‹ De la logique d'AristoteChapitre 2 sur 244 · PROGRAMME · texte numérisé non relu

PROGRAMME

proposé par rAcadémie des sciences'morales et politiques , et auquel répondent les quatre parties de ce Mémoire.

i^ Discuter l'auihealicité 4e VO/ranum et des diverses parties dont il se compose ;

%* Faire connaître VOrganum par une analyse étendue ; déterminer le plan » le caractère et le but de cet ouvrage ;

3° En faire Thistoire, eiposer l'influence de la logique d*Aristote sur les grands systèmes de logique de Tantiquité , du moyen4ge et des temps

modernes; •

4^ Apprécier la valeur intrinsèque de celte logique , et signaler les emprunts utiles que pourrait lui U\fe la philosophie de notre siède. ( Les Mémoires doivent être remis avant le i*' janvier i837 ).

ou ORGANON

C'est avec un saint respect que je tourne les premiers feuillets de ce livre où tant de siècles ont étudié. Il n'est point une seule de ces lignes que n'aient méditées des générations entières; l'antiquité«et le monde arabe en ont vécu ; le moyen- ^S^ y A 9 durant trois cents années, exercé son infatigable patience, et la sagacité moderne y découvre encore tous les jours des richesses et des

profondeurs de doctrine que ces labeurs séculaires n'ont point épuisées.

Les grands monuments de la pensée antique inspirent toujours à qui les contemple une véné* ration profonde. Fidèles gardiens, témoins irré* ensables , cm sont eux qui composent et qui con* servent les archives de l'humanité ; mais ceux où resfHÎt doit recourir à des éléments moins purs I. I

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que lui-même, s'efEsicent et se détruisent peu à peu comme la matière qui les forme. Chaque instant de la durée ajoute à cette dégradation qui doit enfin les réduire en poussière. En vain la pieuse admiration des races qui se succèdent travaille à les défendre; un jour viendra où les sculptures du Parthénon lui-même ne seront plus qu'une indéchiffrable énigme. Mais le temps vaincu ne peut rien contre ces monuments impérissables où lesprit n'a fié qu'à lui seul la perpétuité qu'il cherche dans toutes ses œuvres. Les siècles s'écoulent et s'amoncèlent autour d'eux, sans que jamais leurs flots puissent les couvrir. Les ouvrages de l'esprit participent de l'éternité , comme la vérité même qui leur sert d'objet et qui les fait vivre.

Parmi tous ces livres qui ont eu le noble privilège de traverser les siècles en les instruisant, l'Or» ganon d'Aristote est certainement l'un de ceux dont la fortune a été la plus brillante à la fois et la plus méritée. Plus de deux mille ans ont passé sur lui sans lui rien oter de sa valeur. Les États ont été bouleversés , les races «tout entières renouvelées ; les religions se sont éteintes, et les esprits ont subi autant de changements que les peuples eux*mémes ; Wa milieu de ces révolutions profondes, il a été donné à des théories philosophiques de vivre seules , quand tout mourait autour 4'elles. Les progrès de la pensée humaine n'ont Êiît qu'ajouter à leur gloire. Tous les temps, toutes les nations, leur ont rendu hoiymage ; les partis, en religion ,

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eD philosophie, ont dû s'y soumettre, sous peme de secouer le joug même de la vérité.

Quand la pensée grecque, épuisée par plusiea» siècles d'incessante production , retomba sur ellemême, et dut se réduire à commenter ses propras œuvres , au lieu d'en créer de nouvelles , l'Organon fut un des premiers et des plus solides appuis que trouva sa noble vieillesse. Toutes les écoles , sans distinction d'origine, comme sans rivalité, s'appliquèrent à étudier un livre dont nul ne contestait l'incomparable utilité. Les disciples mêmes de Platon, que des inimitiés, fort exagérées sans doute, mais envenimées par le temps, pouvaient éloigner du Ly cée, les disciples dePlaton admiraient rOrganon, et surent en profiter comme les plu3 purs péripatéticiens. Dès le second siècle de l'ère chrétienne, la logique d'Aristote était adoptée dans toutes les écoles grecques , et le néoplatonisme se fit toujours gloire de la défendre et de la propager.

Le Christianisme, entrant dans le monde païen, rencontra la logique péripatéticienne comme l'un des obstacles les plus sérieux et les plus difficiles qu'il eût à vaincre. Dans ces luttes de doctrine qu'il lui £illut d*abord soutenir contre le paganisme, Tavantagene fut pas pour lui, parce que, s'il avait en sa feveur la vérité et la justice de sa cause, les formes de la discussion lui manquaient. Les habiletés de la dialectique païenne formée par cinq ou six siècles d'études et de réelles applications, le confondaient , et si elles n'â>ranlaient pas sa foi en

lui-même y elles entravaient du moins ses démonstrations. Le Christianisme trouvait aussi dans son propre sein des ennemis encore plus dangereux peut-être. Dans des siècles où l'uni té du dogme et de la discipline n'était point constituée, des sectes, des hérésies audacieuses s'élevaient de toutes parts, et ceux qui les embrassaient n'hésitaient pas , malgré leur foi sincère , à puiser, contre leurs antagonistes, à l'arsenal d'où les païens tiraient des armes si formidables. Instruits , pour la plupart , aux écoles profanes, les hérétiques appliquaient à la défense de leurs opinions suspectes les règles et les formules que leur avait acquises uneéducation éclairée. Ainsi l'orthodoxie , attaquée à la fois par la dialectique païenne et par la dialectique hérétique, dut admettre bientôt ces études du dehors y comme elle les nommait, ces sciences mondaines qu'elle avait d'abord méprisées, mais qui lui étaient maintenant si redoutables. Dès le concile de Nicée , les Pères étaient généralement habiles en dialectique, et le défenseur de l'orthodoxie qui combattit cinquante ans pour la fonder, Athanase, s'y distingua par la régularité de son argumentation , au moins autant que par l'énergie de sa grande âme. Dans les âges déplorables qui suivirent l'invasion barbare , la seule étude , on peut dire, que les écoles romaines, établies sur toute la sur£aLce de l'empire , purent transmettre aux vaincus et aux vainqueurs, pour consoler les uns et adoucir les autres, ce fut l'étude de la dialectique , et cette dialectique n'était

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point autre que celle d'Aristote, mutilée, il est vrai, mal comprise* mais conservant encore le caractère propre qui lui appartient, et toute l'importance que des siècles plus heureux lui avaient accordée. Dans les écoles des cathédrales, dans les monastères surtout, cette étude ne périt jamais; et quand un jour plus doux se leva sur l'Europe transformée et devenue chrétienne, ce fut du sein même delà dialectique que sortirent les premières lueurs du génie moderne. Tous les docteurs des onzième et douzième siècles étaient de puissans dialecticiens. L'Église, qui, après avoir combattu jadis cette doctrine , l'avait autorisée dans ses écoles et propagée de tous ses efforts , s'effraya de nouveau de cette pensée indépendante qui ne tarda point à s'attaquer, conune les hérétiques des premiers siècles, aux dogmes fondamentaux de la rçhgion; mais bientôt, ramenée à de meiUeurs conseils, elle sut, comme jadis, tourner à son profit des armes qu'elle ne pou vait émoussen La doctrine d'Aristote fut commentée dans le treizième siècle par les plus grands personnagesecclésiastiques, par des docteurs depuis canonisés; en peu de temps le Stagirite. lui-même fut élevé par le respect et l'admiration générale au rang de Père de l'Eglise ; et le catholir cisme le défendit contre les attaques de l'esprit novateitf , comme il défendait les bases mêmes de la foi- Chose merveilleuse! à l'autre extrémité du monde civilisé, chez une nation infidèle, le culte

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d'Aristote était aussi fervent que dans l'Europe chrétienne^ dont il était le maître et Foracle. Quand les croisades jetaient l'Occident sur l'Orient ^ quand les populations du Christ et de Mahomet se choquaient dans ces luttes qui durèrent près de deux siècles y les liens pacifiques d'études semblables unissaient les esprits éclairés des deux races rivales : Aristote était commenté à Séville et à Bagdad arec autant de ferveur qu'à Paris et à Rome. Les religions divisaientles peuples, et les poussaient aa naïassacre et à la destruction; des doctrines de dialectique les confondaient dans une paisible communauté de foi philosophique.

Lorsqu'au seizième siècle, un schisme nouveau éclata dans le sein de l'Église catholique, plus dangereux que tous ceux qui avaient précédé, les réformateurs, trompés d abord par l'apparence Umte orthodoxe du péripatétisme , le repoussèrent comme jadis l'Église l'avait eUe-méme repoussé. Les esprits fougueux et inconsidérés attaquèrent Aristote comme ils attaquaient le pape, ar^Mc les^ mêmes armes et le même emportement ; ittdiB des esprits moins bouillants et mieux avisés stfk^tèrent bientôt cette aveugle colère. Le prottitfCMtisme adopta la logique d'Aristote, et la cofTirertit à son usage , tie faisant qu'imiter en cela rMilétai dont il triomphait ; et tandis qu^ans le sein de l'Église catholique , le progrès des lumières obteùrcis^ait de jour en jour l'autorité du père dé FÉcole , cette autorité prenait de iotir en jour

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des forces nouvelles dans le camp opposé; le péripatétisme, mourant dans l'Europe catholique ^ eut encore à viyre durant près de deux siècles dans les universités protestantes*

Aujourd'hui , toutes ces questions de doctrine dialectiqueont perdu Fimportance suprême qu'elles avaient autrefois. La logique d'Âristote ne nous intéresse plus au dix*neuvième siècle que comme Fune des pages les plus belles de l'histoire de la philosophie. Nous n'avons plus à lui demander des armes pour défendre nos opinions religieuses on soutenir la polémique de notre temps. Mais il ne £stut pas s'y tromper : une doctrine qui a pu comme celle-là traverser les siècles , et avec un édat pareil, n'a point péri. Héritiers heureux des temps qui nous ont précédés , nous profitons de leurs infatigables labeurs ; la dialectique qui présida au berceau des sciences européennes a pénétré, l'on peut dire, notre civilisation tout entière. A notre jnsu , c'est elle qui nous guide dans les méthodes si sûres, si profondes à la fois- et si simples, de nos sciences; c'est elle qui a donné à la pensée moderne cette darté, cette précision , cette rigueur de déducti(Hi dcMQt l'antiquité ne pourrait nous offrir de modèle. Ainsi la logique dl'Aristote , si elle est morte dans l'École, vit dans la pensée générale qu'elle a tant contribué k former et à instruire. Les audits peuvent étudier encore à sa source primitive cette doctrine £sdte pour inspirer une si juste et si vive cnrioÂté. Si le siècle n'y remonte {dus coynme

y remontèrent les siècles précédents , c'est qu'il n'en a plus besoin. La doctrine du Stagirite est passée dans l'usage commun. La philosophie, de son côté y a dû elle-même l'adopter après tant d'épreuves décisives ; et aujourd'hui il n'est pas possible qu'une logique , si elle mérite ce nom, ne renferme plus ou moins explicitement celle même d'Aristote.

A quels titres cette théorie, posée il y a vingt-deux siècles I a-t-eUe donc pu dominer ainsi les âges , les nations, les religions ennemies , et réunir sans distinction de temps, de lieux, de lumières, cet assentiment unanime ? Aun seul : c'est qu'elle est vraie ; et comme tout ce qui est vrai , elle doit vivre et durer éternellement. Aristote a le premier compris et défini dans toute son étendue le mécanisme du raisonnement humain; aussi n'est-il point un siècle qui ne lui ait rendu hommage , parce qu'il n'en est point un seul qui ne doive rendre hommage à la yérité. U n'en est point un seul qui n'ait senti que, dans cette étude fondamentale de l'esprit de l'homme et de ses procédés, résidait la source même dfe toutes ses déductions , de tous ses développements ultérieurs. Bossuet, placé au £ute de rorthodo;de chrétienne et des lumières d'un grand siècle, a pu dire : Aristote ▲ parliI divutement. La critique de nos jours, si sagace» si profonde et si sobre, d'enthousiasme, pense comme Bossuet, et la conclusion de cette .épreuve nouvelle et dernière à laquelle la philologie et la philosophie réunies .

commencent^ depuis quelques années, à soumettre le génie du Stagirite, n'est pas plus à redouter pour lui que les épreuves bien autrement redoutables qui, pendant tant de siècles , ont préparé celle-là : c'estque, comme Ta dit Âristote lui-même : cLa science et l'intelligence ne trompent ni ne c meurent jamais. » Aujourd'hui , montrer un superbe dé<lain pour la logique péripatéticienne, ce serait à la fois légèreté d esprit et ingratitude.

PREMIBRË PARTIE.

DE L'AUTHENTICITE

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