‹ De la Loire à l'OderChapitre 26 sur 35 · A KREKOW · texte numérisé non relu

A KREKOW

kow; huit à dix mille prisonniers y étaient internés. Leur éloigneraient de la ville ne permettait guère à ceux qui en avaient les moyens d'atténuer par quelques adoucissements les rigueurs de la captivité. Pourtant les cantines ne manquaient pas, et plusieurs même étaient assez confortablement installées. Le principal établissement de ce genre affectait les apparences d'un restaurant de bonne tenue. Il avait pris pour enseigne : Zum blciuen A/J'en! et sur une plaque en zinc que le vent faisait grincer à la porte d'entrée, un prisonnier facétieux avait peint en bleu foncé un singe grimaçant. On y pouvait, pour un demi-lhaler, prendre un repas substantiel, dont les saucisses fumées et l'inévitable choucroute, arrosées de bière brune, constituaient surtout les éléments. C'est au Singe bleu, où l'on se trouvait à l'abri du froid, que les sousofficiers se réunissaient et cherchaient à abréger les longues heures de leur inaction ou à tromper leur ennui par d'interminables parties de cartes, de dames, de trictrac ou d'échecs. Une ou deux fois par semaine, un sujet de distraction très goûté des prisonniers leur était offert à Krekow. Une troupe de hussards avait obtenu de l'autorité prussienne la disposition d'un local pour l'organisation d'un théâtre. L'ingéniosité française eut vite fait de transformer la baraque en une salle de comédie. Des rideaux, des couvertures, des morceaux d'étoffe de différentes couleurs fournirent les décors; les costumes et les accessoires les plus indispensables furent loués à des marchands stettinois, et le prix des places exigé des assistants ne tarda pas à couvrir les frais. L'entrain et l'humour de nos hussards suppléèrent à l'insuffisance de l'appropriation, et les soirées qu'ils donnèrent eurent un écho jusqu'à Stettin même; des bourgeois poméraniens, des officiers de la place et des dames aux toilettes voyantes vinrent applaudir aux représentations du Roman chez la Portière, de la Tour de Nesle, et d'autres pièces bouffonnes ou dramatiques. Et il ne déplaisait pas vraiment d'entendre sur la scène de Krekow, enfouie dans les neiges, le caquetage parisien des concierges de Henry Monnier, ou de voir Buridan, du fond de son cachot, narguer Marguerite de Bourgogne.

A mi-chemin à peu près entre Stettin et Krekow, sur un monticule qui domine la plaine, se dresse une colonne en bronze entourée de quatre pièces de canon réunies par des chaînes. Ce monument perpétue le souvenir de la sixième coalition, de la campagne de France et des dernières luttes de l'épopée napoléonienne. Sous le tumulus sont déposés les ossements des élèves de Frédéric II, tombés à Lùtzen, à Bautzen, à Dresde et à Leipzig-. La colonne porte en son^ milieu l'inscription suivante qu'encadre une couronne d'or :

DEN KRIEGERN

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