‹ De la Loire à l'OderChapitre 9 sur 35 · DERNIERE ETAPE · texte numérisé non relu

DERNIERE ETAPE

Il pleuvait le lendemain à l'heure du départ. Jusqu'à midi les prisonniers furent mouillés par une pluie froide qu'un grand vent leur fouettait au visage. La route, creusée d'ornières profondes, était partout détrempée, semée de cailloux désagrégés, et une boue épaisse incommodait la marche en s'attachant aux pieds. De-ci, de-là, quelques ouvriers réparaient grossièrement la chaussée. Sur leur casquette brillaient les lettres P. G., que les soldats allemands, impatients de tout germaniser en France, traduisaient déjà par l'expression cantonnier prussien.

On lisait aussi dans certains villages le mot Schule sur la porte des écoles, écrit sans doute pour que l'ennemi n'en franchisse pas l'entrée. Elles semblaient néanmoins désertes d'élèves, et l'on se demandait si, pour avoir pris la dénomination allemande, les établissements scolaires de la Champagne avaient l'heureuse chance de n'être point transformés en écuries, comme l'étaient ceux du Loiret et d'autres départements.

A Coulommiers, une dizaine de réfractaires bavarois et prussiens avaient été réunis aux prisonniers français. Quelques-uns faisaient triste mine, d'autres riaient, prenant gaiement leur parti du mauvais cas où ils s'étaient placés; l'un d'eux connaissait Orléans, et dans un langage moitié allemand, moitié français, parlait avec quelque apparence d'éru-

dition de la Jungfrau de Schiller, dont il récitait des tirades. Ces soldats descendirent le surlendemain à Mayence, où ils devaient rendre compte devant le conseil de guerre de leurs infractions à la discipline prussienne.

Les prisonniers civils furent ce matin-là rappelés vivement au souvenir de leur pays par la vue de deux omnibus Orléanais remplis de blessés bavarois et ornés de l'inscription : Place du Martroi. hes conducteurs étaient ces mêmes cochers qui, sommeillant sous le trot peu accéléré de leurs chevaux, faisaient paisiblement naguère le trajet du Martroi à Olivet et d'Olivet au Martroi. Ils allèrent jusqu'à Nogent-l'Artaud, où furent déposés les blessés. Le soir, on revit les mêmes voitures; elles étaient vides et se dirigeaient cette fois vers Orléans. Que ne fût-il permis aux gens de Bricy d'y prendre place !

Le jour baissait, trop lentement au gré des captifs, car il allait mettre fin à ce long voyage pédestre accompli si misérablement.

Le mauvais temps avait rendu plus impitoyables encore les soldats de l'escorte. Pour s'être détaché du gros de la troupe, un prisonnier civil, Gouelïbn Désiré, fut frappé sur la tète d'un si violent coup de crosse qu'il tomba et resta étourdi sur le sol. L'un de ses compagnons, possesseur d'un peu de teinture d'arnica, s'empressa de lui porter secours, mais non sans surveillance : flairant du schnapps, un soldat prussien se fit donner le flacon et ne le rendit qu'après s'être assuré de la nature du liquide.

Un autre civil, Soûlas Pasquier, âgé de soixante-neuf ans, fut lui-même en cette journée horriblement maltraité. Adjoint au maire de Bricy, ses fonctions administratives l'avaient rendu plus odieux encore à l'ennemi. Epuisé, à bout de forces, un Prussien l'activait à tout instant de la crosse et de la baïonnette, et ce ne fut qu'à la dernière extrémité qu'on le jeta dans la charrette des blessés. Le malheureux arriva à Nogent-l'Artaud dans un état de complète prostration et succomba deux semaines plus tard à Pasewalk, petite ville située à cinq milles environ à l'ouest de Stettin.

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