‹ De la Loire à l'OderChapitre 20 sur 35 · COUP D'ŒIL SUR LES POMÉR AN I E NS · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL SUR LES POMÉR AN I E NS

Les prisonniers étaient exclus, autant que possible, des rapports avec le public; un article du règlement les leur interdisait. Mais toutes relations cependant ne pouvaient être empêchées entre les soldats et sous-officiers français et certaines catégories de personnes à qui leur profession ouvrait l'entrée du fort, les canliniers, les blanchisseurs, les marchands de comestibles, les fripiers ou revendeurs, etc. Il était difficile aussi de leur défendre de converser avec les ouvriers civils que leurs travaux amenaient à la caserne, de ne pas répondre aux questions de ceux qui obtenaient l'autorisation de les venir visiter ou qu'ils rencontraient en allant à la corvée.

Ce contact avec la population permettait aux esprits observateurs de saisir. et de noter au passage quelques traits de moeurs prussiennes.

Le Poméranien est d'un naturel violent et emporté; son caractère irascible ne lui fait admettre aucune contradiction, et la colère le rend dur et cruel. La sensibilité d'ailleurs n'agit sur lui, même à l'état normal, que d'une façon peu efficace; elle s'émousse sur son écorce rugueuse et se heurte à la rusticité de son tempérament. En maintes occasions, et sans que rien justifiât de leur part la sévérité ou la rigueur, les soldats usaient de leurs armes contre les prisonniers; le Français qui, sans songer à la résistance, ne se pressait

pas d'obéir à leurs ordres et faisait mine de leur opposer pour un moment l'inertie ou le dédain, avait tout à redouter de leur irritation et de leur brutalité. Plusieurs ont été blessés gravement ainsi de coups de baïonnette que leur valut un mouvement irréfléchi.

L'ouvrier est nonchalant et d'une dextérité de main fort contestable. La sobriété non plus n'est pas sa vertu dominante. Vêtu d'une longue houppelande qui lui descend sur les talons, il ne part jamais au travail sans une bouteille de schnapps, qu'il cache dans les poches de son vêtement et que souvent il vide avant même que sa femme lui apporte son déjeuner, composé de pain noir et d'un plat de légumes. Les rasades auxquelles il se livre l'empêchent fréquemment, on le devine, d'achever sa journée.

Le schnapps, mauvais alcool non rectifié qui produit sur l'organisme humain les effets les plus funestes, constitue d'ailleurs, employé pur ou étendu d'eau, la principale boisson de la classe ouvrière. Dans les ménages aisés, on fait usage de la bière; le vin, d'une cherté excessive, n'apparaît que rarement sur les tables, si ce n'est dans les familles riches.

L'ouvrier et le bourgeois lui-même se soucient peu des soins d'hygiène et de propreté; ils semblent professer pour' la tenue et la dignité personnelle la plus grande indifférence. La redingote ou le paletot qu'ils portent comme vêtement ordinaire sont d'une saleté repoussante, et souvent en lambeaux. A ces habits crasseux et usés, donnant aux artisans la mine de mendiants de grand chemin plutôt que celle de travailleurs honnêtes, combien est préférable, luisante et repassée, la blouse bleue de l'habitant de nos campagnes !

Le paupérisme, comme un mal endémique, s'étend du reste partout en Poméranie, pays humide, froid, et d'un sol médiocrement fertile. Le seigle est la seule des céréales qui s'accommode de la situation climatérique et de la nature du terrain.

La mendicité, cette plaie sociale que fait naître l'indigence et que développent l'intempérance et la paresse, s'exerce librement et sans vergogne dans les environs de Stettin. Il ne se passait pas de jour, au fort Preussen, sans que des gens

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affamés vinssent dans les chambrées solliciter la charité des prisonniers français. Et que de remerciements exprimaient par gestes ces pauvres hères, quelle gratitude ils .témoignaient au soldat généreux qui leur remettait sa ration de pommes de terre ou une tranche de son pain noir! Des femmes, affichant un air de coquetterie qui jurait avec leur malpropreté, ne dédaignaient pas d'accepter la gamelle d'un prisonnier et, sous un escalier ou derrière une porte, on les surprenait buvant avidement le mélange de farine et d'eau qui constituait le déjeuner habituel. Les jours de distribution, une multitude d'enfants hâves et déguenillés se pressaient dans les casernes, marchandant pour quelques silbergroschen le pain de munition que recevait chaque prisonnier. Ce pain, amer et glaiseux, que les Français trouvaient immangeable et qu'ils n'entamaient qu'avec répugnance, faisait les délices de la population pauvre de la ville. Il avait été légèrement amélioré, à la suite d'une réclamation collective faite à la Çommandantur par un grand nombre de sous-officiers et de soldats internés, et sous celte forme, les ouvriers steltinois, que n'enrichissait pas la gloire de leur roi, le recherchaient comme un aliment de choix et le préféraient même à celui des troupes prussiennes. Le besoin, certes; les rendait peu difficiles, car ce pain de la captivité, d'une composition plus hétéroclite encore que le pain du siège à Paris, est resté légendaire dans l'esprit de tous ceux qui en ont goûté.

Il n'était pas rare, quand les prisonniers se rendaient au travail par petits groupes ou qu'isolément, accompagnés d'un soldat de la landvvehr, quelques-uns d'entre eux allaient à la ville pour une corvée spéciale, de voir des hommes que la faim mettait aux abois les accoster piteusement, et leur demander quel était le jour de la distribution du pain à leur compagnie. Qui sait si ces affamés n'étaient pas des pères de famille, attendant impatiemment cette çhétive aubaine pour donner à manger à leurs enfants!

Les femmes, celles du moins qui pénétraient dans le fort, apparaissaient aux prisonniers comme insouciantes et légères. Moins avenantes, de mœurs plus agrestes que les blondes

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Grelchen des bords du Rhin, mais entichées de la même coquetterie, elles s'efforcent. de dissimuler leur peu de grâce sous des parures de mauvais goût, dont la fraîcheur et la propreté même sont bien souvent douteuses. Celles de la campagne s'habillent de la façon la plus grotesque; les couleurs voyantes, les étoffes à reflets éclatants ont pour elles un attrait irrésistible, et elles se couvrent habituellement la lèle et le cou de fichus rouges ou bleus; elles portent la jupe très courte et sont chaussées de hautes bottes qui leur permettent de braver l'humidité et la neige. Elles ne craignent point du reste de travailler à la terre; on les voyait fréquemment, la bêche à la main, remuer à plusieurs le sol d'un champ ou creuser un silo, sous la surveillance des maris qui, nonchalamment, les regardaient faire en fumant leurs longues pipes de faïence et en se passant de l'un à l'autre la bouteille de schnapps.

La population poméranienne est peu sensible au froid; habituée à vivre sous une latitude où l'hiver sévit avec intensité, elle en supporte les rigueurs sans incommodité apparente. Par une température glaciale, les plus jeunes enfants se rendaient aux écoles nu-tête et en sandales.

Mais si le corps, physiquement, possède la vigueur nécessaire pour résister aux duretés du climat, au moral le cœur est sec et ne bat sous l'impulsion d'aucun sentiment généreux; rien ne l'émeut, rien ne l'attendrit, le malheur d'autrui le laisse indifférent et il reste fermé à toute pitié. Les prisonniers français ne perdent pas le souvenir de l'antipathie avec laquelle ils furent accueillis en Prusse; les civils, en particulier, n'oublient pas que, pendant la durée de leur captivité, ils n'inspirèrent à nos ennemis aucune commisération, et qu'un jeune officier seul osa croire à leur innocence et voir en eux les victimes d'un fait de guerre odieux.

En politique, le militarisme a discipliné les volontés, subjugué les esprits, et il exerce une prédominance incontestée sur l'opinion publique. La nation ne croit qu'à la force brutale, à la supériorité de l'airain, et peu lui importerait, au fond, la façon d'être gouvernée pourvu que le chef de l'Etat,

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s'appuvanl sur l'armée, lui assurât la sécurité au moyen île nombreux bataillons et d'une grosse artillerie. Aussi ne fallait-il point médire devant les Poméraniens de l'altitude en France du soldat prussien, ni rappeler les vols qu'il commettait, le vandalisme qu'il professait, les atrocités dont il se rendait coupable, les ruines sanglantes dont il marquait son passage. — Un jour, un Stettinois de haute taille, qu'à son pardessus garni de fourrure, sa redingote de coupe militaire soigneusement boutonnée, ses bottes au vernis brillant, son langage correct et ses manières aisées, les prisonniers considérèrent comme un personnage d'importance, vint au fort Preussen et se fit raconter l'histoire des paysans de Bricy. Le récit circonstancié de leur arrestation, des incidents pénibles du voyage, des rigueurs de la captivité, parut l'émouvoir. Il promit de s'intéresser à leur sort, d'obtenir, s'il se pouvait, quelque adoucissement à leur affligeante situation, de leur apporter du tabac et des cigares. Mais il crut devoir, avant de les quitter, dire son mot sur les événements militaires, vanter la bravoure des troupes prussiennes, exalter leur valeur, glorifier leurs succès; et comme l'un des prisonniers ripostait énergiquement, en critiquant le spectacle inhumain que la Prusse offrait au monde par ses cruautés inutiles, par les procédés barbares qu'elle avait introduits sur les champs de bataille, le personnage s'emporta et s'exclama. « Nos troupiers sont de bons enfants, s'écria-t-il, furieux. Vous n'avez pas le droit d'en parler ainsi, car ils n'ont rien de ce qui caractérise le soldat français : l'amour du pillage et la férocité.... » — Il était inutile de chercher à réfuter ces paroles autrement que par une violente protestation. Mais en ne partageant pas l'admiration de leur interlocuteur sur la grandeur d'âme et l'honnêteté chevaleresque des soldats prussiens, les prisonniers civils se privèrent de cigares : le Stettinois, en effet, s'éloigna et ne revint pas.

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