CHAPITRE QUATORZIÈME
De r Allemagne et de Tétat de la Logique de Kinl
à Hegel.
Je ne prétends point suivre en détail les prodigieux travaux qui, depuis cinquante ans, ont illustré r Allemagne philosophique. A aucune époque Tesprit humain n'a montré une fécondité pardlle. En moins d'un siècle et demi, l'Allemagne a portéLeibnitz , Kant , Fichte, Schelling, Hegel , sans coin{Ar cette fouled'esprits supérieurs qui ont été Itears disciples ou leurs adversaires. Tracer les phases de os luttes et de ces succès, dont la Scholastique seok
DE L'AiLElTAGNE. — CUÀl*. XIV. 504
ofifr^ peut-être des exemples, n'appartient pas à notresujet. La Logique occupe ici unegrande place^ mais ce n'est plus la Logique telle qu'Aristote l'avait faite et comprise ; c'est la Logique agrandie et portée jusqu'au point d'être une théorie complète de la connaissance , et une critique de la philosophie elle-même.
Qu'est devenu dans ce vaste ensemble de diseussions philosophiques si profondes, si ingénieuses , Télémeut péripatéticien ? tel est le seul point qui doive ici nous intéresser.
Le fonds même de la théorie leibnitzienne est complètement aristotélique. L'activité de Tentendément est pour le philosophe allemand ce qu'elle avait été pour le philosophe grec , le point de départ et l'idée supérieure de son système. Pour qu'on ne s'y trompât pas, Leibnitz avait pris la terminologie même du Stagirite, et l'entéléchie, ou l'acte , dans ses conditions essentielles et fondamentales , joue dans le système des monades un rôle aussi important que dans le système d'Aristote. Le philosophe allemand , en fidèle péripatéticien, reconnaît et établit deux sources de connaissances : l'entendement avec les principes indémontrables , et Texpérience issue dq la sensibilité. C'est, comme on voit, la théorie même d'Âristote. iicibnitz, en outre, attacha la plus haute importance à la doctrine du syllogisme, et, dans sa science profonde et impartiale , il revendiqua les titres de l'antiquité , ceux même de la
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Scholastique ^ l'une si peu connue alors et l'antre si décriée.
Wolf , sans adopter toutes les idées de Leibnitz , les systématisa et les mit à la portée du vulgaire, dans ce qu'elles avaient de moins contestable. Persécuté long-temps par une intolérance aveugle, pour des opinions fort inofTensives cependant, comblé ensuite d'honneurs et de distinctions, quand Frédéric II monta sur le trône, Wolf jouit de son vivant d'une prodigieuse réputation. Il forma une école nombreuse ; mais , chose asseï remarquable , avouée par les Allemands euxmêmes, et qu'explique en partie renseignement même de Wolf, de cette école il ne sortit pas an seul homme distingué. Wolf ressuscita dans saL(^ que toute la théorie d'Âristote ; il apporta de plus, dans son exposition, une analyse attentive qo'il poussa même quelquefois jusqu'à la minutie; mais il donna du moins par là et par ses immenses et consciencieux travaux , un exemple louable dont l'Allemagne n'a pas manqué de profiter. Wolf voulut agrandir le domaine de la Logique, en cherchant à l'appliquer aux usages même les plus habituels de la vie. Cette idée n'était pas neuve , mais du moins il lui donna plus d'extension, ploi d'éclat ; sa tentative ne fut pas cependant heoreose^ et toutes celles qui ont suivi n'ont pfls été moins impuissantes.
Wolf, que j'aurais pu classer à plus d*im titre po^ mi les logiciens-géomètres , contribua pour sagtfi
tm l'alusmàgne.— CHAF. nr. 50S
à entretenir des études que tant d'autres causes devaient contribuer à détruire. C'estson influence qui empêcha certainement la philosophie française du xTin* siècle de Ëiire en Allemagne tous les progrés que lui promettaient l'appui de Frédéric et celui de tous les petits princes qui se faisaient philosophes à son imitation , préparant ainsi de tous leurs moyens la catastrophe où tant de souverains devaient laisser leur puissance.
L'Allemagne était donc, vers la fin du xviii* siècle, celui de tous les pays de l'Europe où la philosophie proprement dite, devait trouver le sol \è plus fécond et le mieux préparé. L'inspiration leibnitzienne^et le labeur wolfien étaient les deux éléments de ses futurs progrès. L'on ne peut nier qu'il ne soit sorti de ces deux sources un développement de pensées en tous genres , dont rien, dans l'histoire de la philosophie, n'avait donné l'exemple jusque là. i Rant , comme Wolf lui-même, avait d'abord tenu peu de compte de la théorie du syllogisme , et en 1 764 il avait publié un petit ouvrage sur la fausse subtilité des quatre figures. Au fond, cependant, il admettait la doctrine, tout en la dégageant des additions gênantes que la Scholastique y avait faites. Mais dans les vingt années qui suivirent et pendant lesquelles Kant médita , dans le silence et la retraite, les principes de son système, il revint au sentiment de Leibnitz, et se convertit comme Wolf. La logique d'Âristote lui apparut,