STETTIN
escadrons, et se constitua prisonnier avec les 6 000 hommes de la garnison et 160 pièces de canon. Lannes vint ensuite s'y installer provisoirement. — « Jamais on n'avait vu, dit M. de Norvins, de faibles colonnes de cavalerie enlever des places bien approvisionnées », et « rien assurément, ajoute M. Thiers dans YHisto ire du Consulat et de l'Empire, ne saurait mieux donner l'idée de la démoralisation des Prussiens et de la terreur qu'inspiraient les Français, qu'un fait aussi étrange et aussi nouveau dans les annales de la guerre ».
C'est au sujet de la reddition de Slettin que Napoléon écrivait à Murât : « Puisque vos chasseurs prennent des places fortes, je n'ai plus qu'à licencier mes ingénieurs et à faire fondre ma grosse artillerie. »
Stetlin appartint aux Français jusqu'en 1813; ce n'est qu'après l'abdication de Napoléon qu'elle fut rendue à la Prusse par le général Barbanègre, le même qui, en 1815, se couvrit de gloire en défendant Huningue avec 500 recrues contre 25 000 Autrichiens et ne capitula, après douze jours de tranchée ouverte, qu'avec les honneurs de la guerre.
C'est en cette ville, dont nous venons d'esquisser à grands traits l'histoire, que, le 22 octobre 1870, avaient été internés les prisonniers de Bricy.
Le camp qui les abritait était composé de baraquements édifiés par les premiers prisonniers français. Les baraques, espacées l'une de l'autre d'une trentaine de mètres et creusées profondément en terre, avaient été garnies de paille à l'intérieur : une allée y était ménagée dans le sens de la longueur, et la disposition ressemblait exactement à celle d'une écurie destinée à recevoir une double rangée de chevaux. Une cloison à demi ouverte divisait chaque baraque en deux parties, mais aucune porte n'en fermait les extrémités, et de violents courants d'air s'y engouffraient à tout moment ; la toiture en chaume laissait pénétrer une pluie persistante qui, comme une douche glaciale, imprégnait le corps et l'agitait d'un continuel frisson.
La première journée de captivité se passa sans incident notable. Dès le matin, quand les lueurs du jour naissant leur permirent d'explorer des yeux leur singulière habitation, les prisonniers aperçurent, à chaque extrémité de la baraque, deux factionnaires en garde menaçant de la baïonnette ceux qui cherchaient à sortir. A trois cents lieues du village, dans un pays inconnu, au milieu d'un peuple dont ils ne parlaient pas la langue, une évasion était-elle à redouter de la part de ces hommes affaiblis? Pourquoi donc étaient-ils surveillés avec cette impitoyable sévérité? — C'est que les deux civils, à qui les honteux traitements du voyage avaient fait perdre la raison, étaient considérés comme des « rebelles » par l'autorité prussienne, et leurs compagnons d'infortune subissaient euxmêmes le traitement infligé aux « révoltés », le régime appliqué aux criminels de droit commun.
Vers huit heures, on les conduisit à la distribution de la ration alimentaire, uniquement composée d'une colle fade et gluante, faite de mauvaise farine, qui leur fut versée dans des gamelles bossuées et rouillées; le soir, la même bouillie constitua le souper; à midi, on y avait ajouté une ou deux pommes de terre et quelques grammes de viande de qualité inférieure. Pendant les longs mois de la captivité, le même ordinaire leur fut servi; plus tard cependant, un liquide jaunâtre, sous le nom de café, remplaça la colle écœurante du matin. Un pain noir, d'un goût amer et détestable, remis à chaque homme tous les quatre jours, n'était utilisé que devant les exigences impérieuses de la faim.
Quelques Prussiens, dans l'après-midi, se montrèrent à l'entrée de la baraque, et le spectacle navrant de vieillards à demi morts, grelottant sans couverture sur une paille pourrie, ne provoqua chez eux aucun sentiment de compassion.
Dès le second jour, la baraque des prisonniers civils devint un foyer d'infection. A partir de ce moment, une dizaine d'entre eux ne quittèrent plus la litière que pour se traîner péniblement à la visite dérisoire d'un médecin prussien, dont l'unique ordonnance fut pour tous le lazaret et la mort.
Lorsque, visiblement, approchait l'heure fatale, et qu'il n'était plus possible de fermer les yeux sur leur état désespéré, on transportait les malades à l'hôpital ; mais un bain à l'eau froide que prescrivait le règlement ne tardait pas, sous prétexte d'hygiène, à les faire expirer.
Ce jour-là, 23 octobre, les prisonniers de Bricy accompagnèrent au champ des trépassés la première victime, Jean Marchand, âgé de soixante-neuf ans, décédé la veille. Les soldats du wagon lui avaient brisé le bras gauche; avec des soins, la fracture eût pu être réduite et le danger certainement conjuré, mais l'autorité médicale ne crut pas devoir s'apitoyer sur son sort. On le fît plus tard figurer comme « franc-tireur » sur une liste de décès publiée à Berlin par la Société internationale de secours aux blessés. L'inexactitude du renseignement, donné par la Connnandantur de Stettin, semblait dégager de la question humanitaire la responsabilité de l'administration prussienne.
Il fallut aux prisonniers traverser unepartie de la ville pour se rendre au lieu mortuaire. L'accueil que leur fit la population
ne se peut décrire : menacés du poing par les hommes, injuriés par les femmes, exposés aux coups de pierres des enfants, ce trajet fut pour eux un véritable calvaire.
Le cimetière était assez éloigné. Un aumônier suisse, le père Weick, y attendait le convoi. Il lut quelques psaumes, récita des prières, puis le corps fut descendu dans la fosse commune, où déjà plusieurs cercueils étaient rangés. Les circonstances douloureuses au milieu desquelles se célébrait ce service funèbre, donnaient à sa simplicité même un caractère particulièrement touchant. Le cœur plein d'une tristesse indicible, l'esprit agité des plus sombres pensées, les prisonniers se retirèrent en silence, jetant tour à tour, en passant près de la tombe, une poignée de terre — muet et suprême adieu — sur la dépouille de leur compatriote.
Au retour, ils furent suivis par une troupe d'enfants qui, en français, psalmodiaient ironiquement à leurs oreilles : Xopolèon est pris! Ils surent plus tard que ces mots avaient été appris dans les écoles, lors de la capitulation de Sedan, pour narguer les prisonniers de guerre, devant lesquels la population enfantine et les adultes eux-mêmes répétaient la phrase à satiété. — Depuis Fichte et ses Discours à la nation allemande, l'idée du patriotisme a fait son chemin dans les écoles prussiennes, mais la haine du Français en constitue toujours le fond : c'est en rappelant les désastres de 1806 et en les commentant avec passion que le Schulmei$ter fait naître ce sentiment dans l'esprit de ses élèves, qu'il le développe, l'entretient et le surexcite, — et l'enseignement ainsi donné se traduisait, en 1870, parla manifestation brutale d'une aversion qui ne désarmait pas devant le malheur et qui amenait le mépris des plus simples égards dus à la situation des vaincus.
Nous comprenons autrement en France l'éducation patriotique, et nous ne ferons point aux instituteurs du Midi le reproche de n'avoir pas, après le 9 novembre, appris en allemand à leurs élèves, pour les jeter à la face des Prussiens prisonniers dans les départements du Sud, ces mots dont aurait souffert l'amour-propre de nos ennemis : « Orléans est délivré ! » ou « von der ïann a été vaincu ! »
Sur le soir, un officier prussien vint visiter à leur baraque les pavsans de Bricy; il releva leurs noms et les fît incorporer dans la 27e compagnie de prisonniers qu'il commandait. De haute stature, la barbe blonde soigneusement cultivée, la sévérité de l'expression adoucie par un œil terne et rêveur, la démarche fière et hautaine, parlant sans difficulté le français, faisant parade même de son érudition, ce capitaine crut devoir, devant les pauvres gens qui n'en pouvaient mais, se livrer à une diatribe violente contre le gouvernement de leur pays. On lui fit timidement observer qu'il n'appartenait pas à cinquante paysans d'un même village, peu versés dans les choses da la politique, de faire prévaloir leurs opinions dans les sphères administratives. L'officier ne voulut pas comprendre et tint à formuler ce jugement peu flatteur, qu'il avait préparé à dessein et qu'il considérait comme écrasant : « Le peuple français est sot et vain; il a ce qu'il mérite » ; — puis, faisant appela une réminiscence classique, peu en harmonie avec le début de son discours : « Aussi bien, en France, conclut-il, varietas delectat..., la variété plaît. »
Le lendemain fut pour les prisonniers une journée plus triste et plus affreuse encore. Dès sept heures, on les emmena sous les forts de Stetlin, on leur mit en mains de grosses masses et on leur fit casser des cailloux. Qu'on se figure, près d'une porte fortifiée de la ville, un tas de pierres énormes, amoncelées dans un espace circulaire de cinq mètres de rayon, et, autour de ces pierres, travaillant aveuglément sous les menaces et les coups, un groupe de paysans français, harassés et malades, les uns sans blouse, les autres nu-pieds, trempés par une pluie battante et froide , et l'on aura quelque idée des souffrances nouvelles qu'ils eurent à supporter pendant une dizaine de jours. Etait-ce au moins par utilité que l'ennemi les assujettissait à de tels travaux? L'autorité prussienne ne le saurait soutenir; l'esprit de haine seul avait pu dicter cet ordre impitoyable.
De nombreux gardiens les entouraient, commandés par un sergent qui ne connaissait qu'un mot de la langue française et le répétait à toute minute : « Travaillez! travaillez! »
disait-il de sa voix rauque. Quand, par moments, le ciel s'éclaircissait et qu'entre deux averses luisait un rayon de soleil, une foule empressée, où les femmes se montraient particulièrement insultantes, s'assemblait autour des paysans de Bricy, et sans pitié les accablait d'injures et de moqueries, excitait contre eux les soldats et applaudissait à leur brutalité. Malheur au prisonnier qui relevait un instant la tête! Malheur au vieillard qui buvait trop longuement, dans une cruche apportée là tout exprès, l'eau qui diminuait sa fièvre : la crosse et la baïonnette intervenaient vile en guise d'avertisment. Et quels rires alors, quelle joie délirante chez les Stettinois témoins du spectacle, quand, sous la violence du coup, l'homme frappé poussait un cri de douleur et s'affaissait sur le sol! Ces Français en blouse n'étaient pour les Prussiens qu'un troupeau de misérables esclaves qu'à leur gré ils pouvaient battre et faire succomber sur place. — L'histoire se répète à de longs siècles d'intervalle, mais les Lacédémoniens peut-être traitaient les Ilotes avec moins d'inhumanité—
Vers midi les prisonniers civils furent ramenés à la baraque, où ils jetèrent leurs vêtements ruisselants sur la paille et s'étendirent sur leur infect grabat. Ils pleuraient en silence, n'ayant plus même la force de se plaindre. Mais à peine étaient-ils rentrés depuis une heure qu'il leur fallut repartir, reprendre les masses et casser encore du caillou, exposés comme le matin à la méchanceté des gardiens et aux invectives des spectateurs.
Le travail auquel ils étaient soumis ajoutait d'ailleurs ses duretés à leurs maux ; des éclats de silex leur déchiraient la figure et les mains, de petites parcelles pénétraient sous les paupières et produisaient une inflammation des plus douloureuses. — L'un des prisonniers, Louis Miard, âgé de quarante-neuf ans, qu'un morceau de caillou projeté violemment avait atteint à la jambe, dut être deux jours plus tard transporté à l'hôpital, où il fut sur le point de subir l'amputation. Il ne revint à Bricy que deux ou trois mois après ses compagnons de captivité, et il resta boiteux de sa blessure de Stettin .
C'est à cinq heures seulement, quand la brume apparut, que se termina la journée et que les pauvres gens regagnèrent le camp, où comme seul réconfort leur fut distribuée la ration de bouillie gluante qui constituait le repas du soir.
Les jours suivants s'écoulèrent semblablement : dix heures de travail, traitements inhumains, souffrances de tous genres. Un incident pourtant en rompit une fois l'accablante monotonie : il vint aux Prussiens l'idée bizarre d'habiller comme eux, pour qu'ils ne fussent l'objet d'aucune commisération, ces paysans dont les vêtements civils provoquaient la pitié des prisonniers français. Ils les affublèrent donc de vieilles casaques mises depuis longtemps au rebut et repoussantes de saleté; et comme ils s'ingéniaient à donner à tous leurs actes une forme tyrannique, ils les firent pour cela se déshabiller et se laver à l'eau froide, en plein air, par un temps presque glacial. Nos ennemis gardèrent en échange les vêtements français qui, souillés et déchirés, n'avaient certainement aucune valeur, mais n'en étaient que plus chers par cela même à ceux qui venaient d'en être dépouillés.
Déguisés de la sorte, les paysans de Bricy n'étaient plus reconnaissables, même à leurs compatriotes; ceux qui les voyaient pour la première fois se disaient souvent, en les montrant du doigt : « Voilà des forçats prussiens ! »
Cependant le nombre des malades augmentait de jour en jour dans la baraque des prisonniers civils, et l'autorité prussienne se décida enfin à les abriter ailleurs. On les emmena un soir dans l'une des casernes du fort Preussen, mais ils ne firent qu'y passer la nuit; le lendemain, ils étaient de retour au camp et réintégraient leur logis pestilentiel. Les soldats qui continuaient de veiller sur eux avec une consigne sévère, aux portes et dans les escaliers, rendaient difficiles à la caserne les allées et venues, les exercices, les appels, et mieux valait, aux yeux du commandant de place, exposer la vie de quelques paysans français que d'entraver le service.
De nombreux prisonniers de guerre étaient internés à Stettin ; on en comptait une vingtaine de mille dans la ville et les villages environnants. Eux non plus n'étaient pas coii-
duits avec beaucoup Je ménagements; ils n'avaient pas toutefois à subir le traitement odieux infligé aux civils; ils pouvaient, sans être l'objet d'une surveillance spéciale, se promener dans le camp ou autour du fort ; ils n'étaient astreints, soit aux fortifications de la place, soit au chargement ou au déchargement des navires sur le port, soit à des terrassements dans la campagne, qu'à un travail journalier de cinq heures. Les paysans de Bricy étaient employés à une corvée de « second ordre », parce que, d'après la version d'un officier, « on les considérait comme des brigands et des voleurs qui, sur les champs de bataille d'Orléans, avaient tué des blessés prussiens et dépouillé des morts ».
Il y avait aussi à Stettin des soldats polonais classés dans un rang inférieur et dont la domination prussienne faisait de véritables esclaves. Ils étaient conduits à la baïonnette et asservis aux plus rudes travaux. On les rencontrait parfois attelés huit ou dix à un chariot rempli de pierres ou courbés sous le poids de fardeaux énormes; plus tard, on les voyait, toujours poussés et malmenés par des gardiens, enlever l'épaisse couche de glace qui recouvrait les places publiques de Stettin ou les amas de neige qui obstruaient les rues. — Et l'on ne pouvait, à ce spectacle, s'empêcher d'évoquer leur malheureuse histoire et de penser au cri de désespoir attribué à l'un des héros de leur pays, Kosciusko, dès 1794 : Finis Poloniœ!
Le 27 octobre, le canon annonça aux prisonniers français la capitulation de Metz. Cette fatale nouvelle leur brisa le cœur; sans que fût connue d'eux la célèbre proclamation de Gambetta, des bords de la Baltique ils crièrent avec lui aux oreilles de l'ennemi que la trahison seule d'un chef indigne avait pu amener une catastrophe aussi épouvantable.
Les civils étaient ce matin-là près du fort, frappant, comme à l'ordinaire, le caillou de leurs lourdes masses. Les gardiens, un peu plus accessibles à la pitié que ceux des jours précédents, les surveillaient en chantant un couplet de leur hymne national, où le poète accorde à ses concitoyens des qualités assurément très contestables :