CHAPITRE XVIIL
Communion donnée autrefois sous les deux espèces»
— Communion sous une seule espèce t<»ujours permise et même plusieurs fois en usage dès les premiers siècles de l'Église* — Quand et à quelle occasion a cessé la Communion sous les deu:x: epèces.
— fiites en usage cliez les Grecs dans la préparation de l'Ëluctiaristie qu'ils «conservent pour les malades. — Examen de la coutume qu'ils observent de tremper le corps dans le sang du Seigneur pour le donner aux. communiants. — Cette coutume fut aussi en vigueur dans l'Occident. — Condamnation des hérétiques écrite avec le sang de «iésus-Christ.
Mais outre les divers usages dont nous avons parlé, un point qui se rattache également aux anciens rites de l'Eucharistie, c'est la question de la Communion sous les deux espèces, si vivement débattue dans ces derniers temps, entre les catholiques et les hérétiques. Or, laissant de côté tout ce qui sentirait la controverse, je m'attacherai uniquement à ce qui se rapporte d'une manière directe à l'administration de la Communion, je réduirai à deux points, que j'exposerai en peu de mots, ce que des hommes éminents ont traité dans de longs ouvrages. La Gom-
munion sous les deux espèces a-t-elle toujours été en usage? Etait-il autrefois permis de communier sous une seule espèce? Cette double question ne sera point difficile à résoudre, si nous voulons distinguer entre la Communion reçue pendant le saint Sacrifice de la Messe, et la Communion privée reçue en dehors du Sacrifice. En effet, il est certain qu'anciennement tous, clercs et laïques, Iioniuies ou femmes, recevaient les saints mystères sous les deux espèces , lorsqu'ils assistaient à la Messe, qu'ils y ofl'raient et qu'ils prenaient part aux ofirandes. Mais toujours aussi et partout, en dehors du Sacrifice, la Communion sous une seule espèce fut en usage. La première assertion est admise sans contestation par les catholiques et par leurs adversaires , et d'ailleurs, quiconque a la moindre connaissance de l'histoire ecclésiastique ne pourrait la nier. Car toujours et partout, depuis l'origine du christianisnie jusqu'au XII* siècle, les fidèles ont communié sous les deux espèces du pain et du vin. Vers cette époque l'usage du calice commença peu à peu à cesser; la plupart des évoques l'interdirent dans leurs diocèses à cause du danger d'irrévérence ou d'cfl'usion, qui était inévitable, puisque les fidèles étaient en fort grand nombre , et que parmi eux ne pouvaient manquer de se trouver des hommes peu religieux, manquant de lattention et des précautions nécessaires. Il fut autrefois défendu, dans l'ordre de Citeaux. qu'aucun membre de la congrégation, à l'exception des prêtres et des ministres revêtus des ornements sacrés, n'eût la prétention de s'approcher pour participer au calice, et le motif donné de cette défense, c'était pour éviter le danger de le répandre et par là de scandaliser les frères. C'est pour cette môme raison que Rodulphe, abbé de Saint-Trudou, qui vécut en 1110, engage, dans les vers suivants, d'éloigner les laïques de la participation au calice :
Hic et ibi cautcla fiât ne Presbyter .-rpris Âut sanis tribuat laïcis de sanguine Christ!, Nam fundi posset leviter, simplexque putarct Quod non sub specie sit totus Jésus utraque '
' a II faut surtout veiller soigneusement à ce que le prêtre ne donne point le
Ainsi s'introduisit peu à peu, comme je l'ai dit, la Communion sous la seule espèce du pain, après que des abus, qu'on ne pouvait plus tolérer, eussent obligé la piété des évêques à retrancher aux fidèles l'usage de la coupe sacrée. Les mœurs changeant, il est juste aussi que des lois, d'ailleurs utiles et bonnes en elles-mêmes, soient également modifiées. Ce changement, fait d'abord par quelques évoques dans leurs diocèses particuliers, fut ensuite ratifié pour toute l'Eglise par le concile de Constance, sans aucun détriment pour la réfection spirituelle de l'âme , comme les fidèles le savent par expérience, sans aucune violation d'un précepte divin, puisque la Communion sous les deux espèces n'est point de droit divin, et que jamais les anciens Pères n'ont enseigné qu'elle fût nécessaire au salut. Quelques auteurs objectent un Canon du pape Gélase, relaté par Gratien i, contre ceux qui, après avoir reçu le corps du Seigneur, s'abstenaient de prendre part au calice. Mais par le texte même de ce décret, on voit clairement que ce Pontife ne dit rien de contraire à ce que nous avons avancé. « Nous avons appris, dit-il, que quelques-uns, ayant reçu une particule du pain sacré, s'abstiennent de participer au calice du précieux sang. Qr, parce qu'ils agissent ainsi sous l'influence de je ne sais quelle croyance superstitieuse, il faut sans aucun doute qu'ils reçoivent le sacrement sous les deux espèces, ou qu'on le leur refuse d'une manière absolue, parce que la division d'un seul et même mystère ne peut se faire sans un grand sacrilège, j) Ce Canon est donc dirigé contre ceux qui refusaient de participer au calice, non parce qu'ils croyaient qu'il n'était point nécessaire pour que la Communion fût complète, puisque Jésus-Christ est tout entier sous clicique espèce, mais sous l'influence d'une croyance superstitieuse. Cette superstition, c'était l'hérésie des Manichéens, qui enseignaient que le vin était le fiel du prince des ténèbres, qu'il avait été créé par le mauvais principe, et qui, par conséquent,
sang (le Jésus-Christ aux fidèles, soit malades, soit bien portants. En effet, il pourrait par imprudence, être répandu, et les simples s'imagineraient peut-être que Jésus-Christ n'est pas tout entier sous chaque espèce. >» — ' De consecrat. distie. 2, comperiraus.
ï-efusaient de communier sous l'espèce du vin, ainsi que le témoigne saint Léon i, qui dit en parlant de ces hérétiques : « Pour couvrir leur infidélité, ils osent assister à nos mystères, et pour se mieux cacher, ils n'hésitent pas à communier avec les catholiques ; ils reçoivent d'une houche indigne le corps de Jésus-Christ, mais ils évitent soigneusement de boire le sang par lequel nous avons été rachetés ; c'est ce que nous avons voulu signaler à votre piété, afin que, par ces indices, vous puissiez les reconnaître, et que ceux qui auront usé de cette dissimulation sacrilège soient notés et chassés par l'autorité des prêtres de l'assemblée des fidèles. » D'où nous pouvons conclure que le Canon cité plus haut est contre les Manichéens, qui, au rapport d'Anastase, commencèrent à se montrer à Rome sous le pontificat de Gélase ; ils en furent bannis, suivant le môme auteur, et leurs livres impies furent brûlés devant les portes de la basilique de Sainle-Marie. Comme ils essayaient de se cacher en se mêlant aux catholiques, Gélase employa, pour les découvrir, le moyen dont s'était servi saint Léon le Grand, c'est-à-dire qu'il obligea les fidèles à communier sous les deux espèces, de peur que les catholiques, en s'abstenant du calice, ne fussent soupçonnés de manichéisme, ou afin qu'on pût mieux connaître les hérétiques, ce qu'on n'aurait pu faire, si les fidèles étaient restés libres de ne communier que sous l'espèce du pain. Lorsque Gélase ajoute, à la fin de ce décret, que la division de ce mystère ne peut avoir lieu sans sacrilège, c'est encore des Manichéens qu'il veut parler ; car, en refusant de prendre part au calice et en considérant le vin comme le fiel du démon, ils mutilaient sans contredit ce sacrement et se rendaient coupables d'un énorme sacrilège 2. On sait ce que dit à ce sujet le Prince de l'école ^ : « La perfection
* Serm, \, de Quadrap. — ^ Voyez l'explication que donne de ce texte de Gélase Bossuet, dans son admirable Traité de la Communion sous les deux espèces (œuv. comp. t. 8, pag. 244 et suiv.). On trouve dans ce Traité, ainsi que dans la Défense de la Tradition, une foule de détails intéressants, d'aperçus lumineux sur l'ancienne pratique de lÉglise relativement à la Communion des enfants, des malades, etc., et de tout ce dont il est parlé dans ces chapitres du cjirdinal Bona. -- » Par. 3, quapst. 80, art. 12, ad. 2.
de ce sacrement ne consiste point dans l'usage des fidèles, maïs dans la consécration de la matière. En conséquence, on ne déroge point à la perfection de ce sacrement, lorsque le peuple reçoit le corps sans participer au calice, pourvu que le prêtre qui consacre prenne l'un et l'autre. » Nous ne voyons pas, en effet, que les saints Pères aient fait un reproche aux Manichéens de ce qu'ils ne communiaient que sous une seule espèce, mais bien de ce,que, comme nous l'avons dit, ils enseignaient qu'il fallait s'abstenir de ]a consécration du calice et de sa participation comme d'une chose mauvaise et diabolique.
Cette première assertion étant donc prouvée et hors de toute contestation, passons maintenant à la seconde qui, prouvée par la doctrine et la pratique des saints Pères, confirmée par le consentement de tout l'univers chrétien, appuyée sur l'inébranlable fondement de la foi catholique, ne saurait être niée par quiconque possède encore une étincelle de raison. En effet, quoi de plus évident, de plus fréquemment reproduit dans l'histoire de l'ancienne Eglise, que la Communion .sous une seule espèce ? C'est ce que démontrent les usages mentionnés plus haut de conserver l'Eucharistie dans sa maison, de l'envoyer aux absents, de la porter dans les longs voyages, et sur terre et sur mer ; certes, c'était seulement sous l'espèce du pain qu'on la portait ainsi ; c'est ce qui est manifeste par les circonstances dans lesquelles on devait la prendre. Les anachorètes, dans leurs vastes déserts, ne se communiaient point autrement qu'avec les particules, qu'ils rapportaient de l'église, lorsqu'ils y allaient aux jours solennels, ou qui leur étaient soit envoyées, soit portées parles prêtres; car le vin, longtemps conservé, s'aigrit et se corrompt, et on ne pourrait le porter au loin sans danger de le répandre. La vierge sainte Théoctiste de Lesbos, après avoir passé trente-cinq ans dans une solitude de l'île de Paros, fut rencontrée par un séculier qui était à la chasse; elle le pria de lui apporter l'année suivante une des précieuses particules du corps du Sauveur, ce que ce chasseur ne manqua pas de faire. La vierge, ne l'eut pas plutôt reçue que son âme s'envola dans le
ciel, ainsi que le raconte Métaphraste i. Saint Luc le Jeune, solitaire , dont Combéfis a édité la vie '^, ayant demandé à l'archevêque de Corinthe comment les solitaires pourraient participer aux augustes mystères, puisqu'il n'y avait dans leur solitude ni sacrifice, ni prêtre, l'archevêque lui répondit : Qu'il serait convenable qu'il y eût un prêtre; qui si cependant on ne pouvait en avoir, il fallait conserver les particules sacrées ; puis, après avoir pris le corps de Jésus-Christ, boire, au lieu du calice sacré, un peu de vin, c'est-à-dire du vin non consacré qui remplacerait le sang du Seigneur, et cela d'après l'usage observé par ceux qui vivaient dans la solitude. Toujours aussi il y a eu des hommes qui, soit par une répugnance native, soit par suite de maladie, ne peuvent prendre de vin, ne peuvent même en supporter l'odeur. Ajoutez à ces raisons la conversion des peuples du Nord, chez lesquels le vin ne se récolte pas, et qui ne peuvent que très-difiicilcment s'en procurer. Il faut donc dire, ou qu'ils étaient privés de la participation de l'Eucharistie, ou qu'ils ne la recevaient que sous l'espèce du pain. Nous lisons, en effet, que, dans certaines contrées, des fidèles qui voyageaient, ne trouvèrent qu'avec grande difficulté du vin pour que le prêtre qui les accompagnait pût célébrer le saint Sacrifice. Les Grecs communient sous une seule espèce pendant tous les jours du Carême, dans lesquels, excepté les Samedis et les Dimanches, on dit la Messe des Présanctifiés. De plus, nous ne voyons nulle part que les Latins aient reproché aux Grecs la Communion sous les deux espèces, ou que ces derniers aient reproché aux Latins la Communion sous une seule espèce. Or, les Grecs, qui, depuis leur schisme, n'ont négligé aucune occasion d'attaquer l'Eglise latine, n'auraient sïjrement pas manqué de lui adresser ce reproche, s'ils avaient pensé que, d'après le précepte de Jésus-Christ, la Communion devait nécessairement avoir lieu sous les deux espèces.
Mais il-y a plus; les Grecs eux-mêmes donnent sous une seule espèce seulement la Communion aux malades et aux mourants.
' Apud Sur. die 10 novemb. — - Tom. 1, Auctor. Bibliolh. pal,
En effet, chaque année, le Jeudi-Saint, ils consacrent un pain frais, plus grand que celui qu'ils ont coutume de consacrer; le prêtre en consomme la quatrième partie, le reste est par lui divisé en petits fragments qu'ils appellent meridas et plus communément margaritas i ; mais auparavant ils ont légèrement trempé le pain consacré dans le sang du Sauveur. Alors ces particules sont placées dans le disque^ sous lequel on met du feu pour les faire durcir et sécher, de telle sorte qu'elles puissent se conserver sans corruption pendant toute l'année. Or, en faisant ainsi sécher ce pain consacré, ils font évaporer le peu de vin qui s'y trouvait uni, et, par conséquent, il ne reste plus que la seule espèce du pain. Lorsqu'il est nécessaire de porter la sainte Communion aux malades, ils tirent de la sainte coupe une de ces particules, versent du vin commun dans une cuillère pour la détremper, et c'est ainsi qu'ils la donnent au malade. Léon Allacci traite savamment et fort au long de cet usage des Grecs 2. Ils donnent également, suivant l'ancien usage, l'Eucharistie aux enfants sous la seule espèce du vin. Ils trempent une cuillère dans le précieux sang et la mettent dans la bouche de ces enfants, afin qu'ils sucent les quelques gouttes qui y demeurent attachées, et immédiatement après les mères ou les nourrices , retournées à leurs places , présentent leur sein à ces mômes enfants, afin qu'ils avalent en môme temps et le lait et ces gouttes du sang du Sauveur. C'est encore Allacci qui rapporte cette observance de l'Eglise grecque 3. Abraham Ecchellensis assure que, non-seulement chez les Maronites, mais aussi dans toutes les autres Communions orientales, on donne, sous la seule espèce du pain, l'Eucharistie aux malades, aux bergers, -aux gens de la campagne et aux autres, qui ne peuvent venir la recevoir à l'égUse. 11 n'est pas d'usage de leur porter le calice,
' Meridas désigne ordinairement les particules consacrées et qui n'ont point été arrosées de sang, Ay^a [j-ipiç tou Xptrrzou, sacra particula Christi, signifie, dans la Liturgie de saint Jacques, l'hostie consacrée. Le nom de Map/a^otT/j, traduit en latin par le mot unio, union, est plus spécialement réservé aux particules trempées dans le sang. (Vid. Goar, pag. 151 et 486). — 2 Epist. ad Nihii^ sium. — ^ In annot. de Communione orientalium.
tant à causé de la crainte des infidèles, sous le joug desquels ils vivent, qu'à raison de la distance des lieux ; car, le plus souvent, quatre et même six villages chrétiens, trés-éloignés les uns des autres, n'ont qu'une seule église, à laquelle tous les fidèles ne peuvent venir, et sont desservis par un seul et unique prêtre, qui porte seulement le pain eucharistique aux absents. Gabriel Sionite ^ dit que ces mêmes Maronites, ainsi que les autres chrétiens d'Orient, donnent aux enfants, qui viennent d'être baptisés, la sainte Communion sous l'espèce du vin, qu'ils leur font sucer dans une cuillère 2. On permet à ceux qui entreprennent de longs voyages, ou qui partent à la guerre, de l'emporter avec eux, mais seulement sous l'espèce du pain, afin de pouvoir se communier au moment du danger. Quant à ce qu'il ajoute, qu'excepté ces deux cas , toujours la sainte Communion est reçue sous les deux espèces par tous les fidèles, quel que soit leur âge, leur sexe et leur condition, des prêtres maronites, actuellement à Rome, m'ont assuré que cela devait s'entendre de la Communion reçue pendant le saint Sacrifice et à l'église. Le Livre des Constitutions de l'Eglise orientale, que cite Abraham Ecchellensis •'^, après avoir dit ^ qu'il n'est point permis aux prêtres de donner le corps sans le sang, ajoute aussitôt : « Excepté aux malades, à ceux dont la demeure est éloignée de l'église, à ceux qui sont retenus par leurs occupations, tels que ceux qui paissent les troupeaux , ou les laboureurs qui habitent des fermes, lesquels n'ont pas d'église, et ne peuvent que difficilement se rendre à la Messe à cause de la grande distance ; de même aux femmes, lorsqu'il serait à craindre que dans le trajet elles ne fussent exposées à des outrages ; comme il serait trèsdangereux de- leur porter le calice, on ne les communie que sous l'espèce du pain. » Luc lïolsten écrit également à Nibus, d'après le rapport certain d'un prêtre abyssin digne de foi , qu'en Abyssinie on ne porte le Viatique aux mourants que sous
' Ej»ist. Allacci ad Niliusium inter Symmict. — 2 u Les Arméniens donnent aussi la Communion aux enfants nouvcllemiMU baptisés, en trempant un doigt dans le calice et en le leur mettant dans la bouche. » Lebrun, tom. 3, p. 347). — ' Epist. praed. Aliac, — * Cap. 3, secl. 3.
la seule espèce du pain, ce qui m'a été confirmé par deux reli-' gieux de ce pays, hommes graves et d'un âge avancé, que j'ai à ce sujet consultés par interprète. Jésus-Christ lui-même a communié seulement sous l'espèce du pain les deux disciples qui se rendaient à Emmatis, ainsi que l'enseigne saint Augustin i, expliquant ces paroles : Oculi eorum tenehantur ne eum agnoscerent, « Ce n'est pas sans raison, dit-il, que.- nous pensons que ce bandeau, qui les empêchait de reconnaître Jésus, était placé sur leurs yeux par le démon. Le Christ permit que cet aveuglement durât jusqu'à la consécration du pain, pour nous montrer que, par la participation à l'unité de son corps sacré, les ténèbres dont l'ennemi couvre l'intelligence sont dissipées et qu'alors on reconnaît Jésus. » En effet, il est clair que le calice ne fut point consacré, puisque dès qu'il leur eut présenté le pain il disparut. Je ne nie pas cependant que quelquefois le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ n'ait été porté à ceux qui communiaient hors de l'église conjointement avec son corps, car nous lisons dans la vie de sainte Marie l'Egyptienne, écrite par Sophronius, que cette sainte, après avoir vécu pendant quarante-sept ans dans le désert, au milieu des plus grandes austérités , fut découverte par l'abbé Zozime, d'après une révélation de Dieu. Connaissant que le jour de sa mort était proche, elle le pria de retourner à son monastère et de lui apporter dans un vase une portion du corps et du sang du Sauveur, car elle en avait toujours été privée depuis qu'elle était dans cette sohtude. Zozime, mêlant dans un caUce un fragment du corps avec une portion du sang divin, lui porta ainsi l'Eucharistie au temps qu'elle lui avait désigné, et, après avoir ainsi recules saints mystères, la sainte s'endormit dans le Seigneur. Mais cet exemple et d'autres du même genre, qu'on pourrait peut-être rencontrer, ne prouvent point qu'on doive nécessairement recevoir le sacrement sous les deux espèces, et l'argument qu'on voudrait en tirer tombe devant la pratique contraire de toute l'Eglise. Aussi, le concile de Trente, assisté de l'Esprit-Saint, el suivant en cela le jugement et la
' Lib. 3, de Consens. Evangelist., cap. 25.
coutume de l'Eglise universelle, déclare et enseigne que les laïques, ainsi que les clercs qui ne consacrent pas, ne sont obligés, par aucun précepte divin, de communier sous les deux espèces ; il déclare, en second lieu, que toujours l'Eglise a eu le pouvoir de changer, ou d'établir dans l'administration des sacrements, toutes les cérémonies qui, en sauvegardant leur substance, sont jugées, suivant les circonstances de temps et de lieux, devoir concilier à ces mêmes sacrements plus de respect, et tourner au profit de ceux qui les reçoivent. C'est pourquoi, déterminé par de graves et justes raisons, ce même concile abrogea la coutume de communier sous les deux espèces, coutume qui, du reste, était presque partout abolie, et y substitua la Communion sous la seule espèce du pain, ce dont il fit une loi. Encore qu'il ait laissé à la sagesse du souverain Pontife le soin d'examiner si, dans quelques occasions, il ne serait pas expédient de permettre à certaines contrées la Comnuinion sous les deux espèces; cependant, l'expérience a montré qu'une telle concession n'était ni avantageuse à la communauté chrétienne, ni salutaire A ceux auxquels on l'occordait. Les Actes consistoriaux nous apprennent que Pie IV communiqua à l'assendjlée des cardinaux, en 15G4, les sollicitations pressantes et souvent réitérées de l'empereur Ferdinand, qui demandait pour lAllemagne l'usage du calice, ajoutant que si l'on ne faisait cette concession, avant peu tous embrasseraient l'hérésie qui débordait sur ce malheureux pays; c'était là, suivant lui, l'unique, le seul remède à un si grand mal. Dans l'espoir d'obtenir ce résultat, l'excellent Pontife accorda aux évoques d'Allemagne le pouvoir de donner aux prêtres la faculté, moyennant certaines conditions, de distribuer aux fidèles la Communion sous les deux espèces; mais cette mesure ne produisit point l'efiet salutaire qu'on avait espéré : elle ne servit ni à rendre plus fervents ceux qui avaient demandé cette concession, ni à ramener ceux qui avaient apostasie. Il y a plus, elle engendra sur-le-champ une foule d'abus, tellement que saint Pie V fut obligé, moins d'une année après, de révoquer toutes les permissions que Pie IV avait accordées à ce sujet, prescrivant, sous
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peine d'excommunication, que le décret relatif à la Communion sous une seule espèce fût observé par tous les fidèles.
Les Grecs modernes, d'après une coutume en vigueur dans leur Eglise depuis quelques siècles, donnent aux fidèles la Communion sous les deux espèces, non pas séparées, mais unies ensemble. Le prêtre distribue les particules sacrées, qui d'abord ont été trempées dans le sang ; il se sert pour cela d'un cochlear ou cuillère, ayant un manche assez long terminé en forme de croix ; il y met les particules ainsi mêlées au sang et les présente à chacun des communiants. Arcudius conjecture ^ que cet usage tire son origine du fait de la femme macédonienne, dont nous avons parlé plus haut, laquelle, feignant d'être cathohque, reçut de saint Jean Chrysostôme le pain eucharistique, qu'elle remit secrètement à sa servante, pour y substituer du pain ordinaire, qui, lorsqu'elle l'eut mis dans sa bouche, se changea en pierre ; mais je n'ai vu nulle part que ce fait eût été cause d'un changement dans le rite de la Communion, et il résulte des écrits de saint Chrysostôme que, de son temps, le sang était distribué parles diacres, ce qui cessa d'avoir heu, lorsque l'usage dont nous venons de parler eut été adopté. Je serais plus disposé à croire que cette coutume s'introduisit plutôt pour éviter le danger de répandre le sang que pour empêcher des profanations hypocrites. Dans sa réponse aux calomnies des Grecs, H umbert attaque cet usage, mais peut-être avec trop d'acrimonie ; car on doit, ce me semble, quelques égards à l'autorité de toute l'Eglise orientale et des saints Pères, qui ont approuvé ce rite en l'observant euxmêmes. Cet usage de Yintinction fut, pendant quelque temps, en vigueur même dans l'Eglise latine. En effet, Ives de Chartres 2 et Gratien 3 citent un décret de Jules P' qui défend cette coutume, lequel décret se ht mot pour mot dans le troisième concile de Dragues, tenu en 675 ^. Ce concile, énumérant les divers abus qui s'étaient introduits, dit, entre autres choses, que quelques prêtres donnaient au peuple l'Eucharistie trempée dans le sang
* Lib. 3, cap. 53. — ' Pars. 2, cap. 11 et 85. - ^ De consec. distinct. 2, ca, Bum omne crimen. — * Cap. 1.
comme complément de la Communion, ce qu'il défend de faire désormais, attendu que l'Evangile ne nous montre point qu'on doive en agir ainsi, mais qu'il prescrit de donner le pain et le vin séparément. « L'usage qu'observent quelques-uns, dit le Micrologue i, de tremper le corps du Seigneur dans le sang, et de le donner ainsi trempé aux fidèles comme complément de la Communion, n'est point approuvé, et l'ordre romain le contredit formellement. » Le concile de Clermont, sous Urbain H, d'après les manuscrits d'Antoine Augustin, excepte le cas de nécessité ou d'accident dans un Canon que rapporte Baronius 2. Mais Paschase 11 exclue même le cas de nécessité 3, et prescrit de donner la Communion sous l'espèce du vin aux enfants et aux malades qui ne pourraient la recevoir sous celle du pain, jugeant cela plus convenable (jue de leur donner le corps trempé dans le sang. Néanmoins cet usage de lintinclion pour la Communion des malades s'établit dans quelques provinces, en sorte que nous lisons dans Ives de Chartres ^ le Canon suivant d'un concile de Tours à ce sujet : « Que tout prêtre ait une coupe ou un vase digne de ce grand sacrement, dans lequel il conserve le corps du Seigneur pour être donné en viatique à ceux qui doivent quitter cette vie. Cette oblation doit avoir été trempée dans le sang, afin que le prêtre puisse dire véritablement au malade : Que le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ vous serve pour la rémission de vos péchés et pour la vie éternelle. » Ainsi parlent les Pères de ce concile, mais quelle est la valeur de la raison qu'ils apportent? C'est ce que connaissent les théologiens; car le corps dans l'Eucharistie n'est point sans le sang. Ailleurs, ce même usage s'était établi pour la Communion des fidèles, sans doute par précaution, et pour que le sang ne fût point exposé à être répandu. L'ancien rite de la Messe, écrit par Jean, évêque d'Avranches, et édité par Ménard, à la fin de son Sacramen taire, ne permet point aux prêtres et aux ministres l'intinction, mais il la réserve pour le peuple, « que nous per-
' Cap. 19. — « Tom. 11. — = Epist. 32, ad Pont. abb. cluniacens. — * Pars. 2, cap. 19.
mettons, dit-il, de communier de cette manière, non pas par une décision formelle, mais dans une grande nécessité et de peur d'effusion du précieux sang. » On lit, dans les anciennes Coutumes de Gluny i un statut au sujet de l'intinction. A la marge est ajoutée, d'après un autre exemplaire, la raison de ce rite : « Il est contraire à la pratique des autres églises, mais on le permet à cause des novices et des autres frères moins exercés, auxquels on ne pourrait donner le calice séparément sans avoir à craindre des accidents. )> Cette coutume s'était si fortement établie en Angleterre, que Ernulphe, évoque de Roffa, la défend fort longuement dans sa Lettre à Lambert 2. Mais le concile tenu dans ce pays, sous Richard, archevêque de Cantorbéry, en 1175, défendit ^ de donner désormais le pain trempé dans le sang comme complément de l'Eucharistie. Or, il y avait deux sortes dlntinction, l'une du pain trempé dans le vin consacré, l'autre par laquelle l'hostie sainte était mêlée à du vin ordinaire et non consacré. Cette dernière fut quelquefois en usage pour la Communion des malades, des enfants et des autres qui ne pouvaient avaler le pain seul. Voici comment est décrite, dans les Coutumes de Cluni ^, la Communion des moui'ants : « Le prêtre encense le corps du Seigneur, le rompt et tient sur un calice la partie qu'il doit porter au malade. Ce calice, ainsi que la main du prêtre, doivent être recouverts d'un linge très-propre. On a soin que le malade qui doit communier lave sa bouche pour recevoir le corps du Seigneur, qu'on lui donne trempé dans du vin. Après l'avoir pris, il boit aussi l'ablution du calice; » sans doute de peur qu'il n'y soit resté quelque fragment, car, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, on ne faisait pas encore usage des pains légers dont nous nous servons. C'est aussi, si je ne me trompe, de cette sorte d'intinction que parle saint Prosper 5, quand il raconte l'histoire d'une femme énergumène qui , pendant soixante-dix jours, n'avait ni bu ni mangé. Le prêtre lui donna la particule sacrée trempée dans du vin, sans doute dans du vin
< Lib. 2, cap. 30, Spicileg., tom. 4.-2 Spicileg., tom. 2,-3 Cap, 15, — * Lib. 3, cap; 28. -- ^ Cap. 6, Dimid. tempor.
non consacré, afin qu elle pût l'avaler plus facilement. Maintenant ces diverses intinctions sont tombées en désuétude ; car, comme toutes les lois et tous les décrets étaient insuffisants pour arrêter les abus, on adopta la Communion sous une seule espèce, et ainsi dans tout lOccident dut disparaître toute sorte dintinction K Mais, en traitant du corps de Jésus-Christ ainsi trempé dans le sang, le souvenir d'une autre intinction, dont on ne peut parler sans frémir, se présente à mon esprit; c'est Baronius qui la raconte 2 d'après les historiens grecs. L'hypocrife Pyrrhus, après avoir une première fois abjuré le monothélisme, était retombé de nouveau dans cette hérésie. « Le pape Théodore, ayant convoqué toute lEglise, se rendit au tombeau du Prince des Apôtres, et, ayant deinandé le calice sacré, il trempa sa plume dans le précieux sang du Sauveur et écrivit ainsi, de sa propre main, la déposition de Pyrrhus qu'il excommunia. » Nicétas raconte également, dans la Vie de saint Ignace de Constantinople, que les évéques signèrent la déposition de l'usurpateur Photius avec une plume trempée dans le sang du Seigneur, ce qui, certes, fait frissonner; mais ces évéques eurent peut-être des raisons particulières dagir ainsi.
' « Il est bon d'observer, dit Pellicia, qu'autrefois tous, clercs et fidèles, buvaient le sang de Jésus Cbrist pur ; mais nu moyen âge, le célébrant seul et les ministres de l'Kglise le recevaient pur, tandis (|ue les laitjues le recevaient mêlé à du vin ordinaire. Ce qui avait donné lieu à cet usage, c'était d'abord le grand nombre des communions, auxquels le vin consacre dans le calice ne pouvait sulTire, et peut-être aus>i l'opinion de quel(|uos-ui)s, qui s'imaginaient (jue ce vin ordinaire était consacré par le contact, ou par son mélange avec l'espèce consacrée. C'est pour({uoi le diacre versait un peu de vin du calice consacré dans les calices ministériels, auxquels les lai(pies comniuniaient. ('ette opinion avait donné naissance à une autre erreur, d'après laquelle on pensait que le vin était consacré par le seul mélange du corps du Sauveur et devenait, par ce seul contact, le sang du Seigneur; prati(iue erronée ipii commenra après le i\' siècle et dura, dans quelques églises, juscju'au xv'. Or, il y eut trois manières différentes d'administrer la Communion du sang aux laïques : ou le diacre approchait de leurs lèvres le calice, ce qui fut le rite le plus ancien, ou ils le prenaient eux-mêmes avec un chalumeau, ce qui eut lieu dans le second âge, ou, enfin, suivant la coutume qui s'introduisit au XII* siècle, ils recevaient le corps trem[ié dans le sang, m (Pellicia, lib. '2, sect. 2, cap. 9, § 13, apud Fornici in not., pars. 1, cap. 21, pag. mih. \'10). — ^ Ad ann. 048.