C4 ) SIXIÈME DIVISION
INTERVENTION DES PRINCIPES PRÉCÉDENTS DANS LE JUGEMENT DES OBJETS COLORÉS RELATIVEMENT A LEURS COULEURS, CONSIDÉRÉES INDIVIDUELLEMENT ET SOUS LE POINT DE VUE DE LA MANIÈRE DONT ELLES SONT RESPECTIVEMENT ASSOCIÉES.
Introduction,
829. Je me propose, dans cette division, un objet tout critique; c'est cpie les conséquences 2:)0sitives auxquelles je suis arrivé sur l'assortiment des couleurs , afin d'en tirer le meilleur parti possible pour un but déterminé, deviennent des règles propres à guider ceux qui voudront juger une production d'art où cet assortiment se retrouve. Les généralités établies dans les divisions précédentes (1, 2, 5, 4 et 6), avec l'intention d'aider les nombi^eux artistes qui emploient les couleurs pour parler aux yeux, considérées maintenant sous le point de vue critique, doivent servir de bases à un jugement consciencieux et motivé, sur le mérite d'une œuvre qui ressort de ces généralités, du moins pour quelques-unes de ses parties; elles doivent, si je ne me fais pas illusion, avoir le double avantage de toutes les règles qui sont puisées dans la nature des choses qu'elles coucernent ; elles guident le travaiUem"
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qui ne les dédaigne pas, comme elles dirigent le critique qui juge l'œuvre dont ces règles gouvernent quelque élément. On ne peut donc se refuser à reconnaître l'utilité qu'un tel examen peut avoir pour les auteurs des œuvres qui y seront soumises, et pour le public auquel il est plus particulièrement adressé, dans l'espérance qu'une démonstration claire de ce qui est louable et de ce qui encourt le blâme, formera son goût, et qu'en l'empêcliant de s'abandonner à ses premières impressions , il deviendra lui-même capable d'exprimer un jugement motivé, et que dès lors on ne pourra espérer de capter son suffrage en tombant dans le bizarre et en s'éloignant du vrai.
83o. S'il existe un sujet digne d'être étudié sous le rapport critique à cause de la fréquence et de la variété des cas qu'il présente , c'est sans contredit celui qui m'occupe j car, que l'on contemple les œuvres de la nature ou que l'on contemple les œuvres de l'art, les couleurs variées sous lesquelles nous les voyons, sont un des beaux spectacles qu'il est donné à l'iiomme d'admirer: c'est ce qui explique comment le besoin de reproduire les images colorées d'objets que nous aimons, ou qui, à un titre quelconque, nous intéressent, a produit l'art de peindre, comment
( 566 ) rimitation des œuvres de la peinture, au moyen de fils, de petits prismes, a donné naissance aux arts de fabriquer les tapisseries, les tapis et les mosaïques j comment la nécessité de multiplier certaines images économiquement, a produit les impressions de tous genres et l'enluminure. Enfin, c'est ce qui explique comment l'homme a été conduit à peindre diversement les murailles, les boiseries de ses constructions, ainsi qu'à teindre les étofïës de ses vêtements et celles qui décorent l'intérieur de ses habitations.
83 1. La vue des couleurs , chose si simple j^our la plupart des hommes qui y sont habitués dès l'enfance, est , suivant quelques savants, un phénomène absolument hors du domaine des connaissances positives, parce qu'ils le considèrent comme variant d'après l'organisation des individus et leur imagination raémej ils pensent en conséquence qu'il n'y a aucune induction à tirer de ce qu'un homme voit un objet d'une telle manière, qu'un autre le verra semblablement dans les mêmes circonstances extérieures; ils croient qu'aucune généralité déduite de l'observation ne pourra diriger sûrement l'artiste, soit dans l'art de voir son modèle, soit dans l'art d'en reproduire fidèlement une image coloriée; enfin, ils pensent encore qu'aucune généralité utile,
(567) concernant la nature physiologique de rhomme, ne pourra surgir d'une étude approfondie des modifications que ses organes éprouvent de la vue des couleurs que les corps lui présentent.
852. En principe, je ne puis admettre quon doive s'abstenir de l'étude dune chose par la raison qu'elle présente des phénomènes variables. Je vais plus loin ; je crois que tous ceux qui s'occupent de sciences positives doivent rechercher s'ils ne découvriraient pas dans leurs travaux quelque fait susceptible d'éclairer l'étude de ces phénomènes, en mettant sur la voie de la détermination de la cause de l'un d'eux : car, ce qui rend l'étude scientifique de l'agriculture et de la médecine si difficile, ce sont les obstacles qu'on rencontre toutes les fois qu'on veut ramener à leurs causes respectives les ditlerents phénomènes que présentent les êtres organisés à l'agriculteur et au médecin. L'histoire des sciences démontre parfaitement que ce n'est pas la synthèse qui conduit à cette connaissance, mais bien l'analyse des phénomènes qu'on ne peut guère, suivant moi, tenter avec espoir de succès, si l'on n'a pas fait une étude toute spéciale des causes auxquelles nous rapportons les phénomènes de la nature inorganique; non que je reconnaisse nécessairement ces causes pour être immédiatement
celles des phénomènes de la nature vivante, quoique cette opinion me paraisse extrêmement probable pour un certain nombre d'entre eux que nous rapportons à la physiologie proprement dite, mais parce que la recherche des causes des phénomènes de la nature inorganique me semble devoir servir de norme propre à diriger des travaux entrepris dans l'intention de démêler des effets complexes quelconques pour les ramener à leurs causes respectives. C'est dans cette disposition d'esprit que j'ai abordé le sujet de ce livre, non après l'avoir spontanément choisi, mais parce qu'il m'a paru indispensable à étudier avant de prétendre établir un jugement motivé sur la beauté des couleurs que le teinturier a fixées sur les étoffes. Dès que j'ai senti la nécessité de cette étude, comme directeur des teintures des manufactures royales, j'ai voulu reconnaître le terrain sur lequel je marchais, et mon premier soin a été de rechercher si je voyais les couleurs comme la grande généralité des hommes; je n'ai pas tardé à en acquérir la parfaite conviction, et ce n'est qu'alors que je me suis hasardé à faire de mes recherches l'objet de leçons publiques, qui ont eu pour auditeurs, et j'ajoute pour spectateurs 3 des artistes, des industriels et des gens du monde. Ces leçons ont été répétées devant les élèves de l'école polytechnique. Des
(SGg) interpellations, adressées à mes auditeurs pour in'assurer qu'ils voyaient les choses que je mettais sous leurs yeux comme je les voyais m^oiineme, rai'ont toujours prouvé qu'il en était ainsi, à l'égard de la grande majorité du moins , et cependant mes démonstrations avaient lieu dans la salle de réception des Gobelins, peu favorable à l'observation des pliénomènes de contraste pour une réunion nombreuse de spectateurs. Des observations faites par moi-même, constatées par un grand nombre de personnes dans mon laboratoire, et enfin professées publiquement, sont donc le sujet de ce livi'e : tous ceux qui voudront, je ne dis pas le lire, mais l'étudier en répétant mes expériences, verront si c'est mon opinion qui est fondée, ou celle qui prétend que la vue des couleurs n'est susceptible de donner aucun résultat général positif, et si, parce qu'on peut citer quelques individus dont l'œil est assez mal conformé pour ne pas distinguer le vert du rouge, ou pour confondre le bleu avec le gris, etc., on doit écrire des traités d'optique dans lesquels on ne parlera ni du rouge, ni du vert, ni du bleu, et ravir ces couleurs à la palette du peintre I Certes, la nature humaine n'est que trop limitée pour qu'on puisse vouloir sacrifier ainsi à l'infirmité l'organisation commune.
(Ôyo)
833. Afin de faire comprendre clairement comment l'expérience et l'obseryation , après m'avoir fait démêler les causes qui exercent une influence déterminée sur la vision des couleurs , m'ont conduit à adopter l'opinion que ces phénomènes sont parfaitement définis par la loi du contraste et les- connaissances que j'y ai rattacliées, il suffira sans doute,