‹ De la logique d'AristoteChapitre 207 sur 244 · DES TENTATIVES DE REFORME* —CUAP. JOI · texte numérisé non relu

DES TENTATIVES DE REFORME* —CUAP. JOI

dans lessciences naturelles comme en philosophie, étaient admis sans contrôle, à titre d'axiomes et d'articles de foi. La domination exclusive du catholicisme au moyen-âge 9 leur avaient donné une sanction presque sacrée. De toutes parts, on sentait le besoin de s'y soustraire : des esprits pleins de vigueur et d'indépendance avaient déjà secoué ces liens. Bacon eut la gloire de formuler le premier, dans un style plein d'imagination et de verve, ces sentiments épars et confus. Il chercha dans tous ses ouvrages à démontrer qu'il fallait soumettre ces principes eux-mêmes à l'examen ; et que ces pré'» tendus axiomes n'étaient pas autre chose que des idées moyennes. Pour atteindre les vrais prin-* cipes, c'est-à-dire, reculer d'autant les limites de la connaissance humaine, il proposait une méthode, l'induction.

Ce que devait être au juste cette induction, et, comme il l'appelait, ce nouvel Organe^ c'est ce que Bacon n'a jamais dit nettement. Il aborde vingt fois ce sujet dans le deAugmentis , clans Ylnstau^ ratio magna^ dans le Novwn organum; mais, tantôt, il renvoie l'exposition à un ouvrage postérieur, et cet ouvrage n'est pas composé ; tantôt il parle de cette méthode comme d'une chose notoire , et antérieurement expliquée. En un mot, Bacon n'a jamais dit, en termes précis, ce que devait être cette induction si pompeusement annoncée.

Je crois, en effet, qu'il lui eût été bien impossible de le dire, s'il avait la prétention de croire

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que la méthode fût nouvelle. L'induction était anssi ancienne que l'esprit humain, aussi ancienne que le syllogisme. Aristote lui-même, sans loi donner peut-être toute l'importance qui loi appa^ tient, l'avait étudiée et décrite; il avait même bât voir le rôle qu'elle joue dans l'acquisition des principes , et sa doctrine se résumait à présenter J^nduction et le syllogisme comme les deux pôles , on, comme dit Bacon , les deux atlas de l'intelligence. L'induction et le syllogisme ne sont au fond qu'une seule et même chose. L'induction , selon Bacon lui-même , n'est qu'un syllogisme contracté. Il n'y a pas d'induction, à y regarder de près, qui ne contienne virtuellement en elle-même un syllogisme, latent, inaperçu, mais en vertu duquel elle conclut, sans lequel elle ne pourrait jamais conclore.

Si donc Bacon a prétendu refaire ainsi l'esprit humain , et lui donner de fait un nouvel instrument, on ne devrait , comme le dit M. de Maistre, que ce des risées à celui qui vient nous promettre on nouvel homme ». Je ne nie pas que telle ait été la prétention de Bacon ; son orgueil et son ignorance du passé pouvaient certainement aller jusque Ui; mais je nie que ce soit là le fonds de sa doctrine, et surtout ses titres d'influence et de gloire. Je lei trouve tout entiers, comme je l'ai dit plus haut ^ dans ses efforts pour démontrer que les principes admis en général n'étaient pas des principes y et qu'il allait pousser au-delà.

M. deMaistre a grande raison de ne tenir aocon

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compte de cette opinion , aujourd'hui si répandue, qui attribue à Bacon d'avoir substitué l'induction au syllogisme. L'emploi de la méthode syllogistique est un de ces fantômes (tantre ou de théâtre^ comme aurait piî dire Bacon , qu'il ne de« yait pas omettre dans ce sa critique des fantômes de l'esprit humain b. A quelle époque , pourrait-on demander , prétendez-vous que la méthode sjllogistiqne en ait été une ? Est-ce dans l'antiquité , dans Platon, dans Aristote, dans leurs successeurs? Ils n'en offrent pas un seul exemple. Est-ce dans le moyen-âge? Mais dans le moyen-âge, on met les principes sous forme syllogistique;on ne prend pas le syllogisme pour les chercher, attendu que la chose est impossible. Les principes sont donnés, en théodicée par l'Église, en physique par Aristote; il ne reste plus qu'à déduire, et c'est précisément la fonction du syllogisme et de la démonstration. Mais ce n'est là qu'une méthode de déduction, ce n'est point une méthode d'iu'» vention ; personne même ne l'a jamais prétendd , comme on a paru trop long-temps le croire.

Le grand mérite de Bacon , c'est d'avoir une absolue confiance aux ressources de l'esprit humain, à son activité sans cesse créatrice. Venu dans un moment de crise décisive , où il n'y avait plus qu'à formuler la pensée générale et instinctive en quelque sorte , il proclama , plus haut que qui que ce soit en philosophie, que nulle autorité n'avait le droit d'impoler les principes, et que

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c'était à rame humaine de les chercher et de les connaître, dans toute son indépendance. De cette conviction intime des forces de Tintelligence et de ses droits, vient sans nul doute pour Bacon ce mépris insupportable du passé. L'esprit humain, après plusieurs siècles d'étude sur lui-même, a retrouvé toute sa puissance; mais le premier usage qu'il en fait, c'est précisément de se l'exagérer à ses propres yeux. La faute est concevable , et trouve une excuse facile dans l'histoire même du passé.

Du reste, on ne peut pas dire que Bacon ait attaqué le syllogisme; il faut dire au contraire que^ sans en reconnaître absolument la valeur, il déclare cependant formellement qu'en fait de rai# sonnement déductif, et comme il dit d'analyse, il n'y a rien à faire après Aristote.

La gloire de Bacon a été fort exagérée dans le dix-huitième siècle. Par une réaction qu'il était facile de prévoir, on commence aujourd'hui à la rabaisser outre mesure. Je ne prétends pas par- *tager entièrement ces sentiments nouveaux; mais je pense qu'il y a de part et d'autre à en rabattre. J'ai essayé de montrer où était à mon sens le vni mérite de Bacon. En fait de découvertes positive^ on ne saurait lui en attribuer aucune; loin delà: il a méconnu celles qui ont été faites de son tempfl, toutes magnifiques qu'elles étaient; il a médit de son siècle, comme de l'antiquité; il n'a jamais reconnu que son propre mérite , en philosophie

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comme en politique ; mais il a exprimé Tun des premiers, et avec un grand éclat de parole , ce sentiment énergique de l'esprit humain renaissant, après tant de siècles de langueur. Sans son talent d'écrivain, et Ton peut dire, son charlatanisme, Bacon aurait fait moins de hruit auprès de la masse ; il eut peut-être acquis plus d'estime auprès des penseurs. Aujourd'hui, prétendre chasser honteusement Bacon de la philosophie , comme il fut jadis chassé de la Chambre des Lords, serait une haute injustice ; mais ce ne serait pas une iniquité moins criante que de vouloir en faire le chancelier de la philosophie , comme autrefois Jacques I^ eut la faiblesse d'en fsiire le sien . £n philosophie, Bacon a, comme en politique, les allures d'un parvenu, plein de talent, mais dont il faut se défier : il n'y a que les cours auxquelles il soit permis de s'aveugler assez, pour lui donner une place suprême et des titres pompeux.

Une circonstance à remarquer dans la vie et les ouvrages de Bacon , c'est qu'il a voyagé en France, et qu'il place dans ce pays la scène de son livre le plus audacieux : la Réfutation des philosophies. On ne peut douter que ce ne soit en France, encore toute agitée des efforts de Ramus et de ses partisans, que Bacon n'ait puisé une partie des idées novatrices qui ont fait sa fortune. On ne prétend ici diminuer en rien sa gloire, puisque lui-même a souvent révélé cette source de ses inspirations; mais il est juste de ne pas mécon-

naître les titres de ootre patrie , et l'on peut af* firmeTy sans erreur, que cette prétendue recrudescence des idées de Bacon au dix-huitième siècle, n'était que le développement régulier des idées originales que lui-même avait empruntées k notre pays.

Je ferai une remarque analogue pour Campanella , qui écrivit en France plusieurs de ses ouvrages , et entr autres sa : Philosophia raiionalis, (Paris, i638, in4^); mais si Campanella subit les idées qui régnait dès lorsdans ce pays, il contribua certainement beaucoup aussi à les accroître et k les fortifier. Sa logique est toute péripatéticienne, quoiqu'il essaie de refaire ks Catégories ; mais il porte, dans l'exposition qu'il en trace, une clarté, une précision dont. profitèrent beaucoup, k œ que je crois, les solitaires de Port-Hoyal. Je ne saurais précisément dire quels rapports directs ils ont pu avoir avec Campanella ; mais il suffit de lire sa tbéorie de la proposition, pour reconnaître aussitôt que les illustres auteurs de TArt de penser en ont certainement tiré parti, emprunts du reste fort permis , et qui n'ont tourné qu'à Fatvant^ de la science. Campanella essaie en outre de refidre la quatrième figure, et il crée de nouvelles nmémoniques; mais il n'en admet pas moins toute h théorie syllogistique d'Âristote.

Ce qu'on doit surtout remarquer dans Campanella, c'est que, l'un des premiers en France, il insista de la manière la plus préciae sur Tideotilé

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de la sensation et de la pensée ; il va jasqu'à pré« tendre qu'Aristote^ en niant cette doctrine , s'est contredit lui-même. Pour lui y il soutient le sen« suaHsme , sans en tirer toutes les conséquences qu'il produisit plus tard ; mais quand on songe aa système qui domina dans tout le dix-huitième siècle^ on doit attacher la plus grande importance à ces opinions de Campanella. Il dédiait son ouvrage au comte de Noailles qui^ ambassadeur à Rome^ l'avait jadis sauvé de pou]|||uites dangereuses , en le recevant dans son hôtel inviolable : il était célèbre^ en arrivant en France^ par Tindépendance et les lumières de son esprit ; il n'y a pas de douto que pendant les quatre années qu'il vécut encore à Paris j il ne se soit lié avec tous les hommes qui, dès cette époque , jetaient les germes de ces opinions hardies que le dix-huitième siècle reçut de l'école de Gassendi et de la société du Temple.

A peu près à la même époque que Campanella^ et sur les traces de Bacon , Hobbes écrivit sa Ioh gique^ qui forme la première partie de sa philosoM plue. On sait que M. Destuttde Tracy a traduit cet ouvrage, l'un des premiers qui, suivant lui^eûlsou-* tenu et formulé les opinions de l'école sensualistd sur l'origine de la connaissance^ U est certain que déjà dans le traité de Hobbes , se fait sentir cette partie des doctrines de Bacon , qui ne devait être complètement développée que dans le xviii^ siècle» Mais Hobbes^ fort instruit en Scholastique^est resté cependant tout péripatéticien : U a conservé toute

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la doctrine d'Âristote, il a même conservé les formes de rÉcole ; mais , il est vrai^ pour les simplifier et les éclaircir. La théorie du syllogisme est exposée par lui avec une sagacité et surtout une netteté toujours rares jusque-là, et qui n'ont certainement pas été inutiles aux simplifications qui plus tard en furent faites. L'ouvrage de Hobbes peut être considéré comme la logique de l'école de Bacon. Le maître, comme on l'a vu, n'avait pas proscrit l§ syllogisme , bien qu'il en niât l'utilité comme méthode d'invention. Quant aux mérites que l'école sensualiste a prétendu trouver dans le livre de Hobbes, ils sont réels, mais un peu exagérés. Hobbes n'est pas encore décidément sensualiste.

C'est surtout à ce titre que Gassendi mérite d'être signalé; il insistait, comme le moine italien et sans doute avant lui , sur le rôle de la sensibilité dans la connaissance; et, sans lui donner un empire exclusif, il la faisait cependant prédominer.La doctrinede Gassendi, dans son SpUagma philosophicurriyest toute péripatéticienne; le fond et l'ordre des idées sont empruntés au Stagirite^ Grassendi tenta d'y réduire le syllogisme à deux formes : l'affirmatif et le négatif; et cet essai de simplification, qu'il ne poussa pas du reste aases loin, fut le germe des améliorations qui suivirent, de même que sa théorie de la sensation donna naissance au système de Locke, et par suite an sensualisme du xvni^ siècle. L'exposé élégant et

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facile que Bernier fit des idées de son maître ne contribua 4>as peu à les répandre et à les vulgariser.

On a déjà parlé (T. i, p. 70) des Exerciiationes paradoxicœadversùs jiristotelem, ouvrage dans lequel Gassendi attaqua le péripatétisme avec la plus grande violence. On a dit qu^après en avoir jfait deux livres sur sept, il renonça par prudence à ce travail ingrat, d'après les conseils de ses amis qui lui apprirent que Patrizzi, avant lui, avait rempli cette tâche de manière à ne rien laisser à faire à l'emportement de ses successeurs,* et qui l'avertirent, en outre, qu'il soulevait contre lui, par ces diatribes, des haines qui pouvaient être dangereuses.Gassendi ne poussa donc pas plus loin^ comme il le dit lui-même avec candeur, et il laissa son factum inachevé. C'était en effet chose assez bizarre d'attaquer la doctrine d'Aristote avec si peu de ménagement , et de la transporter pour* tant tout entière dans son propre système.

J'aurais dû peut-être parler de Deseartes avant Gassendi et Campanella, pour rester fidèle à la chronologie ; mais , comme son influence en Logique ne se fit sentir qu'un peu plus tard , j'ai dû jusqu'ici différer à l'étudier. Le mouvement de Descartes fut absolument contraire à celui de Gassendi , c'est-à-dire que, si l'un fut sensuâliste , l'autre pencha surtout au spiritualisme. Ainsi , dès le milieu du xvn^ siècle, commençait à se produire, dans la philosophie française; cet antago-

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nisme qui dura dans tout le xviii^ ; mais le spiritualisme de Descaites , décrié sans doute par la chute même du système cosmologique de son foih dateur y fut bientôt à peu près étouffé, et il disparut plus tard presque complètement sous le sensualisme de Locke.

Descartes donna très peu d'attention , en général, à -la Logique proprement dite; il se contenta de quelques conseils généraux dans son discours de la Méthode et dans ses Règles pour la direction de l'intelligence. Sans méconnaître Futilité de la Logique, il la laissa cependant aux bancs de rÉcole^ où elle pouvait être d'un utile exercice ; mais il en tint fort peu de compte dans l'ensemble de sa philosophie. Le seul point sur lequel il insiste et revient à plusieurs reprises , est l'emploi du syllogisme , bon pour exposer une vérité trouvée , mais tout-à-£ait impuissant pour en découvrir de nouvelles. Le grand mérite de Descartes fut, en philosophie, la revendication définive des titres de la raison indépendante, en face de Tautorité. Descartes résuma, beaucoup mieux que B&con, avec plus d'énergie et de modération tout à la fœs , les idées d'émancipation absolue qui fermentaient en Europe depuis plus de cinq siècles : c'est , on peut dire , avec lui que commence réellement la phîkh Sophie moderne.

La véritable logique de Técole de Descartes est celle de Port^RoyaL Par la clarté, par F^éganee, elle appartient tout-à«fait à la manière et à Tesprit

du gentilhomme breton. De récentes recherches^ ont en outre prouvé que les solitaires de Port-Royal, non seulement s'inspirèrent des idées de Descartes, mais qu'ils insérèrent dans leur ouvrage des monceaux entiers sortis de sa plume. Cette logique a un immense mérite , non point dans le domaine de la science y où elle a certainement peu fait^ mais dans le domaine de la littérature. Bl Ville» main y dans son Discours préliminaire au diction* naire de l'Académie française ( édition de 1 835 ) en a montré toute l'importance : « les admi- « râbles discours sur la logique , dit-il , étaient a pour Port-Royal le fondement de toutes les fic études de langue et de goût. Tout dans l'art d'éa crire y était ramené à l'art de penser , mais avec « cette vive intelligence de la passion et du beau, a qui distingue les vues de Pascal sur l'éloquence « des critiques de Condillac sur le style. » C'était pour la première fois que les matières si épineuses de la Logique étaient présentées dans uu ouvrage plein de simplicité, de bon goût, d'élégance; et, sous ce vêtement, des doctrines réservées naguères au pédantisme de l'École , étaient recevables dans le monde éclairé et poli, qui commençait alors à se former, et qui les avait ju8que4à dédaignées profondément.

La logique de Port-Royal n'est dans son eor semble que celle d'Aristote mieux classée, ou du

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