CHAPITRE TROISIEME
De la Logique dans Aristote.
On a déjà remarqué plusieurs fois que, dans Aristote , ne se trouvait pas le nom spécial de la science qu'il a fondée; et que Logique, entendu substantivement, était de beaucoup. postérieur au Stagirite. De là il suit que la Logique , telle que nous la comprenons aujourd'hui , n'est pas plus séparée théoriquement du reste de la philosophie , dans Aristote, qu'elle ne l'est dans Platon. Mais en £ait elle l'est, d'une manière incontestable, puisque l'Organon, que ce soit du reste l'auteur lui-même ou ses successeurs qui l'aient mis en ordre , forme un corps de doctrine parfaitement distincte.
On ne voudrait point ici reprendre , même en
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partie, le résumé fait plus haut des principes de l'Organon ; mais si on se les rappelle , il suffira de les comparer à l'esquisse de l'histoire de la Logioue avant Anstote , pour en comprendre toute la valetir et toute l'originalité. La théorie du raisonnement a désormais upe base scientifique large et solide, sur laquelle elle peut reposer. Les formes de la pensée ont été étudiées, classées, analysées dans toutes leurs nuances; les lois ont été déduites , et la connaissance s'appuie désormais sur le syllogisme et la démonstration, comme sur deux colonnes inébranlables. Cette découverte du syllogisme, si vainement contestée depuis, porte en elle quelque chose de vraiment prodigieux. Rieo ne la révèle avant Aristote; après lui , rien ne la peut renverser. Une école de philosophie a tenté inutilement, après dix-huit siècles, d'en nier la vérité et la valeur; ses efforts impuissants n'ont pu prévaloir; l'esprit philosophique, à Theure qu'il est, vit de nouveau de la foi aristotélique, et il croit, d'après elle, à des principes généraux et indémontrables dans l'intelligence, sources de h démonstration et du syllogisme.
Mais quelle que soit, pour Anstote, l'indëdsioD des limites de la Logique , on a certainement eu tort de la hii faire confondre avec la philoaoplûe première ou la Métaphysique; il est vrai qu'aa début de son système, Aristote doit nécessairBment s'occuper de l'être en général , de Fobjet de la pensée ; et qu'à ce point délicat la L^ique et la
DB LA LOOIQUS DAMS A&I8T0TB.— GHAP. lU. 449
Blétaf^jsique sont bien près de s'unir, sans qu'il scttt possiUe de les discerner nettement ; mais les Gatégoriies, à les examiner de près, ont dan^TOiv gamm une tout autre valeur que dans FOntolo» gie d'Aristote f proprement dite ; et les dix genres de râtra y sont surtout considérés sous le rapport da la pensée^ et des formes qu'elle revêt dans les mots.
Si Aristote n'a pas séparé positivement, par une théorie expresse^la Logique du reste de la philoso* phie, il ne l'a pas non plus conçue aussi puren^ent qu'on l'a fait après lui. Il y a laissé euoore un alliage de rhétorique, qu'on en a plus tard entièrement isolé* Les Topiques l'attestent assez , et l'on doit se lapnfiler, en outre, que les anciens commentateurs comprenaient dans l'Organon (tic ik opyitvixa), k) tmité de la Rhétorique et la Poétique elle-même.
Mais ces deux défauts n'empêchent pas que la Logique , dans Ari&tote, n'apparaisse avec une plé« «ilude et une perfection dont rien jusque là n'a^ vait donné l'exemple, et que rien après lui n'a pu-^ aoeroitre. On a dit qu'Aristote avait pris Tempi? fîsme pour base de son système, mais sans le ItfQttver; cette assertion n'est pas exaelet p^n&e daiia toute son étendue; pour qu'elle le deivienne, â Csnt la restreindre. Le vrai mérite d'Aristote, o'aat d'avoir réuni, dans sa théorie, les deux grandes direeliions que depuis trois siècles suivait la pensée grecque. Au sensualisme des Ioniens , à l'idéalisme des Éiéates, il substitua un sjMième
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plus vaste, où l'un et l'autre avaient leur place, bien que leurs domaines y restassent fort distincts. Aristote mit à profit toutes les découvertes antérieures aux siennes ; et les inspirations de PlatoD, tout éloignées qu'elles semblent du génie didactique et sévère du Stagirite , lui furent éminemment utiles. Sans remonter, autant que son maître , à l'origine et à la formation des Idées, il comprit que la Logique devait surtout s'occuper des lois du raisonnement, et il les a tracées, comme le dit Tennemann ', avec une admirable sagacité (bewunderungs-wûrdigen Scbarfsinn). Ce fut ainsi qu'il arriva, par une voie presque mathématique , à identifier la vérité logique et la vérité objective , la vérité de la pensée et celle de l'être , point suprême où tendaient toutes les philosophies antérieures, mais qu'aucune n'avait pa atteindre. Ce n'est pas , du reste , qu'Aristote ait entièrement confondu ces deux ordres de vérités; il les a étudiés tous deux à part, et son grand effort, après une analyse profonde et complète, c'est de démontrer que l'un ressemble à Pautrei en ce que l'esprit humain peut se fier à sa propre pensée et à ses lois, comme il se fie à k réalité du monde. On a pu bl&mer, avec quelque raison , le Stagirite , d'avoir incliné de ce dernier côté , et d'avoir accordé plus de confiance à Tobservation qu'à la connaissance même des prin-
' t. TmiMmaim» tom. 3, p. 78.
DE LA LOGIQUE DAMS AAISTOTB. -* GHAP. III. 424
cipes; mais Ritter' même, qui lui adresse ce reproche y est forcé d'avouer qu'Aristote <€ part ce* pendant de la conviction la plus ferme sur lesprin* cipes élevés de la science. » C'est que , dans ces appréciations si délicates des parts que Fétre et la pensée réclament dans la vérité , il est prodigieusement difficile de trouver le point d'équilibre. C'est Aristote qui, le premier, sut le fixer d'une manière à peu près exacte; c'est là sa gloire; et aucun esprit impartial et éclairé ne saurait la lui contester.
C'est avec la théorie d'Aristote que commence, on pejat dire , le vrai dogmatisme. Il a donné à l'esprit humain une foi en lui-même, que rien désormais ne saurait éteindre. Le Platonisme, tout admirable qu'il est , laissait plus de place au scepticisme ; et , en peu de temps, l'école platonicienne arriva 9 par une pente irrésistible, à toutes les misères du doute, nudgré les efforts les plus énergiques pour s'en défendre. L'Académie, quatre ou cinq fois renouvelée, aboutit quatre ou cinq fois au même résultat, que ne produisit jamais le Péripatétisme.
Avec la logique d'Aristote, se trouve donc fermée cette longue carrière de doutes et d'incertitudes , qu'avait parcourue l'esprit philosophique depuis Tbalès ; et désormais , elle ne peut plus se rouvrir^ pour quiconque suivra les pas du Stàgirite; car,
. !• BilUr, tenu 3, p. 3? , trad. fraqç.
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le Stagirite a découvert la vérité y et , sur ce terrain solide ) le pied ne peut plus glisser à la philosophie.
PEUXIÈME SECTION.