‹ De la Loire à l'OderChapitre 10 sur 35 · DERNIERE ETAPE · texte numérisé non relu

DERNIERE ETAPE

C'est avec un sentiment de véritable satisfaction que les prisonniers civils voyaient s'achever enfin cette marche lugubre, qui depuis six jours les éloignait sans cesse du village natal; les cinquante ou soixante lieues qu'ils venaient de parcourir en sabots, presque sans nourriture, sous la menace continuelle du sabre et du fusil, avaient fait d'eux des personnages d'assez piteuse mine; à peine se reconnaissaient-ils eux-mêmes.

Mais, à partir de Nogent-l'Artaud, bourg important du département de l'Aisne, d'où l'ennemi faisait usage des voies ferrées, ils allaient, pensaient-ils, être traités d'une façon moins inhumaine et pouvoir se reposer de leurs fatigues répétées. Il n'en fut rien, — et ils ne se doutaient guère, les pauvres gens, que le train maudit dans lequel on les fit monter ne s'arrêterait que sur les bords de la Baltique, et que le wagon garni de fumier où on les entassa devait être le théâtre encore de scènes inouïes de cruauté.

Ici commence pour les prisonniers de Bricy une nouvelle période de souffrances. Sur les routes de Beauce. de Brie et de Champagne, ils pouvaient parfois se soustraire à l'inhumanité des soldats prussiens, échapper à leurs violences et à leurs coups, se désaltérer dans l'ornière du chemin, recueillir au passage un morceau de pain dans quelque hameau; ils pouvaient au moins aspirer à pleins poumons l'air' vivifiant de la campagne. — Dans le wagon de Nogentl'Artaud, ils vont être en proie plus que jamais aux tourments de la faim et de la soif; ils vont séjourner dans une atmosphère viciée, serrés les uns contre les autres, au risque d'être étouffés ou asphyxiés; ils ne pourront ni s'asseoir ni se coucher et, privés de sommeil, ne goûteront ni repos ni trêve; tous seront en hutte à la férocité de leurs gardiens; quelquesuns même auront à souffrir un long martyre.

En arrivant à Nogent-l'Artaud, les prisonniers civils, nous l'avons dit, croyaient toucher au terme de leurs plus dures épreuves; les fronts se déridaient sous les lueurs pâles du jour couchant, les cœurs se réjouissaient au souffle d'une vague espérance, — mais la déception fut cruelle.

Du matin au soir, il avait plu sans discontinuer d'une façon torrentielle, et ils étaient trempés jusqu'aux os lorsqu'ils montèrent dans le wagon que l'ennemi leur destinait. La crosse et la baïonnette les avaient poussés, ruisselants,

dans ce lourd véhicule. Ils étaient là quarante-huit, debout, tassés, empilés, se meurtrissant les côtes, n'ayant la faculté d'aucun mouvement. Ce wagon avait servi la veille même au transport de chevaux prussiens et une épaisse couche de fumier en recouvrait le plancher intérieur; une exhalaison fétide, suffocante, y rendait le séjour insupportable et dan-

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gereux. Deux soldats de la landwehr en gardaient l'ouverture

Le train se mit en marche, mais s'arrêta bientôt. Il faisait nuit, et nos ennemis n'osaient trop se risquer pendant l'obscurité. Dans ce pays, où s'exerçait depuis si longtemps déjà leur intolérable domination, ils n'ignoraient pas que le patriotisme n'était point éteint dans les cœurs, et que, derrière une haie voisine de la voie ferrée, un paysan, pour venger sa

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demeure incendiée, pouvait bien les attendre avec de la poudre et du plomb.

Pour faciliter leur surveillance, les deux gardiens avaient fermé hermétiquement le wagon, et, sûrs désormais que personne ne pourrait fuir, ils s'étaient éloignés, attirés par le voisinage d'une cantine, sans souci des pauvres gens qu'ils

CHALONS-SUR-JIAKNE.

(D'après nue photographie de M. G. Durand.

laissaient jusqu'à mi-jambe dans le fumier. Parfois, l'un des prisonniers frottait une allumette sur la planche humide, et à la lueur fugitive de ce minuscule flambeau s'offrait aux yeux un spectacle navrant. Appuyés les uns contre les autres, se bouchant les narines pour ne pas respirer l'odeur nauséabonde qui les enveloppait, les captifs de Bricy cherchaient en se soutenant mutuellement un sommeil qu'ils ne trouvaient point; quelques-uns, incapables de rester debout, s'étaient affaissés lourdement et gisaient sur le plancher,

piétines involontairement par leurs compagnons plus résistants ou plus robustes; un vieillard, blolli dans un coin, s'était fait un siège de ses sabots déposés sur des excréments et, hébété par la souffrance, n'ayant plus même la force de se lamenter, il grelottait là," secoué par la fièvre, les coudes taur les genoux, la tête dans les mains, le corps enfoui dans

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la litière, à demi asphyxié. Tous d'ailleurs, la poitrine haletante, la respiration courte, se sentaient horriblement oppressés; ils avaient beau crier, implorer, frapper à coups redoublés sur les parois du wagon, on restait sourd àleurappel et à leurs supplications. A la fin, sur le point de défaillir, un charron avait exploré à tâtons l'intérieur de la voiture, et, aidé de quelques autres, il s'efforçait d'enlever une planche disjointe quand lc-s deux gardiens, se présentant avec du renfort.

vinrent entrouvrir la portière et laisser se renouveler l'air.

Au malin, les prisonniers, méconnaissables, avaient leurs vêlements souillés d'un purin infect; ceux qui s'étaient couchés surtout se relevaient dans un état de malpropreté indéfinissable. El pendant d'interminables jours, ils allaient habiter ce repoussant cloaque; dans ce véhicule empesté, il leur fallait traverser la France, l'Allemagne, pénétrer au cœur de la Prusse, rouler jusqu'au fond de la Poméranie : en vérité, celait à rendre fou.

Le train était reparti; Château-Thierry, Epernay avaient été dépassés. Depuis la veille, à leur départ de Goulommiers, les prisonniers n'avaient reçu aucun aliment : ce n'est qu'à Châlons-sur-Marne qu'on leur donna quelque nourriture et qu'on leur permit de jeter au dehors une partie de la litière dans laquelle ils pataugeaient.

Les deux wagons qui faisaient suite au leur étaient chargés de trois ou quatre pièces de canon françaises, montées sur leurs affûts. Deux drapeaux déchiquetés, troués de balles, flottaient au-dessus, ornés à la hampe de couronnes de fleurs, — les dernières de l'automne, qui s'effeuillaient tristement sur la route de Prusse.

La coutume, du reste, était chère à l'ennemi. Le premier drapeau français, décoré de la Légion d'honneur, qui fut transporté à Berlin le 28 août avec vingt-sept canons, avait été fêté d'une façon enthousiaste. A la gare, le détachement qui l'escortait fut acclamé par une foule délirante, et la voiture des deux soldats blessés qui le portaient — ceux-là mêmes qui l'avaient pris, — fut bombardée de milliers de bouquets.

Où les Allemands s'étaient-ils emparés de ces nouveaux trophées? Où l'inconstante fortune avait-elle encore une fois abandonné nos armes, elle qui jadis les conduisit dans la plupart des capitales européennes? Combien, au cœur des prisonniers, était pénible et attristante l'exhibition de ces étendards noircis, en lambeaux, tombés aux mains d'un vainqueur ironique qui les montrait avec l'orgueil du triomphe et qui les parait de fleurs comme pour insulter avec plus de mépris au malheur de l'adversaire!

Vitr.y, Bar-le-Duc, Commercy étaient loin déjà quand le jour disparut. Cette nuit encore, le train resta stationnaire; les Prussiens, même en Lorraine, dans ce pays considéré par eux comme terre allemande, ne se sentaient pas en sûreté et n'agissaient qu'avec une extrême prudence. — Le lendemain, à Nancy, on s'arrêta à peine; c'était là pourtant, selon les paroles d'un officier bavarois, qui n'avait voulu que se jouer amèrement de leur crédulité, que la liberté devait être rendue aux habitants de Bricy, de par une décision gracieuse du roi de Prusse.

A Lunéville, l'ennemi fit servir aux prisonniers un bouillon aigre, saturé de sel, d'un goût si désagréable qu'il fut impossible à quiconque d'en boire la moindre gorgée. Avec quelques débris de viande infecte et un morceau de pain noir, amer, indigeste, ce fut le seul aliment distribué jusqu'à Berlin.

Il serait difficile d'exprimer les sentiments qu'éprouvaient les captifs en voyant fuir les plaines de la patrie et de traduire les pensées lugubres qui les assiégeaient. Que se passait-il au foyer domestique? Que de femmes, là-bas, pleuraient leur mari absent! Que d'enfants, au réveil, demandaient à revoir leur père !

Et quelles émotions leur faisaient ressentir aussi ces paysans, leurs compatriotes, courbés le long de la voie, dissimulés à moitié derrière la haie, venus là pour protester contre la mauvaise fortune de nos armes, pour témoigner de leur attachement .à la France, pour saluer une dernière fois nos soldats malheureux! Les femmes essuyant leurs pleurs, les hommes se découvrant et agitant leurs coiffures, les enfants s'agenouillant, les mains jointes, — avec quelle immense pitié et quelle altitude désoléela population lorraine voyait passer ces prisonniers misérablement vêtus, ces vieillards aux cheveux blancs, mornes, abattus, les traits défigurés !

Jusqu'à Mayence, les prisonniers civils n'auront pas trop à se plaindre de leurs gardiens. Gens paisibles de la lamlwehr, types accomplis des rêveurs allemands, protestants fervents, villageois aux goûts champêtres plutôt que soldats habitués à la vie des camps, arrachés à leurs travaux et à

leurs familles par la loi militaire prussienne, tout sentiment d'humanité n'était point éteint en eux. Bien que les sujets de récrimination ne leur fissent pas défaut et que M. de Bismarck fût peu aimé dans leur pays de Hesse, ils servaient avec abnégation et sans murmure, la bible à la main. Et

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lorsqu'on demandait ce qu'ils pensaient de leur sort, si le sacrifice n'était pas grand pour eu*; d'abandonner parents, amis, commerce, et de vivre sur le théâtre de cette terrible guerre, exposés à tous ses hasards, à toutes ses vicissitudes, ils se contentaient, pour toute réponse, de montrer du doigt leur schako et de faire lire la devise qui s'y trouvait inscrite : Mit Gott fur Kœnig und Vaterland! — « Avec Dieu, pour le Roi et la Patrie! » — On ne pouvait que rendre hommag-e à

ce dévouement, s'il était sincère, qu'admirer ce patriotisme, s'il était vrai.

A Sarrebourg-, la population manifesta, comme ailleurs, sa plus vive compassion aux prisonniers français, mais dans un langage dont la mimique seule faisait comprendre le sens.

La journée avait été assez belle, la température plus clémente, et le soleil se couchait dans un ciel rasséréné quand fut franchie la chaîne des Vosges. Le tableau était magnifique : éclairées par les derniers rayons d'une lumière rougeâtre qui empourprait l'horizon, les montagnes apparaissaient comme incendiées; les forêts dont elles sont couvertes ou les rochers qui en hérissent les crêtes s'estompaient de teintes bizarres et féeriques. Mais ce spectacle attrayant se radiait de reflets sombres; l'âme en était distraite par des idées attristantes. Ces bois, ces pâturages, ces plaines fertiles, ces villes riches et populeuses allaient sans nul doute nous être ravis. Le vainqueur, irrité de la résistance opiniâtre qui le forçait à envoyer ses armées jusque sur les rives de la Loire, ne laisserait pas échapper cette occasion de satisfaire son ambition, d'exercer son droit de conquête au mépris de l'équilibre européen. On ne pouvait se le dissimuler : l'issue de celte lutte acharnée devait être funeste à notre chère et pauvre France.

Saverne fut la dernière ville française où s'arrêtèrent les prisonniers. Les Prussiens, attirés par le plaisir cruel de narguer des vaincus, se pressaient en foule autour du wagon et examinaient les civils comme un troupeau de bêtes curieuses. — Un officier, s'adressant à l'instituteur, lui demanda d'un ton ironique ce que pouvaient bien faire ses élèves depuis son arrestation. « Monsieur, riposta celui-ci, ils apprennent à vous haïr pour venger plus tard et la France et leur maître!... » La réponse déplut au Teuton; il fronça les sourcils et tourna les talons en invectivant son interlocuteur.

Le jour avait disparu, et la nuit noire déroba aux regards Haguenau, puis Wissembourg, le lieu de notre premier désastre, — Wissembourg où avait commencé ce long' drame qui, depuislrois mois déjà, ensanglantait nos plaines, — Wissembourg' où l'ennemi avait envahi le « sol sacré »,où il avait

déployé dès le début ses aigles et ses étendards victorieux.... Le lendemain, 20 octobre, aux premières clartés de l'aube, la frontière était franchie, on roulait sur la terre allemande. Nous ne saurions dire combien fut poignant l'adieu à la patrie. Un grand nombre de prisonniers étaient hantés de sombres pressentiments, et derrière eux, ils voyaient s'évanouir comme un rêve la France, le hameau, la famille, tout ce qu'ils aimaient, tout ce qui faisait battre leur cœur, tout ce qui constituait leur vie.

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