VICTIMES
plutôt que d'abandonner leur poste. Un sous-officier et un chasseur à pied, entre autres, abrités dans une excavation assez profonde, refusaient de fuir et continuaient de tirer sur l'ennemi qui se rapprochait de minute en minute. Mais les deux tirailleurs ne voient pas le danger; du trou qu'ils occu-" pent, ils tirent encore, ils tirent toujours, et une dernière décharge fait de nouvelles victimes dans les rangs serrés des bataillons allemands. Leur héroïsme ne prend fin qu'avec la mort : les Bavarois sont maintenant sur le bord de l'excavation, — et ces courageux Français, dont l'histoire n'a pas conservé les noms, tombent à leur tour sous les balles d'une trentaine de fusils à aiguille.
Les prisonniers de Bricy, promenés à travers les lignes ennemies qui couvraient la route, étaient exposés à chaque pas aux coups de poing d'un soldat brutal et aux menaces de tous; fantassins et cavaliers prenaient plaisir à les mettre en joue, à faire briller près d'eux la lame aiguisée d'un sabre, à leur lancer des pierres, quelques-uns même à leur cracher au visage.
Pays essentiellement vignoble, le vin ne manquait point à Ormes. Les vainqueurs s'étaient empressés d'ouvrir les caves et de rouler des tonneaux pleins jusque dans la rue ; à tour de rôle, ils y remplissaient leurs bidons qu'ils vidaient d'un trait; puis, surexcités à la fois par l'ivresse du combat et les vapeurs de l'alcool, ils brisaient avec la baïonnette les vitres des fenêtres ou enfonçaient à coups de crosse les portes des maisons. .
Le feu était vif à ce moment encore sur l'aile gauche, au faubourg des Aydes, où luttait héroïquement la légion étrangère. On entendait, à deux kilomètres à peine, d'incessantes décharges de mousqueterie répondant aux détonations sourdes du canon.
Elles durèrent longtemps et continuèrent alors que la nuit enveloppait déjà d'un voile sombre les plaines environnantes. Les Bavarois, dès les premiers coups, avaient incendié nombre de maisons du faubourg, et une lueur sinistre rougissait le ciel sur une immense étendue.
Cependant la poignée de braves qui, à eux seuls, arrêtaient l'armée ennemie tout entière, ne pouvaient résister indéfiniment. — « Us sont trop! » disaient-ils, comme les vieux grenadiers de 1814.
Beaucoup tombèrent, après avoir fait payer chèrement au vainqueur le succès qui lui ouvrait les portes d'Orléans et qu'il allait fêler le soir même, sur la place du Martroi, aux pieds de la statue de Jeanne d'Arc.
Ah! le dieu des combats ne leur devait-il pas au moins, à ces héros du 11 octobre, comme le demandait pour ceux de Waterloo le poète des Méssénienne»,
« Ce qu'aux Français naguère il ne refusait pas : Le bonheur de mourir dans un jour de victoire. »
A travers champs et vignes, les Hessois cependant emmenaient leurs prisonniers du côté de la ville. Mais la marche élait irrégulière; par instants, la fusillade des Aydes inquiétait les soldats et un mouvement en arrière était exécuté; quand le feu diminuait, on repartait en avant.
La nuit était venue lorsque les habitants de Bricy arrivèrent au Grand-Orme; la crainte de s'exposer aux balles de leurs gardiens et de tomber sous les coups d'un soldat ivre leur avait enlevé toute idée d'évasion, et aucun jusque-là n'avait cherché à s'esquiver.
On les logea au premier étage d'une maison d'assez belle apparence, où le désordre dans les effets et les meubles attestait l'esprit de vandalisme tudesque; le linge avait été tiré des armoires, déchiré et jeté au hasard; à l'exception de deux matelas, tous les objets de literie, draps et couvertures, avaient été emportés. Quelques bottes de paille furent étalées sur le parquet des deux chambres qui composaient le logement; dans l'une des pièces se trouvait un piano ouvert sur le clavier duquel, lourdement et sans art, un soldat promenait ses mains malpropres. La maison offrait une surveillance facile ; elle était isolée, et les gardiens en occupaient l'unique escalier avec une consigne impitoyable.
Un sous-officier, qui parlait passablement le français, fit
connaître aux prisonniers qu'on ne pouvait leur distribuer aucun aliment. « On verra demain », ajouta-t-il avec le ton dégagé d'un homme qui a l'estomac satisfait. — « Donnez-moi du moins un coup d'eau », s'écria un paysan dévoré de soif. Ce mot, mal compris, fut un trait de lumière pour les blonds enfants de la Germanie; candides comme les jeunes Gretchen de leur pays, ils songèrent aussitôt à la possibilité d'une révolte, et immédiatement ils fouillèrent les prisonniers et s'emparèrent des couteaux que ceux-ci avaient en poche.
Malgré la fatigue et l'accablement, personne en cette nuit ne put goûter d'un sommeil réparateur. Etendus sur la paille, pressés les uns contre les autres dans des pièces exiguës où l'air manquait, les prisonniers civils, à demi asphyxiés, méditèrent sur leur infortune, — et pour eux commencèrent là des souffrances morales plus cruelles encore que les privations matérielles.