‹ De la liturgieChapitre 11 sur 21 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Canon de lo Messe. — Oéfense d'y faire des Interpolations. — Ses divers noms. — t^on orl§;ine et ses auteurs. — Première Oraison du Canon. — On y fait mention du I*ape, de l'Kvôque et du I\ol. — Que le eélébrant prie poui* tous les fidèles en général, et plus spécialement pour ceux qui offVent. — Récitation des noms.

Jusqu'ici le prôlre n'a fait que se disposer lui-môme, et préparer les assistants à l'auguste mystère qui va s'accomplir. En etfet, tout ce qui précède peut être considéré comme une préparation au saint Sacrifice. Mais le moment solennel approche, il élève de nouveau ses regards et ses mains vers le ciel, et entre, pour ainsi dire, dans le saint des saints; il y parle secrètement au Seigneur, ce silence grave et mystérieux devant concilier plus de respect à ce Sacrement adorable. Or, c'est d'après un usage fort ancien que le prêtre récite ainsi secrètement plusieurs prières de la Messe, comme on le voit par la Liturgie de Saint Jacques, les autres Liturgies et par le concile de Laodicée ^ Dans les plus anciens Sacramentaires on a représenté, entre la Préface et le Canon, l'image de notre Seigneur Jésus-Clirist crucifié, afin que cette vue rappelle plus vivement au prêtre le souvenir du Sacrifice sanglant, offert une seule fois sur la croix, et qui chaque jour se renouvelle réellement et en vérité dans l'église, d'une manière non sanglante. Nicolas de Plove écrit que le célébrant doit baiser cette image avant de conmiencer le Canon 2, mais l'usage dont il parle était particulier à l'église de Posen. Suivant Pierre d'Opmeer ''^. Il faut après le Sanclus faire précéder le Canon de cette prière : « Seigneur Jésus-Christ, Ois

* Can. 19. — Mn exposit. Miss. — ^ In assert. Miss., p. 362.

u du Dieu vivant, secourez ma faiblesse et assistez-moi en ce (c moment, car vos yeux connaissent mes imperfections. Nous « vous adorons. Seigneur Jésus, et nous vous bénissons, parce que a vous avez racheté le monde par votre croix sainte. 0 vous qui « avez souffert pour nos péchés, ayez pitié de nous. )> Mais, comme nous l'avons déjà observé plus d'une fois, jamais l'Église n'a approuvé de semblables interpolations, faites par la dévotion indiscrète de quelques particuliers. Et de fait : « Il serait par trop téméraire, observe avec justesse le Micrologue ^, que nous puissions à notre gré faire des additions au canon de la Messe, et y réciter autre chose que ce qui a été réglé par les saints Pères; surtout lorsque nous voyons que, parmi ces saints docteurs eux-mêmes, personne ne s'est permis d'y ajouter le moindre mot, sinon ceux qui, dépositaires de l'autorité apostolique, avaient droit de le faire. Il est donc très-convenable de ne point sortir des limites que nous ont tracées nos Pères, et de ne point nous insurger contre l'autorité apostolique, en nous permettant d'insérer des additions dans le Canon, puisque c'est à elle seulement qu'appartient ce droit. » C'est pour cette raison qu'on a impitoyablement retranché du Canon certaines petites oraisons, qui se rencontrent en divers endroits dans les Missels manuscrits ; car bien que ces prières en elles-mêmes n'eussent rien de répréhensible, toutefois, ce n'était point là leur place. Aussi les souverains Pontifes veillèrent-ils toujours, avec l'attention la plus scrupuleuse, à ce qu'il ne se glissât dans le Canon rien d'inconvenant, de superflu, ou qui eût une tendance superstitieuse. Le Canon commence à l'oraison : Te igitur; clementissimc Domim, et se termine à l'Oraison Dominicale que l'on récite à haute voix en le finissant. Ce nom était usité dès le temps de saint Grégoire, car, énumérant les plaintes et les murmures que quelques-uns excitaient contre lui,, il cite 2 comme reproche capital, qu'on lui faisait un crime d'avoir placé la récitation de l'Oraison Dominicale immédiatement après le Canon. Ailleurs ^ il raconte que Janvier, évêque de Cagliari, en célébrant le saint

' Cap. 12. - 2 Lib. 7, Epist. 64. - ^ Lib. Il, Epist. 59.

Sacrifice, éprouvait quelquefois des troubles si violents, que ce n'était souvent que longtemps après qu'il pouvait reprendre ie Canon à l'endroit où il l'avait interrompu. Or, le mot Camion signifie Bègle, et l'Église s'en est servie pour indiquer que celte série de prières est comme la règle fixe et déterminée, suivant laquelle doit s'accomplir le Sacrifice de la loi nouvelle. Saint Grégoire * l'appelle aussi Prière, usant d'une locution qu'ont parfois employée les anciens Pères, qui appellent les paroles de la consécration simplement Prières, parce que ce sont des paroles saintes et sacrées, et, dans ce sens, le Canon ne serait pas exclusivement composé de Prières. Les Prll'rcs, dit Uaimon d'Haïberslad 2, sont les paroles que le prêtre prononce en consacrant la sainte Eucharistie. » Le concile d'York, sous Céleslin lll, nomme le Canon secrctum Missx. « Comme il arrive souvent, dit-il, que, soit ignorance des copistes, soit à cause de l'ancienneté des exemplaires, on ne peut lire distinctement le secret de la Messe, l'arcliidiacre veillera à ce que, dans toutes les églises, le Canon soit collalionné et corrigé avec soin sur un exemplaire approuvé. )> D'autres l'apivllenl Action, parce que, dit Valfride, on y consacre les saints mystères ; ceci nous explique pounjuoi, lorsque dans le Canon on doit faire quelques additions au Communicanfes , cccjui a lieu à certaines fêtes de Notre-Seigneur Jcsus-Clirist, ces additions sont précédées du litre: Infrd acilonem, parce que c'est, à proprement parler, pendant le Canom (jua lieu laction du Sacrifice. Ce titre se lit aujourd hui avant le Communicants dans presque tous les Missels imprimés.

Quelques savants pensent que le pape Gelase est 1 auteur du Canon, d'autres l'attribuent à Musée, prêtre de .Marseille, d'autres à Voconius, évêqiiede Castellunum en Mauritanie, qui tous i\w\, au rapport de Gennade, avaient composé des Sacramentaires. L'évê(]ue Aldelme pense «^ qu'il est l'œuvre de saint Grégoire. Mais saint Grégoire lui-même dit, dans les lettres que nous

• Lib. 7, Epist. Ci. — - In Episl. I .ni Timot,, cap. 1. ~ ■' De laiid. virgin. cap. '23.

venons de citer, qu'il fut composé par un certain scolastique, sans déterminer à quelle époque. Jacques Jaussons prétend i que cette prière composée, suivant saint Grégoire, par un scolastique n'est point le Canon lui-même, mais quelque oraison particulière insérée dans ce Canon. Pourtant le contexte montre évidemment que le saint pontife parle du Canon lui-môme. Des sottises étranges ont été écrites, surtout .par les sectaires, au sujet de ce scolastique, dont ils ont fait un nom propre, bien qu'il soit évident que saint Grégoire s'en serve comme d'un titre commun, donné à un homme savant et instruit, ainsi que l'étaient autrefois ceux qui étaient à la tête des écoles chrétiennes pour instruire les nouveaux convertis. C'est en ce sens que l'emploie saint Augustin. « Ceux qui ont quelque affaire, écrit-il 2, et qui veulent adresser une supplique à l'empereur, cherchent un scolastique habile dans la jurisprudence pour la leur composer. » « Ils se sont efforcés de le faire, dit Salvien ^, afin de passer pour scolastiques et éloquents. Également saint Jérôme, dans son Livre des hommes illustres^ écrit: « L'évèque Sérapîon,par la beauté de son génie, avait mérité le titre de scolastique. » Or, quelque soit ce scolastique, qui, au rapport de saint Grégoire, a rédigé le Canon, il est certain qu'il vécut avant saint Gelase et tous les autres que nous avons nommés. On ne doit point ajouter foi à ce que dit Polydore Virgile ^, qu'il est l'œuvre de plusieurs Pères, car, bien que certains pontifes y aient ajouté quelques phrases, il est constant néanmoins, ainsi que l'atteste le pape Vigile ^, « qu'il nous vient de la tradition des Apôtres. » Le concile de Trente enseigne pareillement ^ que le Canon est composé des paroles du Seigneur, de prières transmises par les Apôtres, et de quelques additions faites par de saints pontifes. Toutefois observons ici que depuis saint Grégoire le Grand, aucun des souverains Pontifes n'y a fait la plus légère addition, n'y a introduit le moindre changement. Nous lisons seulement dans Anastase, qu'à l'époque où la persécution de Léon l'Isaurien sé-

' In Liturg., iib. 3, cap. 2. — 2 Tract. 7, in Joan. — ^ De Gubernat. Dei. — ^ De invent, rerum, Iib. 5, cap. 10. — « Epist. ad Euch. - ^' Sess. 22, cap. 4,

vissait si cruelle contre les images et les reliques des saints, le pape Grégoire 111 fit construire une chapelle dans laquelle il réunit des reliques de tous les saints, rassemblées de toutes les contrées du monde, et qu'il ordonna aux Religieux des trois monastères de la basilique de saint Pierre, d'y célébrer chaque jour la fête, voulant que le célébrant ajoutât après ces paroles du Canon : Et omnium sanctorum t/uorum, la phrase suivante : Quorum solemnitas hodie in conspectu tux Majcstatis célébra- Utr, Domine Deus noster^ in loto orbe tcrranim. Mais cette addition fut particulière à cette chapelle et partant, remarque Strabon ^ on ne saurait dire que le Canon, qui se récite partout, ait reçu cette addition. En effet, j'ai parcouru un grand nombre de Missels manuscrits, et je n'ai rencontré cette phrase que dans un seul, lequel se trouve dans la bibliothèque Barberinc, N** 1858. Le même Strabon prétend que le Canon a été composé à plusieurs fois et par parties, se fondant sur ce que les noms des saints s'y trouvent en deux endroits ; mais c'est là une conjecture bien légère, un soupçon bien peu fondé, et qu'aucun témoignage des anciens Pères ne vient étayer. Il pense que la première partie est fort ancienne, parce que les noms des Apôtres n'y sont point énumérés dans l'ordre indiqué par les meilleurs exemplaires de l'Évangile: il soupçonne que cela lient i\ ce que cette partie aurait été composée avant que les Evangiles n'eussent atteint cette exactitude et cette uniformité de rédaction qu'ils ont aujourdhui ; il invoque saint Jérôme à l'appui de cette conjecture. Or, 1(,' Canon se lit presque mot à mol dans saint Ambroise ^. Egalement l'auteur des Questions sur l'Ancien et le Nouveau TeslamenL édité dans les œuvres de saint Augustin 3, et qui * témoigne écrire trois cents ans après la fin des semaines prédites par Daniel, c'est-à-dire, un siècle avant saint Celase, cet autour, dis-je, assure "^ que Melchisedech fut prêtre, « mais non pas grand [summum] prêtre, comme le disent les évèques dans le Sacrifice, » c'est-à-dire dans l'oraison qui commence par ces

* Cap. 11. - - De sacram., lib. 4. — ' Tom. IV. - * Qu.Tst. li. - ■ Qiwst.

mots ": Supra quse propitio ac sereno vultu. 11 me semble aussi que saint Optât fait allusion aux paroles du Canon, quand il dit i : « Offerre vos dicitis pro ecclesia toto terrarum orbe diffusa. Vous dites que vous offrez pour l'église répandue par toute la terre. » Mais après ces observations générales, nous allons traiter en particulier de chacune des diverses parties dont se compose le Canon.

La première oraison commence par ces mots : Te igitui\ dementissime Doraine. Haimon d'Halberstad citant cette oraison 2 passe ces paroles : Supplices^ te rogamus^ sans doute pour ne pas être trop long, car elles se lisent dans tous les manuscrits. C'est à cette prière qu'a trait ce qu'écrit le pape Vigile à l'empereur Justinien. « Nous tous pontifes, en offrant le saint Sacrifice, nous demandons au Seigneur, d'après une antique tradition, qu'il daigne tenir dans l'union, gouverner et garder la foi catholique dans tout l'univers, adunare, regere et custodire toto orbe dignetur. )> Et d'abord le célébrant offre pour l'Église, ensuite pour le souverain Pontife ; c'est là en effet le pivot, le sceau de l'unité de l'Église, « dans laquelle, dit saint Gyprien ^, ne se trouvent que ceux qui sont unis de cœur et de croyance. » C'est là un signe d'union entre les membres et leur chef; car, éCrit le même saint "*, celui-là communie avec l'Église catholique qui communie avec le pape, et de la chaire de Pierre découle l'unité du ministère sacerdotal. Au témoignage de saint Irénée ^, il est nécessaire que toute église soit unie à l'église de Rome, à cause de sa principauté de puissance, et, ajoute saint Augustin <j, « parce que toujours elle a possédé l'autorité de la chaire apostohque. » D'où il résulte, dit le pape Pelage, cité parAlcuin, qu'ils sont séparés de la communion de l'univers catholique, ceux qui, n'importe -pour quel motif, ne font point, suivant la coutume, mémoire du souverain Pontife pendant le saint Sacrifice. Nicéphore raconte ^ qu'Acace, patriarche de Constantinople, fut le premier qui osa rayer des tables sacrées le nom du pape (qui

' Lib. 2. - 2 In 1 ad Tim., cap. 2. - ^ Epist. 76. - *• Epist. 52 et 55. - Lib. 3; cap. 3, - • Epist. 162. - ' Lib. 16; cap. 17«

alors était Félix 111, ) quoique plusieurs évoques entachés d hérésie eussent déjà occupé ce siège. Cette tentative fut renouvelée à Alexandrie par limpie Dioscore, qui dans son emportement excommunia saint Léon le Grand. Les évéques d'Orient, animés de ce môme esprit schismatique, et persécutant saint Athanase pour sa doctrine, se séparèrent également de Jules F' ^ Quant aux évoques orthodoxes, toujours au saint Sacrifice ils prononcèrent le nom du souverain Pontife, et le second concile de Valsons, peut-être, parce que quelqu'église des Gaules négligeait de se conformer à cet usage, porta ce décret 2 : a II nous a semblé juste que le nom du seigneur Pape, quelque fût celui qui occuperait le siège apostolique, fût récité dans nos églises.» Ennodius de Pavie 3 atteste qu'on n'avait jamais cessé, toutes les fois qu'on célébrait la Messe, de prononcer le nom du pape, c'est-à-dire de Symmaciue, et il se sert de cette preuve pour établir, ({ue c'était ce dernier, et non Laurent, qui était pontife légitime. Dans la Liturgie de saint .Marc, nous voyons qu'on faisait mention du souverain Pontife à trois reprises diirèrentes, mais l'on ignore à quelle époque remonte cette Liturgie. Les Liturgies de saint Jacques, de saint Basile et de saint Jean Chrysostôme rappellent en général le souvenir de tous les évêques par cette formule: « Souvenez-vous, Seigneur, de tous les saints Pères qui sont dans (c l'Église catholique, de nos Pères et des évéques qui, dans tout <( l'univers, traitent d'une manière conforme à la vraie foi, les a enseignements de notre véritable doctrine. » Il n'est pas absolument certain que, dans les premiers siècles de l'Église, les Grecs aient fait une mention particulière et spéciale du Pontife Romain. Suivant Isaac llabert '», on n'aurait commencé à réciter le nom du pape, que lorsqu'on commença à nommer les autres patriarches ; je n'ai rien de bien certain à opposer à cette conjecture. Aujourd'hui voici comment, au témoignage d'Arcudius &, se fait chez les Grecs la Commémoration des évéciues. Le prêtre prie pour son évéque, celui-ci pour l'archevêque ou mélropoli-

' Sozomènes, lib. 3, cap. 10. — - Can. 4. - « In Apolog. pro synod. - * Ad part. 8, Pontif. Gr«g., observ. \1. - -' Lib. 3, cap. 39.

tain, qui de son côté prie pour le patriarche ; ce dernier, autrefois, priait pour le souverain Pontife, assure Arcudius, sans rien produire d'ailleurs qui vienne confirmer son assertion. Habert atteste que, dans quelques exemplaires de la Liturgie de saint Ghrysostome, on lit : « Accordez longs jours au très-pieux « Nicolas, pape universel. >> 11 soupçonne que cette phrase fut ajoutée par quelque patriarche, au temps de Nicolas I". Nous avons une preuve plus ancienne de cet usage, dans la lettre de Constantin Pogonat au pape Agathon, qui se trouve avant les Actes du sixième concile. L'empereur dit qu'il a résisté aux instances des patriarches de ces contrées, qui demandaient à ce que le nom du Pontife Romain fût rayé des Diptyques, jusqu'à ce que la controverse, agitée entre le siège de Rome et celui de Gonstantinople, fût apaisée et réglée à leur satisfaction. Aussi, toutes les fois qu'on s'est occupé de la réunion des deux Eglises, toujours on a exigé que le nom du souverain Pontife serait récité au saint Sacrifice. Urbain IV le demanda à Michel Paléologue, selon Nicétas i, et Nicéphore Gregora nous apprend que Grégoire X l'exigea également, dans le livre où il raconte que l'union fut rétablie moyennant certaines conditions, dont la première fut qu'au saint Sacrifice on ferait mention du souverain Pontife, ainsi que des quatre patriarches. Grégoire Pachymère assure ^ que cette condition fut remphe, car il dit que l'arrivée des députés qui annonçaient l'accord conclu, produisit un double effet : le patriarche schismatique fut dépouillé de son autorité, et le nom du Pontife romain fut publiquement récité pendant le saint Sacrifice. Un concile s'étant assemblé le premier jour du mois d'août, le diacre y fit mention du nom du pape à l'endroit désigné, et Grégoire fut proclamé souverain Pontife de l'Eglise apostolique et pape œcuménique. Ducas rapporte également, ùdiïïs son Histoire de Bysance ^, qu'en 1452 on célébra la Messe dans la grande église de Gonstantinople, en présence d'Isidore, cardinal légat, et qu'on y fil mémoire du pape Nicolas, malgré la répugnance du plus grand nombre, qui s'abstint même de parti-

' Lib. 5. ^ 2 In Hist., lib. 5, cap. 22. -i Cap. 36.

ciper au saint Sacrifice, à cause de celle union qu'on avail faile avec les Lalins. Ducas atlaque fortement ces opiniâtres schisraatiques, et ajoute qu'ils avaient bien mérité de tomber sous la domination des Turcs. Au nom du souverain Pontife, chaque église ajoute celui de son évèque, usage qui se voit dans tous les Missels manuscrits, et qui s'observe dans toutes les Liturgies des Grecs.

Les Grecs ajoutent le nom de l'empereur, et quelques églises latines celui du roi, et cela d'après une tradition venant des Apôtres ^ puisque saint Paul recommande 2 de prier pour les rois, pour tous ceux qui ont la puissance, fussent-ils môme infidèles comme l'étaient ceux qui régnaient au temps de l'Apôtre. « Nous otïrons nous aussi des sacrifices pour le salut île l'empereur, dit Tertullien ^, mais à notre Ditu et au sien, et de la manière prescrite par ce Dieu lui-même. » 11 traite plus longuement ce point dans son Apologétic[ue ^. Egalement Arnobe ^ s'exprime ainsi : « Et pourquoi nos écrits ont-ils été livrés aux flammes? Pourquoi faire raser dune manière barbare nos temples, dans lesquels nous invocjuons le Dieu suprême, lui demandant pour tous la paix et le pardon, et où nous le prions pour les magistrats, les armées, les princes, pour nos amis et pour nos ennemis, pour ceux qui sont vivants et pour ceux qui ont quitté

' L'addition pro Hcgc nostro X. ne se trouve point dans le Missel édile par saint Pie V ; rhili[»[ie II, roi d'Esjiagne, dem.inda et obtint qu'elle fut insérée dans les Missels dont on se servait dans ses États. Tout réceninient, une controverse fut agitée à ce sujet entre don Gueranger et un abbé fameux. Quelles que soient les raisons jiroduites par ce dernier, nous pensons (jue saint IMe V eut de bonnes raisons |tour ne point mettre cette addition dans le Missel, cl qu'elle ne doit point être mise sans une autorisation spéciale donnée par qui de droit. En cflet, la récitation du nom du prince au Canon est un signe de communion, puisque ce Canon est par excellence la prière de la Conimnition, la fonction la plus solennelle et la plus publique de l'Église. Or. c'est à l'Église, et à celui que Dieu en a établi le chef, de délei miner si tel j)rince est en communion avec elle. Il est évident (ju'on ne pourrait nommer en cet endroit un roi hérélitiuc ou excommunié. Dans ce cas, on prierait pour lui seulement connue nous prions pour les hérétiques et les autres qui sont séparés de la communion de l'Église, connne les |)remicrs fidèles euxmêmes priaient pour les empereurs païens. (Voy. don Gueranger, Inst. Liturg,, tom. I", p. -^54 et tom. III*. Préface, p. 70 et s.). — - I ad Timolh., cap. 2. — ' Ad Scapul., cap. 2. - ^ Cap. 30 et 31. — '■ Lib. 5, cont. geni.

cette terre ?» « Nous vénérons et nous adorons, dit dans le môme sens saint Denys d'Alexandrie i, le Dieu Créateur de toutes choses qui a donné l'empire aux Augustes Valérien et Galien ; nous lui offrons des prières continuelles pour qu'il affermisse leur empire. y> Origène répondant [à Gelse 2, qui exhortait les chrétiens à servir dans les armées des empereurs : « Nous travaillons aussi pour l'empire, dit-il, en vivant pieusement, en faisant des vœux pour lui. » Déjà, précédemment, il avait dit que nous portions des secours aux empereurs, mais des secours spirituels, suivant les préceptes de l'Apôtre. Saint Justin 3^ Méliton de Sardes dans son livre adressé à Antonin, dont Eusèbe parle avec éloge ^, et Athanagore ^ parlent dans le même sens. Il y a plus, saint Athanase nous témoigne ^ qu'on priait dans la Liturgie pour l'empereur Constance, qui cependant était hérétique. Que si, dans les saintes assemblées, l'on adressait des prières pour des princes impies et infidèles, à combien plus forte raison doit-on en adresser pour les princes chrétiens et catholiques? Ainsi raisonne saint Optât ^, quand il dit; « C'est avec raison que saint Paul enseigne qu'il faut prier pour les rois et pour les princes, lors même qu'ils vivraient en païens ; combien plus devons-nous le faire quand le prince est chrétien, * qu'il craint Dieu, qu'il est pieux, qu'il est clément. » Viennent ensuite ces paroles : Et omnibus orthodoxis atque catholicœ et apostoUcœ fidei cuUoribus. Elles manquent dans l'ancien Ordo romain et dans un sacramentaire manuscrit de saint Grégoire, qui est dans la Bibliothèque du Vatican, N"* 495, ainsi que dans un Missel fort ancien de cette même bibliothèque, N^ 4770. Le Micrologue observe qu'elles ne sont point nécessaires. « Car, dit-il», la règle nous permet dans la prière suivante, après ces paroles : Mémento Domine, de rappeler le souvenir de tous les vivants que nous jugeons à propos. » Plus loin 9 expliquant le Canon, il les omet, suivant en cela VOrdo romain dans lequel, ainsi que nous l'avons

* Ap. Eus. Hist., lib. 7, cap. 11. — 2 Lib. 3. — ' Apol. 2. — * Hist., lib. 4, cap. 26. — 5 In Légat, (ad fin.). - « Apolog. ad Const. — ' Lib. 3. — « Cap 13. - 9 Cap. 23.

observé, elles ne se trouvent point. Mais qu'elles aient été ajoutées avec raison et quelles ne soient pas superflues, comme il le prétend, c'est ce qui est évident, si l'on remarque qu'elles contiennent une commémoration générale de tous les fidèles vivants, et que dans le Mémento on faisait seulement mémoire de ceux qui offraient, et dont autrefois on récitait les noms, comme nous le montrerons bientôt. Tel est le sentiment d'Alcuin. « Lorsqu'on dit: Mémento, Domine, famulorwn famularumque tuarum, écrit-il, et qu'on ajoute ensuite: et on\nium circumstantium, il est évident (|ue c'est dans cet endroit, qu'après avoir spécialement désigné quelques noms, on fait mention des autres fidèles qui sont présents à l'Eglise. Le célébrant est libre de nommer en cet endroit, ceux pour lesquels il désire particulièrement prier. Il est certain qu'autrefois c'était à ce môme endroit qu'on récitait les noms de ceux qui avaient présenté des olfrandes.

Quelques exemplaires, après: Et omnium circumstantium, ajoutent ces autres paroles : Omniunujue fideliuni ; mais on doit rejeter cette addition comme superflue, car, à la fin de l'oraison précédente, on a déjà prié pour tous les fidèles en général, quand on a dit : Et omnibus orthodoxis. Dans d'autres manuscrits, après : Et omnium circumslantium suïlccile phrase : Et eorum quorum no)nina ad commemorandum œnscripsimus, ac super sacrum altare tuum scripta adesse videntur. J'imagine que cette addition fut substituée par quelques-uns A la récitation des noms, lorsqu'on eut commencé à l'omettre, afin de faijeau moins une mention générale de ceux pour lesquels on voulait prier, et dont les noms étaient écrits dans un billet déposé sur l'autel. Cette formule commençant par le mot Mémento, Souvenez-vous, se trouve dans toutes les Liturgies, dans celles de saint Jacques, de saint Marc, de saint Basile, de saint Chrysostôme et des autres, quelques-unes même la répètent plusieurs fois, ce qui a été très-sagement réglé par les Pères, car, suivant la parole de saint Augustin, prier Dieu de se souvenir, c'est aider. Dans quelquemanuscrits, le célébrant, avant de prier pour les autres, fait pour lui-même la prière suivante : « Souvenez-vous de moi, et

u quoique j'ose vous ofl'rir d'une manière indigne ce Sacrifice (( adorable, je vous en supplie, Père saint et tout-puissant. Dieu « éternel , ayez pitié de moi qui ne suis pas digne d'invo- « quer votre nom. Mais parce que ces offrandes vous sont préce sentées en l'honneur, à la louange et en mémoire de votre « très-glorieux Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ, faites qu'elles « montent en présence de votre divine Majesté, comme un encens (c de suave odeur. » Dans un Missel de la bibliothèque du Vatican 1, voici comment est conçue l'oraison qui commence par Mémento : « Sou venez- vous , Seigneur, de vos serviteurs et de « vos servantes dont nous faisons mémoire, qui nous ont accordé « quelques biens, qui dans leurs aumônes se sont souvenus des « lieux saints, qui se sont confessés à nous, et se sont recom- « mandés à nos prières, et de tous ceux pour lesquels nous (( avons promis de vous supplier; que le distributeur de tous « les biens leur accorde ses dons pour la vie éternelle ; et « omnium circumstanlium^ etc. « Un Missel palatin de la même bibliothèque ^ reproduit une formule presque semblable. « Sou- « venez-vous, Seigneur, de moi misérable et infâme pécheur, « dans la vie éternelle , et de tous ceux dont j'ai reçu les (( aumônes, de ceux qui m'ont confessé leurs péchés, de ceux (( dont j'ai touché la main comme gage d'affection, de ceux qui « me sont attachés par les liens de l'amitié ou par ceux du sang, (( et aussi de tous ceux qui, étant mes ennemis, peuvent se cor- « riger, et famulorum famularumque tuarum^ etc. » Dans un Missel de la bibliothèque Barberine 3, après ces paroles de la première oraison : Apostolicx fidei cultoribus^ on lit : « Daignez « aussi être propice à moi, votre très-indigne serviteur, et me « purifier par votre miséricorde, de toutes mes fautes et de c< toutes-mes souillures. » Vient ensuite le Mémento avec cette suscription: Petitio secunda^ recita nomina; c'est-à-dire seconde prière, récitez tes noms. Dans plusieurs autres, après Mémento, le mot Nomina est enfermé dans une parenthèse, ou écrit en lettres rouges, parce que c'était à cet endroit que se faisait la

récitation des noms. Dans d'autres exemplaires, on a écrit en caractères différents, ou placé à la marge cette phrase : Ici on récite les noms. Dans un Missel de la bibliothèque Barberine, écrit vers l'an 900 ^, on lit après et nota devotio, l'insertion suivante : a Soyez aussi propice à moi, pauvre pécheur votre indigne serviteur, et daignez me purifier de tous mes péchés, ainsi que ceux pour lesquels nous vous offrons, pro quibus tibi offerimus^ etc. » Dans un autre, qui a dû appartenir au cardinal Bessarion, on voit écrit à la marge à côté du mot Mémento^ Bessarionis episcopi, Theodulœ matris ejus^ Georgii et Basilii. Ces paroles 79/'o quibus tibi offerinnis , manquent dans l'ancien Ordo romain et dans quelques manuscrits. Le MicroLogue les omet 2 et déclare qu'elles sont inutiles^, parce que dans les Sacramentaires les plus anciens et les plus corrects, il n'est parlé de ceux qui offrent qu'à la troisième personne. Mais la preuve qu'elles ne sont point inutiles, c'est, pour ne pas citer d'autres raisons, qu'elles sont en usage dans toutes les églises. Dans le Sacramentaire écrit il y a plus de neuf cents ans, dont nous avons souvent parlé, le troisième Dimanche de Carême, jour dans lequel avait lieu le scrutin de ceux qui devaient être élus pour le Baptême, on trouve cette insertion relativement aux suscepteurs ^ : « Souvenez-vous, Seigneur, de vos serviteurs et de vos servantes qui doivent recevoir vos élus à la grAcc de votre saint Baptême. » Et on récite les noms des hommes et des femmes qui doivent recevoir les enfants au sortir du Baptême. Mais à quelle époque a cessé cette récitation des noms, c'est ce qui est incertain. Rémy d'Auxerre, qui vécut en 900, dit^ : « Encore aujourd'hui, î'Eghsc

' N» 32G. — 2 Oap. 23. — * Cap. 13. — * Susccptores, c'était le nom qu'on donnait aux parrains et marraines. Celui, dit saint Denis [Uierarch. eccl., cap. 2), qui veut être admis dans l'Église va trouver quch^i'un des fidèles et le prie de le présenter à l'évéque, promettant de faire tout ce qu'on lui dira. L'évé(iue le renvoie aux prêtres, qui inscrivent son nom, ainsi que celui du parrain qui le présente {susceptoris). Dans le principe, c'était les hommes qui recevaient les parrons au sortir des fonts, et les fdles étaient reçues par des femmes. Viri non teneant in Baptismo puellas aut muliercs, neque muUercs teneant masculos: sed potius mxilieres teneant puellas et viri teneant masculos. (Can. Arab. 22). Voy. Grançolas, ancien Sacram. — * De celeb. Missa.

romaine récite les noms sur les Diptyques. » Le Mîcrologue, dont l'auteur semble avoir vécu après l'an 1085, puisqu'il fait mention de Grégoire VII et d'Anselme de Lucques, enseigne qu'on doit réciter les noms après le Mémento, excepté les jours de Dimanche. Vers le même temps cet usage était encore en vigueur dans les monastères, comme le témoigne Didier, abbé du Mont-Gassin, qui fut pape sous le nom de Victor III, dans ses Dialogues i, à propos d'un miracle de Jean de Lucques, prieur de ce môme monastère. Honorius, écrivain du XII^ siècle, parle aussi de cette récitation 2^ mais de manière à montrer que dès lors cette pratique tombait en désuétude. J'avouerai que j'ignore pour quelle raison cette récitation, suivant le Micrologue, ne devait point avoir lieu les Dimanches.

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