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CHAPITRE XIII

De la Consécration, ea forme et son rite. — Qu'autrefois le» fidèle» répondaient Amen aux paroles de la Consécration. — Élévation très-ancienne chez les Grecs. — Quand a-t-elle ccimmencé chez les I^atinsV — explication «le la suite du Canon Jusqu'au Mémento des morts. — Usajçe de <|uel(|ues éfçllses qui, après la consécration, demandent la sanctification des dons.

Nous approchons de la Consécration, avant laquelle on récite encore l'oraison, Qu<im oblationem, que Paschase Ratbert explique ainsi : « Nous demandons que cette oblation soit bénie^ car par elle nous devons être bénis ; qu'elle soit admise, car par elle nous devons tous être admis dans le ciel ; qu'elle soit ratifice, car par elle nous devons être unis, incorpores à Notre- Seigneur Jésus-Christ ; qu'elle soit raisonnable, car par elle nous devons être délivrés de tout ce qu'il y a en nous de charnel, de

grossier ; qu'elle soit agréable, car par elle nous, en qui tant de choses déplaisent à Dieu, devons lui devenir agréables en son Fils unique. » Ainsi s'exprime Paschase, dont Gratien i et saint Thomas 2 citent ce passage en l'attribuant à saint Augustin. Cette oraison se lit tout entière dans saint Ambroise 3. Ensuite le célébrant dit : Quiprldie quam pateretur , accepit poAiem, et ce qui suit, afin de se mettre, pour ainsi dire, à la place de Jésus-Christ pour prononcer les paroles dont ce divin Sauveur s'est servi en instituant ce sacrement. Innocent III remarque ^ qu'il y a dans cette prière trois circonstances dont l'Évangile ne dit rien, à savoir: Eielevatis oculis, et plus loin, dans la consécration du calice, Merni testamenti et mysterium fidei, paroles qui toutes, suivant lui, viennent de la tradition des Apôtres. Walfrid et le Micrologue ont pensé que le pape Alexandre était l'auteur des paroles : Quipridie; mais Alcuin avec plus de raison les regarde comme transmises par les Apôtres. En effet, on les trouve dans les Liturgies de saint Jacques et de saint Clément, et dans saint Ambroise ^.

Or, l'Evangile nous apprend que Jésus-Christ avait coutume de lever ses yeux au ciel, lorsqu'il voulait rendre grâces à son Père, et l'on ne doit pas douter qu'il n'ait observé le même rite dans cette solennelle action de grâces, quoique les Evangélistes n'aient point rapporté cette circonstance. Voici la forme de la Consécration indiquée par les Liturgies grecques : Hoc est corpus meum, quod pro vobis frangitur . Celles de saint Jacques et de saint Marc ajoutent : Et datur in remissionem peccatorum. Le Missel mozarabe donne la suivante : Hoc est corpus meum, quod pro vobis tradetur. La forme de la consécration du vin est tirée intégralement des paroles de l'Evangile,* auxquelles on a ajouté : Mterni et mysterium fidei, qui ne se lisent point dans les Liturgies grecques. Dans le Missel mozarabe, elle est ainsi conçue: Hic est calix novi Testamenti in meo sanguine, qui pro vobis et multis effunditur et datur in remissionem peccatorum. La suivante est celle de la Liturgie de saint

«De Consecrat. distinct. 1, cap. 72. - 2 Pars. 3, quaest. 83, art. 4. ~ ^' Lib 4 de Sacram. cap. 5. - * Lib. 4, Myst. Miss. cap. 5. ^^ ^ Lib. de Sacramentls. n 14

Jacques : Hic est sanguis meus novi Testamenti, qui pro vobis et multis effunditur et datur in remissioneni peccatorum. Les Liturgies de saint Basile et de saint ChrysostOmc reproduisent cette dernière, moins les mots et datur. h'Ordo romain ne contient point les paroles : Mysterium fidei, pourtant elles sont dans tous les anciens Missels manuscrits que j'ai pu rencontrer. Erasme donne une preuve de son esprit téméraire et impie, quand il dit ^ qu'il désirerait que l'Ecriture nous eût appris de quelles paroles le Sauveur se servit pour consacrer, et quelle^doit ôtre la forme de la Consécration. L'Ecriture ne nous a-t-elle pas enseigné l'un et l'autre, et l'Eglise, divinement inspirée, ne nous apprend-elle pas clairement que nous devons faire comme a fait le Seigneur, duquel l'Apôtre assure avoir appris ce qu'il nous a transmis? Quelquefois Erasme en appelle aux anciens Pères; or, il aurait pu apprendre, s'il avait eu des oreilles pour entendre, de Tertullien, le plus ancien des Pères Latins, qui s'exprime en ces termes 2 : « Ayant reçu le pain pou le distribuer à ses Disciples, il le fit son corps en disant: Hoc est corpus meum. » Mais nous avons parlé ailleurs de ce passage de Tertullien et des paroles qui le suivent. Les Grecs et les autres Orientaux prononcent à haute voix les paroles de la Consécration et le peuple répond : Amen. Saint Denys d'Alexandrie rend témoignage de cet usage, dans sa lettre au pape Sixte rapportée par Eusèbe 3. « H a souvent, dit-il, entendu l'action de grâces et répondu : Amen, avec les autres, il s'est approché de la table sainte » et le reste. L'Eglise d'Occident observait autrefois ce même rite ; tous les fidèles entendaient les très-saintes et très-eiïicaces paroles qui font le corps de Jésus-Christ. De là vient que Tertullien ^ s'élève contre ceux qui ne craignaient point d'applaudir les gladiateurs, « avec la même bouche qui a prononcé Amen sur les saints mystères. » Et saint Ambroise ^ dit: « Ce qui a un autre nom avant la Consécration, on l'appelle sang après la Consécration et

' In annotât, ad I ad Corintli., cap. 11. — 2 Advers. Marcion., lib. k, cap. 40. — ^ Hist. eccles., lib. 7, cap. 9. — * De Spectaculis, cap. 25. — 'De iis qui initiantur.

tu dis : Amen, c'est-à-dire, cela est vrai. » Alcuin assure la même chose, et Flore, après lui, dit : « L'Amen, que toute l'Eglise répond, signifie: cela est vrai, non pas d'une manière vague et indéterminée, mais dans un sens mystique. Les fidèles par ce mot répondent donc à la consécration de ce grand mystère, comme ils répondent à toute oraison légitime, et, en répondant, ils donnent leur assentiment. » Dans la suite, on décida que le Canon serait récité à voix basse ; et ainsi a cessé c^te coutume vers le X^ siècle, je pense, car après Flore qui vécut à la fin du IX^ je n'ai trouvé aucun écrivain qui en ait fait mention i.

Dans l'Eglise latine, on a élevé le corps et le sang du Seigneur, immédiatement après la consécration, afin que le peuple l'adore ; ce rite, chez les Grecs, a lieu un peu avant la Communion, ainsi que nous l'apprennent les Liturgies de saint Jacques, de saint Basile etde

* Ce passage du cardinal Bona est devenu célèbre. Ce fut surtout sur son autorité et sur celle des auteurs qu'il rapporte, que s'appuyèrent Ledieu et les autres, qui prétendirent que le Canon devait être récité à haute voix, et que les fidèles devaient répondre les Amen marqués dans le Canon. Les scènes scandaleuses qui eurent lieu à cette occasion sont connues. Claude de Vert, dont la science ne répondait pas à sa réputation (c'est le jugement de Mabillon), prêta à celte réforme audacieuse l'appui de son talent. Les écrivailleurs anonymes du Jansénisme se jetèrent à sa suite, et on vit paraître une foule de brochures sur les Amen, sur Y antique coutume de réciter le Canon à haute voix. Le Père Le Brun composa, pour réfuter de Vert et les autres, un belle dissertation, dans laquelle il montre que ce que le cardinal Bona avance ici historiquement est loin d'être certain. Il prouve que Y Amen dont il est parlé dans les auteurs cités, était Y Amen que le peuple répond encore aujourd'liui à la fin de ce Canon, immédiatement avant Y Oraison dominicale. Il établit, par une foule de preuves, que dans l'Église latine, toujours, depuis les Apôtres jusqu'à nous, on a récité le Canon à voix basse, et que c'était seulement lorsque le Président avait terminé les prières, comme s'exprime saint Justin, que les assistants répondaient Amen. Il prouve également que, jusqu'au viii^ siècle, il n'y avait dans le Canon qu'un seul Amen, celui qui précède Y Oraison dominicale. Relativement aux Grecs, il apporte plusieurs témoignages, desquels il résulte qu'avant Justinien, le Canon, dans leurs églises, était également récité en secret et sans que le peuple répondît: Amen. Cet empereur voulut, par une loi, obliger les prêtres à prononcer le Canon de manière à être entendu du peuple. Quelques évêques complaisants obéirent à la loi qu'il porta à ce sujet; mais elle ne fut jamais universellement reçue en Orient, et même dans l'ÉgHse grecque, plusieurs siècles après Justinien, il y avait encore des églises où le Canon était récité à voix basse. Enfin, il montre que dans quelques églises d'Orient, les assistants, pendant la récitation du Canon, chantent des psaumes ou des hymnes et que, par conséquent, le célébrant ne récite point à haute voix et le peuple ne répond point Amen (Voy, tom. IV, Dissertation sur le silence des prières).

saint Ghrysostôme. Or, plusieurs des pères grecs nous enseignent que cet usage est fort ancien. « Il consacre les divins mystères, dit saint Dcnys ^ il montre ce qu'il a célébré, » et plus bas : « 11 découvre aux yeux de tous les dons sacrés qui étaient cachés. « « Qui donc des saints Pères, dit saint Basile 2, nous a laissé par écrit les paroles de l'invocalion, lorsqu'on montre le pain eucharistique et le calice de bénédiction. » Saint Germain s'exprime en ces termes à la fin de sa Contemplation des cïwses ecclésiastiques : « L'élévation du corps vénérable du Sauveur rappelle et représente son élévation sur la croix. » « Le célébrant, dit Anastase le Sinaïte ^, après la sanctification du sacrifice non sanglant, élève le pain de vie et le montre à tous. » Après l'oraison dominicale et les autres prières, les Maronites font également l'élévation delà manière suivante: le célébrant en, élevant le corps du Sauveur élève .la voix et dit : « Que les choses saintes soie/it ikmni'es aux saints dans la pureté, dans la perfection et dans la saintetô. » Et le peuple répond : « Un seul Père saint, « un seul Fils saint, un seul Esprit-Saint ; gloire au Père, au Fils « et au Saint-Esprit. » Le prêtre élève lecalice en disant : « Ainsi, « Seigneur, nous croyons en vous, en vérité et sincèrement de « la môme manière cpie l'Eglise catholique croit en vous, car « vous êtes un seul Père saint, auquel gloire soit rendue, Amen; « un seul Fils saint, auquel gloire soit rendue. Amen; un seul « Esprit-Saint, auquel gloire et actions de grâces soient rendues « dans les siècles, /l?>ien. » LesEthiopiens font également cette élévation ; immédiatement avant la communion, le diacre dit : liegardons, le célébrant : Z>o>i;k'3 le saintaur saints. LG\}Cu\)]econ{[nue: Un seul Père scùnt, un seul Fils saint, un seul Esprit-Saint. Et le prêtre élevant le sacrement dit à haute voix : Seigneur Jcsus-Christ ayez pitié de nous. Du reste, cette élévation de l'hostie était figurée dans l'ancienne loi, car nous y voyons souvent ^ qu'une partie de la victime était élevée par les prêtres en présence du Seigneur. On assure que David a prédit ce rite ^,

* Eccl. Hierarch., cap. 3. — 2 De Spirit. sanc, cap. 27. — ' De sacra svnaxi. — *Exod., cap. 29;Levit.,cap. 7 et 23; Numer.,cap. 5, Cet 8, — " Psalm. 71, v. 17,

car où nous lisons : Et erit firmamentum in terra in sv/mmis vwntium, la paraphrase chaldaïque met : Et erit placenta tritici in capitibus sacerdotum^ comme le rapporte Génébrard dans son Commentaire sur les Psaumes, et les anciens docteurs juifs auraient entendu ce passage du sacrifice qui devait établir le Messie, si nous en croyons Galatin i et Raimond Martin 2. Au sujet de la clochette qu'on sonne au moment de l'élévation, on trouve un décret de Guillaume, évoque de Paris 3 : « Comme nous l'avons ordonné ailleurs, dit-il, lorsqu'on élève pendant la célébration de la Messe le corps du Sauveur, que, pendant l'élévation ou un peu avant, on sonne la cloche pour exciter l'attention des fidèles. » Ives de Chartres, qui vécut dans le même temps, rapporte ce même usage dans une lettre, où il remercie la reine d'Angleterre, Malthilde, des cloches qu'elle avait données à TÉglise de la Sainte-Vierge ; il dit que le son de ces cloches rappelle dans le cœur des fidèles le souvenir de la reine, « surtout lorsque la victime du salut, qui s'est offerte sur la croix pour notre rédemption, est chaque jour consacrée sur l'autel par le ministère des prêtres. » Par où nous voyons que cette pieuse coutume était en vigueur en France au commencement du Xlle siècle. Au. siècle suivant, le cardinal Guidon, d'abord abbé de Citeaux, ayant été envoyé à Cologne, comme légat du Saint-Siège, pour confirmer l'élection de l'empereur Othon, introduisit ce rite en Allemagne. Césaire d'Heisterbach dit en parlant de ce légat ^ : « U établit la pieuse coutume qu'à l'Elévation, le peuple réuni à l'Eglise fût averti par le son de la cloche de demander pardon de ses péchés, et de rester prosterné jusqu'à l'élévation du calice ; » ce que Rainold pense être arrivé en 1203 ^. On ignore à quelle époque cet usage fut adopté en Italie et dans les autres égUses ^. On est également incertain sur l'origine de l'élévation qui suit la consécration dans l'Eglise latine ; on n'en rencontre aucune trace

' Arcan. cathol. verit., lib. 10, cap. 4. — ' Pugio fid., pars. 3, distinct. 3, cap. 15. — 3 Tom. VIII, concil. Binii, pars, i, cap. 14. — ^ Dialog., lib. 9, cap. 51. — "> Annal, eccles., tom. VIII. — ^ Nous avons traduit cloche et non pas clochette, parce que dans tous les textes cités on trouve le mot eampana. C'est qu'en effet, à cette époque, on sonnait la cloche pour avertir, non-seuleinent

dans les anciens sacramentaires, ni dans les divers exemplaires de VOrdo romain, soit manuscrits, soit imprimés, ni dans les anciens auteurs qui ont expliqué la Messe, tels qu'Alcuin, Amalaire, Strabon, le Micrologue et autres. L'Onlo romain ne parle que de l'élévation, qui a lieu à la fin du Canon avant le Pater. « Lorsque le célébrant a dit : Fer quem hœc omnia^ Domine, l'archidiacre seul se lève, et quand on a dit : Pcr ipsum et cum ipso, il soulève le calice avec son écharpe par les anses et le tient élevé devant le pontife. » Etienne Durant ^ croit que l'usage d'élever rEucharislie remonte à l'origine de l'Eglise, et il s'étaiede l'autorité des Pères grecs, qui ne sauraient prouver ce qui avait lieu dans- l'Eglise latine. Un écrivain hérétique prétend que l'Elévation fut établie au concile de Latran par le pape Innocent 111 ; mais c'est faire preuve d'une grossière ignorance, comme on le voit parles témoignages que nous venons de rapporter de Guillaume et d'Ives, qui vécurent plus d'un siècle avant Innocent III. A leur autorité on peut joindre celle d'Hildebert de Tours qui, dans ses vers sur le saint Sacrifice de la Messe, parle de l'Elévation. Quelques églises de France ont coutume lorsqu'cm élève l'hostie, de chanter la strophe, 0 salutaris hostia, etc., ce qui fut établi par les évoques, à la prière du À roi Louis XII, dans le temps que ce royaume était de toutes parts menacé par la guerre. Toutefois, il est plus convenable d'adorer Jésus-Christ en silence, ainsi que le pratique l'Eglise romaine, ce qui fut également décidé parle concile de Cologne 2. Le concile d'Augsbourg 3, tout en permettant de chanter à l'Elévation des antiennes qui se rapportent au Sacrifice, ajoute avec raison que cependant il serait mieux d'adorer prosternés et dans un profond silence la présence du corps de Jésus-Christ. Le Missel

ceux qui étaient à l'église, mais les malades et les autres fulcles qui n'avaient pu assister à la Messe, de se recueillir et d'adorer Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est ce qui , s'observe encore aujourd'hui dans beaucoup de diocèses, à la Messe paroisMaie et même aux bénédictions du Saint-Sacrement. Pourtant dès lors on se servait aussi de la sonnette; car le concile de Vincestre, tenu en 12i0, s'exprime ainsi; Cum corpus Domini erigetur in alfum, campanella pulsetur, ut per hoc devrtio torpentùnn cxcitctur, ac aliorum charitas firmiùs inpammetur, — ' Lib. 2, cap. 40. — 2 Pars, l, can. li. — ^ Can. 18.

des Carmes, après l'élévation du calice, commande de réciter aux fériés du Carême, à la Messe conventuelle, le psaume : Deus venerunt gentes, suivi de cette oraison : « Dieu très-miséricordieux, (( qui oubliez les iniquités de ceux qui se convertissent à vous, « et qui écoutez avec bonté leurs gémisssements, regardez vos ce temples profanés par la main des infidèles, et voyez l'affliction (( du troupeau que vous avez choisi. Souvenez-vous de votre (( héritage acquis au prix du sang si précieux de votre Fils ; cette « vigne que votre droite a plantée, et qu'un sanglier farouche « s'efforce de ravager, venez la visiter avec amour ; fortifiez par « votre puissance ceux qui la cultivent contre la rage de ceux « qui la dévastent, rendez-les victorieux et donnez à ceux qui « cultivent avec soin, la possession de votre royaume, par le « môme Jésus-Christ, etc. )> Les jours de Dimanches et de fêtes, on récite à ce même moment le psaume Lœtatus sum^ avec les oraisons : Ecclesiœ tuœ, Hostium nostrorum et Deus a quo mncta desideria.

Après la consécration, on rappelle, dans toutes les Liturgies, le précepte de celui qui nous a commandé d'offrir ce Sacrifice en méaioire de lui : Hœc quotiescumque feccritis in memoriam mei facietis. Qui donc, en effet, oserait monter à l'autel de 'Dieu, y célébrer cet auguste mystère, si le Seigneur lui-môme, en instituant ce sacrement, ne nous l'avait ordonné ? « C'est pourquoi, dit saint Gaudence i, il recommanda à ses Apôtres, qu'il constitua les premiers prêtres de son Eglise, que sans cesse ils exerçassent ces mystères de la vie éternelle, que tous les prêtres doivent chaque jour célébrer dans toutes les églises de l'univers jusqu'à ce que Jésus-Christ descende une seconde fois du ciel ; afin que tous également, prêtres et fidèles, ayant chaque jour sous les yeux ce mémorial de la Passion du Sauveur, le palpant de nos mains, le recevant dans nos bouches et dans nos cœurs, nous gardions un ineffaçable souvenir de notre Rédemption. » En conséquence, l'Église, suivant fidèlement le précepte du Sauveur, nous commande de dire ensuite: Undo et memores,

' Tract. 2, de Paschat.

Domine, nos servi tui sedet plebs tua sancta. « Cest pourquoi^ Seigiiev/r, nous vos serviteurs et avec nous votre peuple saint, » c'est-à-dire lidèle, resté dans le giron de l'Eglise, saint non pas d'une sainteté actuelle, car tous ne sont pas saints de cette manière, mais saint par la vocation, par le devoir, par la foi qu'il professe, ce peuple saint présent au sacrifice, ou répandu partout et uni dans la môme Eglise, participant à ce môme Sacrifice, « en mémoire de la très-heureuse Passion du même Jésus-Christ Notre-Seifjneur et de sa Résurrection des enfers, comme aussi de sa (jlorieuse Ascension au ciel, nous offrons à votre suprême majesté, de vos dons et de vos bien faits, r hostie pure, etc. Dans ce même endroit de sa Liturgie, saint Clirysostùme exprime la môme pensée : « C'est pourquoi, dit le célébrant, nous souvenant du commandement salutaire qui nous a été fait, de tout ce qui a été opéré pour nous, de la croix, du sépulcre, de la Résurrection le troisième jour, de V Ascension dans les cieux, de la séance à la droite, et du second et glorieux avènement, nous vous offrons des choses qui vous appartiennent, et qui viennoit de vos dons (tua ex tuis) en tout et de Unité manière. » L'auteur du Livre des Pontifes dit, au sujet d'Alexandre V' : <( Il inséra le souvenir de la Passion dans la prière du prêtre, lorsqu'il célèbre la Messe. » C'est-à-dire, remarque! Pierre Urbevelanus dans ses Scbolies, au lieu où se lisent ces Paroles : tam beat<T Passinnù. D'autres ont écrit qu'Alexandre était l'auteur de cette prière. Mais si l'on veut ici parler précisément du souvenir de la Passion en lui-même, quelle que soit d'ailleurs la formule dont on se serve pour la rappeler, il est indubitable que ce pape n'en est point l'auteur, comme l'a fort bien observé Baronius ^ car l'Evangile nous a transmis à ce sujet un commandement formel du Seigneur, et saint Paul fournit également sur ce point un témoignage de la dernière évidence, quand ij dit '■ : « Toutes les fois que vous mangerez ce pain et que vous boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne. »] Sans doute, parce que ce Sacrifice doit durer jusqu'au secoii(

' Ad ann. 132, n» 3. - ' Episl. 1 ad Coiinl., cap. Il,

avènement de Jésus-Christ à la fm du monde. On trouve dans saint Ambroise * cette oraison et celle qui la suit. Par cette dernière, nous supplions Dieu de jeter un regard favorable sur ces dons, en tant qu'ils sont nôtres ; de peur qu'à cause de nos iniquités, ils ne lui soient moins agréables, bien qu'ils agréent toujours, soit du côté de la victime qui est son propre Fils, soit du côté du principal et premier sacrificateur, qui est également Jésus-Christ. Les Liturgies de saint Jacques et de saint Basile contiennent des choses analogues, et c'est aux paroles de cette prière, dans laquelle Melchisedech est appelé grand prêtre, summus, que fait allusion l'auteur que nous avons cité ailleurs 2. Dans la vie de saint Léon le Grand, Anastase rapporte que ce fut lui qui ordonna que, pendant le Sacrifice, on dirait ces paroles: Sanctum sacrificium, immaculatam hostiam^ qui sont les dernières de la prière dont nous parlons. Pamélius ^ n'a pas osé décider si saint Léon avait ajouté seulement ces paroles, ou s'il était l'auteur de cette oraison tout entière. Quant à moi, je pense qu'il n'a ajouté que les paroles indiquées par Anastase, car Fauteur dont nous venons de parler faii allusion à cette prière, et il vécut avant saint Léon. Les Maronites rappellent égal em.ent les sacriflces des anciens Patriarches dans Foraison suivante : « 0 Dieu, qui avez reçu le Sacrifice d'Abel dans la plaine, celui « de Noé dans l'arche, celui d'Abraham au sommet d'une monta- « gne, celui de David dans Faire de Doson le Jébuséen, celui « d'Elie sur le mont Garmel, qui n'avez point méprisé le denier (( de la veuve, recevez, Seigneur notre Dieu, ces offrandes que « vous présentent nos mains débiles et pécheresses ; accordez « par elles. Seigneur, un bon souvenir aux vivants et aux dé- .« funts, pour lesquels nous vous les offrons, et bénissez la « demeure de ceux qui vous les présentent. Ainsi soit-il. »

Ensuite, le célébrant indiquant par sa posture extérieure un grand recueillement d'esprit, supplie humblement Dieu d'ordonner que ces choses, hœc *, non pas les mystères du corps et

' De sacram., lib. 4» — ' Chap. 2. — ^ Liturgie, tom. I, p. 572. — * Différente est l'explication du père Le Brun sur ces paroles. « Hœcj ces choses, dit-il,

du sang du Sauveur, mais les vœux, la foi, les prières des assistants soient portés à son autel sublime ; autel dont parle saint Irénée, quand il dit ^ : « Il y a un autel dans le ciel ; là sont dirigées toutes nos prières et toutes nos offrandes «, par les mains de de son Ange, dont le ministère, suivant le témoignage de l'Ecriture 2, est de porter au ciel les prières des fidèles. C'est pour cette raison que Tertulien gourmande àprement l'irrévérence de ceux qui priaient assis « en présence, dit-il ^, du Dieu vivant, sous les regards de l'Ange qui assiste à nos prières. « Or, le prêtre adresse cette prière à Dieu, afin que tous ceux qui doivent prendre le corps et le sang de Jésus-Christ, en participant à ce Sacrifice, soit remplis de grùces et de bénédictions célestes. Comme autrefois ceux qui assistaient à ce saint Sacrifice y couimuniaient, cette prière est faite pour eux, ce qui nous montre qu'elle est fort ancienne; elle est égalementrapporlée dans saint Ambroise ^. C'est sur cette oraison que s'appuie Nicolas Cabasilas, auteur scbismatique, dans son Exposition de la Liturgie, pour attribuer aux Latins une des plus détestables erreurs des Grecs modernes, à savoir : que la consécration ne se fait point par les paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ que le prêtre prononce, mais par une invocation qu'il fait peu après et dans laquelle il dit : « Faites ce pain le corps précieux de votre Christ^ prière qui suit la consécration dans la Liturgie de saint Chysostôme ; comme si les paroles de Jésus-Christ qu'on a prononcées étaient inefiîcaces, et que la forme de l'Eucharistie dût être nécessairement déprécatoirc. Mais il faut citer les paroles de Cabasilas, et

signifient ce qu'on voit ou ce qu'on montre actuellement, et désignent par conséqut^nt le corps et le sanp de Jésus-Christ, que le prêtre a sous les yeux lorsqu'il fait celte prière. L'Église croit Jésus-Christ seul digne de présenter des dons si saints; il est l'Ange du prand conseil; elle souhaite ardemment qu'il les présente lui-même afin (pie l'ohlalion no puisse pas mancpior d'être agréalile et de la part du don, et de la part de celui ipii le présente, (^ct ardent désir de l'Éplise lui fait dire, avec un saint empressement : Jnhc, ô Seigneur Dieu, vous êtes tout puissant, commandez. Mais à «pii commander':* L'Église, par respect pour Jésus-Christ Fils de Dieu, n'ose pas dire : Couuuande/. à Jésus-Christ voire Fils; elle dit sinqtlemenl: Commandez h<Tc perferri, que ce corps et ce sang soient portés et vousl soient présentés. » — ' Lib. \, cap. 34. — ^ Tobic, ch. 12, cl Apoc. ch. 8. — -' De Oration., cap. l"î. — » De sacram., lib. cit.

voir comment il essaie de faire des Latins les partisans, les défenseurs de son erreur, en s'appuyant pour cela sur la prière Supplices, te rogamus, qu'il prend à contre-sens, et dont il torture la signification. Après avoir dit^ : que les paroles de Jésus- Christ sont seulement rapportées historiquement, et que cela ne saurait suffire pour la sanctification des dons, il ajoute 2 : « Enfin ce qui doit leur fermer la bouche (à ses contradicteurs), c'est que l'Eglise latine, à laquelle ils semblent vouloir se rattacher, ne fait pas difficulté de prier pour la sanctification des dons après les paroles du Seigneur. Ce qui les trompe, c'est que les Latins ne récitent pas cette prière immédiatement après les paroles de Jésus-Christ, et qu'ils ne demandent pas d'une manière expresse la sanctification de ces dons et leur changement au corps du Seigneur, mais ils se servent d'autres termes qui reviennent au même, et'quiont le môme sens. Car que signifie cette prière: Commandez que ces dons soient portés en haut, sur votre autel sublime par la main de votre Ange ? Qu'ils le disent; qu'est-ce donc que cela signifie, que les dons soient portés en haut ? En' effet, ou l'on veut par là désigner un transport réel, sensible, de ces dons qui passeraient ainsi de la^ terre, de ces bas lieux au ciel plus élevé ; ou l'on veut demander pour ces dons quelque chose de plus grand, un changemement de leur humble substance en une substance plus noble, plus élevée. » Et peu après il dit : (c D'où il suit manifestement qu'ils savent parfaitement que ces dons ne sont encore que du pain et du vin, et qu'ils n'ont encore reçu aucune sanctification; c'est pourquoi ils prient sur eux, car ils ont encore besoin de prières. Ils demandent qu'ils soient élevés plus haut, parce qu'ils sont encore dans un état inférieur, qu'ils soient élevés sur un autel, pour que ces dons qui ne sont pas encore sanctifiés puissent l'être sur cet autel. » Ainsi s'exprime Cabasilas, détournant par une interprétation violente le sens d'une prière de l'Eglise latine, pour la faire appuyer son erreur. Mais les Grecs orthodoxes, fidèles à la doctinc et à la foi des anciens Pères, interrogés à ce sujet par les Latins au con-

' Gaj» 29. - 2 Cap. 30.

cile de Florence, répondirent franchement que le pain et le vin étaient transsubstantiés au corps et au sang de Jésus-Christ par les paroles mêmes du Sauveur, et que la prière : Faites ce pain le corps précieux de votre Christ, qu'ils récitent après, n'avait d'autre sens que de demander que le pain, déjà consacré par les paroles de Jésus-Christ, devînt pour les fidèles une source de salut. On trouve leurs explications dans les Actes du concile * : « Nous confessons, disent-ils, que par ces paroles : Ceci est mon corps, le pain sacré est transsubstantié au corps de Jésus-Christ. Mais ensuite, de môme que vous dites : Commandez qice ces choses soient portées par les mains de votre Ange sur votre autel sublime; ainsi et dans le môme sens nous prions en disant : Que lesaint-Esprit descende sur nous et fasse que pour nous ce pain soit réellement le corps de Jésus-Christ, qu'il change les dons par la gn\ce de son Saint-Esprit, afin qu'ils produisent dans ceux qui doivent les recevoir la purification de l'âme, la rémission des péchés, et qu'ils ne deviennent point pour nous le sujet d'un jugement et d'une condamnation. »

Or, que telle soit la signification véritable et orthodoxe de ces paroles: Faites ce pain le corps, etc., et que le sens qu'y ont attaché ici les évoques soit le sons légitime, c'est ce qu'on peut démontrer par l'exemple de quelques églises même de l'Occident. Enefi'et, le rite mozarabe, dont se servirent autrefois toutes les églises d'Espagne et de France, comme nous l'avons prouvé ailleurs 2, met également après la consécration une prière du même genre qui porte ce tire : Post pridie ou PostsHreta. Or, le célébrant y demande que le Saint-Esprit bénisse et sanctifie les dons, comme s'ils n'étaient pas encore bénis et sanctifiés. Ainsi, dans la Messe de saint Germain, que nous avons transcrite au chapitre Xll duP', Livre d'après unancien manuscrit, on lit: «Que « votre Verbe saint descende sur ces choses que nous vous « ofi'rons ; que l'Esprit de votre gloire inestimable descende, « afin que notre oblation devienne une hostie spirituelle. » Des prières du même genre se rencontrent souvent dans le Missel

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mozarabe. Au jour de Noël : « Nous plaçons sur votre autel des « holocaustes de pain et de vin, en suppliant que la Trinité une « et indivisible sanctifie ces offrandes. « Le second Dimanche après rOctave de l'Epiphanie : « Nous vous supplions de sancti- « fier cette oblation par l'infusion de votre Esprit-Saint, et que « par une parfaite transformation, vous en fassiez le corps et le « sang de votre Fils. » Le cinquième Dimanche : « Pour que « vous regardiez d'un œil propice ces offrandes, que vous les « sanctifiez et que vous les bénissiez. » Au premier Dimanche de Carême: « Envoyez du haut de vos cieux votre Esprit, pour que « par lui ces oblats soient sanctifiés. » Au troisième Dimanche : « Daignez sanctifier ces offrandes : » Le jour de Pâques : « Afin « que ce pain et ce calice par votre bénédiction s'enrichisse, en (( se changeant au corps et au sang de votre Fils. »> Au troisième Dimanche après Pâques : « Accueillez favorablement ce sacrifice « et descendez pour le bénir. » Telles sont les prières qu'on lit avec beaucoup d'autres du même genre, dans le rite mozarabe après la consécration. Or, ces oraisons ont le même sens orthodoxe que celui dans lequel les Grecs, au concile de Florence, expliquèrent la prière: Faites ce pain le corps précieux de votre Fils, c'est-à-dire, que par la descente du Saint-Esprit, l'hostie déjà consacrée, soit sanctifiée relativement à nous, à notre salut. C'est en effet ce qu'enseignent les auteurs mêmes du rite mozarabe dans cette oraison, Post pridie, qui se trouve au troisième Dimanche de l'Avent. « Nous vous supplions. Seigneur, de ré- « pandre tellement votre sanctification sur ce sacrifice que nous vx)us offrons, qu'en y participant nous ne tombions dans aucun « crime, mais que, sanctifiés par lui, nous puissions supporter «- sans terreur votre avènement. » Au sixième Dimanche après Pâques : « Nous vous prions qu'arrosant ces offrandes de la bé- « nédiction de votre Esprit-Saint, vous revêtiez de la sanctifica- « tion les cœurs qui les recevront : » Et au premier Dimanche après la Pentecôte : « Daignez bénir et sanctifiez jjour nous ces « dons placés sur votre autel ;» pour nous, c'est-à-dire pour notre salut, pour notre sanctification. Telle est donc l'explication véri-

lable et catholique de ces prières ; mais elle n'a pas paru sulflsante à quelques auteurs modernes, pour justifier l'oraison de la Lilur^ne grecque, et la leur faire croire exempte d'erreur. Or, personne jusqu'ici n'avait reinarqué qu'en ce point le rite mozarabe concordait avec celui des Grecs. C'est pourquoi quelques-uns ont pensé que daus le principe les Grecs récitaient cette prière avant la consécration, que dans la suite elle se trouva transportée au lieu où elle se lit maintenant. Mais celte conjecture est détruite par tous les anciens manuscrits, qui l'indiquent à l'endroit même où nous la voyons. Or, il serait absufde de dire que tous ont été altérés. EnGn, les Liturgies de saint Jacques, de saint Marc, de saint Clément, de saint Basile la donnent toutes à la môme place avec peu de difiérence, et toujours avec le même sens. Cette invocation se voit aussi dans la Liturgie des Arméniens qui, pendant que j écris ce traité, vient de m'étre remise par la congrégation de la propagande, pour que je l'examine; elle est traduite par Basile Barsecli, prêtre arménien. Voici ce qu'on y lit : « 0 Dieu ! nous vous adorons, nous vous prions et « nous recourons à vous. Dieu bienfaisant. Envoyez sur nous et « sur ces dons votre Saint-Esprit coéternel et con substantiel : « Par lequel bénissant ce pain, vous le ferez véritablement le « corps de Notre-Seigneur et Rédempteur Jésus-Christ ; » cette dernière phrase se répète trois fois. « Et bénissant ce calice, g vous le ferez certainement le sang de Notre-Seigneur et « Rédeuipteur Jésus-Christ, » ce qu'on redit également trois fois. Quelques-uns pensent que cette invocation doit s'entendre en ce sens, qu'elle se rapporte non pas au moment où l'on profère, mais au temps qui précède la consécration, comme si le prêtre, tout transporté hors de lui par la sublimité de ce grand mystère, et se souvenant de sa faiblesse, considérait ce que sa foi lui montre déjà fait, comme n'étant pas acompli,et c'est pourquoi ii dit : Faites ce pain le corps précieux de votre Fils. En effet, disentils, il n'y a rien d'absurde à demander par d'instantes prières ce qu'on a déjà obtenu, comme si on ne l'avait pas encore. D'autres disent qu'il y a deux corps de Jésus-Ghrist, l'un réel, qui est

formé sur l'autel parles paroles de la consécration, l'autre mystique qui est l'Église et sur lequel le prêtre, après la consécration, prie l'Esprit-Saint de descendre, pour que, par la participation de l'Eucharistie, l'Eglise ne forme qu'un seul corps avec Jésus-Christ. D'autres enfin donnent diverses explications, sur lesquelles je juge inutile de m'arrèter. Cette question a été traitée par le cardinal Bessarion ^, Goar 2, Allacci ^. Mais Arcadius surtout Ta discutée fort longuement ^.

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