D'ÉTAMPES A CORBEIL
Les prisonniers civils se revirent le lendemain un peu moins accablés physiquement, mais tout aussi désolés. Harcelés par les conducteurs, poussés par les baïonnettes, marchant et courant sans répit, chaque jour en effet les éloignait du village de Bricy, et longtemps encore ils devaient ignorer la fin de cette triste odyssée.
Dès le matin, deux médecins les vinrent visiter et délivrèrent des entrées d'hôpital aux plus âgés et aux plus maltraités : Hoyau François (70 ans), Cachin Louis (11 ans) et Labbé, dont j'ai déjà parlé.
Des fenêtres de l'établissement occupé, on apercevait la ville entière d'Étampes, au pied du plateau qui la domine. La voie du chemin de fer était déserte, aucun train ne la sillonnait, aucune locomotive n'y faisait entendre son souffle bruyant; les rues, où vaguaient des troupiers allemands, ne présentaient ni l'animation du réveil ni le mouvement des affaires matinales; un morne silence planait sur toutes les maisons grises de la petite cité; des corbeaux seuls croassaient au sommet de la vieille tour Guinette.
Les prisonniers ne reçurent aucun aliment ce matin-là, et ils auraient jeûné si la charité des habitants ne lfeurfût venue en aide.
A la sortie d'Étampes, un jeune officier bavarois, au visage imberbe, à la physionomie intelligente, fut surpris de voir
des paysans à la suite des soldats prisonniers et s'informa du motif de leur arrestation. Il parut indigné d'apprendre qu'aucune cause avouable ne l'expliquait. Mais que pouvait-il contre l'ordre venu de haut, du général von Wittich luimême, de chasser comme un troupeau ces pauvres gens vers les frontières de Prusse?
L'étape fut marquée de nouveau par de pénibles incidents et vit se renouveler les scènes de brutalité des jours précédents.
On avait, en quittant Etampes, laissé la route de Paris pour suivre celle de Corbeil. Les prisonniers civils ne le regrettèrent pas, car jusqu'ici la crainte d'être occupés aux travaux du siège avait persisté en leur esprit. Ils se rappelaient, en effet, que les Prussiens avaient usé déjà de ce procédé devant Strasbourg, et il n'en coûtait certes guère à un ennemi aussi peu scrupuleux de rééditer sous les forts de la capitale cette violation des lois de la guerre.
A mesure que l'on avançait, l'occupation du pays par les troupes allemandes s'accentuait de plus en plus : la voie creusée, défoncée en maints endroits, accusait qu'une lourde artillerie, de pesants caissons l'avaient sillonnée fréquemment; des fers de chevaux, épars çà et là, indiquaient qu'une cavalerie nombreuse l'avait aussi parcourue. De loin en loin, sur la lisière d'un bois ou au milieu d'une plaine, apparaissaient les restes d'un camp abandonné; dans le fossé du chemin, le cadavre d'un cheval à moitié dévoré ou les roues brisées d'un chariot.
A quelque distance d'Elampes, le cortège se croisa avec un détachement bavarois. On a souvent répété que les soldats allemands, d'un tempérament apathique et rêveur, témoignaient dans cette guerre, où ils étaient forcément engagés, d'un sentiment d'humanité qui faisait complètement défaut aux Prussiens du Brandebourg. Le fait fut plus d'une fois constaté. Mais la Bavière, en France, avait à cœur d'imiter son alliée et de marcher sur ses traces : les soldats de Munich, à part quelques exceptions, ne le cédaient en rien, pour la rapacité et la cruauté, aux soldats de Berlin.
LA SENTINELLE PRUSSIENNE CONTEMPLA LE DÉFILÉ, DROITE, RAIDE IMMOBILE COMME DNB STATUE.
DÉTAMPES A CORBKIL. 43
A Boissy-le-Cutté, charmant village entouré de collines, où l'on descend par une route percée dans la forêt et bordée de roches granitiques, les habitants, accourus vers les prisonniers avec du pain et de l'eau, se virent chassés par les Prussiens qui s'emparèrent des aliments, répandirent le liquide et brisèrent les vases.
La faim et la soif cependant se faisaient vivement sentir. On s'était hasardé à arracher des navets dans un champ qui longeait la route, mais toujours devant soi s'étaient dressées les impitoyables baïonnettes ennemies.
A la Ferté-Alais, deux ou trois prisonniers civils purent se dérober au joug de leurs tyrans, grâce au concours de personnes vraiment françaises qui, pour faciliter leur évasion, ne craignirent point de s'exposer à la fureur du vainqueur.
Non loin de là, près d'une fontaine où l'on avait fait halte, les habitants d'un village voisin s'étaient approchés, eux aussi, désireux d'offrir aux prisonniers quelques provisions. Mais, comme ceux de Boissy-le-Cutté, ils n'eurent pas cette consolation et furent obligés de fuir, à travers champs, sous les coups de sabre des cavaliers prussiens. Une jeune fille seule brava les menaces tudesques et ne s'éloigna qu'après avoir donné aux Français tout le pain qui emplissait son tablier.
En cet endroit, un lièvre imprudent, dérangé du gîte et troublé dans le songe par un chien qui le suivait de près, vint donner tête baissée dans un groupe de soldats français qui facilement le saisirent. Déjà nos troupiers se demandaient quel parti ils allaient en tirer, lorsque les Prussiens, intervenant, s'emparèrent avec autorité du délicat gibier. C'était le droit du plus fort, mais était-ce le meilleur? Dans les moindres faits de cette guerre se retrouve, ponctuellement suivi, le précepte de M. de Bismarck : « La force prime le droit ».
Plus loin, à Fontenay-le-Vicomte, les femmes plus que les hommes encore manifestèrent leur indignation de voir emmener en captivité des vieillards en blouse, courbés et affaissés, le visage tuméfié, les pieds ensanglantés.
Il était cinq heures lorsqu'on aperçut les premières maisons de Corbeil. Les pavés de la route, enlevés de place en place, avaient été entassés en prévision de la défense ; l'idée de la résistance avait dû être abandonnée, mais au moins ne s'était-on pas borné ici à de simples déclamations.
A l'entrée de la rue principale, juchée sur un tas de pierres, une sentinelle prussienne lança son « Werdal » réglementaire quand apparut la tète du cortège; puis, d'un mouvement automatique ayant replacé l'arme sur l'épaule, elle contempla le défilé, droite, raide, immobile comme une statue.
La faiblesse chez quelques prisonniers était si grande alors qu'un meunier de Bricy, Martin, père de huit enfants, tomba sans connaissance et se fendit la tète sur le pavé de la rue; transporté à l'hospice, il put revenir au village après la guérison de sa blessure.
Des rations de pain furent enfin distribuées à la porte de l'église Saint-Spire, qui allait servir de refuge. Mais, comme à Toury, les places étaient occupées déjà par les soldats quand les civils entrèrent, et ce ne fut qu'à grand'peine que ceux-ci purent s'asseoir sur les marches de l'autel.
La nuit fut longue et le sommeil ne vint guère. La position, du reste, n'était pas tenable; à chaque instant, il fallait se lever, s'étirer ou faire quelques pas pour reposer ses membres de la dureté du carreau. Quand le jour, impatiemment désiré, pénétra sous la voûte, les. soldats plièrent leurs couvertures, secouèrent leurs capotes, et tous les prisonniers, délogés de l'église, défilèrent encore une fois entre deux rangs de soldats bavarois au regard moqueur et à l'air insultant.
A TRAVERS LA BRIE
Le convoi s'ébranla, mais les prisonniers avaient l'estomac vide; l'habitude était prise désormais de ne leur donner des aliments qu'à la fin de chaque parcours quotidien.
Quand on déboucha sur le quai et que tout à coup la Seine apparut, avec le pont détruit dont les débris pendaient encore retenus aux piliers des arches, le souvenir de la Loire — cet autre fleuve qui servait alors de ligne de défense — fut si vif à l'esprit des prisonniers de Bricy que beaucoup versèrent des pleurs. N'était-ce pas non loin de ses bords que les attendait leur famille éplorée?
L'un d'eux, Bracquemond Jean-Pierre, qui s'était glissé furtivement dans le corridor béant d'une maison, le long du quai, fut encore là maltraité d'une façon odieuse, et pour le punir de sa tentative d'évasion, un officier, inscrivant son nom sur un carnet, lui annonça froidement qu'il serait fusillé le soir même. La sentence ne fut pas exécutée, mais le pauvre homme, âgé de cinquante-sept ans, mourait un peu plus tard, la nostalgie aidant, des souffrances qu'il avait endurées. La Seine fut traversée sur un pont en bois hâtivement édifié. De l'autre côté du fleuve, les ormes séculaires qui bordaient la route avaient été abattus et jetés en travers de la voie pour obstruer la marche de l'artillerie et de la cavalerie ennemies. Ces préparatifs de défense n'avaient point été utilisés ; sous la menace d'un bombardement terrible et sans merci, les
habitants de la contrée s'étaient vus dans l'obligation d'enlever eux-mêmes, à force de bras, les arbres amoncelés sur la chaussée et de remettre la voie dans son état normal. Les feuilles encore vertes restées sur le terrain avaient fait à l'ennemi comme une jonchée triomphale au lieu des obstacles infranchissables semés tout d'abord sous ses pas. — La résistance patriotique qu'avait projetée Gorbeil ne se réalisa pas; mais une autre ville ouverte, Ghàteaudun, s'y préparait alors et allait la mettre à exécution. On était au 15 octobre : trois jours plus tard, le chef-lieu de l'ancien comté dunois s'ensevelissait sous ses ruines.
On marchait depuis longtemps déjà, et l'unique repas de la veille n'avait point réparé les forces épuisées. Un champ de betteraves plantées le long du chemin offrit une ressource précieuse, quoique peu substantielle. Heureux encore le prisonnier qui put regagner le rang avec son butin sans être malmené!
Parmi les incidents du voyage qui parfois jetèrent une note moins sombre dans le cœur des captifs, nous ne saurions oublier le suivant. Sur la lisière d'un bois, près d'une grille rustique qui fermait l'entrée d'une allée négligée, une jeune fille se promenait avec deux blonds enfants. Aux fades compliments des Prussiens, gauchement et lourdement exprimés, elle avait relevé la tète pour montrer un front sévère, pour envoyer un regard de haine, où se lisait toute la fierté d'une femme à l'âme française. Puis ce regard adouci s'était porté sur les soldats de son pays, malheureux, trahis par la fortune, et, d'un œil humide, elle les suivait avec un sentiment de tristesse attendrie. — « Adieu, belle enfant! » lui cria en passant un des prisonniers. — « Non pas, dit-elle avec un sourire confiant : au revoir, au revoir! » — L'air candide aveclequel fut prononcé ce mot réjouit ceux qui l'entendirent; et pendant qu'ils s'éloignaient, emportant ce rayon d'espoir, lajeune fille restait là, pensive, douloureusement impressionnée, plaignant le sort de ses compatriotes. Quand ils atteignirent le détour du bois, elle agita de la main son mouchoir imprégné de larmes, puis disparut bientôt derrière les arbres.
A TRAVERS LA BRIE
On avait quitté le département de Seine-et-Oise et l'on marchait maintenant en pleine Brie, dans un pays fertile, mais négligé, où en maint endroit apparaissaient les traces de l'occupation. C'était ici une maison incendiée, là un toit effondré, plus loin les restes éparpillés de meules de grains réquisitionnées, partout des voitures d'approvisionnements
CORBE1L D'après une photograpl
le M. a. Béglet.)
pesamment chargées, le long de la route le fil télégraphique établi par l'autorité militaire allemande.
Dans les champs presque déserts, peu de personnes se livraient aux travaux agricoles. Un cultivateur pourtant, non loin du chemin, bravait la présence de l'étranger et conduisait par la bride cinq chevaux de trait dont la force et la vigueur tentèrent les Prussiens. Deux cuirassiers qui s'étaient détachés de la colonne pour les examiner ramenaient avec
eux, un instant après, les deux plus belles bêtes de l'attelage, et abusant impunément du droit de conquête les échangeaient contre des cavales qu'eût enviées don Quichotte.
A Lieusaint, des fusils brisés ou tordus étaient amoncelés à l'entrée du village.
Plus loin, en sortant de Brie-Comte-Robert, petite ville aux maisons coquettes, un long convoi de provisions, précédé d'un détachement de cavalerie, défila devant le cortège. Qui ne se rappelle ces lourdes voitures de réquisitions, bondées de vivres, de fourrage, de paille, d'objets de toute espèce, produits du vol et du pillage, qui se dirigeaient sur Paris ou vers les frontières de Prusse? Qui n'a entendu, le soir, à la campagne, le roulement continu de ces pesants chariots, et la voix rauque et avinée des charretiers germains qui les conduisaient?— 11 fut donné aux prisonniers de Briey de voir souvent, au cours de leur douloureux voyage, ces grossiers soldats du train des équipages, qui les menaçaient au passage. Assis sur le devant de leurs charrettes informes, les vêlements souillés ou en lambeaux, la barbe hirsute et la figure crasseuse, une longue pipe de faïence entre les dents, une bouteille d'eau-de-vie à la main, ils inspiraient à tous une aversion profonde; le fusil, disaient les soldats français, était certes une arme trop noble pour se mesurer avec eux.
On suivait à présent une route bordée d'arbres fruitiers, et en évitant l'œil d'un gardien trop sévère, on put ajouter une poire ou une pomme aux betteraves dont s'était composé le déjeuner du matin.
Un régiment d'infanterie bavaroise qui vint à passer, musique en tète, refoula les prisonniers dans les fossés du chemin. Est-il vrai, comme on le dit, que les Allemands aient gardé tous, individuellement, quelque chose du génie des grands maîtres, Haydn, Mozart. Beethoven, Meyerbeer, et que le senliment musical soit inné chez eux? Les instrumentistes bavarois, par la discordance et la banalité du morceau exécuté, ne le prouvaient guère ce jour-là.
Il faisait presque nuit quand fut atteint Gretz, petite bourgade avec une antique église et une mairie nouvelle, où
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séjournèrent trois cents prisonniers, les autres continuant la marche jusqu'à Tournan, point terminus de l'étape.
Pendant qu'on les alignait sur la place, un aumônier militaire prussien, accompagné d'un officier de haut grade, fit arrêter sa voiture devant le groupe des prisonniers civils et contempla un moment ce tableau navrant. — Renseigné sur la cause inexplicable de leur arrestation, il secoua la tête avec incrédulité, eut un accès de rire bruyant que partagea le chef assis à côté de lui, et, discourant joyeusement, il poursuivit son chemin sans leur adresser un mot de consolation.
De la part d'un ministre de paix et de charité, l'attitude pouvait surprendre; mais cet homme était de son pays, et la Prusse, ethnologiquement, a conservé quelques traces des coutumes barbares de ses premiers peuples. Les Slaves qui forment encore aujourd'hui le fond de la population en Poméranie, en Silésie et dans la Prusse proprement dite; les Vandales dont on retrouve des débris entre l'Elbe et l'Oder, particulièrement dans le Mecklembôurg, ont légué à leurs descendants ce caractère brusque, peu policé, empreint de dureté native et d'inhumanité, que la France a pu apprécier quatorze siècles après Attila et Genséric.
A Gretz, on enferma les prisonniers civils dans la salle de la mairie et, pour la première fois depuis leur enlèvement, ils goûtèrent là quelque repos; la nuit ne fut troublée que par les postes successifs qui vinrent relever les sentinelles à la porte de la maison commune. Les captifs s'endormaient d'ailleurs sur une lueur d'espérance : un officier bavarois leur avait dit, sur un ton d'apparente sincérité, que le roi Guillaume, près duquel on avait intercédé en leur faveur à Versailles, allait leur rendre la liberté, et que notification de cette décision était attendue d'un jour à l'autre; — qu'en tout cas, on ne les conduirait sûrement pas plus loin que Nancy....
DE TOURNAN A COULOM Ml ERS
Au malin, on était plus gai; on ne parlait que de la démarche faite en haut lieu et de la prochaine délivrance. Un honnête paysan consolidait ses sabots avec une corde, afin de pouvoir aller jusqu'à Nancy; un aulre expliquait à ses voisins l'itinéraire le plus direct de Nancy à Orléans. Nancy était dans toutes les Louches.... Mais on se berçait d'une illusion mensongère : le lendemain, le surlendemain, rien ne vint. On monta en wagon, — et à Nancy l'on ne descendit même pas.
La journée s'écoula comme les précédentes, accablante et lugubre. C'étaient dans l'ahurissement de la course, les mêmes plaintes, les mêmes supplications, les mêmes malédictions de la part des prisonniers, — les mêmes cris, les mêmes menaces, la même ironie, la même brutalité de la part des conducteurs.
A Tournan était installé un parc d'artillerie de réserve; des pièces de siège de gros calibre, destinées peut-être au bombardement de Paris, montraient là leurs gueules épouvantables.
C'était une des froides matinées de la saison. On frissonnait sous la bise d'octobre; mais bientôt, sur la route de Coulommiers, la gymnastique violente qu'on dut recommencer ranima les membres courbaturés et engourdis.
L'horreur du nom prussien, dans les villages que traver-
sait le cortège, devenait de plus en plus ostensible. Partout l'ennemi se faisait maudire et provoquait un mouvement de répulsion qui souvent se. traduisait par des vengeances partielles. On obstruait les routes; on détruisait pendant la nuit les ponts des ruisseaux, ou bien encore on en sciait à moitié les supports principaux, afin qu'au passage du premier voiturier germain l'attelage tombât et s'embourbât. Puisse cette haine de l'étranger rester vivace dans les cœurs ! Puissionsnous ne point oublier que c'est en se souvenant d'Iéna que les Prussiens envahirent la France, en 1870 comme en 1815! — « Rache von 1 806! » Quelques-uns de ces fumeurs de la Sprée nous l'ont fait lire, cette incription : « Vengeance de 1806 », sur l'envers de leurs ceinturons; ils l'y avaient tracée dès le premier jour de la mobilisation pour se bien rappeler à eux-mêmes le sentiment héréditaire qui les menait au combat. — Il importe que, de leur côté, les Français en gardent la mémoire.
Les prisonniers étaient aux prises encore une fois avec la faim et la soif, et toute circonstance était bénie qui permettait d'en apaiser la sensalion. Dans un fossé de la route, par exemple, un trou avait été creusé; l'eau de pluie le remplissait, une eau bourbeuse, qui s'était écoulée de la chaussée et qui contenait en dissolution toutes les impuretés du chemin. Mais la fièvre vous dévore, il faut boire. On se précipite vers le trou ; les soldats y plongent leurs bidons, les plus diligents se jettent à plat ventre et absorbent à longues gorgées ce liquide boueux, d'autres en guise de coupe se servent de leurs mains. Un civil, des plus vieux, affronte les jurons et les menaces du Prussien que cette scène impatiente et parvient à remplir d'eau son sabot qu'il apportée ses amis moins favorisés, heureux de pouvoir les désaltérer.
De loin en loin, on accordait aux prisonniers quelques minutes de repos. Les Prussiens en profitaient pour manger d'un appétit glouton, non sans l'arroser de fréquentes rasades d'eau-de-vie, le jambon de Lorraine dont ils étaient amplement approvisionnés; puis, l'estomac satisfait, ils se réunissaient et fredonnaient en chœur quelque lied de leur pays.
DE TOURNAN A COULOMMIEKS.
Les Français, privés d'aliments, s'entretenaient de choses diverses : les uns, pour la centième fois, se demandaient si ce long calvaire n'allait pas bientôt prendre fin et combinaient des projets d'évasion de plus en plus difficilement réalisables; les autres s'irritaient à la vue des paratonnerres, dési-
g nant par là les casques ennemis, étoffaient une exclamation de colère, et crispant le poing murmuraient sourdement : « Plus tard.... » — Les soldats parlaient de la guerre, de la fatalité des événements, de la lutte disproportionnée qu'on avait à soutenir, et criaient haut à Vimpérilie des chefs et même à la trahison, ne trouvant au fond de leur amertume que cet argument sans preuves pour expliquer l'insuccès continu de nos armes. — Les civils, eux, mornes, atterrés, s'étendaient sur le talus d'un fossé et pleuraient silencieusement en pensant à leur lointain village. Parfois, un vieillard
se traînait humblement près d'un chef, lui montrait ses pieds déchirés par les pierres, ses cheveux blanchis par les années, lui répétait qu'il était innocent, que jamais un fusil n'avait touché ses mains. Le Prussien ne l'écoutait pas toujours; d'un mouvement d'impatience, il le repoussait durement : « Si vous m'importunez encore, vociférait-il, je vous fais fusiller »
Dix minutes s'écoulaient, puis un clairon sonnait. Les cris : « En avant! Vorwàrls! » se faisaient entendre; on se levait péniblement, et on s'éloignait encore.
Les prisonniers civils, pendant la marche, n'étaient point mêlés aux soldats. Les Prussiens ne le permettaient pas : ils voulaient toujours qu'il y eût quelque espace entre l'uniforme des troupiers et la blouse des paysans. Ils se complaisaient à montrer ce groupe disparate à tous les détachements qui croisaient le cortège. — « Ce sont des francs-tireurs, des brigands, des voleurs », criait l'un. — « Yoilà les gens du landsturm français », disait l'autre.
Bien que ses démarches précédentes n'eussent amené aucun résultat, l'instituteur ce jour-là s'approcha d'un jeune officier bavarois, qui lui paraissait accessible à la pitié, et fit auprès de lui une nouvelle tentative. Mais ce fut en vain qu'il plaida la cause de ses compagnons d'infortune. — « C'est un fait de guerre, lui dit l'officier, que l'autorité allemande a cru nécessaire pour inspirer la crainte dans l'Orléanais. Je regrette que vous en soyez les victimes. Lebewohl! » — Et sur cet adieu suggestif, qui mettait fin à la conversation, le Bavarois s'éloigna en allumant un cigare.
On approchait de Coulommiers. Un soldat français, à la fin de la journée, faillit payer cher un trait de gaminerie bien inoffensif cependant. Il avait répété, en l'imitant, le cri : En avant! qu'un officier de uhlans venait de prononcer de sa voix rauque et brève. — Celui-ci l'entendit, et sans dire un mot tira un revolver de ses fontes, ajusta le prisonnier et fit feu. Un frisson de terreur secoua ceux qui assistaient à la scène. Le soldat, pâle, mais froid et calme, avait essuyé le coup sans broncher : soit intention, soit maladresse de la part de l'officier, la balle ne l'avait pas atteint.
DE TOURXAN A COULOMMiERS.
A Coulommiers, les prisonniers furent casernes les uns dans l'église, les autres dans la maison d'arrêt. Les civils reçurent la visite du maire, qui ne put rien pour eux. Quelques-uns des plus maltraités s'étant présentés devant un major prussien se virent éconduits sans aucun examen. Mais le gardien de la prison se montra plus humain et les soigna de son mieux.