‹ De la logique d'AristoteChapitre 151 sur 244 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

'-' Bat de l'OrgaDoo.

On peut reconnaître sans peine dans rOrganon, un double objet : l'un de science, l'autre de pra* tique. Les Catégories, le Traité du langage, les deux Analytiques, servent au premier et le révèlent; les Topiques et les Réfutations des Sophistes sont destinées à remplir le second. Cette division toute simple del'Organon est évidente; mais on pourrait se demander quelle transition Aristote a prétendu mettre entre deux sujets aussi distincts, et si profondément séparés par lui-même. A cette question , comme à toutes celles du même genre, on doit répondre qu'Aristote ne nous a rien appris sur sa marche et sa méthode; on en est réduit à des conjectures plus ou moins probables, en cette absence du seul témoignage qui pût, sans appel, vider la discussion.

Cette duplicité du sujet de l'Organon est hori de doute; on peut a£Qrmer en outre, sans Grainte d'erreur, que le Stagirite plaçait la spéculation et l'Analytique à une distance immense de la dîale^

BUT DB LA L*ORGAMÔN. — CHAP. Xm. 8t

tique, ne parlant jamais de la dernière qu'avec un profond dédain , et la confondant presque , par suite de l'incertitude des principes dont elle procède , avec les conversations ( èvTeu^eiç ) sans portée comme sans prétention, de la vie ordi* naire.

Les Topiques et les Réfutations des Sophistes ont-ils été destinés par Aristote à servir de texte et de canevas aux discussions de Técole : ou bien ne sont-ce que des conseils philosophiques tout spéculatifs, et sans aucune intention d'application directe? C'est ce qu'il serait assez difiBcile de décider : mais cependant , on aurait de la peine à croire que l'usage en ail pu être poussé fort loin. Ce n'est point la multiplicité des détails, et leur infinie délicatesse, qui auraient rois un obstacle à cette étude toute pratique ; le travail et l'attention auraient surmonté certainement ces difficultés, toutes graves qu'elles sont ; mais il parait plus naturel de penser , qu' Aristote a voulu se borner à théoriser la dialectique et la discussion, sans prétendre, le moins du monde , que les principes qu'il expose fussent applicables, dans toutes les occasions, où l'on peut avoir à lutter de paroles contre un adversaire , franc ou déloyal dans ses objections. Il est certain, d'un autre côté, qu'une étude approfondie des Topiques , et du traité suivant , ne pouvait qu'être fort utile pour former l'esprit aux combats de la dialectique. Cette habitude constante des distinctions ne pouvait qu'aiguiser l'attention des

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interlocuteurs, et les tenir toujours en éveil sur les erreurs ou les pièges de la partie adverse. Mais il est tout-à-fait improbable qu*Aristote ait jamais voulu imposer Tarsenal des lieux communs^ à la discussion. On peut voir dans Cicéron , qae c'est bien ainsi qu'il les considère lui-même en rhétorique. Ce sont, à ses yeux, des exercices d'esprit que l'orateur fera bien de cultiver solitai* rement ; ils accroîtront ses forces, donneront plus de souplesse et de facilité à ses mouvements ; mais, une fois sur le terrain, ce ne sont pas là toutà-fait les armes qu'il emploie. La vivacité de U discussion ne souffre pas cette tactique lente d compassée. Ces exercices préliminaires ressemblent à la gymnastique , excellente pour les guerriers , mais qui pourtant ne saurait déployer, sur le champ de bataille, toutes ses ressources d'adresse, d élégance, et même de force. L'action a ses bis, qui ne relèvent en quelque sorte que de la vie, mystérieuses et insaisissable comme elle : la spé* culation en signale quelques-unes, les étudie; mais, comme elle ne les fait pas, il lui est presque impossible de les diriger à son gré, de ks pUer à ses règles.

Ainsi, le sujet de l'Organon est double; mais son but est , on peut dire , unique"; il est tout spéculatif. Seulement, d'une part, la théorie sidresse à la science et se confond avec elle; et de l'autre, elle se prend à la pratique, et essaie d'n montrer les lois principales. Dans toute la pruoière

BUT DB l'oRGâNOB.— CâA^4 JUIlé ^1

partie deFOrganon, se découvre Fin tention formelle de fonder une science , celle des lois du raisonne-* ment. Aristote asi profondément observé les faits, ka a classés avec une telle rigueur, lésa siparfaU teoient compris , que les siècles après lui n'ont eu rien à changer k son oeuvre; ils n'ont travaillé qu'à la simplifier et à l'éclaircir en la simplifiant. C'est ici 9 pour la première fois , que l'esprit humain est arrivé à se saisir lui*méme et à s'analyser dans sa propre marche. Ce n'est pas sans peine et sans une longue initiation , qu'il est parvenu jusqu'au sanctuaire. Il faut connaître l'histoire des premiers essais de la philosophie, dans l'Asie mineure et sur les côtes de la grande Grèce, pour bien apprécier Tincomparable progrès qu'Aristote fit faire alors h la science de l'intelligence humaine, en fondant le premier dogmatisme scientifique sur lequel elle pût s'appuyer avec sécurité.

Il est impossible de nier qu'en accomplissant cette œavte prodigieuse, le philosophe n'eut con- Bci^nte de ce quM faisait, si ce n'est aussi nettement que nous pouvonsaujourd'hui le découvrir du haut de vingtHleux siècles , du moins avec ce sublime instinct, qui lui faisait invoquer le jugement de l'équitable postérité, non point seulement pour une simple théorie de dialectique et de sophistique, mais pour une théorie bien autrement profonde, bien autrement nouvelle, de syllogistique et de démonstration. C'est bien ici qu'Aristote était sans devanciers, comme il a été sans

émules; c'est bien ici qu'il pouvait avec justice se glorifier de 1 originalité et de la valeur de ses longs travaux. En un mot^TOrganon est une théorie complète, et faite à cette intention , du raisonnement humain, appliqué, ici, à son objet suprême^ la vérité et la science, là, à son objet inférieur, le probable, dans le cours ordinaire de la vie, où les passions et les intérêts viennent encore abaisser un sujet déjà si peu relevé par lui-même.

Réramé de la seconde partie.

Après avoir établi dans la première partie l'authenticité irrécusable de l'Organon, on a cherchéi dans la seconde, à le faire connaître en liii-mêmei d abord par une analyse développée, et ensuite en rattachant les théories qu'il renferme, à la doctrine générale de la connaissance, telle qu'elle ressort des ouvrages d'Aristote; enBn , Ton a exposé quels étaient le plan, le caractère, et le but, de ce mona* ment unique dans les annales de Thumani^é.

Ici finit la seconde partie de notre tâche. L'Organon ainsi connu, il reste à voir quelle influence U a exercée sur les études logiques des sciècles qui ont suivi, et de quel poids il pèse dans les destinées de l'esprit humain.

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