FIN D AUTOMNE. LIS
soin. » Et comme le sergent-major, au nom du malade, la remerciait de sa générosité : « N'achevez pas, l'interrompitelle vivement, et laissez-moi le regret de ne pouvoir faire davantage, car ma patrie est la vôtre : je suis Française! — Mais, oui, affirma l'enfant, et chaque soir, ma mère et moi nous faisons des vœux pour la France. »
La consolation fut douce aux prisonniers du fort Preussen d'apprendre qu'une compatriote, à qui le mariage avait fait perdre sa qualité de Française, n'en gardait pas moins au fond du cœur les sentiments que la Patrie inspire à tous ses enfants.
Une amélioration assez sensible était enfin survenue dans la position des prisonniers civils. Ils allaient moins souvent au travail et n'y étaient assujettis maintenant que pendant cinq heures; les plus âgés ne quittaient même plus la caserne. Mais l'excès des fatigues et les mauvais traitements produisaient leurs funestes effets; la mort éclaircissait les rangs des captifs. A la fin de novembre, onze vieillards avaient déjà succombé; sept ou huit malades gémissaient dans les hôpitaux.
L'approche de l'hiver augmentait l'inquiétude de ceux qui, jusqu'alors, avaient supporté avec assez de vigueur la longue série de souffrances, physiques et morales, que nous venons de raconter. Comment résisteraient-ils au froid ? Les vêtements sales qu'ils portaient ne pouvaient les protéger bien efficacement contre la rigueur du climat. Une température exceptionnelle régnait encore à Stetlin ; mais la rude saison s'annonçait, amenant avec elle les neiges et les glaces sibériennes.
La charité française intervint heureusement et dissipa toutes les craintes. Nos ofticiers s'étaient émus à la vue de ces vieillards affublés de casaques prussiennes qu'ils rencontraient souvent à la ville ou au camp. Un comité de secours s'était formé parmi eux, sous la direction de MM. Rajat, de Lille, et Jamet, de Metz. Le produit d'une souscription organisée par leurs soins permit d'acheter des effets de première nécessité, chaussettes, tricots, gilets de ilanelle, chemises, caleçons, cache-nez, qu'un chapelier français établi à Stetlin , RI. Messin, se chargea de distribuer aux prisonniers civils.
On ne saurait dire avec quelle émotion reconnaissante fut
reçue cette patriotique offrande, et l'instituteur, au nom des paysans de Bricy, s'empressa d'adresser à nos officiers de chaleureux remerciements. — « De retour en France, leur disait-il, pensez quelquefois qu'au fond de la Beauce orléanaise des pères de famille vous bénissent et racontent à leurs enfants comment vous avez adouci les rigueurs de leur douloureuse captivité. »
Une autre personne s'intéressait au sort des captifs civils à Stettin : c'était le révérend père Weick, aumônier suisse, déjà nommé. L'instituteur eut un jour la permission de l'aller voir à Ykôtel de Prusse, pour le renseigner sur le culte des prisonniers de Bricy. Dans le nombre se trouvaient des protestants, dont plusieurs étaient décédés, et le père Weick, qui indistinctement les avait enterrés selon le rite catholique, craignait de voir les pasteurs de la ville lui créer à ce sujet des difficultés. L'instituteur lui donna l'assurance qu'il n'avait à redouter aucun reproche des familles protestantes de ceux qui n'étaient plus. Homme simple -et bon, l'aumônier plaignit amèrement les paysans inoffensifs à qui la cruauté prussienne appliquait sans raison les lois implacables de la guerre. Mais il ne pouvait rien de plus. Pour leur donner cependant l'illusion consolatrice d'un prochain retour en France, il promit de mettre à leur disposition son faible crédit, et il tint parole. Dans une lettre touchante où il dépeignait la situation navrante des vieillards amenés à Stettin, il osa, par l'intermédiaire d'un prince allemand de sa connaissance, intercéder en leur faveur auprès de la reine Augusta elle-même. Mais la future impératrice d'Allemagne, pour fêter les victoires des armées prussiennes, avait trop de guirlandes à tresser, trop de fleurs à entasser dans son château royal : elle ne daigna pas s'occuper d'un tel incident, et son cœur resta sourd à l'appel de la pitié. Le père Weick n'obtint pas de réponse,et les prisonniers civils subirent jusqu'àlapaix les duretés de la détention. Le gouvernement prussien d'ailleurs, en les renvoyant en France, aurait tacitement donné tort aux officiers de la division von Wittich et reconnu qu'en la circonstance le droit des gens avait été violé : c'est ce qu'il ne voulait pas.
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La bienveillance du père Weick ne se borna pas à celle démarche en haul lieu. Il encouragea les prisonniers de ses bonnes paroles, leur donna, lui aussi, quelques vêtements et surtout leur procura des livres dont la lecture atténua la monotonie de leurs longs ennuis. Mais, au commencement de janvier, il dut quitter brusquement Stellin pour retourner à Fribourg. On rapporta qu'une de ses correspondances, dans laquelle il dévoilait la situation déplorable des prisonniers français et s'élevai t avec force contre les sentiments inhumains de nos ennemis, avait été saisie par l'autorité prussienne, et qu'à cause du fait un arrêté d'expulsion lui avait été notifié.
Après le départ du père Weick, l'instituteur fut chargé pendant quelque temps au fort Preussen du service des enterrements, qui eurent alors un caractère civil. Quelque peine qu'il lui en coûtât, et bien que sa jeunesse ne parût point le désigner pour une fonction aussi austère, il ne crut pas devoir par patriotisme se soustraire à l'accomplissement de ce mandat. La cérémonie à laquelle il présidait n'avait, on le conçoit, rien de pompeux ni de solennel, mais elle n'en était pas moins émouvante. Escorté de gardiens et accompagné d'une délégation de prisonniers, il allait à la caserne ou au lazaret procéder à l'enlèvement du corps et se mettait à la tèle du cortège. Le terrain réservé aux inhumations était situé à près de deux kilomètres du fort. On suivait pour s'y rendre une longue allée d'arbres nus, dont les branches mortes s'entre-choquaient sous l'agitation du vent et se brisaient sur le sol avec un bruit sinistre. De distance en distance, on s'arrêtait pour permettre aux hommes qui portaient le corps de se reposer un instant ou de céder à d'autres la continuation de ce pieux et fraternel devoir. Puis la marche reprenait, lente et silencieuse, marquée à la fois par le pas cadencé des soldats et l'allure libre des civils, Iroublée quelquefois par la rencontre d'un détachement en corvée qui poursuivait sa route, mais qui saluait en passant la dépouille mortelle.
Arrivé au lieu de la sépulture, le cortège se rangeait autour d'une fosse commune creusée sur le versant d'un petit
coteau, et avant que le cercueil y fût descendu l'instituteur prononçait quelques paroles, disait l'adieu suprême à l'enfant que la France perdait, à celui qui, victime des événements militaires, était enseveli en terre étrangère et sur la tombe duquel la famille ne viendrait jamais pleurer.
L'oraison funèbre était courte, mais les circonstances la rendaient poignante, et dans leur cœur les compagnons d'infortune du décédé complétaient les restrictions qui n'avaient pu être exprimées. On défilait ensuite devant le corps placé dans la fosse à côté d'autres cercueils, on jetait une poignée de terre sur les Testes de ceux qui reposaient là, et après avoir recouvert le trou béant de quelques plancbes, on quittait ce lieu lugubre sous la plus douloureuse impression. Quand l'inhumé était un soldat gradé, les fantassins prussiens terminaient la cérémonie par une décharge de mousqueterie dont l'écho déchirait l'àme des assistants : ce bruit d'armes ravivait en eux le sentiment de nos malheurs, et, découragés, courbés sous le poids de la fatalité, ils retournaient au fort échangeant à mi-voix de sombres réflexions.
Le mois de novembre s'était écoulé doux et serein, avec des alternatives cependant de pluie et de vent qui, venant du sud-ouest, ne faisaient subir à l'atmosphère que des perturbations momentanées, sans abaisser sensiblement la température. Le 30 au matin, le soleil brillait encore, annonçant la préparation d'une belle journée automnale; mais à midi, le ciel s'obscurcissait brusquement de nuages gris et opaques, et le soir il neigeait à gros flocons. A partir de ce moment et jusqu'à la fin de février, la neige tomba presque sans discontinuer; la terre en fut couverte d'une couche épaisse, et la gelée bientôt fit sentir partout ses effets désastreux.
L'hiver tant redouté des prisonniers avait fait avec le premier jour de décembre son apparition subite.