FIN D'AUTOMNE
Quelques captifs des plus favorisés recevaient de temps à autre, en cachette, certains journaux français apportés au fort par des vaguemestres obligeants. Ces journaux, qu'on se passait de mains en mains, venaient de Belgique ou de Suisse et étaient adressés aux officiers français internés à Stettin. Dans le nombre se trouvait surtout le Drapeau, journal impérialiste qui, dès cette époque, commençait une campagne auprès de ceux mêmes que l'incurie du gouvernement de Napoléon III avait livrés à l'ennemi. Traduisant du Times les articles les plus hostiles à la France, le Drapeau se plaisait, d'après le journal anglais, à montrer aux prisonniers, sur les champs de bataille de la République, des centaines de leurs compatriotes étendus à côté de quelques Prussiens, et de pauvres gardes mobiles, privés de tous secours, mourant dans la neige de froid et de faim, pendant que les Allemands se prélassaient dans nos demeures et se gorgeaient de nos richesses. Ce journal servait si bien les intérêts prussiens qu'à la fin l'administration le tolérait seul à Stettin.
Après lui venaient X Indépendance belge, le Journal de Genève, et plus rarement le Gaulois, édition belge qui se publiait à Bruxelles. Ceux-là, s'ils ne pouvaient annoncer aux prisonniers d'heureuses nouvelles, ne froissaient pas au moins leur patriotisme.
Les peines de l'exil rendaient plus vivace encore le sou-
venir de la patrie absente; on se demandait avec anxiété quelle allait être l'issue de la lutte héroïque et disproportionnée que soutenait le Gouvernement de la Défense nationale, et des rives de l'Oder les vœux les plus ardents s'envolaient chaque jour vers ceux qui, là-bas, cherchaient à sauver au moins l'honneur. — Les mobiles du Gard, casernes avec les prisonniers civils, ne manquaient pas à ce pieux devoir; le soir, ils se réunissaient et, après les longues conversations en langue provençale, avant de s'étendre sur leurs lits de paille, l'un d'eux lisait à haute voix une prière pour la France, recommandée aux fidèles par l'évêque d'Amiens. Dans le grenier mal couvert où déjà un froid vif les faisait grelotter, ils évoquaient avec amour leur Midi ensoleillé, son ciel d'azur, sa chaleur vivifiante, et la France tout entière leur apparaissait comme la mère la plus chère et le pays des plus doux rêves. Ces enfants du Gard — on peut le dire sans crainte de blesser leur amour-propre — n'étaient pas de nos meilleurs troupiers; à peine exercés au maniement des armes, ils avaient été amenés sur le théâtre de la guerre et fails prisonniers à Amiens sans avoir tiré un coup de fusil; mais s'ils ne possédaient ni le sang-froid ni la valeur des soldats aguerris, ils avaient conservé pure et intacte, protestant par là contre les défaillances de bien d'autres, la foi la plus robuste dans les destinées de la patrie.
On était heureux aussi, mais le fait élait rare, quand du sein de la population poméranienne une voix bienveillante osait exprimer quelque sympathie pour la France. — Un sousoflicier du 36e de ligne conduisait un jour un malade au lazaret voisin, lorsqu'il fit la rencontre d'une dame accompagnée d'une blonde enfant de dix à douze ans. — « Tiens. mère, dit la fillette dans le plus pur français, vois donc ce soldat, comme il parait souffrant! — En effet, reprit la dame. Pauvre jeune homme..., combien je le plains ! » Puis, ouvrant un porte-monnaie à fermoir argenté, elle en lira trois thalers qu'elle glissa dans la main du sous-officier : « Ayez la bonté, lui dit-elle, de remettre ce peu d'argent au garde-malade qui veillera cet homme, en le priant d'en avoir particulièrement