‹ De la Loire à l'OderChapitre 17 sur 35 · EN NOVEMBRE · texte numérisé non relu

EN NOVEMBRE

Dass les premiers jours du mois de novembre arrivèrent à Slettin, entassés comme des bestiaux en des wagons ouverts a tous les vents, de nombreux prisonniers de Metz. Avec des uniformes souillés ou en lambeaux, des képis déchirés, des souliers sans semelles, le visage blême et décharné, la plupart inspiraient une pitié profonde, et il eût été difficile, sous cette tenue lamentable, de reconnaître en eux les soldats valeureux qui constituaient quelques semaines auparavant la meilleure armée de la France. Ils donnaient libre cours à leur indignation contre la conduite du commandant en chef; ils ne demandaient qu'à se battre, affirmaientils, à soutenir les chocs les plus meurtriers pour rompre les lignes d'investissement du prince Frédéric-Charles; mais, au lieu de profiter de cette fièvre de combat qui agitait les troupes, le maréchal Bazaine, après quelques sorties insignifiantes et sans résultat, avait laissé son armée camper dans des bourbiers infects, diminuant les rations de jour en jour, pour la livrer enfin épuisée à l'ennemi. — Ce que racontaient ces nouveaux prisonniers des souffrances qu'ils avaient endurées, dans l'inaction démoralisatrice à laquelle les condamnait le plan d'une trahison préméditée, navrait le cœur et le faisait bondir. La viande de cheval, qui constituait leur principale nourriture depuis le commencement d'octobre et qu'ils mangeaient sans aucun assaisonnement, les avait à la longue

presque tous indisposés; les jours qui précédèrent la capitulation, ils pouvaient à peine se tenir debout, et à ce moment, il eût été hasardeux de tenter le suprême effort qu'ils espéraient encore, malgré leur état de faiblesse, mais dont le maréchal Bazaine s'obstinait à ne pas donner le signal. — Les denrées les plus indispensables au soldat étaient introuvables ou d'une cherté exorbitante : le sel valait quatorze francs le kilogramme, le tabac de trente à quarante francs; on ne pouvait à aucun prix se procurer du pain ; à peine était-il possible de déterrer au loin, dans les champs, quelques pommes de terre. Les chevaux, l'un après l'autre, étaient sacrifiés à la faim ; en attendant, l'œil morne, les jambes flageolantes, n'ayant plus que les os et la peau, ils broutaient en liberté l'écorce des arbustes ou tombaient mourant d'inanition.

Aussi, le jour de la capitulation, comptait-on, d'après le rapport même du commandant de la 26e brigade d'infanterie prussienne, le baron von der Goltz, 20 000 malades dans l'armée de Metz. Ce chiffre, certes, a plus d'éloquence à lui seul que le récit le plus fidèle de ce qu'avaient souffert ces troupes vaillantes, vaincues par les privations et la famine.

La pétition que l'instituteur avait formulée, au nom des prisonniers civils, ne fut pas sans effet dans les bureaux de la Commandantur. On voulut bien, pour la forme au moins, s'occuper de la réclamation et la soumettre à un commencement d'instruction. Le 9 novembre, à l'heure même où grondait à Baccon et à Coulmiers le canon de l'armée de la Loire, l'auteur de la lettre, accompagné d'un habitant de Bricy, le charron Lubin Ulysse, fut conduit à l'hôtel de la place, où un officier, secondé d'un interprète, les interrogea longuement. Les jours suivants, les autres prisonniers d'Ormes ou des environs furent appelés à leur tour à fournir des renseignements. Le dossier de l'affaire, leur disait-on, allait être envoyé à Berlin et le ministère de la guerre, qui avait dû prendre des informations auprès des généraux von der Tann

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et von Wiltich, ne tarderait pas à statuer, d'après les résultats de l'enquête, sur leur maintien à Steltin ou sur leur renvoi en France.

Les civils apprirent au mois de janvier seulement que toute cette procédure n'avait été que dérisoire : les procès-verbaux dressés n'avaient pas quitté la place et l'autorité prussienne, en instruisant leur demande et en leur donnant ainsi une apparente satisfaction, avait le dessein bien arrêté de les garder comme prisonniers de guerre. La démarche qu'ils tentèrent ne fut pas toutefois sans utilité : grâce à elle, on les délivra de la surveillance de rigueur dont ils étaient l'objet et on les déchargea des travaux de « second ordre » .

Ces visites quotidiennes à la Commandantur leur permirent de constater l'émoi violent qui s'empara de la population stettinoise, à la nouvelle de l'évacuation d'Orléans et de la défaite de von der Tann. Le 10 novembre, une foule consternée se pressait dans les rues, formait des attroupements près des lieux d'affichage et commentait avec vivacité les dépêches de Versailles, qui annonçaient l'événement en termes pourtant euphémiques et soigneusement étudiés. Ce premier échec avait jeté le découragement en Prusse, où l'on s'exaspérait de la durée de la guerre; — et tel fut l'effet du mécontentement général que les victoires remportées jusqu'alors ne purent faire pardonner à M. de Bismarck cet insuccès d'un moment. La popularité du chancelier fédéral se fût bien vite effondrée dans les campagnes prussiennes si la fortune des armes n'avait continué de lui être favorable.

Les prisonniers français se réjouissaient et battaient des mains ; tout espoir enfin n'était donc pas perdu ; — et les couplets de la Marseillaise, fredonnés discrètement, se retrouvaient dans la voix des soldats pour traduire leur joie patriotique.

Pourquoi la victoire de Coulmiers ne fut-elle qu'un rayon de lumière entre deux ombres? Elle avait déridé les fronts, rasséréné les visages, ramené le sourire au coin des lèvres et la gaieté au fond des cœurs; le mois de novembre sembla moins long, les travaux moins pénibles. Dans les chambrées,

on discutait de la façon la plus hypothétique les nouvelles vraies ou fausses qui circulaient au fort. On traduisait, à l'aide du dictionnaire, les fragments de journaux prussiens apportés de la ville, qui donnaient les détails du combat, « le premier où les troupes allemandes avaient dû se retirer ». Il était loisible à nos ennemis de raconter les faits à leur manière, d'en atténuer la portée, de les présenter même pour leurs armes sous un jour presque favorable. Mais les prisonniers français savaient lire entre les lignes, et le sens restrictif des récits publiés par les feuilles prussiennes les confirmait dans cette idée que les Bavarois avaient essuyé à Coulmiers une défaite signalée, qui pouvait avoir sur les événements ultérieurs une importance considérable.

Aussi, la plupart des soldats se montraient-ils pleins de confiance et d'humour; les uns se livraient sur la place à de joyeux divertissements, jouaient aux quilles, aux barres, ou se promenaient par groupes en discourant gaiement; d'autres se récréaient en fabriquant des jouets divers, des dames, des échecs, des pantins, avec des morceaux de bois travaillés au couteau. — Une marionnette ainsi confectionnée représentait assez adroitement le chancelier et son roi s'exerçant au pugilat aux applaudissements de la galerie. — Sur un mur avait été crayonnée à la dérobée une figure de Prussien, casque en tête, cigare à la bouche, et au-dessous était écrite cette parodie de la devise germanique : Bazaine mit uns! — Dans le malheur et sur la terre de captivité, l'esprit français n'abdiquait pas ; caustique et railleuse, la vieille gaieté gauloise maintenait ses droits et trouvait quand même l'occasion de manifester sa verve.

• Toute cette joie des prisonniers fut de courte durée; les événements de décembre allaient les replonger dans une sombre mélancolie.

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