LE DÉPART POUR LA PRUSSE
l'exemple du chef, et pendant quelques instants le malheureux fut odieusement brutalisé; une solide corde lui retint les mains derrière le dos et, ainsi attaché, poussé par la crosse et la baïonnette, il vint grossir le groupe des prisonniers civils.
Ce chemin, déjà parcouru la veille, offrait à peu près le même aspect désolé. Des soldats français, blessés, avaient été transportés dans une maison affectée au service des ambulances; d'une fenêtre du rez-de-chaussée, ils assistaient au va-et-vient des troupes, consternés, abattus, visiblement sou ff i'an ts.
Le champ de bataille n'avait point été dégarni de toutes ses victimes; on ne s'était guère empressé d'enlever les morts, et quelques-uns gisaient encore sur le talus des fossés, le visage d'une pâleur livide, les habits souillés et déchirés, exposés à la vue de leurs ennemis, à leurs rires et même à leurs moqueries.
La marche continua, pénible, accablante; un moment il fallut quitter la voie pour livrer passage à un régiment de cuirassiers blancs, allant explorer les roules du Mans et de Châteaudun.
D'Ormes à Bois-Girard, les prisonniers de Bricy durent pousser un certain nombre de brouettes lourdement chargées de munitions de guerre. Les Allemands ne voulurent point que l'instituteur — le lehrer, comme ils l'appelaient — prit part à cette corvée; quinze jours plus tard, à Steltin, les Poméraniens le faisaient travailler plus durement que ses compagnons d'infortune.
A Bois-Girard, où, succombant littéralement de fatigue, on arriva vers quatre heures, se trouvaient rassemblés les soldats français pris la veille et une vingtaine de civils arrêtés dans les environs pour d'inexplicables motifs. Le maire d'Ormes, M. Pinsard, et le régisseur d'une propriété particulière, M. Vaillant, chargés de conduire un blessé français à la ferme, y avaient été retenus ; deux habitants de Boulay, qui livraient une réquisition d'avoine, y avaient été gardés avec leurs chevaux et leurs voitures; le propriétaire du château de Montaigu, M. Robillard de Moissy, sous
prétexte d'espionnage, avait été enlevé à deux cents mètres de sa demeure ; des travailleurs obstinés, surpris par les balles et les obus, avaient été capturés sous un pont où ils s'étaient réfugiés.
Nos soldats, amenés dans cette ferme quelques heures après le combat, avaient passé la nuit à la belle étoile, sur le fumier de la cour; ceux qui s'étaient abrités dans les écuries et les étables avaient dû, sous la menace du sabre, céder la place aux chevaux des escadrons ennemis. Il ne leur avait été fait, le 11 octobre, aucune distribution de vivres; le 12, le pain fit encore défaut, et il ne leur fut livré qu'une vache étique, qu'ils abattirent et dépecèrent eux-mêmes. Tout ce qui pouvait servir d'aliment, volailles, pommes de terre ou betteraves, fut rapidement consommé et lorsqu'on quitta Bois-Girard, deux pigeons seuls qu'on n'avait pu prendre voletaient, effarés, sur les toits.
Les prisonniers de Bricy, abattus et exténués, jouirent au milieu de nos troupiers de quelques instants de répit. Mais bientôt un clairon sonna : c'était l'ordre du départ. Soldats et civils se rangèrent dans la cour de la ferme, hermétiquement close, pendant que les Allemands en exploraient les locaux. La perquisition achevée, de nombreux gardiens entourèrent les captifs et la tête de la colonne s'ébranla. Les gens de Bricy suivirent, ne se doutant guère que ce premier pas les acheminait vers les bords de la Baltique — Il était près de six heures, le ciel devenait sombre, et la nuit déjà s'abattait sur la campagne.
Nuit horrible qui couvrit de ses voiles d'atroces péripéties et de douloureux incidents. Que de cris poussés, que de pleurs versés dans cette course à travers l'obscurité! Que de prières, faisant appel à la pitié, ne furent accueillies par l'ennemi qu'avec la pointe d'une baïonnette, la lame d'un sabre ou la crosse d'un fusil !
Les prisonniers étaient escortés en avant par un détachement de cavaliers, et de chaque côté par une haie de fantassins doublée d'un rang de cuirassiers ; un peloton d'infanterie fermait la marche.
Accablés par les fatigues de deux jours passés sans nourriture, les yeux pleins de larmes et le désespoir dans l'âme, les habitants de Bricy coururent à travers les champs labourés jusqu'à la jonction de la route de Boulay. Certains d'entre eux étaient chaussés de sabots, et pour ne pas rester en arrière et s'exposer plus facilement ainsi à la brutalité des conducteurs, ceux-là se décidèrent à marcher nu-pieds pendant la longue étape qui commençait.
Dans le trajet de Bois-Girard à Boulay, un soldat blessé tomba et ne put se relever. Quelques Bavarois demeurèrent près de lui, pendant que la colonne s'éloignait. Un instant après, dans le silence de la nuit, troublé déjà par les cris des gardiens et le piétinement du convoi, on entendait retentir
la détonation d'une arme à feu. Une pensée navrante étreignit les cœurs : nos ennemis avaient-ils achevé leur victime? On ne le sut pas. En avant, toujours en avant, il fallait marcher, il fallait courir, — et cette gymnastique nocturne devait durer plus de huit heures.
Ce fut à une allure des plus accélérées qu'on traversa le village de Boulay, puis celui de Bricy, d'où les prisonniers civils avaient été la veille si violemment enlevés. Beaucoup ne devaient pas le revoir, et ils passèrent, ce soir-là, devant le seuil de leurs maisons sans qu'il leur fût permis dédire un dernier adieu aux êtres chers qui les y attendaient, sans qu'il leur fût possible de demander aux parents ou aux amis qui veillaient derrière les volets fermés le verre d'eau ou le morceau de pain dont ils avaient un si impérieux besoin! L'enfant qui ne dormait point encore, effrayé par ce bruit d'hommes et de chevaux, ne se doutait guère que son père était là, parlant pour un exil lointain; la femme qui, de crainte, éteignait sa lumière au passage du convoi, ne pensait pas sans doute qu'on entraînait son mari à trois cents lieues du village, dans un pays où il allait mourir sous les rigueurs d'une inconcevable captivité!
Quelques maisons seulement restèrent éclairées; une porte seule s'enlr'ouvrit et se referma vivement.
En passant devant l'école, l'instituteur qui bégayait un peu d'allemand crut bon de faire connaître à l'un des gardiens qu'il exeivait là ses fonctions. Il ne recueillit, pour toute réponse, que le coup de plat de sabre d'un cuirassier à qui ses paroles avaient été rapportées, — et il dut suivre avec la seule satisfaction d'adresser un salut intime à sa chambrelte et à ses livres.
Un vieillard de soixante-treize ans, Picard Prosper, exténué et harassé, se jeta dans le fossé de la roule pour mourir au moins près de sa demeure. Les Prussiens l'en châtièrent cruellement, et de leurs baïonnettes le poussèrent quand même à la suite du cortège.
Les pauvres gens s'éloignèrent du village avec de lugubres pensées. Le clocher à la flèche inclinée disparut d'abord à
leurs regards, et bientôt la masse entière du bourg se perdit elle-même dans l'ombre.
On continua de les conduire avec la même brutalité dans la direction d'Arlenay. Tantôt, c'était une marche modérée; tantôt, c'était une course à perte d'haleine, réglée sur le trot des chevaux, qu'il fallait suivre pendant une demi-heure. On voyait alors des vieillards éperdus, haletants, se suspendre aux bras des plus jeunes hommes et les prier, avec une angoisse inexprimable, de ne point les abandonner à la merci des soldats ennemis.
Le bourg de Huèlre, comme les autres villages, fut traversé au pas de course : il était moins facile ainsi de tromper la vigilance des gardiens. Là, comme ailleurs, les lumières s'éteignirent, les portes se fermèrent, et chacun se lut dans les maisons : partout sur le passage du cortège se manifestait la terreur et régnait un silence de mort.
L'accablement physique était devenu si intense que quelques prisonniers, incapables d'avancer, tombèrent sur le chemin, entre Huèlre et Sougy, et n'espérèrent plus qu'en la pitié de leurs ennemis. Ceux-ci n'eurent pas le triste courage de les achever : les injuriant et les frappant, ils les jetèrent dans une voiture qui suivait.
A Sougy, un certain nombre de captifs s'étaient précipités vers une mare pour y boire quelques gorgées d'une eau croupissanle. Mais, devant la pointe menaçante d'une baïonnette, ils durent regagner le rang sans rafraîchir leur poitrine brûlante. Les Prussiens prenaient un méchant plaisir à troubler aussi le repos des habitants du village et à les effrayer par des coups violents dans les portes et les. fenêtres.
A mi-chemin d'Arlenay, on fit une halte. Il pleuvait depuis quelques instants. Légèrement vêtus pour la plupart, les prisonniers frissonnaient sous la pluie froide, et déplorant leur commun malheur, ils se demandaient l'un à l'autre s'il n'eût pas mieux valu pour eux être fusillés la veille que de supporter d'aussi durs traitements.
On espérait après l'arrêt finir la nuit à Artenay. Mais les Prussiens qui l'occupaient n'ouvrirent les fenêtres que pour
hurler aux Français des menaces de mort, et ce fut cet accueil seul qui signala le passage en ce lieu. Quelques instants plus tard, le cortège courait de nouveau sur la route pavée d'Orléans à Paris. Il était onze heures; on avait déjà fait cinq lieues, et il restait à parcourir plus de seize kilomètres.
La seconde partie de l'étape fut marquée par des faits non moins cruels et des incidents non moins douloureux. Au fur et à mesure que les prisonniers s'éloignaient, cette marche forcée les brisait et les anéantissait. De temps en temps, un soldat épuisé tombait sur le pavé de la route; on le heurtait dans l'affolement de la course, on entendait ses plaintes et ses cris, et à la fin de la colonne le malheureux ne trouvait devant lui que des vainqueurs impitoyables, qui s'élançaient la baïonnette en avant, le forçaient par des coups à faire encore quelques pas, et à la dernière extrémité seulement le poussaient en jurant dans la voiture qu'ils avaient réquisitionnée.
Un septuagénaire, Labbé, scieur de pierres, pris à Ormes dans une tranchée, s'était laissé aller, lui aussi, à différentes fois sous les pieds des Allemands. Il paya cher cette défaillance et ce manque d'énergie, car, à son arrivée à Toury. il avait le front percé de plusieurs coups de baïonnette. Il dut faire pourtant une étape encore dans ce pitoyable état et subir derechef les plus odieux traitements. Ce n'est que par l'intervention d'un médecin français, touché de compassion et révolté de la cruauté de nos ennemis, que ce vieillard put rester à l'hôpital d'Etampes.
Non loin de Château-Gaillard, un incendie achevait de consumer l'établissement de la Boule d'Or. Fallait-il voir dans ce fait un exemple des dures nécessités de la guerre ou la preuve nouvelle d'un esprit de destruction prémédité? On ne put le savoir : personne n'était là pour assister au défilé du triste cortège qu'éclaira pendant quelques minutes la lueur sinistre tranchant sur la nuit noire
Pour la seconde fois, après avoir dépassé Château-Gaillard, on accorda aux prisonniers quelque repos. La pluie
tombait toujours, poussée par un vent glacial, et on tremblait maintenant sous cette eau battante. Au moment du départ, un vieillard, qui implorait à mains jointes la pitié d'un officier prussien, fut comme les autres repoussé brutalement et dut s'accrocher à la blouse d'un jeune homme pour ne pas rester sur place.
Ce fut dans ces conditions, à deux heures du matin, qu'on atteignit Toury, où les prisonniers furent enfermés dans l'église, garnie de paille humide. Dévorés de soif et tourmentés par la faim depuis cinquante-cinq heures, les civils sollicitaient tous un verre d'eau et une bouchée de pain, qu'une personne charitable de la ville eut la permission de leur venir apporter. Il leur fut difficile ensuite de trouver wn espace libre en attendant le jour, car les soldats français, entrés les premiers, occupaient toutes les places. Beaucoup n'eurent pas même la consolation de pouvoir s'étendre sur un peu de paille : ils tombèrent à genoux sur le carreau ruisselant et cherchèrent vainement le sommeil, la tète appuyée sur le bois dur des bancs.