A KREKOW
^ES maladies décimaient le nombre des captifs; la dysenterie, le typhus, la petite vérole surtout faisaient dans leurs rangs de douloureux ravages. L'administration prussienne, effrayée pour ses propres troupes de l'intensité de l'épidémie variolique, finit par s'en inquiéter et par user de moyens prophylactiques. Elle prescrivit la désinfection au chlore de toutes les casernes, fît prendre des bains de vapeur aux hommes indisposés, isola ceux dont le cas paraissait douteux et exigea que beaucoup fussent revaccinés. Ces précautions tardives enrayèrent le mal et la mortalité diminua; mais que de soldats, épargnés par les balles, succombèrent ainsi misérablement, faute de soins, sur le grabat d'un lazaret! Le froid d'ailleurs continuait de sévir et au commencement de février, après quelques journées de tiédeur relative, une recrudescence subite s'était môme produite : le thermomètre Réaumur marquait 25 degrés au-dessous de zéro. Celte température meurtrière aggravait la situation et causait de déplorables accidents. Le 8 de ce mois, 40 soldats français auxquels incombait la corvée de transporter le pain destiné à la distribution du lendemain, ne purent qu'à grand'peine se rendre de Krekow à Stettin; 8 eurent les membres gelés et 2 moururent de congestion avant d'arriver à la ville. Dans les convois de prisonniers amenés alors des environs du Mans, il arrivait du reste bien souvent que quelques-uns
de nos compatriotes fussent trouvés morts sur les wagons découverts où l'ennemi les entassait.
Le 14 février, les hommes de la 2T compagnie reçurent l'ordre de se disposer à partir pour Krekow. L'injonction ne plut guère aux prisonniers civils. Ils étaient habitués au séjour du fort Preussen, ils y attendaient le moment de la délivrance, et quand des paroles de paix circulaient débouche en bouche, on les obligeait tout à coup à changer de résidence. Mais il leur fallut bien obéir. Les préparatifs ne furent pas longs; chacun plia sa couverture, et l'on partit en enfonçant dans deux pieds de neige. Les soldats français ne quittèrent point la caserne sans y laisser trace de leur passage : les portes et les murs, à l'heure du départ, étaient couverts en effet d'épilhèles peu flatteuses pour la Prusse, d'appréciations que le troupier seul peut se permettre, mais aussi d'une inscription souvent répétée, chère à ceux qui emportaient de là le souvenir de ce qu'ils avaient souffert : Vive la France!
Le voyage s'effectua sans encombre, mais non sans fatigue pour les vieillards de Bricy.
Krekow, situé à l'ouest de Stettin, sur un plateau assez élevé, est distant de la ville de quatre kilomètres environ. C'est un village autour duquel s'étendent, d'un côté, de grandes plaines et que bordent, de l'autre, de vastes forêts. Un tir d'artillerie .y avait été installé, mais on ne l'utilisait pas pour les exercices à feu pendant la saison rigoureuse; l'emplacement était occupé de distance en distance par déjeunes soldats, recrutés pour la plupart en pays polonais, que des sergents instructeurs initiaient dans la neige au maniement des armes et malmenaient durement.
Dans les champs avoisinants, où la vue se perdait sur une étendue sans fin de blancheur éblouissante, il était pittoresque et d'un singulier contraste de voir s'engager les noirs traîneaux prussiens, attelés, à la façon des troïkas russes, de chevaux bizarrement caparaçonnés, que conduisaient parfois des dames enveloppées d'épaisses fourrures.
De nombreuses baraques avaient été construites à Kre-