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LE DEPART POUR LA PRUSSE

Quand le jour vint de ses premières lueurs éclairer les vignobles environnants, on permit aux prisonniers d'ouvrir les fenêtres et de respirer un air plus pur. Quelques noix leur furent offertes, sans le moindre morceau de pain, et vers huit heures, on partit du Grand-Orme dans la direction d'Orléans. Il avait été dit aux captifs qu'on les conduisait au quartier du général von Wiltich, et pendant quelques instants un rayon d'espoir les réjouit et les réconforta : ce chef ne devait pas être insensible à la pitié ; ils allaient pouvoir s'expliquer devant lui et recouvrer sans doute la liberté. Il n'en fut rien. Après un parcours de deux kilomètres, sous de continuelles menaces de mort, on les emprisonna dans un autre local, où ils attendirent anxieusement l'arrêt qui déciderait de leur sort. — Le propriétaire, ici, n'avait point abandonné sa demeure; devant la force brutale, il avait dû céder la place au vainqueur, mais par sa présence au moins il affirmait bravement son droit de possession et protestait contre le pillage qu'il ne pouvait empêcher. Il ne lui restait rien, si ce n'est quelques poires qu'il apporta aux prisonniers pour apaiser leur soif.

A une heure de l'après-midi, l'ordre du départ arriva, et entre les baïonnettes, le triste cortège se remit à cheminer, du côté d'Ormes maintenant.

De temps à autre, la marche était interrompue par d'assez

courts arrêts. A une halle plus prolongée, près d'un moulin aux ailes inertes, les prisonniers crurent avec épouvante que pour eux l'heure fatale avait irrévocablement sonné. Les soldats, en effet, les firent ranger, se placèrent à dix pas du groupe, chargèrent leurs armes et, l'air menaçant, attendirent le commandement du chef qui, froidement, le cigare aux lèvres, allait présider sans doute au massacre. Spectacle déchirant que celui de ces braves gens, de ces pères de famille inoffensifs qui, se résignant à mourir, s'étreignaient mutuellement les mains et, au milieu des sanglots, envoyaient le suprême adieu à tous les êtres aimés! Les plus fermes conseillaient d'affronter bravement la mort; quelques-uns se révoltaient même et jetaient une violente malédiction à la face de nos ennemis; un cultivateur enfouissait furtivement dans la terre, au pied d'un cep, une somme importante qu'il avait sur lui, pour que le cruel vainqueur n'en profitât pas. Pourtant l'ordre de faire feu n'osa être donné, et quand la marche reprit, la frayeur adoucit ses étreintes et les pleurs coulèrent avec moins d'abondance.

Rien toutefois ne rassurait les prisonniers : les cavaliers qui bivouaquaient le long de la route les regardaient passer avec une sauvage curiosité et les accueillaient, comme les fantassins, avec des injures et des cris de mort. Le colonel du régiment de hussards qui, la veille, les avait fait arrêter, s'étant trouvé sur leur chemin, ils cherchèrent à lui présenter quelques timides observations; mais dès les premiers mots, il les interrompit avec un geste de colère : « Taisez-vous! articula-t-il difficilement; vous avez tiré sur mes hussards,... vous serez tous fusillés — » On protesta, bien inutilement du reste. — Il pleuvait à ce moment-là; découverts devant ce chef impitoyable, la tète mouillée, les cheveux ruisselants, les habitants de Bricy demeuraient atterrés : le bon droit succombait devant la force.

Un vigneron leur fut adjoint en cet endroit. On l'avait saisi portant un couteau à la main et le colonel jugea le fait assez grave pour châtier sur-le-champ l'audacieux paysan : il le frappa au visage d'un coup violent, les soldats suivirent

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