CHAPITRE DOUZIEME
Caractère de TOrganoo.
Le caractère général de l'Organon est une concision de pensées, une rigueur de forages, dont
I • U têttt dire que Pachis recoiinail eo partie quM 8*agit aussi it l'OrgatÊOû entier dam cet épilogue; Tétode du eoutexte doit prouter ta efletf qa^il m ta hùnt pu «wl Topiques «law Eélut. daaSopb.
rien dans Tantiqu^té n'oiïre Texemple, et dont les ^ ouvrages seuls de Kant, parmi les modernes, pourraient fournir quelque idée. C'est du reste, comme on le sait, le cachet particulier du Sfagirite, et on le retrouve dans la Physique, dans THistoiredes animaux, dans la Métaphysique, dans la Morale et la Politique, tout aussi bien que dans TOrganon.
Cette concision éclate surtout dans les Premiers Analytiques; et la, elle a paru poussée si Icnn, que Fétude de cet ouvrage a été trouvée rebutante y même par les plus saga ces et les plus vigoureux esprits. Dans les Topiques et les Réfutations des Sophistes, qui , semblent à première vue, dévier « un peu de cette précision , les détails sont, il est
vrai, fort nombreux , et annoncent une imagination puissante : mais ces détails, à y bien regarder, ne sont jamais diffus; l'expression qui les revêt est aussi rigoureuse qu'elle peut l'être dans les Analytiques ; seulement, la matière est différente, eî elle se prête moins à la forme toute géométrique I qui préside à quelques autres parties de l'Or-
ganon.
On a fait remarquer, plus haut , la délicatesse extrême d'analyse qu offraient les Catégories, et h justesse profonde des pensées, si loin de cette subtilité tant reprochée aux Grecs, et particulièrement au Slagirite. Dans les Catégories et le Traité du langage, se retrouve, à un degré presque égal, la concision aristotélique. C'est grâce à elle que les six dernières catégories, au lieu d'être déra*
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loppées comme les quatre premières, ne sont que nominativement indiquées, parce que cette simple mention était suffisante pour des idées qui sont claires et communes, malgré toute leur importance : c'est encore cette concision qui a fait que, dans le Traité du langage y qu'on peut regarder comme le premier essai de grammaire générale, Aristote s'est tenu, sans eu sortir un seul instant , dans la voie logique , et ne s'est point laissé détourner par l'affinité d'un sujet si voisin. Il n'a pris de la grammaire que ce qui importe à la théorie du raisonnement.
Dans les Premiers Analytiques, la rigueur a été portée à ce point que souvent la pensée est réduite à des formules en quelque sorte algébriques. Le concret a été partout remplacé par l'abstrait : et dans cette route ardue que parcourt le génie d'Aristote, il a pour tout appui un simple changement de signes, qui ne s'applique qu'aux trois figures du syllogisme, et qui, par conséquent, lui fait défaut dans la plus grande partie de sa carrière. On a comparé les Premiers Analytiques, tout hérissés qu'ils sont de ces laconiques et innombrables formules , à une forêt vierge, où des plantes vigoureuses, et pleines d'une âpre sève, projettent de toutes parts les liens inextricables de leurs tiges serrées. La comparaison est aussi juste qu'elle est pittoresque; et il est certain qu'au début, l'esprit, en face de cet effrayant enlacement des Analytiques, se trouble, et désespèi^ d'en pénétrer les II. 6
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replis y comme le voyageur désespère, à la vue de cet immense chaos de végétation, d'y tracer le pé* ^ nîble sillon de son chemin.
Mais peu à peu celte apparente confusion disparait; l'unité du fonds se révèle par Tunifor^ mité même des expressions extérieures; peu à peu, cette masse se divise , les grandes parties qui la composent, se séparent et se classent ; les rap* ports se distinguent, et bientôt cette obscurité, du premier coup d'œil, fait place à une clarté, qui, si elle n'atteint pas sans exception tous les détails, rayonne cependant sur l'ensemble, et le rend parfaitement lumineux.
Seulement , reste toujours , même pour l'esprit le plus attentif et le plus sérieux , cette difficulté réelle d'une abstraction continuelle, qui , pour cesser d'être fatigante, exigerait une habitude qu'on ne voue guère aujourd'hui qu'aux seules mathématiques. On croit pouvoir affirmer qu0 la théorie tout entière du syllogisme , aidée, il est vrai, de simplifications qu'Âristote lui*même n'avait point faites, a été amsi familière aux docteun du moyen âge et jusqu'à ceux du xvii* siècle, que le peuvent être aujourd'hui à nos algébristes , les formules analytiques du calcul intégral. Il est même certain que la nomenclature littérale dn syllogisme est beaucoup plus simple que cflie des fonctions infinitésimales ; et , au risque de faire sourire quelques mathématiciens, on pour^ rait avancer qu'elle vaut tout autant la peiM
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d*^tre étudiée et possédée. A r»ppui de cette opinion , on citerait lassentimeiit de deui ou trois siècles qui ont fourni au moyen4ge des logiciens si nombreux , des logiciens aussi ardents à ï'étude que le peuvent être aujourd'hui la plupart de nos analystes.
On s'est demandé , et la chose en valait la peine, <K>mment Aristote avait pu s'en tenir à cette inflexible rigueur de déduction. A cette question, Reid ' répond que l'obscurité d'Aristote est calculée, et que le Stagirite a eu pour but de cacher son ignorance sous des mots équivoques et barbares. Ici, malgré tout le respect qu'inspire la loyauté de Reid , on ne peut s'empêcher de s'étonner que des assertions aussi légères aient pu lui échapper. Mais c'est que Reid en est encore sur le Stagirite aux opinions de Bacon ; il connaît û peu celui qu'il attaque , qu'il va jusqu'au dire qu'il ne sait si, dans Aristote, le philosophe l'emporte sur lé%bphiste. De plus , Reid avoue très candidetnent^u'il n'a pas pu lire tout l'Organon, et qu*il ne l'a que très imparfaitement compris. Reid, à ces différents titres, ne peut donc passer pour un juge très compétent : il n'est pas recevahle quand il acôuse Aristote de calculer son obscurité sophistique.
C'est d'ailleurs peu comprendre la marche des choses, que de ne pas savoir que la simplicité n'est
point le premier résultat de rintellinence. Quelles sont les langues les plus compliquées « les moins simples, et par cela même les plus obscures, si ce n'est les langues primitives? Que pourrait opposer le monde moderne au monde antique, si l'on se rappelle la philosophie de Tlnde et celle de la Chine , Taccablante analyse des idées et des signes, les prodigieux et insurmontables enchevêtrements de la pensée asiatique? Cette simplification des choses, n'est-elle pas le signe évident et la gloire de la civilisation? La langue qui doit aujourd'hui dominer l'Europe enTéclairant, n'est-elle pas la plus simple de toutes, précisément parce qu'elle est la dernière en date?
Il serait inutile de multiplier les exemples. Je crois qu'ici l'idée est assez évidente pour qu'on puisse affirmer, que l'obscurité d'Aristote n'est en rien volontaire; il est obscur comme tout inventeur. 11 a fallu bien des siècles pour éclaircir et simplifier sa doctrine , et l'on doit crdlhe que c'est une impossibilité absolue, pouruji seul et même esprit , de parcourir, avec une égale perfection, toutes les faces d'une grande idée. C'est déjà, ce semble, une gloire assez merveilleuse d'avoir créé , de premier jet, une science que les siècles n'ont , pour ainsi dire, en rien accrue dans ses principes essentiels , et qu'ils se sont contentés d'êclaircir. La part d'Aristote est assez belle ; la lui demander plus large, est une injustice ; car cet effort dépasse la portée de
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'homme , puisque Aristote n a pu Taccomplir.
Mais ArUtole, dira le philosophe écossais, a :^jeté les trois termes concrets de son syllogisme Il la fia de chacune de ses formules : pourquoi a'ft-t-il pas mis ces termes en exemples définitif 3l développés, quand il en donne lui-même les ma* lériaux? A cela, on peut répondre en demandant l*où Ton sait qu'Aristote eût besoin de ces éclaircîssemeuts pour sa doctrine? Une pensée longueoient méilitée et qui lui avait coûté , comme il le dit lui-même, de profonds labeurs, lui devait apparaître avec une netteté, une précision, qui le passait, sans peioe, de» secours dont la Êiiblesse du lecteur peut sentir le besoin. Dans la conscience toute naïve de sa force et de son intelligence, Aristote n'a pas songé à aplanir pour d'autres les difficultés du sujet ; il s'est contenté ' de les vaincre; mais dire qu'il les a faites et multipliées k plaisir, c'est là une accusation qui, tout considéré, ne mérite pas une sérieuse réfutation, et qu'il faudrait renvoyer à Patrizzi, si Patrizzi n'avait au moins pour lui, l'excuse de l'aveuglement et des dangers du combat.
Non , les Premiers Analytiques ne sont pas obscurs : le Commentaire de Pacius suffirait seul à l'attester ; ils sont d'une lecture prodigieusement difficile , parce qu'elle exige une contention d'esprit perpétuelle, que personne ne supporte sans fatigue ; mais Reid aurait dû se rappeler, en étudiant l'Organon, ce mot si vrai que Cicéroo
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prononçait il y a près de deux mille ans : magna animi contentio adhibenda est in explicando j^ristoùele.
Dans les Derniers Analytiques , la diflSculté est autre, mais elle n'est pas moindre; c'est le dernier terme de la logique aristotélicienne : c'eti est le point culminant. La logique et la métaphysique s'y confondent , dans la plus haute des enquêtes que Pune et l'autre peuvent se proposer : celle de la cause, sous la double face d'action et de pensée.
Les Topiques et les Réfutations des Sophistes pourraient prêter, sur quelques points, au reproche de subtilité si souvent adressé au Stagirite. 1/analyse des détails y a peut-être été poussée trop loin; mais ici non plus qu'ailleurs, la concision de la forme ne se dément point, si parfois celle da fond se« détend quelque peu. Ici la matière est toute différente; le probable a succédé à la vérité , la pratique à la spéculation , la dialectique , avec ses milles facettes étincelantes, à l'analytique, d'une clarté si pleine et si austère. Mais on retrouve encore partout la main du maître. Dém ces foitnules si voisines les unes des autres, et d'une apparence si monotone, toujours divisées uniformément pour l'attaque et la déf^^nse, pour l'affirmation et la réfutation , il règne cependant une aisance de distinction qui ne pouvait apptr* tenir qu'au plus vigoureux esprit. Nulle part ces minutieux détails, qui reproduisent si bien les al*
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lures sautillantes de la conversation et du dialogue, ne se mêlent et ne se oonfondtot; et pour prévenir toute erreur, Fauteur a pris la peine d'exposer dans un livre tout entier ^ et il n'a pas un seul instant perdu lui-même, le 61 qu'il donnait à ses lecteurs, pour les guider dans ce nouveau labyrinthe*
On a montré plus liaut(Tom. i , pag. 84) comment l'épilogue qui termine les Réfutations des Sophistes, ne s'éloigne en rien , malgré les assertions contraires de Patriz&i , de la gravité et de la moilestie aristotéliques. A la sobriété de la pensée , à la réserve d'un juste orgueil, on reconnaît sans peÎQe le style et le caractère durStagirite; et c[uand OD se rappelle la prodigieuse constructioit de TOrggoon, on est presque tenté de s'étonner, et l'on ae sent touché de la noble candeur du philosophe réclamant, pour une œuvre pareille , l'indulgence lie la postérité.
Dans rOrganon, plus que dans aucun des ouvrages d'Aristote, se produit ce caractère de commandement magistral , ce style impérieux, qui convenait du reste si bien au futur précepteur de riotelligence européenne. Cette rigueur de forme M été pour beaucoup dans la fortune du Stagirite. Une sévérité si* parfaite d'expressions annonce une pensée sûre d elle-même, parce qu'elle est sûre aussi de la vérité qu'elle a saisie, après de laborieux efforts. Un guidq moins certain de luiœéiœ aurait, sans nul doute, inspiré moins de
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confiance, aux siècles qui lui donnèrent leur fin, comme ils la donnaient à TÉglise et à Dieu, dans une imperturbable sécurité.