ANALYSE DES CATÉGORIES. — CHAP. II
en effet , n'est ni dans un sujet, ni dite d'un sujet; la seconde n'est pas dans un sujet , mais elle peut être attribuée à un sujet, c'est-à-dire à la pferaière, synonymiqueraent. Mais, peut-on dire, cette propriété de n'être point dans un sujet, n'est pas spéciale à la substance; elle appartient aussi à la différence qui n'est non plus dans aucun sujet. Aristote répond que la différence est comme la partie dans le tout , relativement à l'espèce qu'elle constitue; et Ton a vu ( p. 1 45) qu'il a formellement établi ne point entendre ainsi l'expression d'être dans un sujet; donc, la différence ne saurait être regardée comme une véritable substance.
La seconde propriété de la substance , propriété qui du reste est essentiellement commune aux différences , c'est que « tout ce qui provient « d'elles est dit synonymiquement (3, a, 33); en t effet , toutes les catégories , toutes les attriff butions qui en dérivept , s'appliquent ou à des a individus ou à des espèces. Pour la substance «première, il n'y a pas d'attribution possible, « puisqu'elle ne se dit jamais d'un sujet; mais dans « les substances secondes , l'espèce est attribuée «à Itndividu, et le genre Test à l'espèce et à «l'individu, et de même les différences sont «attribuées aux espèces et aux individus. Les « substances premières reçoivent la définition des «espèces et celle des genres, comme l'espèce « reçoit celle du genre. Tout ce qui est dit de l'at- « tribut se dit en effet également du sujet; de
\tfi DEUXIBIUS PARTIE, -— SBGTIOM h
mépie encore, les espèces et les individus ad- « mettent la définition des différences ; or, on a ce dit ci-dessus que les synonymes étaient ce dont « l'appellation était commune et la définition a identique ; il . s'ensuit donc que tout ce qui « dérive des substances et des différences est « nommé par synonymie. »
3, b, lo. La troisième propriété de toute substance y c'est de désigner quelque chose de réel (to ^e n (n)(jLaîvgiv). Ceci est incontestable pour les premières, puisque ce qu'elles désignent, c'est l'individu. Pour les secoiides, il ne faut pas se laisser tromper à l'apparence. Elles semblent bien désigner, par la forme même de leur appellation, homme , animal , quelque chose de réel ; ce serait plutôt une qualité qu'une essence (aXXà (jL£X>.oy Tcoiov Tt C7i[jt.aivei). Le sujet ici n'est pas simple comme pour les substances premièi'es; il est, au contraire, fort multiple; mais il ne faut pas croire non plus que ces substances secondes désignent une simple qualité; elles déterminent la qualité en substance (to Se elSo; xal to yevoç Tuepl où(7tav TO TTorov âcpoptÇei), Elles désignent une substance qualifiée ; car le genre est plus largi* que l'espèce , puisque le terme d'animal a certaine* ment plus d'étendue que celui d'homme,
3, b, 24- La quatrième propriété de la substance , c'est de n'avoir point de contraires ; qu'y a-t-il en effet de contraire à l'individu, à l'homme, à l'animal? Cette propriété , du reste ^ n'appartient
ANALTSB DBS CATÉGORIES* -< CHAP. II. 4SS
pas seulement à la substance. Bien d'autres caté^ gories la possèdent aussi, et, entre autres, celle de la quantité discrète. En effet , qu'y a-t-ii de contraire à un nombre ?
3,b, 33. Une cinquième propriété, c'est que la substance n'est susceptible, ni de plus, ni de moins. Une substance n'est ni plus ni moins substance qu'une autre substance ; elle n'est ni plus ni moins, ce qu'elle est. La substance homme n'est ni plus ni moins homme , dans tel cas que dans tel autre, etc.
Il faut se rappeler ici que quand Aristote a dit que la substance première était plus substance que la substance seconde, que l'espèce et le genre, il parlait, comme on voit, d'ordres différents de substance, tandis qu'il parle maintenant de la substance en soi, prise dans le même o<»dre.
4} a, lo. Enfin, la dernière propriété de la substance, c'est que, tout en restant identiquement une , elle peut recevoir les contraires , par un simple changement survenu en elle. Cette pro^ priété est tout-à-fait spéciale à la substance ((ta^tça ^èi^iov ^oxe? Elvai TT^ oùaïaç); elle appartient en outre à toute substance; c'est donc la propriété complète : omni et soli.
Ch. 5, p. 4, a, 1 1 . ttLa substance a donc cette pro- < priété spéciale que tout en restant unique et la c même, elle peut recevoir les contraires. Or, rien « dans la nature ne présente une propriété pareille, « à moins qu'on ne soutienne qu^ la parole et la
•154 DEtrXiiME PAltTlS. ~ ftS€lno!f I.
a pensée peuvent aussi recevoir les contraires, « une même assertion semblant en effet pouvoir « être vraie et fausse: par exemple, si l'on dit avec a vérité de quelqu'un assis, qu'il est assis , cette a assertion deviendra fausse, si cette personne « vient à se lever; et la pensée serait ici dans le « même cas que la parole; car si Ton pense vrai a en pensant que quelqu'un est assis, cette pensée «deviendra fausse si cette personne se lève, et « que Ton conserve, relativement à elle, la première a pensée. Même en admettant la réalité de cette oc objection , il n'y en a pas moins ici une difFé- « rence dans la forme. C'est qu'en ce qfii concerne « les substances, elles ne sont susceptibles des « contraires que par suite d'un changement qu'elles «éprouvent elles-mêmes: ainsi, le corps qui de « chaud devient froid a subi un changement, <t puisqu'il est autre ; ou bien , de noir devenant « blanc, de mauvais devenant bon; et de même <« pour tous les cas où les choses ne reçoivent les a contraires, qu'en subissant elles-mêmes des modi- « fications. Au contraire, la parole et la pensée <c demeurent absolument et toujours immuables, « et les contraires n'existent pour elles que parce « que l'objet lui-même vient à changer. Cette (T assertion que quelqu'un est assis , n'en demeure « pas moins toujours la même; c'est seulement « parce que l'objet vient à changer qu'elle est « tantôt vraie et tantôt fausse. La pensée est ici tf comme la. parole. Ce serait donc une propriété
▲If AlVflB DE9 CATéGOimS. -^ Cfli^. II. MW
de la substance, et qui lui serait spéciale^ au moins pour la forme , que d'être susceptible des contraires par un changement qu'elle éprouverait en elle-même; et, en ce sens, il n'est pas exact d'admettre que la parole et la pensée puissent recevoir les contraires. On doit dire, qu'elles sont susceptibles des contraires, non parce qu'elles reçoivent elles-mêmes quelque modification, mais parce que quelque chose d'extérieur vient à être modifié. C'est uniquement parce que l'objet est ou n'est pas de telle façon , que l'assertion peut être aussi dite vraie ou fausse; ce n'est pas du tout parce que la parole elle-même admet les contraires. La parole, la pensée ne sont sujettes à aucun changement, et s'il n'en survenait point dans les objets mêmes, elles ne recevraient en rien les contrairqp ; mai^ la substance est dite susceptible des contraires parce que c'est elle-même qui les reçoit. Elle reçoit en effet et la santé , et la maladie , et la blancheur, et la noirceur; et c'est parce qu'elle subit toutes les modifications de ce genre, qu'on dit qu'elle reçoit les contraires.
« Ainsi, la propriété spéciale de la substance serait, tout en ne perdant rien de son unité et de son identité, de recevoir les contraires par un simple changement survenu en elle.»
Ainsi donc, des six propriétés de la substance, quatre lui sont communes avec plusieurs autres notions; mais deux , la troisiènle et la sixième , ne
•I £t6 D^CXlblÈ PARTIE. *^ SECTION 1.
sont qu'à elle seule , avec cette différence toutefois que la troisième n'est pas à toute substance , et qu'il n'y a que la sixième qui soit à la substance , soli et omnL Aussi est-ce la propriété principale ( (AaXiça ï^tov ) , bien qu'Aristote ne l'ait énuméréé qu'en dernier lieu.
Ici, l'on ne pfeut s'empêcher de faire une remarque, sur laquelle , du reste, on reviendra plus tard avec étendue, mais qu'il est bon déjà d'indiquer , c'est l'admirable délicatesse et la sagacité profonde de cette analyse de l'idée de substance. Ce qui mérite surtout attention , c'est qu'en y re-
* gardant de près , on peut se convaincre ique rien
• ici ne porte ce caractère de subtilité si souvent reproché aux Grecs , et particulièrement au Stagirite- L'idée dont il part, et qui résume toute cette tl^éorie de la substance, est extrêmement simple et claire : hors de l'individu , il n'y a réellement rien. L'espèce et le genre , loin de lui être supérieur, reposent sur lui comme ils viennent de lui ; sans lui , ils ne seraient rien. La substance première , l'individu , est la substance vraie (tq xoptci- Tarà Te xal -irptoTcoç xal (JLà>.i(ra >.£yo(JL^vy) ) , la seule qui mérite réellement ce nom. Les autres ne sont que des ^oyoi, des notions, des mots; elles ne sont substances, selon l'expression des commentateurs, que é7vop.^vo)ç, à la suite. La substance première, au contraire, est quelque chose en soi; c'est quelque chose d'isolé , x*^P^^^ '^^ } ^^ reste n'existe que par abstraction , non seulement dans les sub*
ANALYSE DBS CATBGOMBS. *-« CHAP. n. -1 5Ï
Stances secondes, mais encore dans toutes les autres catégories.
On s'est étendu, peut-être un peu trop longuement , sur cette théorie de la subsj|ince; mais c'est d'abord à cause de sa valeur propre , et ensuite , pour donner une idée de la manière si originale, si sagace et si profondément vraie, d'Aristote. On sera un peu plus bref sur les caté-> gôries qui vont suivre , parce qu'elles ont moins d'importance. Du reste, les trois principales : la quaiitité, la relation et la qualité, sont exposées d'une manière aussi remarquable et aussi complète.
4> b, sio. Catégorie de la quantité ^ ILomrp^U toS
TTOffOU.
Aristote n'a point défini la quantité; mais, comme il établit que la parole est évidemment de la quantité, puisqu'elle se mesure par les syllabes brèves et longues , (xaTajigTpEtTat yàp criX^aS^ Ppaj^eîa xfld [Aoxpa) , il s'ensuit que, dans sa théorie , la quantité est proprement ce qui est susceptible de mesure. Il divise la quantité : i^ en discrète et continue; a^ en quantité formée de parties qui ont entre elles une position, et en quantité qui n'est pas formée de parties ayant une position par rapport les unes aux autres (t« }jh S, iyv^xtoi Oé^riv ,
Ti jè oùx iÇ iyyiTtayt Oetfiv).
La quantité finie ou discrète (Âui>pi9(j(ivov) , c'est
le nombre , k parole ; et on la nomme discrète , parce que les parties de cette quantité n'ont entre elles aucun terme commun où elles s'unissent
La quantité concrète pu continue (owe^^c) , est celle dont les parties ont au contraire un point de jonction : c'est la ligne , la surface, le corps , et en outre, le temps et l'espace.
Eien , en effet , ne réunit les parties du nombre , non plus que les syllabes dont se compose la parole articulée. Chaque partie du nombre, chaque syllabe, est isolée des autres, est finie en soi (iMçn ^iwpiçai aMï xaô'auTvfv). Dans la ligne , au contraire, les parties ont un terme commun qui est le point; les parties de la surface ont la ligne, le corps a la ligne ou la surface ; le temps lui-même réunit ses parties dans un terme commun qui est l'instant présent, intermédiaire et lien du passé et de l'avenir. Enfin , l'espace est nécessairement continu , puisque le corps , dont les parties sont continues, occupe toujours une portion de l'espace ; et le terme commun des parties du corps, est également le terme commun pour l'espace.
En considérant la quantité sous le rapport de la seconde division indiquée plus haut , on peut voir sans peine , que la quantité à parties douées de position, comprend la ligne, la surface , le corps, et l'espace. La quantité qui n'est pas formée de parties ayant position respective^ renferme le nombre, le temps et la parole. C'est que , pour être doué
ANUTaS DBS CATJiGOIUVS. «- CHAJP. U. 459
de position I plusieurs conditions sont requises : c'est d'avoir un terme commun où les parties se réunissent; et la quantité discrète, nombre et parole, n'en a pas; c'est, de plus, d'être situé dans un lieu précis; et enfin, c'est d'être permanent (iiro(ft^vecv)« Or, dans le nombre , on ne trouve rien de pareil : aucune des parties du temps, non plus, n'est stable (ûirofxivei y^f ôuÂèv tc^v tou j^povou ' lio^'cdv); et comment ce qui ne demeure pas en place (ô ^ç (ATiî fçw ûwofiivov) , pourrait-il avoir une position proprement dite ? Pour la parole , on peut faire mte remarque analogue. Tout au plus, peut-on dire pour le temps, pour la parole, qu'il y a non point position], mais une sorte d'ordre (Tivà TaÇiv), une antériorité et une postériorité. Ainsi donc , des conditions requises pour avoir position , le temps n'en a qu'une seule ; le nombre et la parole n'en ont absolument aucune.
5, a, 38. L^es quantités qu'on vient d'énumérer, sont seules des quantités, à proprement parler: les autres quantités ne le sont que par accident, et non en elles-mêmes (xarà ^ui^Seëvixoç et où 3Ci>pia)ç, où xojll' oÛTo). Ainsi , on dit d'une action qu'elle est longue pard^ que le temps écoulé pendant qu'elle s'accomplit, est fort long; de même pour un mouvement long, une grande blancheur, etc*
5, b, 1 1« Les propriétés de la quantité sont au nombre de trois, La quantité , d'abord, n'a pas de contraires. Mais peut-être, prétendra-t-on que petit et grand , peu et beaucoup , sont des contraires.
itO DEUXIÈME PARTIE, — SECTfON h
Sans doute : mais ce ne sont pas là des quantités, ce ne sont que des relatif ; et comment peut-on dire qu'un relatif ait un contraire ? Si l'on soutient que petit et grand sont des quantités vraies , il s'ensuivra, assertion absurde, qu'une chose pourrait être contraire à elle-même (aOri lauTweïvi av tvavTtov), puisqu'une chose peut être à la fois grande et petite , Selon qu'on la compare à telle chose ou à telle autre.
6, a, 12. Peut-être encore dira-t-on que c^est dans l'espace que la quantité a des contraires ; et celte assertion a du moins plus d'apparence; car l'on pourrait soutenir, jusqu'à certain point, que le haut et le bas sont des contraires; mais ce ne sont encore là que des relatifs par position*
6, a, 19. La seconde propriété de la quantité, c'est de n'être susceptible ni de plus ni de moins. En effet, toutes les quantités énoncées plus haut ne sont pas plus quantités les unes que les autres : trois n'est pas plus trois, que cinq n'est cinq ; et de même pour le temps.
Cette propriété, attribuée par Aristote à la quantité, étonne sans doute, au premier coupd'œil , et parait absolument contredire cette notion fondamentale par laquelle s'ouvrent tous les traités d'arithmétique : la quantité est tout ce qui est susceptible de plus et de moins. Mais il faut bien remarquer qu'Aristote n'entend pas du tout dire ici qu'une quantité quelconque ne puisse être augmentée ou diminuée : il veut seulement dire
ANALYSE DES CATEGORIES. — CHAP. II. i6\
que les quantités ne sont ni plus ni moins quantité les unes que les autres.
Enfin, la troisième propriété de la quantité, et qui lui est tout-à-fait spéciale (6, a, 26), c'est qu'elle peut être dite égale ou inégale. Cette propriété est à la quantité omni et solL En effet , tout ce que l'on compare en dehors delà quantité, est dit semblable ou dissemblable ; la quantité seule est dite égale ou inégale.
On voit que, pour cette seconde catégorie, la marche suivie par Aristote est identique à celle de la première. D'abord énumération des espèces , puis énumération des propriétés , dont la principale vient en dernier lieu. C'est là, du reste, la méthode que nous retrouverons dans toutes les autres catégories développées.
Catégorie de la Relation , KaTYiyopia tôv wpoç rt.
6, a, 37. On appelle relatif tout ce qui est dit ce qu'il est à cause de choses autres que lui-même, p m qui se rapporte à une nhose autre que lui , de quelque façon que ice soit (irpoç ti Je ra ToiauTa M^iiax Saa cÙtol ôiicef èçh iTepwv elvai 'kéyzToa ^ ôxwgouv ôôicdi; xpo; ÊTEpov). Ainsi, plus grand ; ainsi, le double, qui ne sont dits ce qu'ils sont que par rapport à d'autres choses; ainsi, la capacité, la disposition , la sensation, la science , la position , toutes choses qui ne sont dites que par rapport à quelques autres ; car la science est la science de quelque I. Il
chose , la sensation est la sensation de quelqqç ehose, la position est la position de (juelqiie chose : l'extension j, la station, le séant ne sont que des positions; mais être étendu , ét^e debput , être assis, ne sont pas, à proprement dire, des positions^ ; ce sont des dérivés , des paronymes de position (iraptovujjwoç ^è aTTO tôv Oeffecov XeyeTat).
6 , b , 1 5. Le^ çelatifs ont quatre propriétés , dont la première est qu'ils ont aussi les contraires j aipsi la vertu est le contraire du vice ; la science , de l'ignorance ; car ce sont là des relatifs : mais tous lés rel^fs n'ont pas cette propriété ; car il n'y a rien de contraire au double , au triple , etc.
6, b, 20. La seconde propriété des relatifs, c'est qu'ils sont susceptibles de plus et de moins ; mais il faut faire une remarque analogue à celle qui précède : ainsi pareil, égal, peuvent être susceptibles de plus, tfe moins j mais double, triple, ne le sont pas.
6, b, 28. Les relatifs ont tous, sans exception, cette propriété qu'ils sont dits de choses réciproques ; ainsi , l'esclave est l'esclave du maltr^^ comme le maître est le maître;,^^ l'esclave. Parfois cette réciprocité n'est pas évidente , et cela tient à ce que le relatif réciproque n'a pas de nom dans la langue, ou n'apas un nom qui représente sa relation vraie. Pour la découvrir, et la montrer dans tout son jour, il faut forger des mots (âvayxaiov ïdwç ôvoftaTOTCoietv ) qui rendront alors la relation de toute évidence. Si l'on rapporte aile à oiseau, assu-