OBSERVATION III
Sur uq cas de kystes du testicule, de l’espèce décrite par A. Cooper, sous le nom d’hydatide ou maladie enkystée du testicule, par M. Trélat. a)
G . (Pierre), âgé de 40 ans, entre à l’hôpital des Cliniques le
Ier décembre 1852, et est couché au n° 28 de la salle des hommes.
Cet homme est bien constitué : il offre toutes les apparences de la santé. Il rapporte que deux ans auparavant, il s’aperçut que son testicule droit augmentait de volume ; il n’éprouvait aucune douleur, aucun trouble; l’accroissement de la tumeur était l’unique cause de son inquiétude. Au bout de dix mois, il consulta donc un médecin, qui plongea le trois-quarts dans la tumeur; cette ponction ne donna issue qu’à une petite quantité de liquide, le testicule conserva à peu près son volume., Au bout de six semaines, nouvelle ponction suivie du même résultat. Trois mois se passent, au bout desquels on pratique une troisième ponction, aussi peu utile que les précédentes. Enfin, en septembre 1852, deux mois avant l’époque où le malade entrait à l’hôpital , une quatrième ponction laisse écouler , avec un peu de liquide clair, une très-notable proportion de sang. Cependant , à la suite de chaque ponction, le malade pouvait constater lui-même la persistance d’une tumeur régulière, assez dure et profonde. La maladie résistant au traitement rnis en œuvre , le malade se présente à nous dans l’état suivant : il porte au côté droit des bourses une tumeur qui mesure 15 centimètres de hauteur, et dont la circonférence est environ de 15 à 18 centimètres. Cette tumeur est verticalement allongée, mais non régulièrement pv ri for me; immédiatement au-dessous de l’anneau, elle s’élargit, se rétrécit un
(t ) Archives générales de médecine , t. I, 1854.
peu plus bas, et se termine presque carrément. Au toucher, on constate de grandes différences dans la résistance des divers points :
ainsi, en haut et en avant, il existe une certaine étendue dans la-
quelle la fluctuation est manifeste; cette petite portion est transparente. A la partie inférieure de la tumeur, les mêmes signes se présentent , mais dans une étendue moins considérable; de plus, il semble qu’on ait là sous les doigts une petite tumeur distincte de la première, mais cependant réductible par une pression un peu prolongée. Ces deux tumeurs, ponctionnées isolément, ont donné issue à une petite quantité de liquide citrin et se sont affaissées: on a pu sentir alors une masse centrale, régulière , sans bosselures , arrondie ou mieux ovoïde , offrant à la pression une résistance toute spéciale, qui tenait le milieu entre la fluctuation et une certaine dépressibilité. Les recherches les plus minutieuses ne font reconnaître aucun enfoncement, aucun point ramolli ; la peau des bourses est parfaitement saine, mobile sur la tumeur, et ne lui adhérant par aucun point; les vaisseaux sous -cutanés ne se montrent pas plus développés que du côté gauche. Cette tumeur est peu douloureuse ; elle fait plutôt éprouver au malade une sensation de pesanteur et de tiraillement, qu’une véritable douleur. Si l’on exerce sur elle une pression croissante , on ne provoque aucune sensation spéciale; la sensibilité propre de l’organe a complètement dièparu ; le cordon n’offre pas de dureté, de nodosités, aucune augmentation de volume.
Les ganglions lombaires et inguinaux sont dans l’état normal.
En présence de tous ces signes, et de l’accroissement graduel de la tumeur, M. Nélalon, pensant bien avoir affaire à un cas de maladie enkystée du testicule, se décida à la castration. Je dirai plus loin quelles raisons avaient pu déterminer ce diagnostic.
Avant de pratiquer l’opération, le chirurgien voulut faire une dernière ponction au centre même de la tumeur. La canule laissa couler quelques gouttes de sang; mais, en !a retirant, une faible
1861 . — Boutin.
quantité d’un liquide clair et filant jaillit de Sa petite plaie. Profitant aussitôt de ce signe caractéristique, M. INélaton prit le bistouri en disant : «Ce sont des kystes, il n’y a pas à hésiter.»
La tumeur fut enlevée sans aucune difficulté; le tissu dartoïque, lâche et souple comme à l’état normal, permit de l’énucléer sans peine.
Examen de la pièce pathologique. La tumeur est d’une forme régulière, généralement ovale, entourée de tous côtés par la tunique vaginale, dont, à part quelques adhérences, la cavité est fibre, et contient une petite quantité de liquide : ce sont ces adhérences qui déterminaient la distinction des deux petites tumeurs transparentes notées plus haut. Sous la tunique vaginale, l’albuginée se présente avec l’aspect normal, elle se laisse détacher avec facilité du reste de la tumeur. A la partie interne et postérieure de celle-ci, se trouvent le cordon et Pépididyme, qui n’ont pas été atteints par la maladie. Avant tout examen, M. Sappey avait poussé par le canal déférent une injection au mercure; malgré une forte pression, le métal s’était arrêté net au niveau de la queue de l’épididyme, aucune parcelle n’avait filé plus loin.
Cette imperméabilité de f’épididyme doit être notée avec soin; elle nous permettra de tirer sinon une certitude, du moins quelques inductions, sur la nature de la tumeur.
La masse totale pesait 466 gr. En la divisant par une coupe média ne dans le sens de son grand axe, on observait un aspect tout particulier, et d’une disposition générale fort élégante. A la partie supérieure, un espace de 3 à 4 centimètres de long sur 2 de large était rempli d’une matière rouge brunâtre, mêlée d’un peu de liquide de la même couleur; quelques points étaient d’une couleur beaucoup plus blanche. Sur les limites de cet espace, existent quatre petits foyers sanguins, qui ne dépassent pas le volume d’un très-gros pois. Tout le reste de la tumeur était constitué par une trame fibreuse, blanche, médiocrement résistante, circonscrivant une quantité con-
sidérable d’aréoles rondes ou ovales, de toutes les grandeurs. Les unes contenaient un liquide limpide, mais visqueux et filant ; les autres, une substance blanche formée de couches concentriques, s’emboîtant les unes dans les autres, et n’adhérant nullement aux parois du petit kyste. Cette substance avait parfois l’aspect du talc, parfois celui d’une perle; il n’y avait là aucune analogie ni avec le tubercule, ni avec le pus concret. Les aréoles remplies de liquide visqueux, que la coupe n’avait pas divisées, faisaient une légère saillie et offraient une transparence bleuâtre dont les reflets irisés rappelaient ceux de l’opale.
Sur les limites de la tumeur, mais surtout à la partie antéro-supérieure, on remarquait, sous la tunique aibuginée, une lame ne dépassant pas 0,003 millimètres dans sa plus grande épaisseur, et s’étendant sur toute la hauteur de la masse ; cette lame tranchait, par sa couleur noisette, son aspect réticulé, les vaisseaux fins qui s’y ramifiaient, sur les parties voisines. L’examen microscopique a montré clairement que cette lame mince était le vestige du testicule; les tubes séminifères étaient très-évidents, mais entremêlés de beaucoup d’éléments fibreux, ce qui explique pourquoi ces tubes ne se laissaient pas étirer comme dans l’état normal ; les tractions les mieux ménagées ne donnaient que de petits lambeaux irréguliers, se rompant de'suile.
Le liquide filant renfermé dans quelques aréoles est très-riche eu albumine; il se coagule par la chaleur et l'addition de l’alcool; en séchant, il laisse sur la plaque de verre un vernis épais et brillant. Il ne renferme pas de spermatozoïdes ; on n’y trouve que quelques rares débris vasculaires, quelques lamelles épidermiques, et un assez grand nombre de corpuscules arrondis, fins, nageant librement dans son épaisseur.
La substance concrète, blanche et stratifiée, a montré, sous le microscope, des filaments bizarres, des lames déchiquetées et irrégulières, que je ne sais à quoi rapporter, des cellules épidermiques, et des cristaux de cholestérine.
L’amas rouge-brun situé en haut de pa tumeur a été examine au microscope avec grand soin ; le microscope n’y a montré que des fibres en nombre assez considérable, et des cellules irrégulières, fendillées et plates. M. Broca a pensé que c’étaient des globules sanguins altérés. Cette opinion est d’autant plus probable, que sur les bords de cette masse, existent plusieurs petits foyers sanguins dont la nature ne fait aucun doute, et que, d’autre part, la dernière ponction, faite il y a deux mois, avait laissé couler une notable quantité de sang. Le trois-quarts avait donc intéressé quelques petits vaisseaux, qui auront été sinon la source totale, au moins l’origine de cet épanchement.
En aucun point de la tumeur, on n’a trouvé d’éléments cancéreux.
Il reste à dire, pour clore cette observation, que la guérison s’est opérée sans aucun accident. Quatre points de suture, placés à la partie supérieure de la plaie, ont permis la réunion immédiate dans celte étendue. La cicatrisation a été complète en moins de trois semaines, et le malade a quitté l'hôpital dans les premiers jours de janvier.