GENERAL VON HEK TANN
L'ARRESTATION. 13
Les premiers éclaireurs avaient demandé la route de Boulay et continué vers ce lieu, leur reconnaissance; c'étaient des hussards. Quelques minutes plus lard, une cinquantaine de cavaliers entourent l'école et en chassent l'instituteur; d'autres arrêtent un ouvrier maçon et le traînent par les cheveux. Puis, sur l'ordre d'un officier supérieur, les soldats envahissent les maisons et y commencent une minutieuse perquisition, faisant comprendre par gestes, avec force menaces, qu'ils recherchent des armes. Aux réponses négatives qui leur sont faites, les hussards ouvrent les meubles, brisent les armoires, renversent les lits et frappent les personnes qui se trouvent dans les appartements, sans pitié des femmes qui pleurent ni des enfants épouvantés qui ne sont point euxmêmes épargnés. Gomme les autres, l'instituteur est bousculé, brutalisé, menacé du fusil et du sabre dans la maison où il s'est réfugié. Comme les autres encore, il est arrêté par un cavalier qui, à travers une double haie de chevaux, lui fait suivre les paisibles ouvriers que l'ennemi vient brusquement de ravir à la liberté.
Pourquoi cette arrestation en masse? Pourquoi, de la crosse et du sabre, avoir fait sortir de leurs demeures, où beaucoup ne devaient jamais rentrer, ces hommes de tout âge et de toute profession, adolescents imberbes et vieillards septuagénaires, adultes vigoureux et invalides à la démarche pénible, qui n'étaient point des belligérants et dont l'attitude n'avait certes rien de martial ni de provocateur?
Entassés dans une étroite maisonnette, à l'extrémité du village, les habitants de Bricy se posaient la question et se demandaient, non sans crainte, quel sort leur était réservé. L'ouvrier maçon, Gilbert, dit Blondin, qui le premier avait été arrêté, venait d'être fusillé. Surpris au moment où il cachait dans une haie, pour la dérober à la vue des soldats, une carabine rouillée, hors d'usage, qui, depuis des années suspendue à deux clous, ornait avec quelques vieux autres trophées les murs de sa chambre, nos ennemis, séance tenante, lui avaient logé cinq balles dans la tête. Ses concitoyens, à leur tour, allaient-ils être massacrés sans jugement
et sans savoir de quel crime imaginaire ils étaient inculpés? Les lois de la guerre pouvaient-elles être ainsi violées? Les notions les plus élémentaires de justice et de droit qui se trouvent au fond de toute conscience humaine protestaient contre cette inique éventualité.
Pendant plus d'une heure, du lieu où ils étaient groupés, les prisonniers virent défiler l'armée allemande avec tout son matériel de guerre. On les fit enfin mettre sur deux rangs, on les compta à plusieurs reprises, puis des fantassins hessois commis à leur garde les firent marcher dans la direction d'Orléans, c'est-à-dire suivre les troupes ennemies.
Triste spectacle que celui de ces ouvriers et de ces vieillards, les uns en blouse ou vêtus d'un simple gilet, les autres en sabots, qui courbaient la tête sous la baïonnette de l'envahisseur et qu'attendait, pensaient-ils, un peloton d'exécution! Les soldats leur répétaient à satiété qu'ils devaient être fusillés, et tout leur faisait croire que c'était là l'expression de la vérité. Déjà, un chef de haut grade avait interpellé violemment l'instituteur, jeune homme sorti depuis peu de l'école normale, coupable aux yeux de l'ennemi, bien renseigné d'ordinaire, d'avoir excité le patriotisme des habitants de la localité et de s'être exercé avec eux au tir à la cible et au maniement des armes. « Ah! vous êtes maître d'école, lui avait dit en français cet officier. Eh bien! vous mourrez avec ces paysans, en avant de nos lignes, mitraillés par vos propres canons. Gela vous apprendra à mieux initier vos compatriotes aux choses de la guerre. »
L'idée était cruelle, et l'appréhension de se voir exposés les premiers aux balles des Français torturait l'àme des prisonniers d'une indicible souffrance.
Les batteries hessoises tonnaient maintenant et bombardaient le village des Barres pour en déloger les Français qui l'occupaient. Nos artilleurs ne répondant pas tout d'abord, l'ennemi transporta ses caissons dans la plaine de Yessard, où le feu s'engagea résolument, quoique avec des chances bien inégales.
Les Allemands, soutenus par une artillerie de plus de 100 pièces de canon, disposaient de 40 000 hommes (22e division d'infanterie, 1er corps d'armée bavarois et 4e division de cavalerie); leurs fantassins, déployés en tirailleurs, noircissaient les routes et les champs; les cuirassiers et les uhlans, dissimulés derrière quelques bouquets de bois, se tenaient prêts à charger, si l'ordre en eût été donné. — Les Français, sous les ordres du général de la Motte-Rouge, n'étaient que 6 000 et n'avaient que six pièces de canon pour résister au choc formidable de l'ennemi. La lutte, dans ces conditions, ne pouvait durer longtemps et l'issue, malheureusement, n'en était pas douteuse.
La canonnade était vive du côté des Allemands ; nos soldats y répondirent un moment par une fusillade si bien nourrie que, pour échapper aux ravages qu'elle causait dans leurs rangs, les fantassins du général von Wittich, qui commandait l'aile droite, opérèrent un mouvement rétrograde. Mais le succès de la journée devait rester à leurs nombreux
bataillons. Après trois heures d'une résistance opiniâtre et désespérée, le feu de nos soldats diminua, puis se ralentit; à quatre heures du soir, il avait complètement cessé, et l'ennemi reprenait sa marche vers Orléans.
Six à sept cents soldats français avaient été faits prisonniers et rassemblés à la ferme de Bois-Girard. Une vingtaine de civils, arrêtés dans les environs, furent eux-mêmes amenés là.
Parmi ceux-ci se trouvaient deux vignerons d'Ormes, Rouilly et Rousseau, liés étroitement l'un à l'autre. Nos ennemis les accusaient d'avoir tiré sur leurs ambulances et montraient un fusil de chasse dont ils s'étaient emparés.
Le véritable motif de leur arrestation s'expliquait autrement : un soldat français, embusqué dans l'habitation de l'un d'eux, faisait feu sur l'ennemi; en quelques minutes, il avait tué ou blessé huit fantassins bavarois au tournant du chemin. Quand les Allemands firent irruption dans cette maison, le tirailleur avait fui, mais les deux vignerons sortaient de la cave où ils s'étaient abrités. Livrés à la brutalité d'une soldatesque exaspérée, on leur reprocha sans examen la mise hors de combat des huit hommes qui gisaient près de là, et solidement attachés, ils furent conduits au quartier des prisonniers français. Leur jugement ne fut pas long; un chef décida qu'ils seraient immédiatement fusillés. Tous deux pères de famille, l'un âgé de quarante-cinq ans, l'autre de trente-deux, ils s'agenouillèrent sous la main des Teutons, pendant que les soldats s'alignaient pour être témoins du crime abominable que, froidement et cyniquement, au nom de la force seule et au mépris du droit, le vainqueur allait commettre. A quelques pas, un peloton de tireurs bavarois attendaient l'ordre qui devait consommer le forfait.
C'est en vain que protestèrent les malheureux vignerons; leurs pleurs et leurs cris ne purent émouvoir le chef qui les avait condamnés. — « Je meurs innocent », disait Rouilly à travers ses sanglots. — « Adieu, mes amis! » répétait Rousseau d'un ton plus ferme, en s'adressant aux prisonniers. — A peine cet adieu déchirant était-il prononcé que les pauvres gens tombaient sous les balles des exécuteurs. La poitrine
trouée, l'un des deux cependant respirait encore; un soldat l'acheva en lui déchargeant, à bout portant, son arme dans la tète.
L'exécution était faite, mais nos ennemis avaient sur la conscience le poids écrasant d'un acte odieux, qu'on ne saurait trop flétrir.
Les prisonniers français avaient assisté forcément à cet horrible spectacle. Le meurtre accompli, un officier se tourna vers eux, et hachant les mots, scandant les syllabes, leur jeta ces paroles à la face : « Nous traiterons ainsi tous les francs-tireurs et les brigands qui attaquent nos blessés et qui dépouillent nos morts; les soldats, nous les respecterons. Criez bravo, et vive la Prusse! »
Cette injonction déplacée d'un supérieur étranger n'eut pour écho que la plainte indignée d'un soldat blessé qui, l'épaule ensanglantée, tendait le poing et s'écriait dans le délire de la fièvre : « Vous êtes des lâches.... Yiye la France, vive mon pays!... Ah! donnez-moi un fusil.... » L'héroïque enfant n'en put dire davantage ; il tomba, épuisé par la fatigue et par le sang qu'il avait perdu.
Quelques minutes plus tard, satisfaits de cette œuvre de cruauté, les vainqueurs, après avoir défilé devant le corps de leurs victimes, chantaient à gorge pleine, dans la cour de la ferme, l'hymne national allemand : Die Wacht am Rhein, et buvaient à ce barbare exploit.
Les prisonniers de Bois-Girard qui n'appartenaient point à l'armée avaient voulu, le même soir, réclamer contre leur arrestation. Pour toute réponse, l'officier auquel ils s'étaient adressés leur avait dit durement, avec un geste significatif : « Demain, ce sera votre tour. »
Les habitants de Bricy, entourés de gardiens, avaient assisté au combat d'Ormes au milieu du feu et entendu les obus siffler au-dessus de leurs tètes. Dès que l'action fut terminée, leur calvaire recommença et, comme un troupeau, ils furent poussés, la baïonnette dans le dos, à la suite de l'armée ennemie. Le champ de bataille ne ressemblait point sans doute aux immenses massacres de Frœschviller, de For-
ba'ch ou de Sedan; il n'en avait pas moins un aspect navrant. Les Allemands s'étaient hâtés de ramasser leurs morts; quelques-uns seulement gisaient encore sur le terrain. C'est au bourg d'Ormes, à la jonction des routes du Mans et de Chartres et dans les vignes d'alentour, que le combat avait été le plus meurtrier; les bâtiments d'une ferme voisine étaient en feu; les premières maisons du village, avec leur toiture éventrée, leurs murs démantelés, présentaient l'image de la ruine et de la destruction. Un certain nombre de nos braves soldats avaient été mitraillés en cet endroit; l'un d'eux, étendu dans le fossé de la route, avait la moitié delà figure emportée ; un autre, à ses côtés, avait la poitrine ouverte; à quelques pas, un troisième, s'appuyant péniblement sur les mains, s'efforçait de soulever sa jambe broyée par un éclat d'obus; un peu plus loin, quinze ou vingt encore, frappés par les balles, étaient couchés les uns à côté des autres. Des sacs, des gibernes, des cartouches, des képis, des fusils brisés et tordus jonchaient le sol, mêlés aux branches d'arbres que les boulets avaient coupées en décrivant leurs trajectoires dévastatrices. — « Les Français ont perdu aujourd'hui une grande bataille », disait aux prisonniers civils un jeune Allemand qui parlait correctement notre langue; « l'armée de la Loire n'existe plus. » Et il montrait de la main les champs couverts de morts et de blessés, fredonnant le refrain de 1830, de Casimir Delavigne :
« En avant, marchons Contre leurs canons.... s
L'armée de la Loire ne pouvait être anéantie, puisqu'elle n'était même pas complètement organisée. ?sos pertes toutefois, en cette journée, avaient été relativement grandes. Celles des Allemands, du reste, dépassaient les nôtres; à défaut d'artillerie, les chassepols avaient fait œuvre meurtrière et décimé les colonnes ennemies; la 3e brigade bavaroise avait seule perdu 900 hommes.
Grâce à la bravoure de nos soldats, le terrain avait été chaudement disputé. Des héros inconnus s'étaient fait tuer