HERSENT-DUVAL
Séance du 23 Juin 1864.
Fouilles faites A Moulin-Quignon le 24 Avril et le l*r Mai 1864 , par MM. Bouclier de Perthes et Jules Dubois.
M. le docteur Jules Dubois, médecin de l’Hôtel-Dieu d’Abbeville, membre correspondant de la Société d’Emulation, lui envoie le rapport suivant :
« Messieurs,
« Vous connaissez l’émotion produite par la découverte du 28 mars 1863 ; vous savez quels ont été les doutes émis à l’endroit de la mâchoire de Moulin-Quignon, quelle a été l’opposition de plusieurs géologues français et anglais.
« L’enquête faite le 12 mai 1863, par MM. Carpenter, Falconer,
DU RAPPORT PRÉCÉDENT
Busk, Prestwich, de la Société Royale de Londres, MM. Milne Edwards, de Quatrefages, Daubrée, Lartet, Vaillant, Desnoyers, marquis de Vibraye, Delesse, Buteux, Hébert, l’abbé Bourgeois, Dr Garrigou, Gaudry, Delanoue, Alphonse Milne Edwards, Bert, Delafosse, démontra d’une façon péremptoire l’authenticité de la découverte faite par M. Boucher de Perthes.
« Quelque sérieuse que fût cette enquête, quelque nettes que fussent ses conclusions, les doutes persistèrent, et à l’heure qu’il est, des deux côtés du détroit, la réalité du fossile de Moulin- Quignon est vivement niée par plusieurs géologues et paléontologistes du reste fort recommandables.
Uhomo dïluvii testis est-il décidément un mythe? Je n’ai certainement pas qualité pour faire autorité en pareille matière, et, bien que le premier j’aie osé affirmer que la mâchoire de Moulin- Quignon appartenait à une race disparue de nos contrées, mes connaissances en anthropologie et surtout en géologie sont trop limitées pour ne pas m’obliger à une grande réserve.
« Néanmoins, je ne puis passer sous silence le résultat d’explorations faites par M. Boucher de Perthes et moi, tant elles me paraissent concluantes et de nature à ébranler les plus incrédules.
« Déjà notre honorable président avait appelé mon attention sur un assez grand nombre d’ossements trouvés par lui à Moulin- Quignon pendant les derniers mois de 1863 et les premiers de 1864. Ces os , généralement en fragments peu volumineux , portaient tous les traces que l’on est habitué à rencontrer sur les os roulés; cependant, et malgré leur petitesse, il était permis d’affirmer que l’on avait à faire à des débris de squelettes humains. Le doute devenait d’autant plus difficile que l’on avait rencontré dans les mêmes couches de sable des dents humaines bien conservées et irrécusables.
« Ossements et dents avaient été trouvés in situ, depuis 2 mètres jusqu’à 3 mètres au-dessous du sol, dans des couches différentes.
« Les uns (les ossements) étaient dans une couche de sable jaune-brun ferrugineux, au milieu de gros silex peu roulés; les
PIÈCES A L’APPUI
autres (les dents), dans une couche de sable gris jaunâtre. Les silex de celte couche sont plus petits, plus roulés; sa consistance est aussi plus grande.
« Ces faits me paraissaient incontestables; mais M. Boucher de Perthes désirait que je visse de mes propres yeux ; aussi, le 24 avril dernier, sur son invitation, nous étions, à huit heures du matin, à Moulin-Quignon, à reflet d’y faire une nouvelle fouille. Aussitôt arrivés, nous avons d’abord dirigé nos investigations sur la partie droite de la carrière ouverte aujourd’hui. J’ai pu constater que la brèche était pratiquée dans un terrain évidemment non remanié, et qu’à sa base (à 2 mètres SO) on avait mis à découvert une couche de sable ferrugineux d’un jaune-brun, mêlé de gros silex et de gravier.
« Tout d’abord , nous fûmes assez heureux pour extraire du banc trois fragments, ou plutôt trois débris d’os dont les bords mousses attestaient une cassure ancienne et remontant probablement à la formation du banc. Leur aspect, leur analogie avec les os humains semblaient manifestes, mais leur degré de fragmentation me laissait indécis.
« Toutefois, ce premier résultat nous fit continuer nos recherches avec ardeur, et bientôt je pus dégager du banc (in situj un os beaucoup plus gros, entouré de sa gangue : c’était un fragment volumineux d’os sacrum, formé des deux premières vertèbres sacrées. Sa forme, la position des trous de conjugaison, leur obliquité, la dimension et surtout la direction du canal vertébral ne laissaient aucun doute sur son identité. Il appartenait sans contredit à un os sacrum humain.
« A 40 centimètres environ de la place d’où nous venions de l’extraire et sur le même plan horizontal, se montrèrent ensuite deux fragments d’os épais, spongieux, trop petits pour être caractérisés; puis une phalange intacte et bien conservée, identique de toutes formes à une phalange d’orteil humain.
« Le temps pressait ; il était, du reste, avéré que nous venions de trouver, dans celte couche vierge de tout remaniement, des restes humains bien authentiques.
DU RAPPORT PRÉCÉDENT
« Nous nous dirigeâmes alors vers la partie gauche de la carrière. C’était là que se voyait la couche de sable gris jaunâtre dans laquelle, à diverses reprises, avaient été trouvées des dents humaines.
« Après être descendus dans l’excavation , M. Boucher de Perlhes et moi, nous commençâmes la fouille. Le terrain, dur et compact, ne se laissait entamer que par la pioche. Aussi nos recherches furent-elles plus longues et plus difficiles.
« Des morceaux exigus d’os plats, bien évidemment roulés, mais trop fragmentés pour qu’on se hasardât à les dénommer, tel fut le résultat des premières investigations. Mais au bout d’un certain temps, la pioche de l’ouvrier qui nous servait de manœuvre détacha une masse de sable compact, mêlé de silex plus ou moins roulés, et nous aperçûmes un point blanc brillant. Je crus tout d’abord que c’était un de ces silex couverts d’une patine blanche que l’on rencontre si fréquemment. Je m’assurai qu’il faisait corps avec, un caillou assez gros, entouré de toutes parts de sable gris et bien engagé dans le banc auquel il adhérait d’une manière intime. Alors M. Boucher de Perlhes lira, non sans effort, le gros silex de son gissement. Ni le point blanc qui nous préoccupait, ni l’enveloppe de sable qui le couvrait, n’avaient bougé. Une partie de la gangue une fois détachée, nous eûmes la satisfaction de voir que nous venions de mettre la main sur une dent humaine. C’était une petite molaire inférieure droite, qu’à son faible degré d’usure il était permis de rapporter à un jeune sujet. Elle adhérait au silex: nous aurions voulu la conserver ainsi; malheureusement la sécheresse l’en détacha ; il n’en reste plus que la forme sur place.
« Mesure prise de la profondeur à laquelle nous l’avions découverte, elle se trouvait à 3 mètres 15 centimètres de la superficie.
« Je ne puis m’empècher de rappeler la dureté et la compacité du banc dans lequel cette dent reposait; la pioche seule pouvait l’entamer. Les silex en étaient bien roulés. Les quelques fragments d’os plats, petits et arrondis que nous y avons rencontrés, portaient aussi des traces irrécusables de frottements violents et répétés.
PIÈCES A L’APPUI
« Le 1er mai, à huit heures du matin, je recommençai, avec M. de Perthes, de nouvelles recherches.
« Depuis notre première exploration, M. de Perthes avait eu la chance heureuse de trouver (le 28 avril) la seconde pièce du sacrum que nous avions découvert ensemble. Cette pièce, constituée par deux autres vertèbres sacrées, s’adaptait exactement à notre première trouvaille, et en faisait le complément. En outre, il avait récolté, dans la portion gauche du banc, plusieurs dents entières ou brisées, semblant, pour la plupart, appartenir à de très-jeunes sujets.
« C’était encore sur les mêmes points de la carrière que nos investigations devaient porter.
« Du côté droit, ou pour mieux dire, dans la couche de sable jaune-brun, nous ne pûmes rencontrer que trois fragments d’os plats, de grandeur et d’épaisseur variables, mais rappelant du reste différentes portions du crâne humain. Leur exiguité, leur manque de caractères bien tranchés, aussi bien que l’usure des bords sur lesquels on ne peut reconnaître aucune trace de suture, ne permettent pas de préciser à quelle région du crâne ils appartenaient. L’un d’eux est peut-être la portion écailleuse d’un temporal?
« La couche de gauche (sable gris) nous fournit aussi des fragments d’os plats roulés, que leur double table et leur diploé font reconnaître pour avoir fait partie d’un crâne; mais ils sont d’une épaisseur médiocre, petits, à bords tellement mousses et arrondis, que je ne puis préciser leur espèce. Au milieu d’eux, nous apparut la couronne d’une dent brisée au collet; elle portait à peine trace d’usure par les mouvements de mastilication : c’était en effet une dent molaire d’un jeune sujet.
« A ces quelques os ou ostéides se bornent les vestiges humains que j’ai moi-même rencontrés avec M. Boucher de Perthes; mais, ainsi que je l’ai déjà dit, dans ses fouilles de 1863 et 1864, notre infatigable président en avait extrait un grand nombre. Je les ai sérieusement examinés; ils sont identiques en tous points à ceux que j’ai extraits de mes mains de la carrière. Une grande partie
DU RAPPORT PRÉCÉDENT
d’entr’euxne présentent aucun doute; il en est d’autres tellement petits, tellement frustes, qu’il est bien difficile de désigner l’animal duquel ils proviennent.
« Tout cet ensemble peut néanmoins être classé en deux groupes bien distincts :
« 1° Les uns, trouvés dans la couche de sable gris jaunâtre, très-roulés, minces et usés de tous côtés. Ce sont seulement des morceaux de crâne peu épais, arrondis par le frottement que leur ont fait subir les nombreux silex qui les entourent. Là, comme je l’ai déjà répété, le sable est très-dur et ne se laisse entamer que par la pioche. C’est au milieu de ces nombreux petits débris, sur la nature desquels je n’ose pas me prononcer d’une manière affirmative , que furent recueillies plusieurs dents humaines bien conservées pour la plupart. Quelques-unes sont brisées au sortir de l’alvéole; d’autres sont des dents encore en voie d’évolution, sur toutes les surfaces de trituration ne portant pas trace d’usure : ce sont des dents de seconde dentition de tout jeunes sujets.
« 2° Les autres (les os), trouvés dans le sable jaune-brun, sont tous entourés d’une gangue de même nature. Ils sont en général plus lourds, * en morceaux plus volumineux et plus denses. Ils appartiennent à différentes parties du squelette. Les bords en sont arrondis par le frottement, mais non pas si bien usés qu’on ne puisse distinguer le sens et la direction de la fracture. — Que si vous les cassez, la substance spongieuse semble convertie en une matière calcaire compacte, analogue à celle des os fossiles trouvés à Menchecourt. La trame du tissu spongieux, très-facile à reconnaître, est raréfiée; d’un autre côté, la soudure des épiphyses est complète. Les os trouvés appartiennent donc vraisemblablement au squelette d’un ou de plusieurs individus ayant dépassé l’âge adulte.
« Le rapide exposé que je viens de faire suffira, je pense, à établir que la position et les caractères particuliers de ces vestiges humains les font remonter à l’origine même du banc dans lequel
Le poids de ces os tient surtout à la grande quantité de sable qui les incruste, et qui a pénétré dans leurs cavités.
PIÈCES A L’APPUI
ils ont été recueillis, dans lequel aussi ils avaient été englobés dans l’état où nous les retrouvons. — Dirons-nous que ce sont bien des os antédiluviens? Aux géologues à décider cette question; à eux de nous apprendre si Moulin-Quignon appartient à l’étage diluvien de M. Cordier, au diluvium des géologues anglais, au nouveau pliocène de M. Lyell, au terrain clysmien de M. Brongniart , ou bien enfin au terrain de transport de M. Elie de Beaumont.
« Je me permettrai une simple observation. La découverte récente faite par M. Boucher de Perthes, de débris de coquilles marines roulées, dans la couche de sable jaune-brun et celle de sable aigre, rend plus difficile l’explication de M. Elie de Beaumont.— Quelle est la provenance de ces coquilles? Question grave dont la solution serait du plus grand intérêt, mais à laquelle je me garderai bien de toucher.
« Plus tard , j’aurai l’honneur de soumettre à la Société la nomenclature complète des différents os d’hommes et d’animaux provenant des fouilles de Moulin-Quignon. »
Abbeville , le 10 Mai 1864.