Histoire du bœuf
fonds commun de vie ; ce n'est que dans la métempsycose que les âmes passent d'un être à l'autre; ses molécules organiques ne sont, comme les monades de Leibnitz, qu^un de ces expédients philosophiques qu'on imagine pour se tirer d'affaire , et qui n'en tirent point ; et d'ailleurs , dans Leibnitz , les monades sont bien indestructibles, mais elles ne sont pas com<^ munes et réversibles.
Au milieu de ces grandes vues de BuiTon , plus compromises que servies par le secours de . l'hypothèse, je cherche l'idée juste, car il yen a une; et c'est cette idée juste qui fait l'appui solide d'une si haute éloquence. Je n'étudie la vie ni dans les molécules organiques, ni dans les monades; j'étudie la vie dans les êtres vivants, et je trouve deux choses : la première, que le nombre des espèces va toujours en diminuant depuis qu'il y a des animaux sur le globe, et la seconde, que le nombre des indi' vidus^ dans certaines espèces ^ va toujours, au contraire, en croissant; de sorte que, à tout prendre, et tout bien compté, le total de la
quantité de vie ^ j'entends le total de la quantité des êtres vivants^ reste toujours en êiïet^ et comme le dit Buffon, à peu près le même.
Je dis, en premier Keu , que le nombre des espèces ira toujours en diminuant; et, de cette extinction , de cette disparition successive des espèces^ nous avons des exemples certains, même pour nos temps historiques.
Le dronte n'existe plus. Lorsque les Portugais découvrirent, en 1545, les îles de France et de Bourbon, ils y trouvèrent un oiseau gros, lourd, indolent, « dans la composition duquel, « dit Buffon , les molécules vivantes semblaient « avoir été trop épargnées. » Ce gros oiseau , qui ne pouvait ni courir ni voler, et dont la chair était d'ailleurs d'un goût détestable, ne tarda pas à être assommé par les matelots. L'espèce entière a été détruite. Il ne reste plus aujourd'hui du dronte (\vr\m pied conservé au muséum Britannique, et une tête conservée au muséum Ashmoléen d'Oxford. C'est sur ces débris, lesquels sont même en assez mauvais état, que s'est exercée la Sagadté de nos Saumaises
contemporains. M. Cuvier regarde le dronte comme un pingouin^ M, Temminck le regarde comme un manchot^ et M* de Blainville comme un vautour.
Mais l'espèce du dronte n'est pas, à beaucoup près, la seule qui ait disparu depuis nos temps historiques. Je compte ^ en un certain sens , comme autant d'espèces perdues les souches primitives de. la plupart de nos animaux domestiques. Ces souches primitives n'existent plus.
L'Europe avait anciennement deux espèces de bœufs: t aurochs et le thur. V aurochs subsiste encore aujourd'hui; le thur ne sub«* siste plus.
Buffon s'est beaucoup occupé de ce point curieux des races primitives des bœufs d'Europe. U retrouve d'abord le bison des anciens dans r aurochs j et jusque-là tout va bien; mais il croit trouver ensuite, dans^cfc^même ûfwroc^, la souche de nôtre bœuf domestique j et ici il se trompe.
M. Cuvier a très-bien prouvé que notre bœuf domestique ne vient j[>as de l'aurochs. L'an-
rochs a une crinière et une barbe que n'a pas notre bœuf; il a une paire de côtes de plus ' ; et, ce qui est plus notable encore, ce qui est décisif, les cornes de Vourvchs s* attachent audessous de la crêle occipitale ^ tandis que celles du bœuf s'attachent au-dessus 2. Notre bœuf vient du thur ^, animal vu et décrit , au
4. L'aurochs a quatorze paires de côtes ; le bœuf n'en a que treize.
2. « Le front du bœuf est plat et môme un peu con* « cave; celui de V aurochs est bombé, quoique un peu « moins que dans le buffle; ce même front est carré dans le bœuf y sa hauteur étant à peu près égale à sa larff geur, en prenant sa base entre les orbites; dans Tau* a rochgy en le mesurant de même, il est beaucoup plus a large que haut , comme trois à deux. Les cornes sont a attachées, dans le bœuf, aux extrémités de la ligne sail* « lante la plus élevée de la tête^ celle qui sépare Tocciput « du front ; dans Vaurochs , cette ligne est deux pouces a plus en arrière que la racine des cornes ; le plan de « l'occiput fart un angle aigu avec le front dans le bœuf, « cet angle est obtus dans Vaurochs; enfin ce plan de « Tocciput, quadrangulaire dans le bœiff représente un « demi-cercle dans Vaurochs, » {Cuvier : Rech* sur les oss.foss,^ t. VI, p. 2210. — Édition de 1834.)
3. « Il se pourrait, selon moi, que le thut ait été du « temps d'Herberstein un animal réel et distinct qui aura « péri depuis, comme Vaurochs lui-même est aujourd'hui^ « au rapport de tous les écrivains prussiens et polonais ,
xvi*^ siècle, par Herberstein ', et qui aujourd'hui n'existe plus ^.
La souche primitive du cheval n'existe pas plus aujourd'hui que celle du bœuf. Les che-
t menacé d'une prochaine destruction Par consé«
a quent si, comme on ne peut guère en dout^er, l'Europe « continentale a possédé en effet un urus^ un thur différent « de son bUon ou de \ aurochs des Allemands, ce n*est (( plus que dans ses débris qu'on peut retrouver la trace « de cette espèce. Or, on retrouve réellement cette trace a dans les crânes d'une espèce de 6œ2// différente de Xau^ a rocks, enfouis dans les couches superficielles de cer- « tains cantons.
a Ce doit être là le véritable urus des anciens, Torigi- <x nal de notre bœuf domestique, tatidis que Vaurochs « d'aujourd'hui n'est que le bison ou bonasus des an- « ciens, espèce qui n'a jamais été soumise à l'esclavage , « ainsi qu'ils le disent déjà. » (Cuvier : Hech. sur les oss, /ow., t. VI, pag. 233 et 235.)