‹ De la Loire à l'OderChapitre 13 sur 35 · VIEUX CHATEAU DE W1CI.MAH · texte numérisé non relu

VIEUX CHATEAU DE W1CI.MAH

Les malheureux arrivèrent pourtant vivants à Stettin. Mais lorsque, à la sortie du wagon, le 22 au milieu de la nuit, on

leur délia les pieds et les mains, ils pouvaient à peine se tenir debout; la tête découverte, les pieds nus, ils tremblaient sous une bise glaciale et, cherchant à quitter le rang, y étaient ramenés avec de nouveaux coups. Le commandant de place de Stettin, un petit homme sec, rébarbatif, qui attendait le train à la gare, les sépara de leurs compagnons de voyage par un ordre de mise aux arrêts, dès qu'il eut écouté le rapport verbal du cruel sergent. Leur long1 supplice allait se terminer sur la dalle humide d'une prison. Mais la délivrance pour eux ne tarda guère : Eugène Gigou mourut le lendemain, de « faiblesses et fatigues », et Jacques Penot huit jours après, de « fortes contusions », selon les déclarations mêmes de la Commandanlur royale de Stettin. — Les autres prisonniers civils eurent la consolation du moins de les conduire au champ de l'éternel repos et d'affirmer mentalement, sur leur tombe, que le souvenir de telles souffrances resterait vivace à Bricy, et qu'il se transmettrait pieusement, d'âge en âge, aux enfants du village, jusqu'au jour où la Prusse subirait le châtiment que lui ont valu ses crimes.

M. de Bismarck, l'homme astucieux et froid, le diplomate aux procédés machiavéliques qui sut si bien flatter et tromper Napoléon III, n'a-t-il pas encouru dans cette guerre de terribles responsabilités morales? Les forfaits des soldats prussiens sont l'œuvre des chefs, puisque ceux-ci n'ont pas craint d'enseigner à leurs régiments les pratiques odieuses des siècles de barbarie.

Le roi Guillaume lui-même, monarque ambitieux d'une nation armée, conquérant incapable, mais favorisé du sort, n'a-t-il pas senti la lourdeur de cette couronne impériale qui lui ceignait le front, rougie du sang de tant de victimes innocentes? Hantée des visées belliqueuses de la reine Louise, qui brodait en 1806 l'étendard de ses dragons, il est heureux, pour l'histoire de la Prusse, que la reine Augusta n'ait point offert aux troupes allemandes victorieuses un emblème commémoratif tissé de ses propres mains : leurs triomphes étaient souillés d'assassinats sans nombre et la postérité n'avait pas à en exaller la gloire.

A Berlin, une ration abondante de riz fut distribuée aux prisonniers mourant de faim ; la capitale du royaume prussien se montrait libérale, mais ce riz épais, préparé sans sel ni beurre, ne rappelait guère que la pâtée donnée aux jeunes bêtes de l'étable dans les campagnes beauceronnes. Cet arrêt de trente minutes leur valut d'ailleurs de nouveaux outrages et de nouvelles humiliations. En butte à la curiosité moqueuse des badauds" berlinois, accourus à la gare, ils auraient voulu pouvoir dire à ces fumeurs en redingote longue et sale, qui les accablaient d'épithètes injurieuses, combien leurs soldats étaient détestés en France, quelle réprobation y faisaient naître partout leur insatiable rapacité, leur pillage systématique, leur implacable cruauté. L'histoire de ces paysans, arrêtés sans motif par les hussards de von Witlich, provoquait dans la foule des manifestations violentes d'incrédulité, des rires et des exclamations ironiques : « Sie sind nnschuldig! — Ils sont innocents », s'écriait-on de l'air le plus sarcastique.

C'est ainsi que dans la ville de Berlin était pratiquée la charité à l'égard des vaincus. Eussent-ils pris les armes pour la défense de leurs foyers, ces paysans français invectives et ridiculisés, que le vainqueur devait au moins les traiter comme des prisonniers de guerre! Pourquoi les torturait-il, d'une frontière à l'autre, physiquement et moralement, et ne respectait-il pas en eux le malheur immérité, comme le prescrivaient les principes les plus élémentaires du droit des gens?

Ici encore doit être enregistré un nouvel acte de brutalité. Un cultivateur de Bricy, âgé de soixante-quatre ans, Etienne Salle, bousculé par un gardien en descendant du train, tomba sous les roues du wagon et se brisa plusieurs côtes. Belevé par deux de ses compagnons et hissé péniblement dans le véhicule, il souffrit jusqu'à Stettin de douleurs aiguës qui réclamaient des soins immédiats. Pendant une semaine, il se traîna, escorté d'un soldat armé, à la visite d'un major prussien qui refusa chaque fois d'examiner ses blessures et de le panser. Ce n'est qu'à la dernière extrémité, quand on le vit immobile sur la paille, qu'il fut transporté dans un lazaret

où il expira le 5 novembre. — de « faiblesse d'âge et dysenterie », comme on le consigna sur les registres de la Commandait lu r.

Le train s'était remis en marche. Cette cinquième nuit passée dans l'infect wagon devait être, on le conçoit, la plus pénible et la plus insupportable.

Deux heures sonnaient lorsqu'on atteignit Stettin. Pour empêcher les soldats français de reconnaître les lieux et leur enlever toute idée d'évasion, les convois de prisonniers arrivaient la nuit à destination. Ce luxe de précautions ne s'expliquait guère, en vérité, pour les milliers d'hommes parqués comme des troupeaux dans les villes du littoral de la Baltique, Stettin, Colberg, Danzig, Kœnigsberg, où personne ne pouvait songer sérieusement à se soustraire aux rigueurs de la captivité.

Le commandant de place avait fait ranger les civils à la descente du train. Il ne leur adressa qu'une parole, dure et pleine de menace : « Ecoutez, dit-il, vous serez tous fusillés, si... » ; puis, incapable d'exprimer sa pensée plus longuement en français : « Dans la cour de la caserne », ajoula-t-il. — Et l'ordre de marcher fut aussitôt donné.

Si leurs compatriotes restés au hameau avaient pu penser qu'en cette nuit froide du 22 octobre, les captifs parcouraient mornes, atterrés, la mort dans l'âme, les rues mal pavées de la capitale poméranie'nne, peut-être auraient-ils trouvé, dans l'excès même de la douleur, le courage de supporter plus stoïquement le joug de l'envahisseur!

Ouelques natures énergiques se révoltaient à l'idée d'avoir fait ce fatal voyage pour mourir en pays ennemi, dans les brumes du Nord, sous les balles d'un peloton d'exécution; Pourquoi ne les avait-on pas fusillés au village, dix jours auparavant, lorsque, nuitamment aussi, ils passaient «levant le seuil de leurs habitations, près de leur famille en pleurs?

Mais, « dans la cour de la caserne », ils ne furent point exécutés. On les fit de nouveau traverser Stettin et sortir de la ville par l'une des portes fortifiées; le pont-levis franchi, ils gagnèrent la campagne. Là, au milieu de l'obscurité la

plus noire, ils distinguèrent un camp, formé de baraquements

en paille creusés clans le sol à plus d'un mètre de profondeur. Les gardiens les poussèrent de la crosse dans l'une de ces baraques, — et ils tombèrent pêle-mêle sur une litière humide et pourrie où ils restèrent couchés jusqu'au malin.

Il A R K C H A L DF. MOLTKE.

Cliché Lcesclicr p Fetsch à Berlin.

Le 3 septembre, — lendemain de la capitulation de Sedan, — le roi Guillaume, déjeunant au quartier général, portait le toast suivant : « Je bois aujourd'hui avec reconnaissance au bien-être de mes braves armées. Vous, ministre de la guerre de Roon, vous avez aiguisé notre épée; vous, général de Mollke, vous l'avez conduite ; et vous, comte de Bismarck, vous avez avec patience, par la direction de la politique, amené la Prusse à son apogée actuel. Je lève mon verre en l'honneur de l'armée, des trois hommes que je viens de nommer et de tous ceux qui, parmi les assistants, ont contribué au succès que nous fêtons. »

Le lendemain de leur incarcération dans la baraque de Slettin, les prisonniers de Bricy, en buvant à tour de rôle, dans une gamelle hors d'usage trouvée sur le fumier, une eau trouble et malsaine que l'un d'eux était allé puiser sous la garde d'un fusil à aiguille, envoyaient leurs malédictions au roi de Prusse et à ses « braves armées », à Bismarck et à ses acolytes, les héros fameux et tristement historiques de la dépèche d'Ems. — « Si nous devons mourir, disaient-ils, sur ce sol inhospitalier, que notre long martyre au moins retentisse au fond du cœur de tous les honnêtes gens, pour la honte ineffaçable de la nation prussienne ! »

Les peuples civilisés compareront le toast royal à l'invocation douloureuse des paysans Orléanais. Ils apprécieront si l'éloge pompeux des armées allemandes dans la bouche d'un roi belliqueux, qui croit devoir honorer son épée sanglante,

« aiguisée » par l'un, « conduite » par l'autre, et exalter la politique arrivée à son plus haut période d'un diplomate audacieux et perfide, est plus touchant que le sanglot étouffé de vieillards innocents, en appelant du fond de leur prison à la conscience publique, au droit, à la justice, des châtimeuls iniques qu'on leur infligeait....

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