LE TURCO ASSÈXK AU SOLDAT PRUSSIEH L N FORMIDABLE COUP DE P 0 1 M
précipite dans une fosse béante qui se trouvait à sa portée. Le Prussien disparut, tète baissée, dans la profondeur des immondices, et quand on l'en relira l'asphyxie était complète. .On crut à un accident et personne ne fut inquiété. Ceux des prisonniers qui avaient été témoins du fait en gardèrent rigoureusement le secret, et n'y virent qu'une juste expiation des vexations odieuses auxquelles ils étaient en hutte.
En matière de pénalité, les jugements prussiens revêtaient la forme la plus despotique.
Dans l'intérieur du fort Preussen, entre les ouvrages casemates et les baraques destinées aux prisonniers, s'élevaient quelques constructions particulières occupées par des boutiquiers, des marchands d'étoffes ou de vêtements confectionnés, des épiciers et des blanchisseurs. Les soldats français recouraient souvent à ces derniers, ne pouvant eux-mêmes laver à l'eau froide, par la gelée, le peu de linge qu'ils possédaient. L'un d'eux, allant un jour àla blanchisserie, se voit arrêté par le factionnaire du poste. Il lui explique d'une façon démonstrative qu'il va là, tout près, réclamer une chemise précédemment donnée, puis fait mine d'avancer, persuadé qu'il a convaincu son muet interlocuteur. Mais celui-ci abaisse son fusil, et avant que le Français put éviter l'attaque, il lui enfonce sa baïonnette dans la poitrine. Le prisonnier tombe, baigné de sang, tandis que le Prussien furieux dégage son arme et l'en frappe à coups redoublés jusqu'à ce que le fer se rompe et jaillisse à quelques mètres. Cette scène de meurtre ne prit fin qu'à l'arrivée de deux ou trois gardiens, qui retirèrent le blessé des mains du forcené et le transportèrent mourant au lazaret. La fureur du factionnaire pourtant n'était point encore assouvie : pendant qu'on emportait sa victime, il tendait le poing vers elle en trépignant de raLie.
Une autre fois, au fort WUheim, un soldat français qui avait cherché à enfreindre les ordres de la place, passait devant un conseil de guerre et se voyait condamner à onze ans d'arrêts en forteresse. Le capitaine de la "27' compagnie, à cette occasion, faisait afficher dans les chambrées un avis
comminatoire, informant les hommes placés sous sa surveillance qu'ils avaient tout à redouter de la justice militaire s'ils né respectaient pas strictement la consigne des factionnaires.
Le devoir des prisonniers, quelque pénible qu'il fût, était de se soumettre passivement aux ordres du vainqueur. Mais comment expliquer, à la moindre velléité d'insubordination, la répression barbare et toujours disproportionnée dont les frappait l'autorité prussienne?
Une compagnie entière fut consignée pendant huit jours, sans que le motif de la punition eût été plausiblement démontré : nos ennemis prétendaient qu'un coup de pistolet, dirigé sur un de leurs hommes, avait été tiré d'une des fenêtres de la caserne. Le fait parut douteux, mais on en prit prétexte pour rendre la surveillance plus active que jamais et pour redoubler de sévérité à l'égard des prisonniers. De minutieuses perquisitions avaient été faites dans toutes les chambres, la paille des lits y avait été remuée de fond en comble; mais comme rien de suspect n'y fut découvert, on en revint peu à peu au régime disciplinaire habituel, déjà bien assez tyrannique.
Le 18 janvier, la voix du canon, pour fêter une grande nouvelle, encore une fois résonna sur les rives de l'Oder, et les Français apprirent que les princes de la confédération germanique, réunis dans la Galerie des Glaces du château de Versailles, autour. du roi de Prusse, Guillaume Ier, venaient de le proclamer solennellement empereur d'Allemagne. L'ombre de Louis XIV présidant au rétablissement de l'unité allemande, quelle ironie de l'histoire! — et quelles réflexions amères l'événement ne devait-il pas provoquer dans l'esprit des soldats captifs! Quel serrement de cœur aussi leur firent éprouver de nouveau les acclamations triomphales de nos ennemis et les démonstrations tapageuses où se fondaient [es nationalités des Etats confédérés!
Le lendemain, l'instituteur crut devoir tenter une dernière démarche en faveur des prisonniers civils. Dans une lettre au capitaine de la 27e compagnie, il rappelait sa pétition du
mois d'octobre précédent sur l'arrestation des paysans de Bricy, et demandait qu'on voulût bien lui faire connaître les résultats de l'enquête ouverte à la place. Dix jours plus tard, l'officier vint apprendre à l'instituteur qu'aucune suite n'avait été donnée à l'affaire, que les pièces du dossier étaient restées à la Commandàntur et qu'il ne convenait pas d'insister. « Du reste, ajouta-t-il, vous ne tarderez pas sans doute à rentrer dans vos foyers. Paris vient de capituler; l'armée est prisonnière dans la ville. Gambetta, l'âme de la résistance, a donné sa démission; la paix est proche. Prenez patience.... » — Ce fut le dernier mot de consolation, d'une raillerie poignante, apporté aux prisonniers civils.