‹ De la Loire à l'OderChapitre 11 sur 35 · SUR LA TERRE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

SUR LA TERRE ALLEMANDE

Lis paysans allemands accueillirent ce train de prisonniers avec des acclamations plus bruyantes que joyeuses, car le triomphe qu'ils fêtaient, au prix de quels sacrifices n'étaitil pas acquis? A tous, à beaucoup du moins, il leur avait coûté un ami, un frère, un fils peut-être. Malgré tout, leur figure s'épanouissait à la vue des drapeaux aux couleurs françaises; sous leur bonnet de coton bleu, ils branlaient la lète d'un mouvement d'orgueil satisfait, et occupés à l'arrachage des pommes de terre, ils reprenaient le travail un instant interrompu, visiblement flattés dans leur amour-propre national.

De quels yeux étonnés et ravis les blondes Allemandes de la vallée du Rhin ne regardaient-elles pas elles-mêmes l'uniforme français! La capote militaire les faisait penser sans doute au retour des fiancés, revenant de France « grands comme les Anciens », et leur apportant pour cadeau de noces une pendule de premier choix....

Les vignes étagées sur les coteaux du littoral rhénan rappelaient aux prisonniers qu'autrefois

« Elles nous ont versé votre petit vin blanc, »

les jeunes filles de vos provinces, Germains de toute nuance courbés aujourd'hui sous l'hégémonie prussienne! Les temps

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sont changés, mais l'avenir n'est à personne, — et dans sa réponse véhémente à la grotesque provocation de Becker, Alfred de Musset le dit aux générations futures :

« Où le père a passé passera bien l'enfant. »

Entre Worms et Mayence, le voyage ne fut signalé que par l'évasion involontaire d'un prisonnier civil, Paul Hallais, qui, descendu au milieu de la plaine, ne put remonter dans le wagon avant le départ du train. Il restait seul dans un pays inconnu, à vingt-cinq lieues de la frontière, parmi une population dont il ne connaissait pas la langue et dont il avait à redouter tous les soupçons. Après deux mois d'alertes et de périls successifs, se cachant dans les bois, vivant de pommes de terre ramassées dans les champs, se détournant des voies tracées pour éviter foute rencontre, guidé seulement par le soleil qu'il voyait disparaître au couchant, il put regagner son village, mais dans un état de faiblesse dont il ne s'est jamais remis.

On a trop dit en France, dès le début de la guerre, que l'Allemagne et la Prusse étaient dépeuplées, que tous les hommes valides servaient sous les drapeaux, que les bras manquaient pour cultiver la terre. En voyant avec quel entrain le travail continuait, avec quelle vigueur on remplaçait les absents, les prisonniers français ont été sur ce point complètement désabusés. Au passage d'une ville, sans le posle de service à la gare ou sans la patrouille qui faisait sa ronde, on n'eût jamais pensé qu'au cœur de notre pays le canon grondait, semant la mort, ensanglantant nos champs, détruisant nos habitations; on n'eût jamais cru que les fils ou les frères de ces Allemands aux allures pacifiques se battaient contre nous pour la prussification de leur vieille Germanie.

On ne fit qu'une courte station à Mayence, où l'on traversa sur un beau pont ce libre Rhin allemand, si cher à nos ennemis, si précieux à leur verve poétique. Défilant au pas sur un des quais du fleuve, une vingtaine de soldats chantaient en cadence le refrain de leur hymne national, dont Max Schneckenburger écrivit les paroles vers la fin de 1840

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