‹ De la Loire à l'OderChapitre 21 sur 35 · PRINCE FRÉDÉRIC-CHARLES · texte numérisé non relu

PRINCE FRÉDÉRIC-CHARLES

(Cliché Société d« pho lographia de Berlin.

Le mois de décembre s'écoula long et froid, et son inclé mence fut d'autant plus sensible qu'elle contrastait durement avec la tiédeur bienfaisante des semaines précédentes.

Dès les premiers jours, les dépèches affichées dans le fort annoncèrent la marche du prince Frédéric-Charles sur Orléans, et les prisonniers français attendirent avec anxiété le résultat du nouveau choc des armées belligérantes, partagés entre l'espoir d'un succès décisif que permettait d'augurer la victoire de Goulmiers et la crainte d'un irrémédiable échec que faisait appréhender le retour offensif de l'ennemi. La perplexité fut de courte durée. Le 4, en effet, un télégramme adressé de Versailles à la reine Augusta, à Berlin, faisait prévoir le dénouement redouté. Puis, le 6, une autre dépèche, qu'on traduisit la mort dans l'âme, apprenait aux prisonniers qu'Orléans, la ville de Jeanne d'Arc, avait été réoccupée la veille par les troupes allemandes. Le drapeau, une fois de plus, flotta sur les murs de Stettin, et l'aigle noir montra de nouveau ses griffes arrogantes. — Cette nouvelle attrista plus profondément encore les habitants deBricy qui, oubliant leurs souffrances personnelles, songèrent aux calamités que la guerre accumulait dans leur propre pays, dans ces plaines

de Beauce où les Prussiens, après les Bavarois, jetaient l'épouvante et la terreur.

Les dépêches prussiennes — celles du moins dont les prisonniers pouvaient prendre connaissance — étaient sobres de détails sur les événements qui, à la même époque, avaient pour théâtre les environs de Paris. Des lettres particulières en apportaient quelques échos, des récits écourtés, des impressions même qu'aucun fait palpable ne précisait, mais que grossissait dans les casernes l'éloquence du troupier. — Un sous-officier interné à Stuttgart, faisant allusion à la bataille de Champigny, écrivait par exemple à l'un de ses camarades à Stettin : « L'armée wurtembergeoise a, dit-on, beaucoup souffert aux dernières sorties de Paris. La ville de Stuttgart est en deuil, les drapeaux sont crêpés de noir, les rues tendues de sombres draperies.... » Etait-ce l'exacte vérité? La capitale du Wurtemberg pouvait sans doute pleurer ses enfants, qui formaient le principal contingent dans les G 000 hommes qu'avait perdus l'ennemi, du 30 novembre au 3 décembre. Mais les sorties de la garnison de Paris n'en devaient pas moins aboutir à la capitulation du 28 janvier.

Les lettres de France étaient rares. Quelques-unes cependant, datées d'Orléans ou des environs, parvinrent à l'instituteur sans être décachetées, grâce à l'obligeance inaccoutumée d'un feldwebel poméranien, et l'on apprit par elles, vers la fin du mois, d'une manière plus positive, les événements militaires accomplis dans le Loiret, lors de la réoccupalion par les Allemands de la vieille cité orléanaise.

Un numéro déjà ancien de la Correspondance de Berlin, tombé par hasard entre les mains des prisonniers, leur fit connaître aussi la défense et l'incendie de Chàteaudun, qu'ils avaient ignorés jusque-là. Le journal officieux de M. de Bismarck racontait d'un ton fort naturel, et comme un fait insignifiant, la destruction presque entière de cette petite ville, qui avait donné au monde le spectacle admirable du plus ardent et du plus noble patriotisme. Pour nos ennemis, c'était justice de la réduire en cendres, et de punir ainsi l'audace des 1300 francs-tireurs ou gardes nationaux qui,

après avoir soutenu de midi à dix heures dû soir, sous les ordres du commandant de Lipowski, une lutte héroïque

contre les 12 000 hommes et les 30 bouches à feu de la division von Wittich, et mis hors de combat 250 Allemands, avaient pu se retirer sans être poursuivis; à leurs veux même les récriminations des feuilles françaises qui dénonçaient aux nations civilisées les atrocités commises, qui s'indignaient de la vengeance qu'avec un raffinement de barbarie les Prussiens exercèrent en la circonstance, n'avaient pas de raison plausible et n'étaient dictées que par la colère et la haine.

Le journal reptilien, en décrivant l'aspect qu'offrait Chàteaudun au lendemain de la lutte, ne disait pas que, sur 235 maisons complètement détruites, — sans parler de 300 autres plus ou moins endommagées par les 2 000 obus lancés sur la ville, — 12 seulement avaient été incendiées par les projectiles, qu'une trentaine avaient dû leur ruine au voisinage de bâtiments en flammes, et quel 93 avaient été brûlées ii In nuii h avec le pétrole. Il préférait réserver sa pitié pour le prince Albert de Prusse et le commandant de la division, qui ne purent qu'à grand'peine trouver des chambres au milieu des décombres, et pour les officiers allemands, qui durent bivouaquer avec la troupe.

Donnant raison à sa vieille devise : Extincta revivisco, la vaillante cité dunoise s'est relevée de ses ruines. Elle a bien mérité de la Patrie, comme l'a décrété le Gouvernement de la Défense nationale, mais elle sait ce que coûte la gloire.

Le froid sévissait avec une extrême rigueur depuis le commencement de décembre ; la neige tombait sans discontinuer : poussée par les rafales d'un vent furieux, qui soufflait invariablement du nord, elle pénétrait en abondance, à travers les interstices du toit, dans le grenier qu'occupaient avec trois cents soldats les prisonniers civils, et recouvrait chaque nuit d'un linceul glacé la paille sur laquelle ils couchaient. Entassés pêle-mêle, sans feu, ils grelottaient là, abattus par la fièvre, envahis par les ténèbres dès les premières heures de l'après-midi, osant à peine remuer dans la crainte de -<■ gêner mutuellement ou de se heurter aux poutres de la toiture.

d28 DE LA LOIRE A L ODER.

Un soir, plus mornes encore, plus atterrésque de coutume, ils s'élaient étendus sans force sur leur misérable grabat : les dépêches qui venaient d'annoncer l'insuccès des troupes françaises devant Orléans, avaient mis le comble à leur désespoir et anéanti leur dernière énergie. Nos ennemis, au contraire, fêtaient cette nouvelle par des démonstrations enthousiastes et de joyeuses acclamations. Du poste où ils veillaient, le vent par intervalles apportait aux prisonniers les syllabes durement articulées delà Wacht am Rhein.

Peu à peu, cependant, l'agitation se calma; les cris d'allégresse et de triomphe s'éteignirent au dehors dans le mugissement de la tempête; au dedans, l'esprit hanté des plus noires pensées, on chercha dans le sommeil l'oubli momentané de la douleur.

Tout à coup, dans l'obscurité du grenier, une voix se fait entendre, timide d'abord, puis bientôt sonore et vibrante. C'est un jeune soldat, ancien élève des écoles municipales de Paris, qui entonne le récit dramatique du combat inégal où s'immortalisa le Vengeur. On se réveille aux accents de cette voix inspirée qui, à l'heure sombre du découragement, vient chasser les visions lugubres d'un mauvais rêve en évoquant l'image de la Patrie et de ses défenseurs les plus héroïques. On se dresse sur la paille blanchie, on s'attache anxieusement au rythme guerrier de la cantate, et la première strophe est à peine achevée que de bruyants applaudissements ébranlent le toit disjoint de la baraque et vont jeter l'inquiétude dans l'esprit des sentinelles prussiennes. Encouragé, le chanteur donne alors à sa voix tout l'essor dont elle est capable et fait assister ses camarades, palpitants, aux phases diverses de la lutte épique soutenue par les marins de l'amiral Villaret de Joyeuse.

Tout le monde est debout maintenant; et lorsque l'artiste improvisé montre l'équipage du Vengeur disparaissant dans les flots au cri répété de « Vive la République! » toutes les mains battent frénétiquement, et de toutes les poitrines s'échappe une protestation suprême d'amour patriotique et d'attachement au sol natal.

Ce fut là, pour ceux qui à la fois en furent les acteurs et les témoins, un spectacle qu'ils n'oublieront jamais. Le calme succéda difficilement à cette explosion de sentiments trop longtemps contenus; mais, en reprenant possession de leur couche glacée, les prisonniers la trouvèrent moins froide, ils se sentirent le cœur moins oppressé; leur pensée s'envola, réconfortée, vers les frontières de France, et un rayon d'espérance, encore une fois, illumina leur captivité.

Il avait suffi, pour les conduire brusquement ainsi de l'abattement le plus profond à la résignation virile et à l'attente confiante, qu'une voix expressive leur fit entendre le récit noté et rythmé d'une des pages les plus émouvantes de notre histoire.

La situation, il faut le dire, prêtait à ce changement; le théâtre de l'action, à trois cents lieues de la patrie, avec des exilés pour interprètes, un grenier de fortification pour scène, une nuit sinistre et un ouragan de neige pour décors, disposait l'esprit, en proie aux plus douloureuses impressions, à ce revirement subit. Mais la cause n'en était pas moins due à l'influence salutaire, morale et patriotique qu'exerce le chant, — et nos ennemis, qui en France ont fait résonner de l'éclat de leurs lieder la ville et la campagne, le salon du riche comme la chaumière du pauvre, ne négligèrent pas, on se le rappelle, cet auxiliaire précieux.

Plus les jours s'écoulaient, avec leur teinte grise, leur monotonie désespérante, et plus le regard des prisonniers civils se tournait languissant vers la France. Les yeux fixés à l'ouest, l'oreille tendue aux bruits lointains de la guerre qu'ils ne percevaient pas, mais dont l'écho se répercutait dans leur cœur, ils attendaient fébrilement que l'heure de la délivrance sonnât enfin pour eux. Quelques-uns étaient pris parfois d'un découragement invincible, et presque toujours une issue fatale s'ensuivait. Les exhortations et les soins de leurs camarades, les appels à la fermeté de ceux qui supportaient la captivité d'une àme plus vaillante et plus forte restaient sans effet sur l'esprit des malheureux que torturaient les atteintes de la nostalgie. Pour secouer leur inertie et leur

torpeur, pour combattre la fièvre de langueur qui les consumait, il eût fallu que le clocher du village leur apparût soudain et que l'air vivifiant du pays natal envahît leur poitrine. Mais comme rien pour l'instant ne faisait prévoir ce bonheur, ils s'abandonnaient à la fatalité, laissaient le pain noir intact près du lit de paille, et mornes, étreints d'une douleur morale insurmontable, brisés par l'intensité d'un mal contre lequel tout traitement était inefficace, ils entraient au lazaret, où les guettait sans rémission « la main des Parques blêmes ». — Ainsi moururent, dans la force de l'âge, les deux frères Lefèvre Aignan (trente-huit ans) et Lefèvre Henri (trente ans), Desniau Alexandre (trente et un ans), Faucheux Jean-Pierre (quarante-six ans), et d'autres encore, moins robustes ou courbés, ceux-là, sous le poids des années, Bracquemond Jean-Pierre (cinquante-sept ans), Méry Sébastien (soixante-trois ans), Picard Prosper (soixante-treize ans). Les prisonniers civils cependant avaient quitté le grenier ouvert à toutes les intempéries où ils étaient si mal abrités depuis quelques semaines. On venait de les transférer dans l'une des nombreuses casernes affectées spécialement au logement des soldats français, et que, hâtivement, sans aucune garantie de solidité, l'administration prussienne avait fait construire en briques et couvrir de papier goudronné par les premiers prisonniers internés en Poméranie. Ils eurent la chance, cette fois, de n'être point casés sous le toit et de ne plus voir enfin la neige s'amonceler incessamment sur leur couche. De plus, les chambres étaient ici garnies de poêles, et ce confort fut vivement goûté. 11 est vrai d'ajouter que la quantité de charbon journellement distribuée suffisait à peine pour entretenir, pendant quelques heures, une température de trois à quatre degrés centigrades : le reste du jour, il fallait souffrir du froid, et la nuit, pour se préserver de son àpreté plus rigoureuse encore, chacun s'enveloppait tout habillé dans l'unique couverture mise à sa disposition et se blottissait dans la paille à côté du voisin. Mais il n'importait guère à nos ennemis : ils semblaient ainsi user de générosité, atténuer largement le sort douloureux des captifs, — et cela per-

mettait à M. de Bismarck de faire publier, dans la Correspondance de Berlin, que « les prisonniers de guerre français étaient traités de la façon la plus humanitaire, qu'ils étaient parfaitement logés, qu'ils recevaient une nourriture saine et abondante, qu'on leur donnait même chaque jour deux rations de saucisson, et que le combustible ne leur était pas ménagé ». Si légère que fût l'amélioration, les civils apprécièrent ce changement de local; la vie pour eux devint plus supportable dans la nouvelle caserne, mais que tardif était l'adoucissement!

On les avait dispensés, nous l'avons dit, des travaux accablants auxquels ils furent assujettis tout d'abord, et maintenant qu'il était impossible de remuer la terre durcie par le froid ou de casser du silex couvert de verglas, on ne les occupait pas — tâche imposée à de nombreux soldats — à l'enlèvement de la neige ou au charriage de la glace; tout au plus leur faisait-on, de temps à autre, nettoyer et couper en morceaux pour la cuisson les pommes de terre destinées à l'invariable ordinaire. Mais, comme les autres prisonniers, ils étaient astreints aux revues que tous les deux ou trois jours passaient les officiers prussiens, et pour les vieillards de Bricy et d'Ormes, cette corvée était rude encore. Que de fois, transis et ratatinés, ne durent-ils pas pendant de longues heures, quand le thermomètre marquait 20 degrés au-dessous de zéro, claquer des dents sur la place du fort Preussen l

Vers le 20 décembre, l'une de ces revues fut passée par le général Vogel vonFalkenstein; la moitié environ des troupes françaises internées à Stettin y était représentée, et dix mille jeunes gens courbaient la tète devant l'insolent vainqueur. Sous l'outrage de celte humiliation imméritée, que de fronts assombris, que de poitrines haletantes, que de cœurs étreignant avec violence leur amer ressentiment! Arrivé près des prisonniers civils, le vieux général s'arrêta un instant et promena son regard élonné sur ce groupe disparate; puis, sans dire un mot, il secoua sa barbe blanche, fronça son sourcil broussailleux et continua sa marche. Ces gestes exprimaientils la pitié ou le mépris? Ceux qui les provoquèrent ne le

surent pas, mais un officier d'état-major leur lança un trait ironique. « Eh, comment ! dit-il, en frappant de la main sur l'épaule d'un vieillard, drapé maladroitement dans son odieuse capote de soldat du landsturm, vous aussi n'avez pu rester dans votre maison? » Le pauvre homme ne répondit pas : il grelottait de tous ses membres. Le général Vogel von Falkenstein, à pied et suivi de ses officiers, parcourut le front de toutes les compagnies, droit, hautain, robuste encore, malgré son âge. Puis, jetant un dernier coup d'œil sur les rangs pressés de ces jeunes Français aux figures pâlies, à l'âme profondément meurtrie, il reprit place allègrement dans sa voiture dont les chevaux partirent au galop : l'orgueil prussien était satisfait. Dès l'arrivée à Stettin des prisonniers civils, l'instituteur s'était vu exposé aux exactions particulières de nos ennemis, et sa position pendant quelques semaines y avait été intolérable. Les farouches Poméraniens prenaient plaisir à lui faire exécuter les travaux les plus avilissants, à lui assigner les plus pénibles rôles, à le charger des plus désagréables corvées; il leur semblait de bon goût de poursuivre de leur haine et d'humilier par l'emploi de la force brutale ce lehrer français, coupable à leurs yeux d'avoir excité les habitants de son village contre les troupes allemandes, — acte de patriotisme qu'ils ne pardonnaient pas. Quand, pour la première fois, le 24 octobre, ils traînèrent près des fortifications, pour leur faire casser des cailloux, les paysans de Bricy affolés ou mourants, c'est dans les mains de l'instituteur qu'ils mirent la plus pesante de leurs masses. Et ils ne permettaient pas, les intraitables vainqueurs, qu'il se servît d'un autre outil. Un de ses compagnons de captivité, le meunier Houzé Alexandre, le voyant un jour épuisé de fatigue sous le poids du lourd instrument qu'il était inhabile à soulever, le lui avait pris des mains et donné le sien, plus léger et plus maniable. Mais un des gardiens vit l'échange, et observateur scrupuleux de la consigne, il fit aussitôt reprendre à chacun son outil respectif, — non sans gratifier les deux prisonniers, audacieux transgresseurs de la réglementation de ces travaux forcés, d'un coup de crosse vigoureusement appliqué.

Peu à peu cependant l'hostilité contre l'instituteur devint moins vive, et si quelques soldats grossiers continuèrent de le rudoyer et de l'appeler spîtzbube (fripon, voleur), les officiers eurent pour lui certains égards. On ne l'astreignit plus à être terrassier ou casseur de pierres, on cessa de lui imposer des tâches humiliantes, et il fut appelé ensuite au bureau de la 27° compagnie, dont un feldwebel était le chef, pour y expédier les écritures courantes avec deux ou trois sous-officiers français. Le travail consistait pour eux à établir, par ordre alphabétique, des listes générales de tous les hommes de la compagnie, puis des listes particulières pour chaque chef d'escouade, des bulletins d'hôpital, des rapports quotidiens sur les malades, les travailleurs, le nombre de soldats à nourrir. Cet emploi au bureau procurait l'avantage de ne pas souffrir du froid pendant le jour. Là aussi, par les journaux prussiens et quelques feuilles françaises, par le récit que leur en faisaient le sergent-major et souvent même le capitaine de la compagnie, les employés avaient connaissance de ce qui se passait sur le théâtre de la guerre. Ils apprirent ainsi que, tout en se retirant sur le Mans, le général Chanzy se défendait pied à pied, qu'il opposait une résistance opiniâtre aux troupes du prince Frédéric-Charles, et que, dans des combats meurtriers, à Beaugency, à Vendôme, où l'avantage était resté indécis, les pertes prussiennes, d'après les dépêches officielles elles-mêmes, avaient été « considérables ». Quelle détente dans les esprits quand, à la chambrée, les bureaucrates de la compagnie apportaient parfois une nouvelle moins attristante qui, sans éclaircir l'horizon, laissait croire au moins qu'un rayon de soleil avait lui sur la patrie !

Son emploi au bureau valut à l'instituteur une autre faveur qui lui fut sensible. Il avait dû porter jusque-là les effets prussiens, avilissants et sales, qu'on l'avait forcé d'endosser. Sur ses demandes réitérées, le sergent-major de la compagnie consentit à lui faire donner des vêlements français. Une grande quantité de vareuses, de manteaux, de pantalons, de képis, de chaussures, avaient été trouvés dans les magasins d'habillement de Strasbourg, lors de la capitulation, et avaient

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pris le chemin de l'Allemagne, — comme nos cartels et nos pendules. Ce fut une de ces vareuses, un de ces pantalons et un de ces képis des soldats d'Alsace qu'on octroya, sans bonne grâce du reste, à l'instituteur. Sa joie n'en fut pas moins vive de quitter l'uniforme abhorré qui lui pesait sur les épaules et de ne plus ressembler à un « forçat prussien ».

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Quiconque en France a coudoyé le Prussien pendant les tristes jours de l'invasion n'a jamais eu à se louer du caractère tudesque. Notre ennemi s'est montré dur jusqu'à la barbarie, cruel jusqu'à la férocité; on l'a vu sans pitié pour les vieillards, les femmes, les enfants; la grâce, la douceur, la faiblesse, tout ce qui, dans notre pays, provoque des sentiments d'admiration, de tendresse et de généreuse protection, s'est heurté vainement à l'implacable sécheresse de cœur du Teuton. En même temps que les hommes de tout âge qu'ils arrachèrent à coups de sabre de leur foyer, les cavaliers de von Willich n'avaienl-ils pas arrêté à Bricy un petit garçon de dix ans, qu'ils gardèrent prisonnier pendant trois heures? Les Badois du général de Werder n'emmenèrent-ils pas de Strasbourg des enfants de troupe de quinze à seize ans, dont quelques-uns, à Stettin même, subirent la rigoureuse captivité des autres soldats?

Les Prussiens, en un mot, ne craignirent pas de s'avilir chez nous par l'étalage éhonlé de leurs mœurs inciviles et de leurs instincts grossiers. Mais ils ne perdirent aucune occasion surtout de nous faire sentir le poids de leur insupportable orgueil. La suite presque ininterrompue des succès

que leur avait valus dans cette guerre, par une incurie coupable, l'irrémédiable insuffisance de notre préparation, les rendait sans doute plus hautains et plus dédaigneux encore. Mais de tout temps, les Prussiens ont laissé par le monde le souvenir de leur morgue insolente et de leur altière présomption. En 1806, avant Iéna, ne les a-t-on pas vus mépriser les Autrichiens et les Russes, qui s'étaient fait battre par nos soldats, et attribuer les victoires des armes françaises à l'incapacité des généraux vaincus? Ne les a-t-on pas entendus se proclamer alors, eux, les élèves de Frédéric II, du grand capitaine, les vengeurs de l'Allemagne? Il suffit, on le sait, d'une seule journée à Napoléon et à Davoust pour les désenchanter de ce rêve et calmer ce délire frénétique.

Peut-être, sur ce point, n'est-il pas inutile de faire nousmêmes notre meâ culpâl Au début de la guerre, il semblait que d'un seul jet de son souffle puissant, l'armée française dût renverser les légions prussiennes, — que les cris : « A Berlin! » vibrant sur les boulevards parisiens, dussent imposer silence à la voix formidable des canons ennemis. Ils oubliaient, nos braves soldats, qu'amollie par les délices de Capoue, l'armée d'Annibal ne fut plus capable de résister aux Romains, et qu'eux-mêmes, abusés sur leur force numérique, ne sachant rien de leur organisation défectueuse, trompés par l'éclat factice de dix-huit années de régime impérial, ne devaient plus pouvoir repousser l'invasion des Germains....

Les prisonniers de guerre voyaient se traduire à leur égard, chaque jour et sous ses formes les plus diverses, ce sentiment d'orgueil dans lequel se drapait superbement le Prussien. Chefs et soldats, sans souci du tact ni des convenances, usaient de tous les moyens pour narguer les Français, les froisser, les humilier; même dans les plus petites choses, dans les incidents les plus insignifiants, le vainqueur s'ingéniait à poursuivre le vaincu de l'injure de son mépris.

Un des civils, Bruand Frédéric, reçoit un jour une lettre

de Charleville, et comme toute la correspondance des prisonniers, au départ et à l'arrivée, était soumise à l'inspection de la place, celte missive avait été décachetée. Mais le capitaine Schultz, de la 27e compagnie, ne s'était pas contenté de la lire : il avait cru devoir l'annoter. Le fait assurément est de peu d'importance; mais est-il de bon goût et témoigne-t-il en faveur de l'éducation prussienne?

Un autre officier, le capitaine Kraft, avait cherché, lui, à réaliser une idée qui, croyait-il, devait jeter un reflet d'humiliation sur la nation française tout entière. Parmi les 250 hommes environ qui composaient l'effectif de la 27e compagnie, 88 ne savaient ni lire ni écrire. Le commandant prussien, heureux de cette constatation, entreprit aussitôt de créer, dans l'intérieur du fort, un cours d'adultes spécial que devaient suivre obligatoirement tous les soldats illettrés. Il avait chargé l'instituteur, avec un sergent-major et deux fourriers, de diriger ce cours. Et ce n'était point, qu'on ne s'y trompe pas, pour la cause sainte de l'instruction, poulie désir louable d'être utile à des déshérités de la science que cet officier se démenait ainsi. Il voulait goûter l'astucieux plaisir de faire insérer dans les journaux, à l'adresse de la France, une apostrophe de ce genre : « Le tiers des soldats que nous avons pris étaient plongés dans la plus noire ignorance : nous les renvoyons avec quelques bribes d'instruction. Le peu qu'ils savent, c'est la Prusse qui le leur a donné : leur captivité n'aura donc pas été complètement stérile, et ils se souviendront que c'est du Nord que leur vint la lumière.... » Et notre ennemi ajoutait, avec un arrogant dédain : « Mais il n'est pas un de nos hommes, en Allemagne, qui ne sache lire et écrire! Les Français n'ont pas voulu croire que le vainqueur de Sadowa avait été l'instituteur prussien : les faits le leur démontrent aujourd'hui, et l'histoire consacrera deux fois le mot en l'appliquant désormais à la France comme à l'Autriche.... » Ce projet d'ouverture d'un cours pour les prisonniers illettrés ne reçut point d'ailleurs d'exécution; l'officier qui l'avait conçu quitta la 27e compagnie, et son successeur abandonna l'idée.

Au bureau même de cette compagnie, des discussions assez vives s'élevaient parfois entre l'instituteur ou les sous-officiers français et le feldwebd Borgmeyer, qui leur distribuait le travail. Opticien à Greifswalde, ce sergent-major poméranien possédait une instruction développée qui eût favorisé certainement son avancement, si une légère claudication ne l'avait empêché de suivre l'armée active. Il parlait peu le français, mais on le comprenait pourtant, et dans ses répliques, qu'il préparait et s'efforçait de rendre courtoises, on retrouvait quand même, avec la dureté de l'expression, le cachet caractéristique de l'orgueil national.

On peut pardonner à l'orgueil d'un ennemi que la fortune des armes a comblé au delà même de ses espérances, mais on n'excuse pas la bassesse, et quand les Prussiens cherchaient à circonvenir de malheureux soldats français, à les flatter et à les amadouer pour obtenir d'eux la promesse d'un acte ultérieur de naturalisation, ils se révélaient comme vils et profondément méprisables. Réussirent-ils dans ces tentatives? Il est permis d'en douter; et pourtant on raconta au fort qu'un prisonnier était Jombé dans le piège. Le fait serait-il exact qu'il ne faudrait y voir qu'une défaillance isolée, une aberration individuelle n'entachant pas la conduite de nos soldats qui, par leur tenue et la correction de leur attitude, surent faire respecter partout en Prusse la dignité du nom français.

Le 25 décembre, on le sait, est la grande fêle de l'Allemagne ; tout le monde chôme ce jour-là, les magasins restent clos, les bureaux ne s'ouvrent pas et l'ouvrier abandonne son travail. Chacun se rappelle en France avec quel enthousiasme nos ennemis célébrèrent la nuit sainte, — die Weihnachten. Dans leur pays, ils se livraient à une joie délirante; partout s'élevaient des arbres de Noël chargés de bonbons, de jouets, de rubans de diverses couleurs. Les Prussiens dansaient autour, en chantant d'interminables lieder, et se

versaient le schnapps à pleins bords; oubliant ceux de leurs frères dont les cadavres jonchaient le sol français, ils buvaient à la gloire de leur roi, au génie de de Moltke, à l'apothéose de Bismarck, et pour la plupart ces transports lyriques ne prirent fin qu'avec le dernier degré de l'ivresse.

A l'occasion de cette fête, l'administration prussienne fut animée d'un sentiment de philanthropie qu'il convient de signaler : comme à ses propres soldats, elle accorda double solde aux prisonniers français. Le prêt de nos troupiers, qui avait lieu tous les dix jours, ne s'élevait qu'à deux silbergroschen et demi, — environ 31 centimes : le jour de Noël, ils en reçurent cinq.

Un sergent- fourrier du 36e de ligne, doué d'un sens artistique très prononcé, eut l'heureuse inspiration, le 25 décembre, de montrer à nos ennemis que la musique ne nous est pas étrangère. A l'office du jour, célébré pour les prisonniers, et auquel assistaient nombre d'officiers prussiens, ce sergent fit exécuter par un chœur choisi, avec un ensemble irréprochable et un réel sentiment des nuances, quelques morceaux religieux écrits par des maîtres français. Cette audition musicale fut une révélation; on en parla dans la ville avec quelque étonnement, mais aucun Poméranien n'applaudit et n'encouragea l'entreprise. L'aumônier seul, le père Weick, en félicita l'initiateur.

L'année 1870, néfaste et terrible, touchait à sa fin. Que de malheurs, que de calamités, quels flots de sang vermeil et quelles hécatombes de vies humaines elle allait couvrir de ses plis! Quel rêve épouvantable s'était déroulé sous nos yeux depuis le jour où le maréchal Lebœuf, affirmant à la tribune du Corps législatif que « nous étions prêts pour la guerre, qu'il ne nous manquait pas un bouton de guêtre », et où M. Emile Ollivier, disant allègrement. que « les ministres en prenaient la responsabilité d'un cœur léger », faisaient voter, malgré l'esprit de clairvoyance patriotique et les adjurations éloquentes des Thiers et des Gambetta, la plus folle et la plus inepte des déclarations! Prêts, hélas! nous Tétions si peu que, moins de deux mois après le premier coup de canon,

les Prussiens investissaient Paris et occupaient tous nos départements du nord-est. Quant à la responsabilité, l'Assemblée nationale, en confirmant plus tard la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie, devait elle-même en définir l'affreux bilan, — c'est-à-dire la ruine, l'invasion et le démembrement de la Patrie.

Une nouvelle année commençait. Quels changements allaitelle apporter dans le conflit gigantesque où se heurtaient les deux nations française et prussienne, les deux races gauloise et germanique? Les prisonniers le demandaient en s'exprimant réciproquement leurs vœux. Mais leurs illusions s'étaient évanouies; pour eux, tout se détachait en noir à l'horizon occidental; l'avenir leur apparaissait de plus en plus obscur. Ils semblaient attendre, avec une fébrile et angoissante appréhension, la nouvelle d'une catastrophe finale, qui ferait retentir en leur cœur le cri de douleur de la patrie expirante.

Les Prussiens se montraient sous un jour tout autre et manifestaient des sentiments tout opposés. Eux aussi comptaient sur un événement décisif, qui mettrait fin à cette lutte exaspérante; mais ils restaient confiants, pleins d'assurance, la figure riante et l'air hautain. La persistance de leurs succès militaires les avait tellement enorgueillis, qu'ils ne croyaient même plus à la possibilité pour leurs troupes d'un échec partiel.

On eût dit que la nature elle-même se disposait, avec les prisonniers, à prendre le deuil au jour de la curée allemande. Le froid persistait avec une intensité désespérante; d'un ciel gris et bas, la neige tombait sans interruption, tantôt lente et finement étoilée, tantôt en flocons tourbillonnants que

chassaient d'âpres et mugissantes rafales. Lorsque, par moments, l'atmosphère s'éclaircissait et que les rayons sans chaleur d!un pâle soleil parvenaient à percer l'opacité de la brume, une pluie glaciale succédait bientôt à la neige et venait en se congelant former une couche miroitante de verglas à la surface de la terre. La joie des Prussiens et la mélancolie des éléments se coalisaient, semblait-il, pour assombrir le front des prisonniers et leur torturer l'âme. Il en sera ainsi jusqu'à l'heure où l'ennemi fera résonner à Paris, dans l'avenue des Champs-Elysées, le talon de sa large botte. Mais, le sacrifice une fois consommé, l'affliction dans les cœurs fera place à la haine, les yeux se sécheront pour lancer des regards de vengeance, et toutes les conversations sur l'issue douloureuse de ce drame sanglant se résumeront en un seul cri : Vse victoribus!

Pourtant, aucune pensée sérieuse de révolte ne germa dans l'esprit des soldats français internés en Prusse. Ils étaient soumis à un règlement si draconien, les plus légères infractions à la discipline étaient punies avec une telle rigueur, que toute idée de ce genre eût été insensée. Les turcos seuls, avec un entêtement invincible, ne se pliaient pas facilement aux prescriptions du code prussien, et presque toujours n'obéissaient qu'à la force devant les exigences arbitraires de l'ennemi. Aussi les avait-on dispersés dans toutes les villes, chaque compagnie n'en comptant que quelques-uns. Malgré cet isolement, des altercations d'une pantomime expressive, des rixes et voies de fait qui se terminaient invariablement par la condamnation du prisonnier, se produisaient souvent entre nos tirailleurs africains et les gardiens de service. Un jour, au fort Preussen, une de ces scènes tourna au tragique. Un soldat prussien exaspérait un turco et trouvait plaisant, avec le coupe-chou, de simuler devant lui le châtiment de la décapitation, en répélant à satiété le mot caput (cassé, ruiné, mort). L'indigène algérien frissonnait sous son long burnous, mais ne répondait pas. A la fin pourtant, lassé des bravades du Teuton, il lui assène sur la tête un formidable coup de poing, l'enlève comme il l'eût fait d'un fardeau léger, et le

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