SUR LA TERRK ALLEMANDE
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et dont Karl Wilhelm, de Smalkalde, composa la musique en 1855 :
« Lieb Vateiland, magsl ruhig sein;
Fest sleht und treu die Wacht am Rhein! »
— « Chère patrie, puisses-tu être tranquille; sur les bords du Rhin la garde veille, ferme et fidèle! » Dans la soirée, on était à Francfort.
Depuis Mayence, les Hessois commis à la garde des pri-
sonniers avaient été relevés par deux soldats bavarois, moins bienveillants, mais plus rapaces encore que méchants.
Ces derniers, à leur tour, firent place à partir de Francfort à cinq Poméraniens, un sergent et quatre soldats, dont la cruauté ne tarda pas à se donner libre cours. Aussitôt leur faction commencée, ils refoulèrent les prisonniers vers les deux extrémités du wagon, puis leur interdirent de parler, de se plaindre même, et ne permirent à personne de descendre, malgré la durée parfois longue de certains arrêts. Combien pourtant sollicitaient cette grâce, et que de vieillards, après de vaines et suppliantes tentatives, en furent réduits à se salir ignoblement! L'un d'eux, étendu sur le plancher, y resta sans mouvement deux jours et deux nuits, ne prenant aucune
nourriture, n'ayant plus conscience du foyer d'infection sur lequel il reposait.
Avec les autres gardiens, les prisonniers piétinaient dans le fumier, ils ne pouvaient se coucher, ils étaient privés d'aliments, mais ils jouissaient au moins d'une tranquillité relative; on les abandonnait à eux-mêmes.
Avec les Poméraniens, il leur devint impossible de goûter un instant de repos; sans cesse poussés, bousculés, mis en joue, menacés de la baïonnette, frappés de la crosse, on eût dit qu'une récompense fût promise à ces soldats inhumains si le plus grand nombre des captifs succombaient sous leurs coups. Ne sachant pas un mot de français, ils ne se faisaient comprendre qu'à l'aide de gesticulations répétées, en brandissant rageusement leurs armes. A toute minute, ils se passaient de l'un à l'autre une bouteille d'eau-de-vie, qu'ils avaient soin de remplir aux différentes stations, et l'ivresse grandissante déchaînait en eux d'effroyables accès de colère. Le sergent surtout se faisait remarquer par une férocité dont étaient victimes les hommes mêmes qu'il commandait.
Malheur à celui de ses soldats qui, appesanti par le sommeil, fermait les veux pendant quelques secondes! Un vigoureux coup de poing, appliqué sur la figure, le rappelait vite au devoir.
A chaque station, ce sergent montrait les prisonniers civils à la foule curieuse, empressée, et cette exhibition lui valait une longue tartine de beurre saupoudré de sel fin que lui offrait quelque Prussienne exaltée.
C'est à Francfort aussi, et sous de tels gardiens, que deux captifs — Jacques Penot, septuagénaire, et Eugène Gigou, âgé de cinquante-cinq ans — furent livrés aux premières péripéties d'un affreux supplice.
Sous l'influence des trop rudes secousses subies depuis leur arrestation, tous deux, la nuit précédente, avaient donné des signes de dérangement cérébral. Ils ne cessaient de parler d'une façon incohérente, d'appeler leurs femmes, de demander où étaient leurs bestiaux, et, vignerons l'un et l'autre, de réclamer la clef de leurs caves. Pendant le jour,
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une accalmie s'était produite, et il y avait lieu d'espérer que leurs divagations ne se renouvelleraient pas, quand les mauvais traitements des cinq Poméraniens vinrent, par malheur, aggraver la situation. L'un de ces inconscients ayant mordu au doigt, dans le délire de la fièvre, le Prussien qui le repoussait à coups de crosse, la fureur des gardiens ne connut plus de bornes : au paroxysme de la colère, le sergent et ses hommes frappaient à tort et à travers, menaçant de fusiller tout le monde au moindre bruit ou au moindre mouvement. S'ils n'osèrent procéder à ce massacre, ils voulurent au moins que la punition des deux « révoltés » fût de la dernière rigueur.
Ils leur enlevèrent d'abord casquettes et chaussures; puis, leur ayant attaché les pieds l'un à l'autre et lié les mains derrière le dos, ils les couchèrent sur la planche et les battirent avec une cruauté sans exemple. Parfois, pour un soupir qu'arrachait une douleur trop aiguë, les sujets du roi Guillaume reprenaient les armes et tour à tour recommençaient à frapper; parfois encore, bouillant de rage, ils chargeaient les fusils et appuyant le canon sur la gorge des deux victimes, ils semblaient vouloir mettre fin à leurs souffrances.
Les autres prisonniers, témoins de ces scènes atroces et muets d'indignation, éprouvaient une douleur profonde de ne pouvoir porter à ceux qu'on martyrisait ainsi ni soulagement ni consolation. L'instituteur seul, sur l'injonction des gardiens qui s'égosillaient et s'irritaient de n'être pas compris, put s'approcher d'eux et fut saisi d'horreur. On ne reconnaissait plus de figure humaine en leurs traits meurtris et tuméfiés. Ils étaient raides sur la planche, le corps glacé, les pieds et les mains coupés par les cordes qui les retenaient, les cheveux arrachés, les vêtements déchirés et souillés d'excréments de cheval; le visage appuyé sur le bois du wagon présentait une immense plaie, affreuse à voir; une bave épaisse et teintée de rouge coulait de la bouche, garnie, comme les joues et le front, de fumier collé au sang des blessures. — « A chaque plainte, à chaque cri qui vous échappera, était chargé de leur dire l'instituteur, les gar-
diens vous infligeront une punition nouvelle, vous frapperont de la crosse, vous piqueront de la baïonnette ; il est donc de votre intérêt de rester silencieux, de ne point vous lamenter. »
Les pauvres gens n'entendirent pas cet ordre barbare. Quelquefois, au contraire, dans un moment lucide, le souvenir du village leur revenait à l'esprit, et, loin de se taire, ils poussaient des plaintes qui fendaient le cœur. Les bourreaux ne laissaient point impunie celte infraction coupable et s'emparaient du prétexte pour répéter leurs atrocités. Puis, las de frapper enfin, et satisfaits de leur œuvre, ils fredonnaient gaiement, en les arrosant d'eux-mêmes, les airs fantastiques du Freyschùtz ou la valse bien connue d'Arditi, // Bacio, très répandue dans les campagnes allemandes.
Ces actes indignes, qui déshonorent un peuple civilisé, se passaient dans la nuit du 20 au 21 octobre. Le malin, les prisonniers descendirent à Fulda, ville de la Hesse-Cassel, sur la rivière du même nom. On leur servit là une boisson noire, amère, qui n'avait ni le goût ni les propriétés toniques du café, mais qui n'en fut pas moins absorbée avidement, tant la soif était ardente. Les deux marlyrs qui gisaient dans un coin n'eurent pas même la faculté de se rafraîchir : ils restèrent garrottés sur le fumier, et leur supplice allait durer jusqu'à Steltin, capitale de la Poméranie, où était dirigé le convoi.
La dernière journée du sinistre voyage entre toutes devait être horrible.
On a souvent parlé, au cours de la guerre, de l'attitude de la population civile en Prusse à l'égard des prisonniers français; on nous la montrait bonne, charitable, compatissante, et nous avions tendance à le croire. La déception a été grande de tous ceux qui furent emmenés en captivité. La population prussienne est bien la digne fille de celte race vandale, destructrice et féroce, qui, pendant près d'un siècle et demi, épouvanta de ses crimes la Gaule, l'Espagne, le nord de l'Afrique, l'Italie etlaGrèce. Ils étaient, certes, les pères de ceux qui ravageaient la France, ces hommes déjà vieux, à figure patibulaire, à longue redingote crasseuse, qui vociféraient au passage des prisonniers, leur crachaient à la face et les menaçaient du poing. On verra dans la suite de celte relation comment furent accueillis les paysans de Bricy par les habitants de cette Prusse éclairée, prépondérante, qui se disait chargée d'une mission civilisatrice en France. On verra notamment, en ce jour du 21 octobre, de quelles humiliations ils furent abreuvés, quelles injures leur furent prodiguées, quelles basses railleries provoquèrent leur infortune, leur accablement, leur mise délabrée, quelles clameurs et quels cris de mort suscita partout leur apparition, de la Fulda à la Sprée et de la Sprée à l'Oder.
Aux principales stalions, à Gotha, à Weimar, à Leipzig, le sergent poméranien trouvait récréatif pour lui d'ouvrir les deux côtés du wagon, et de narrer à la foule l'histoire des « brigands » qu'il avait sous sa garde, de les lui signaler comme « dangereux », n'oubliant point de raconter, avec des détails terrifiants, la « révolte » de deux d'entre eux, qui étaient couchés là, solidement attachés. — Ce discours achevé, le wagon était brusquement assiégé; la populace s'y précipitait, refoulant et écrasant les prisonniers, voulant voir de près, pour leur infliger de nouvelles tortures, ceux dont la démence était désormais irrémédiable. Des hommes alertes se faisaient les exécuteurs éhontés des menaces violentes, des. clameurs vengeresses qui s'élevaient de toutes parts, et frappaient du pied les insensés étendus sur la planche, meurtris, défigurés, couverts de sang. Personne n'eut la charité de leur offrir un verre d'eau dans le long trajet de Fulda à Berlin.
Les Prussiens qui ne pouvaient escalader le véhicule, et qui se voyaient privés du plaisir d'examiner l'un après l'autre ces prisonniers aux figures si peu martiales, qu'on leur présentait comme les animaux d'une ménagerie ambulante, les injuriaient en brandissant leurs cannes. Après les avoir traités de « francs-tireurs, de brigands, de voleurs, d'assassins, de pourceaux », ils ne trouvaient rien de plus offensant que de s'écrier en français, d'un ton méprisant et narquois : « La grande nation! Voilà la grande nation! » — Quelle magnanimité dans la victoire !
« Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves ! »
Mais du fond du wagon, quelles malédictions muet tes répondaient à ces vociférations, que de cœurs blessés bondissaient de rage impuissante et étreignaient de colère leurs battements précipités!
Pendant toute celle journée, les scènes horribles de la nuit se renouvelèrent : frappés tour à tour parle sergent et par ses soldats, de la crosse et de la baïonnette, à la face et à la poitrine, les deux prisonniers atteints dans leurs facultés mentales
subirent un traitement qui soulève l'indignation, et qui marque l'ennemi, à travers l'histoire, du sceau de la flétrissure.