UNE CIRCULAIRE DE M. DE BISMARCK
Bien que soit naturellement circonscrit ce récit d'un des mille épisodes de la guerre franco-allemande, nous ne pouvons nous défendre de parler ici d'une circulaire adressée de Versailles, le 9 janvier 1871, par le comte de Bismarck, aux agents diplomatiques de la Confédération à l'étranger, et dont le texte, traduit du Moniteur prussien, fut inséré dans le numéro 6 de la Correspondance de Berlin (17 janvier). Les passages cités, rapprochés de l'exposé qui précède du long martyre des habitants de Bricy, .établiront avec quelle mauvaise foi et quelle insigne impudence le document a été rédigé.
Le chancelier fédéral, en termes vagues, parle d'abord d'une note remplie d'accusations contre les chefs et les soldats allemands, dont les puissances neutres auraient reçu communication au nom du gouvernement de la Défense nationale. — Il s'agit, on le devine, de la circulaire envoyée de Tours, le 29 novembre 1870, aux agents diplomatiques de la France, dans laquelle M. le comte de Ghaudordy en appelle à la conscience de l'humanité des horreurs et des atrocités commises par nos ennemis, et où il fustige la Prusse qui, à la honte du dix-neuvième siècle, nous fait une guerre d'extermination, qu'elle poursuit comme un défi jeté au monde contre la justice, le droit et la civilisation.
M. de Bismarck doute de l'authenticité de cette communi-
cation ; niais, si elle a eu lieu réellement, il pense que le monde entier, qui se rappelle l'histoire des guerres précédentes et qui sait de quelle façon les troupes françaises ont l'habitude de se conduire en pays ennemi, en fera justice. « Les représentants de la presse européenne et américaine, dit-il, auxquels nous avons donné volontiers accès près de nous, ont observé et attesté combien le soldat allemand sait allier l'humanité avec la bravoure, combien l'on hésite chez nous à exécuter les mesures rigoureuses, mais autorisées par le droit des gens et l'usage de la guerre, que le commandant des armées allemandes se voit obligé de prendre, y étant contraint par la manière dont agissent les Français, au mépris du droit des gens, et par la nécessité de protéger ses propres troupes contre l'assassinat. »
Les prisonniers de Bricy ont observé et peuvent attester, eux aussi, combien le soldat allemand sait allier la férocité à l'amour du pillage; ils peuvent affirmer — et tous les faits racontés ici ne le prouvent-ils pas? — que l'on hésite bien peu en Prusse à exécuter, non pas « les mesures rigoureuses autorisées par le droit des gens », mais des actes de barbarie que les temps modernes ne connaissaient plus. Et que vienton parler d'assassinat? Etait-ce pour protéger contrôle meurtre les soldats de von Wittich que l'ouvrier de Bricy recevait cinq balles dans la tète, que les vignerons d'Ormes étaient fusillés, que les deux pauvres fous du wagon de Nogentl 'Artaud étaient martyrisés?
M. de Bismarck déclare ensuite que « les médecins militaires français du plus haut grade ne savaient rien de la Convention de Genève ». Il prétend que, sans qu'il y ait eu de la part des troupes françaises méprise ou accident, il est arrivé vingt et une fois qu'on fit feu sur des parlementaires allemands portant un drapeau; et, tandis que les Prussiens avaient à cœur d'exécuter toutes les prescriptions de la Convention, « du côté des Français, dit-il, on a continué jusqu'à ces derniers jours d'attaquer les ambulances et les lieux de pansement, de maltraiter et de dépouiller les médecins, les délégués, les aides de lazaret, les porteurs de malades, d'assassiner les blessés ».
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Après celle longue énumération d'énormilés reprochées aux troupes françaises et dont il avoue ne pouvoir garantir
I.E PRINCE DE BISMARCK EN UNIFORME DE CHEF D'ESCADRON DE LA LANDWEHR (GUERRE 1870-1871).
(PllOtOgrujiliio île Lcx'scIict et Fctsuh, à lii ilin.
l'authenticité, le chancelier signale que des balles explosibles auraient été employées par les Français à la bataille de
Wœrlh et dans un combat près de Tours, le 20 décembre. « Il est bon de rappeler, ajoute-t-il, qu'un commandant français a accusé les troupes badoises — qui ont aussi peu que les autres troupes allemandes fait usage de balles explosibles pour leurs armes à feu de main — de se servir de balles de cette nature, contrairement à la Convention de Genève, et a officiellement menacé, en conséquence, les populations badoises, même les femmçs, de leur faire subir le sort du Palatinat sous Louis XIV. »
Le Palatinat, en effet, fut autrefois incendié, le château de Heidelberg saccagé, les pierres des maisons de Manheim jetées dans le Rhin, Spire presque entièrement détruite. Mais était-ce bien le moment de rappeler ces tristes faits historiques, quand, près de deux siècles plus tard, l'Allemagne usait de si cruelles représailles? M. de Bismarck d'ailleurs avait lu Voltaire; il devait savoir que Louis XIV eut regret des épouvantables ravages qu'à l'instigation de Louvois exerça le maréchal de Duras, et que, s'il eut été témoin de ce spectacle, il aurait lui-môme éteint les flammes. Il avait signé, du fond de son palais de Versailles, — au lieu même où le chancelier a écrit son odieux factum, — «la destruction de tout un pays, parce qu'il ne voyait dans cet ordre que son pouvoir et le malheureux droit de la guerre : de plus près, il n'en eut vu que l horreur » . (Siècle de Louis XIV.) — M. de Bismarck n'était pas à Varzin, son roi n'était pas à Potsdam, quand Strasbourg, Bazeilles et Chàteaudun ont été réduites en cendres : ils ont contemplé la lueur des incendies et y ont applaudi.
« On ne peut s'étonner ensuite, poursuit le chancelier, si les chefs du gouvernement français, qui ont si peu de respect pour la loi et les traités, hésitent encore moins à braver les mœurs des peuples actuels et à remonter aux façons d'agir d'une période de civilisation déjà très reculée Les prisonniers allemands en France, bien qu'ils n'atteignent pas la dixième partie du nombre des prisonniers français, ont été en maint endroit traités avec mie dureté inhumaine et ont manqué de tous soins. Vn transport d'environ 300 prisonniers bavarois malades, qui se trouvaient dans les lazarets d'Or-
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léans, la plupart atteints du typhus ou de la dysenterie, ou blessés, ont été entassés pêle-mêle dans les cellules et les corridors de la prison à Pau, avec une botte de paille comme litière, el pondant six jours ils n'ont obtenu que du pain et de l'eau.... » — Ces lignes ne sont-elles pas inouïes? On a peine, en vérité, à concevoir celte impudente interversion des rôles qui charge la France des ignominies dont s'est souillée la Prusse. Ces traitements « d'une dureté inhumaine », cet « entassement » de malades et de blessés, ce « manque de tous soins », cette « paille comme litière », ces « six jours passés seulement avec du pain et de l'eau », — mais c'est l'histoire en miniature des prisonniers de Bricy que raconte là M. de Bismarck aux puissances étrangères!
Ce n'est pas tout : « En d'autres lieux, continue-t-il, les prisonniers allemands, particulièrement ceux qui sont tombés aux mains de l'armée du général Faidherbe, ont été tenus par un froid de 10 degrés dans des greniers sans feu; on ?, * R„A„L„
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ne les a pourvus ni de couvertures, ni d'une aour- , i„i„ p. pctu. riiure chaude el suffisante, tandis qu'en Allemagne tous les locaux destinés à recevoir des prisonniers de guerre sont garnis de poêles depuis le commencement de l'hiver. Les équipages des navires de commerce allemands ont été non seulement retenus comme prisonniers de guerre, mais traités comme des malfaiteurs, attachés deux à deux avec des chaînes, transportés de lieu en lieu, et n'ont reçu, chacun d'eux, qu'une alimentation qui, comme qualité et commequantité, ne suffisait pas à nourrir un homme. » — Décidément, M. de Bismarck avait à cœur d'esquisser dans sa circulaire les traits les plus saillants de la douloureuse odyssée dont nous sommes le narrateur. Et encore a-t-il l'audace d'ajouter : « L'un des civils faits prisonniers contre tout droit, s'étant plaint de ce qu'on retenait l'argent qui lui avait été envoyé, il lui fut répondu officiellement, par écrit, qu'envers les prisonniers on n'était tenu à nul égard. » Mais de quel droit alors les officiers prussiens arrêtaient-ils, le H octobre, près d'Or-
léans, cinquante-deux habitants d'un même village et les emmenaient-ils, comme un troupeau, jusque sur les bords de la Baltique, où pour beaucoup, à la suite d'indicibles souffrances, le trépas seul devait être la délivrance? — Et le chancelier est mal venu vraiment de citer ici la plainte d'un civil allemand : combien de prisonniers français peuvent lui répondre que les envois d'argent qui leur étaient destinés, sont restés en Prusse dans les bureaux de l'administration des postes, ■gf^r ou se sont égarés dans la poche de quelque
F iUtLki employé. L'instituteur lui-même, malgré ses demandes réitérées au feldwebel Bartsch et au capitaine von Podjacki, qui commandait alors la 27e compagnie, ne put jamais entrer en possession d'une lettre chargée (geldbrief), arrivée BOLRBAKi. à son adresse, à Stettin, le 12 ou le 13 février. r.iiri,.- ■B.-aun.-H « Encore aujourd'hui, dit M. de Bismarck
déroulant jusqu'au bout son tissu de mensonges, les prisonniers transportés à travers les villes n'ont aucune protection, excepté à Paris, contre les indignes traitements que leur fait essuyer la population. En Allemagne, Un y a pas d'exemple que la population ait manqué, même par des paroles blessantes, au respect que le malheur trouve chez les peuples civilisés. » — Là encore, les paysans de Bricy s'inscrivent en faux contre cette assertion éhontée! Nous avons raconté avec quelles vociféralions haineuses, quels hurlements injurieux, quelles menaces et quels cris de mort les a accueillis, de Mayence à Stettin, celte population d'outre-Rhin dont on vante si haut les senliments d'humanité; — et il en est parmi eux qui, jusqu'à leur dernier jour, porteront le stigmate des « indignes traitements » que leur a fait subir ce peuple charitable et compatissant, respectueux du malheur d'autrui, qu'au dire du chancelier est le peuple prussien.
Nous jugeons inutile de poursuivre plus loin l'analyse de ce document qui, aux yeux de l'étranger, n'a pas lavé la Prusse de sa conduite ignominieuse pendant la guerre, et n'a rien détruit de la circulaire vengeresse, appuyée de faits authentiques celle-là, de M. le comte de Ghaudordy.