibus : «La règle de la foi est une, seule, immuable et irrelbrmable : les autres eboses qui appar- Liennent à la discipline, à la coutume, peuvent admettre des changements. »
Les causes d'une si grande variété de rites, au milieu d'une si rigoureuse uniformité de foi, semblent avoir été les suivantes : soit la diversité de mœurs et de caractères desdiflerentesnalions, qui exigent des rites el des cérémonies diverses dans les eboses religieuses, comme ils demandent des lois et usages particuliers dans ce qui concerne la société civile; soit de ce que Jésus-Cbrist
• •t ses Apôtres, n'ayant point laissé de commandement sur ce point, les évoques sont restés libres de faire et d'établir ce qui, tout en sauvegardant la foi, leur parut plus convenable; soit de ce que, pendant les persécutions, les évoques ne purent facilemenl se réunir pour régler, d'un commun accord, une forme de liturgie qui dut être observée de tous. Il est probable, en effet, que chacun <\r> Apôtres, après qu'ils se furent partagé les nations pour la prédication de la foi. laissa aux peuples, qu'il venait d'évangéliser, un genre de liturgie approprié aux mœurs et aux usages qu'ils avaient avant d'embrasser le christianisme, or comme toujours les peuples différèrent entre eux de coutumes et de mœurs, de la cette diversité dans les liturgies. L'histoire ecclésiastique nous montre que les évoques qui, dans les temps postérieurs,
1 Lit», .i, <lo perpétua cona. Eccl. occid. el orient. — - Lib. î . cap. 19. —
* Lil>. .">, cap. 21.
annoncèrent l'Evangile dans différentes contrées, usèrent de la môme faculté. On connaît la lettre de saint Grégoire le Grand à saint Augustin, qu'il avait envoyé en Angleterre pour convertir au Christianisme les peuples qui l'habitaient. Ce saint lui demandait pourquoi, la foi étant la môme partout, les Eglises avaient des pratiques si différentes ; pourquoi l'Eglise romaine célébrait le saint sacrifice d'une manière, tandis que les Eglises des Gaules le célébraient d'une autre. Voici ce que ce grand pape lui répond : « Votre fraternité connaît la coutume de l'Eglise romaine dans laquelle vous avez été élevé ; mais je désire que si vous trouvez, soit dans la sainte Eglise romaine, soit dans celles des Gaules, soit dans n'importe quelle Eglise, quelque chose qui soit plus agréable au Dieu tout-puissant, vous le choisissiez avec soin et établissiez ainsi dans l'Eglise d'Angleterre, qui est encore jeune dans la foi, ce que vous aurez recueilli de différents côtés; car nous ne devons pas aimer les choses à cause des lieux, mais les lieux pour les choses bonnes que nous y trouvons. » Saint Anselme de Cantorbéry, dans sa réponse aux plaintes de Valeran, dit à ce moine qui se plaignait de la diversité des rites ecclésiastiques : « Nous savons de nos pères que cette diversité de coutumes est sans conséquence, tant que l'unité de la charité est gardée dans la foi catholique. » Il prétend que ces variétés ont été introduites par la diversité des jugements des hommes, qui, bien qu'ils soient d'accord dans l'unité de foi, ne le sont cependant pas également pour ce qui est de la convenance ou de la décence dans l'administration des choses saintes ; car ce que l'un considère comme plus convenable, souvent le paraît moins à un autre. Saint Basile le Grand nous apprend que de son temps furent introduits dans l'Eglise de Néocésarée certains usages, qui n'existaient pas du temps de saint Grégoire le Thaumaturge *. André Masius, homme d'un grand savoir, faisant remarquer que la liturgie de saint Basile est plus courte chez les Syriens que chez les Grecs, en donne cette raison 2 : « Car ainsi fut toujours fait l'esprit des hommes dans les choses de la reli-
1 Ep. 57. — 2 Praef. in liturg. syr,
gion que, pour saintes que fussent les cérémonies prescrites par les Pères, bien peu ont pu rester dans les limites qu'ils avaient tracées, d'où il est arrivé que dans la suite des temps on y fit additions sur additions, on y introduisit également de nombreux changements, suivant le plus ou moins de piété des évèques. » Le canon seul de la foi, ainsi que nous l'avons dit plus haut, est lixe. invariable; les autres choses qui appartiennent aux rites ou à la discipline, peuvent, pour de bonnes raisons, subir des changements qui sont légitimes. Pelage II, dans sa lettre aux évèques d'Istrie, enseigne, après saint Léon le Grand et d'autres de ses prédécesseurs, que la foi est la raison spéciale pour laquelle on rassemble des conciles, que rien ne s'oppose à ce que les choses qu'on y traite en dehors de la foi ne soient soumises à un nouveau jugement. Saint Augustin avance la même doctrine au second livre du Baptême contre les Donatistes. « Les conciles, dit-il, qui se tiennent dans une contrée ou dans une province, sont sans contredit au-dessous des conciles généraux qui se composent de tout l'univers chrétien; ces derniers même sont souvent corripar les conciles généraux qui les suivent, lorsque l'expérience a appris ce qu'on ignorait, découvert ce qui était caché; mais ces changements se font avec une sainte humilité, une paix parfaite, une charité toute chrétienne, et non avec une superbe vaine et sacrilège, sans que l'orgueil monte les têtes, ni que la jalousie ou l'envie s'en mêlent. » Et plût à Dieu que dans aucun temps les évoques ne se fussent éloignés de cette règle de paix et de charité; cette grande diversité d'usages n'eût amené parmi les chrétiens ni dispute, ni schisme, ni scandale ; il ne se serait glissé parmi les rites ecclésiastiques rien d'inconvenant, rien de repréhensible. Mais la plupart, en abusant de la faculté qui leur était laissée, en choyant trop leurs inventions, en faisant peu de cas de ce qu'avaient réglé les anciens Pères, tombèrent dans divers errements. Et d'abord, la dillérencede rites, quiexis laii autrefois entre les Grecs elles Latins, s'accrut beaucoup par la imp grande liberté que s'arrogèrent les évoques des petites provinces, et les supérieurs de monastères de tout oser en cette
matière; de telle sorte que quelques-uns, abandonnant les institutions apostoliques, dédaignant l'autorité des Pères, introduisirent dans les Rituels cette foule de choses ridicules et indignes de la gravité ecclésiastique, que nous lisons encore avec dégoût dans les anciens manuscrits. Saint Innocent, premier du nom, justement indigné contre cette licence, en écrivit ainsi à l'évoque Decentius : « Il ny aurait, dit-il, ni différence, ni variété dans les fonctions saintes et les consécrations, si les prêtres du Seigneur voulaient conserver dans leur intégrité les institutions ecclésiastiques, telles que les Apôtres nous les ont laissées ; mais chacun voulant observer, non pas ce qui lui a été transmis, mais ce qui lui semble bon, il s'ensuit que les Eglises semblent croire et pratiquer des choses différentes dans les différents lieux, au grand scandale des peuples, qui, ignorant que les anciennes traditions ont été corrompues par l'orgueil humain, s'imaginent, ou que les Eglises ne s'accordent pas, ou que les Apôtres et leurs disciples sont les auteurs de ces contrariétés. Qui donc ne sait pas ou ne remarque pas que tous doivent observer ce que saint Pierre, Je prince des Apôtres, a transmis à l'Eglise romaine, et que cette même Eglise a fidèlement gardé; qu'on ne doit y ajouter ou y introduire aucune chose qui serait sans autorité ou qui viendrait d'ailleurs? Surtout lorsqu'il est manifeste que dans toute l'Italie, les Gaules, l'Espagne, l'Afrique, la Sicile et les îles intermédiaires, aucune Eglise ne peut reconnaître d'autres fondateurs que des hommes ayant reçu le sacerdoce de saint Pierre ou de ses successeurs. Qu'ils nous montrent si on trouve, si on lit quelque part qu'un autre Apôtre ait évangélisé ces provinces. Que s'ils ne sauraient le montrer, puisque cela ne se rencontre nulle part, ils doivent suivre ce qu'observe l'Eglise romaine, à laquelle il n'est pas douteux qu'ils doivent leur origine, de peur qu'en cherchant à suivre des pratiques étrangères, ils ne paraissent oublier la source de leurs institutions. Quant ta vous, qui souvent avez visité notre cité, qui vous êtes réuni avec nous dans l'Eglise, vous savez sans aucun doute la manière dont notre Eglise célèbre le saint sacrifice, et ce qu'elle observe dans les
autres mystères. Que cette connaissance vous suffise pour réglef on réformer les usages de votre Eglise, si vos prédécesseurs ont retranché quelque chose ou fait quelques changements; c'est ce dont je n'aurais aucun doute, si vous n'aviez jugé à propos de nousconsulter sur quelques points. » Nous avons cru devoir rapporter tout au long ce passage de saint Innocent pour montrer par son témoignage que tlans le principe, les Eglises avaient reçu dc> liturgies propresde leurs fondateurs, et que certains évoques, qui avaient succédé à ces fondateurs, par trop grande licence et abusant de leur pouvoir, avaient souvent changé ces rites, et y avaient introduit des nouveautés. Le premier défaut, dans cette matière, fut celui de ceux qui, voulant trop scrupuleusement éviter toute cérémonie nouvelle, donnèrent, comme il arrive aux gens de, peu de jugement, dans l'erreur opposée ; s'attachant avec opiniâtreté aux usages reçus, ils excitèrent, comme nous le verrons bientôt, des troubles dans l'Eglise, lorsque les pontifes romains voulurent retrancher les abus introduits par les évoques, ou expurger de la liturgie les erreurs que les hérétiques y avaient glissées frauduleusement, ou enfin introduire de nouvelles coutumes appuyées sur de sages motifs. D'autres, n'établissant aucune différence entre les vérités de la foi et les points de discipline, de la variété des rites conclurent à la diversité des dogmes, et se livrèrent les uns contre les autres à des haines mutuelles, à des altercations sans lin. Ainsi furent brisés les liens de la paix et de la charité; ainsi fut ouverte une large porte au schisme et à l'hérésie. Tout le monde sait combien et quelles déplorables querelles s'élevèrent à ce sujet entre les Grecs et les Latins. Elles commencèrent sous Photius, au ixe siècle, et ne sont pas encore terminées. Les Orientaux conservent toujours, pour la plupart, cette haine farouche contre les Latins, peut-être même est-elle aujourd'hui plus violente que lorsqu'ils commennl à se séparer de l'Eglise romaine et se révoltèrent contre son autorite. L'orgueil, source de tous les maux, fut la cause de cette rébellion; la diversité des rites fournit ensuite de vains prétextes pour la colorer. Jamais l'Eglise romaine n'a cherché
chicane aux Orientaux sur leurs rites, elle a, au contraire, toujours employé ses soins pour qu'ils fussent conservés dans leur intégrité. Chaque Eglise doit donc observer ses rites, mais cela doit s'entendre de ceux qu'elle a reçus de ses Pères, qui ont prescrit par un long usage et que l'autorité légitime a approuvés; s'il y a eu des innovations, des changements inconsidérés, on doit les retrancher ou les réformer.