DE TOURY A ETAMPES
Au milieu de la confusion de leurs idées, les prisonniers de Bricy se figuraient pourtant qu'on les délivrerait au matin. Mais les premiers rayons de l'aube naissante ne tardèrent pas à faire s'évanouir ce vacillant espoir.
Le curé de l'endroit vint les visiter avant le départ et voulut bien, sur leur prière, intercéder pour eux auprès du commandant de place; la démarche, hasardeuse, fut sans succès : le chef prussien se refusait à les recevoir et à les entendre.
Il n'y avait donc plus à s'y méprendre : on les considérait comme des prisonniers de guerre, et on les emmenait en captivité pour leur faire expier un crime imaginaire.
La course recommença, et cette nouvelle étape ne devait être malheureusement que la répétition de la première.
On défila d'abord entre une double haie de Prussiens échelonnés du portail de l'église à la route. Chaque prisonnier reçut pour la journée une légère ration de pain, et l'on quitta Toury dans l'ordre de marche adopté, sous les cris assourdissants des conducteurs et sous leur farouche surveillance.
Les brutalités de la veille se renouvelèrent dès les premiers pas. A Toury môme, un vieillard de soixante-huit ans, Penot Louis, qui cherchait à se réfugier dans une maison,
fut frappé, ensanglanté, à moitié assommé, et ne put qu'à grand'peine rejoindre la colonne.
A Anpervillc se produisit un incident des plus émouvants. Parmi les prisonniers se trouvait un jeune homme de celte ville, enlevé sans motif plausible, sur le seuil de sa porte, le dimanche précédent, 9 octobre. Sa femme l'ayant aperçu dans le cortège au moment du passage, s'élança vers lui avec un bébé dans les bras, franchit le double rang des Prussiens de l'escorte, et vint se jeter à son cou en s'écriant : « Embrasse ton enfant.... Ils ne t'emmèneront pas, les barbares ! Je te défendrai contre eux tous.... Tu resteras avec moi, ou je te suivrai.... » Pendant une courte minute, on les vit mêler leurs pleurs et couvrir de baisers le blond chérubin.
Mais il élait dit qu'un tableau aussi touchant ne pourrait attendrir les soldats d'outre-Rhin : avec une violence qu'un Français ne connaît pas, ils séparèrent cette jeune épouse de son infortuné mari et la poussèrent hors des rangs. Elle suivit la colonne, courant affolée, s'arrachant les cheveux, bravant même les coups de sabre d'un cavalier impatienté de la scène. « Reste, criait le prisonnier avec angoisse, reste, je t'en supplie.... Je reviendrai bientôt.... » Il lui tint parole; le soir, à Etampes, il put tromper la surveillance des gardiens et s'échapper de leurs mains.
Ce fut à Angerville aussi que les prisonniers commencèrent à recueillir les élans de sympathie de tous les cœurs français. Epuisés par des réquisitions incessantes, ruinés par l'occupation prussienne, les habitants des villes, comme ceux des moindres hameaux, trouvaient encore le moyen de secourir leurs frères malheureux, de les encourager, d'atténuer leurs souffrances en leur jetant d'une fenêtre ou par une porte entrouverte un morceau de pain ou un fruit qui était accepté avec reconnaissance. Partout à travers la France, en Champagne comme en Alsace, se manifesta la même charité patriotique.
qes soldats français n'avaient guère à se louer des procédés de l'ennemi; ils étaient cependant moins exposés aux violences prussiennes que les prisonniers civils. Les gardiens
DE TOIRY A ETAMPES.
n'avaient point à user de ménagements envers des paysans qu'ils considéraient comme des francs-tireurs et des bandits; leur mot d'ordre était de les traiter avec le plus de dureté possible, et ils observaient strictement la consigne.
La faim, la soif, la fatigue et les coups avaient rendu méconnaissables d'ailleurs la plupart des gens de Bricy, et lorsqu'un clairon, de ses sons criards et stridents, annonçait une halte, ils s'affaissaient à terre, muets et désespérés, n'ayant plus même la force de se plaindre.
De distance en distance, on avait rencontré au cours de celte étape des détachements de Bavarois conduisant vers Orléans des chariots d'approvisionnements. On devait voir plus tard, par les immenses convois qui obstruaient les chemins
et se croisaient en tous sens sur les routes des départements de l'Est, que le service de l'intendance allemande ne chômait pas et que l'ennemi ne se privait guère de rançonner les populations.
A quelques kilomètres d'Étampes paissait, près de la roule, un nombreux troupeau de vaches réquisitionnées dans le pays et gardées par des soldats hessois qui fumaient leurs longues pipes d'un air mélancolique, songeant peut-être aux pâturages verdoyants de la vallée du Rhin.
D'après une photo
r 1 1 L- R GCINETTE.
apliic de M. E. Schiffer.
Les prisonniers entrèrent à Etampes sur quatre rangs; leur mine pitoyable y provoqua des sentiments divers : les femmes pleuraient, les hommes s'indignaient, l'ennemi comme toujours menaçait et injuriait. Sur la porte de chaque maison était griffonnée à la craie une inscription allemande indiquant le logement des soldats et des chefs, et sur chaque seuil se tenaient des Prussiens de haute stature, cachant mal sous leur barbe blonde un visage farouche et un regard endurci.
On fît pénétrer les prisonniers, à l'extrémité nord de la ville, dans le jardin entouré de murs d'un établissement industriel, où leur fut faite une distribution de pain.
La crainte d'être fusillés, entretenue dans leur esprit par des gardiens bavarois qui ne leur épargnaient ni cyniques railleries ni gestes comminatoires, obsédait encore à ce moment quelques vieillards. L'un d'eux même, Eugène Gigou, — dont nous raconterons plus tard la triste fin, — semblait avoir perdu la raison ; à tout instant, il quittait le rang pour débiter des propos incohérents, et chaque fois il y était ramené avec la crosse ou la baïonnette.
L'obscurité enveloppait déjà l'intérieur de l'établissement où les prisonniers allaient être enfermés. Cette seconde étape de 40 kilomètres parcourus aussi misérablement avait mis le comble à leurs fatigues, et lorsque, au quatrième étage, ils purent s'étendre sur la paille dont était recouvert le plancher, la plupart s'endormirent d'un sommeil accablant, hanté de lugubres cauchemars. Plusieurs cependant veillaient et songeaient à fuir : prenant les allures de commerçants de la ville, de visiteurs charitables, ils passèrent sans être inquiétés devant les sentinelles prussiennes et recouvrèrent ainsi la liberté.