‹ De la mentulagre; ou, Mal françaisChapitre 3 sur 7 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Si nous nous transportons par la pensée à la fin du xve siècle, à l’époque où la syphilis fit son apparition en Europe, nous voyons que deux idées principales dominaient la médecine. Galien tenait toujours la première place, mais une secte nouvelle s’efforcait de le combattre et de le renverser. Cette secte était constituée par les alchimistes et les astrologues .

Que la chimie ait pris naissance en Chaldée ou en Égypte, c’est une opinion controversée. En tout cas,» il ne faut pas croire que cette chimie avait quelque ressemblance avec la science à laquelle aujourd’hui nous donnons ce nom.

C’est vers le ive siècle après Jésus-Christ que le mot chimie parut pour la première fois.

Ce qu’on cherchait dans la chimie, c'était la pierre philosophale, cette panacée universelle qui devait procurer santé et richesse et qui avait, croyait-on, la puissance de transformer les métaux en or par la fusion.

De là, plusieurs étymologies du mot chimie. Suidas, lexicographe grec qui vivait vers le xc siècle, le définit ainsi : yr^elct, y] tgj apyèpcj xal yp J7crj v.7.-y.j'/.z'jTi (Chimie j préparation d’or et d’argent). Précédé de l’article arabe al, ce mot est devenu mie. D’autres croient que le mot chimie dérive de yi<j): je verse , je fonds , par allusion à la fusion des métaux. Quant à l'étymologie du mot yyyiq, chyme , il n’y faut pas songer : le chyme est tout à fait étranger à la science de transformation yryd?.,

Mais il n’était guère possible de chercher la transformation des métaux en or, sans mêler à ces recherches quelques croyances mystiques, une sorte d’initiation venant d’en haut, de la sphère céleste. C’était l’astrologie appliquée à la chimie. Cette secte abondait naturellement en illuminés.

La magie et la Kabbale formaient, pour ainsi dire les bases de cette doctrine.

La magie était l’ensemble des connaissances enseignées par les mages, qui étaient à la fois prêtres, médecins, législateurs des peuples de l’Orient.

La Kabbale ou Cabale , dérivant d’un mot hébreu

qui signifie tradition , était l'ensemble des doctrines mystiques et magiques.

' Il y avait le microcosme et le macrocosme , c’est-àdire des analogies mystiques entre les choses du monde inférieur et celles du monde supérieur ou céleste. Toutes ces combinaisons étaient fondées sur des nombres, selon la doctrine de Pythagore. Aujourd’hui encore les nombres jouent, un rôle important dans les compositions atomiques des corps.

Comme tout était surnaturel et mystique dans la science de transformation des métaux, ce ne pouvait être qu’un dieu qui en fût l’inventeur, et on croyait que ce dieu était Hermès, surnommé Trismégiste (Tpi; [jAy'.stgç, trois fois très grand), ou Mercure.

Tous les métaux sur lesquels on opérait étaient consacrés à des astres. L’étain, le soufre étaient consacrés à Jupiter, le fer à Mars, l’or au Soleil, le cuivre à Vénus, l’argent à la Lune, le vif argent à Mercure. Quelques-uns de ces noms sont restés; on dit : l’extrait de Saturne pour sous-acétate de plomb, — le safran de Mars pour carbonate de fer, — les sels lunaires, pour les sels d’argent. Le mot de Mercure est resté.

Les alchimistes formaient une secte à part, ne manquant ni de vanité, ni de présomption. Ils se croyaient en rapports mystiques avec le monde supérieur, et ils pensaient trouver dans leurs

creusets ou dans leurs alambics des agents thérapeutiques minéraux, inconnus aux médecins. Aussi on les consultait pour les cas désespérés ou incurables. C’est ce qu’on fit pendant la longue maladie de Charles VI, niort en 1422.

C’est au xve siècle que l’alchimie fut le plus cultivée ; c’est à la fin de ce siècle qu’on découvrit l’antimoine, qui fit tant de bruit à la Faculté de Paris, et qui n’obtint son entrée officielle dans la thérapeutique que le 29 mars 1666 (1). Quanta Basile Valentin, ce prétendu moine à qui on attribue cette découverte, a-t-il jamais existé ? Est-ce un pseudonyme pris par un alchimiste ? C’est une question diversement jugée.

L’alchimie avait été introduite en Espagne par Rhazès, en Allemagne par Albert le Grand, en Angleterre par Roger Bacon, en Thuringe par Basile Valentin, dans les îles de la Méditerranée par Raymond Lulle, à Montpellier par Arnauld de Villeneuve, en Suisse par Paracelse.

Nous ne trouvons à la fin du xve siècle qu’un très petit nombre de noms célèbres en médecine parvenus jusqu’à nous. C’est l’Italie qui est la nation la plus privilégiée : elle compte Marcello Cumano, Leoniccno, Gilini, Jean de Vigo, Montesauro, Scanarolo, Fallopio, Montagnana, et

(1) Corlieu, L'ancienne F acuité de médecine de Paris; 1877, p. 209.

par-dessus tous Fracastor, à la fois poète et médecin. La France ne compte guère que Fernei parmi les médecins, et Germain Collot parmi les chirurgiens. Ambroise Paré n’était pas encore né. En Allemagne, Pistor de Leipzig, Schelling d'Heidelberg, Pollich de Franconie, Jean Salicet, autrement dit Widmann ou Mechinger dans le Wurtemberg, Grünpeck de Burckhausen ; en Espagne, Torella, sont à peu près les seuls noms parvenus jusqu’à nous, et tous sont inscrits parmi les syphiliographes.

La chute de l’Empire d’Orient, en 1453, avait dispersé un certain nombre de Grecs, qui étaient venus chercher un refuge en Italie, en Espagne et en France et qui avaient ainsi apporté avec eux le goût pour la langue grecque et pour les médecins de ce pays, qui n’étaient guère connus que par ce que les Arabes en avaient conservé ou par de mauvaises traductions. On se mit avec ardeur a la traduction d’Hippocrate, de Galien, d’Arétée, de Dioscoride, etc., en langue latine. Mais si, d’un côté, la médecine grecque avait la suprématie, d’un autre, les alchimistes et les astrologues luttaient avec énergie et non sans conviction. Un homme venait de paraître, ayant toutes les qualités pour agir sur l’esprit du vulgaire, homme audacieux, entreprenant, révolutionnaire, plein de mépris pour le galénisme et la philosophie scolastique, incapables, selon lui, de provoquer aucune découverte :

cct homme était Théophraste Bombast de Paracelse, né en 1493 à Einsiedeln, en Suisse. Fils d’un médecin, il visita dans sa jeunesse les universités d’Allemagne et s’adonna à l’alchimie et à l’astrologie. Pour Paracelse, l’alchimie n’avait pas pour objet de chercher à faire de l’or, — cette croyance était bonne pour les esprits vulgaires, — mais elle recherchait dans tous les corps de la nature, minéraux et végétaux, Farcane ou force vive, c’est-àdire la quinte essence, ce que nous appelons aujourd’hui le principe actif des médicaments. Chaque substance avait sa quintessence; il fallait donc la découvrir, et l’on ne pouvait y parvenir que par les procédés d’analyse qui consistent en sublimation, en calcination, en distillation. Sous le rapport thérapeutique, Paracelse proclamait qu’à chaque mal on peut opposer un adversaire qui en triomphe : c’est ce que nous appelons les spécifiques. Paracelse n’était pas en opposition avec le dogmatisme hippocratique; il croyait au naturisme, mais il croyait aussi à l’influence des astres sur la production des maladies. Ces influences astrales avaient une action d’autant plus faible que le corps humain était plus fort et réciproquement : c’est notre résistance vitale. Mais où Paracelse s’égarait,

c’est lorsqu’il cherchait à spécifier les relations de

chaque sphère céleste avec chaque partie des corps, en montrant l’action des métaux sur ces parties; or, comme chaque métal représentait son astre, il

en concluait que telle maladie guérie par le fer, par exemple, était sous l'influence de Mars, que telle maladie guérie par le vif argent était sous l’influence de la planète Mercure. Ne serait-ce pas là cependant le prélude de la Métallothérapie ?

C’est à Paracelse qu’on attribue la création du mal spagirie , qui est peut-être un mot fantaisiste, ou bien qu’on fait dériver des deux mots grecs gtcôcv et àystpsiv, qui signifient, le premier, arracher , et le second assembler , pour indiquer la science qui décompose et qui unit, c’est-à-dire l’analyse et la synthèse. Il se fonda plus tard une secte de médecins, qui prirent le nom de spagiristes ou hermétiques, et qui prétendaient expliquer les changements qui s’opèrent dans les métaux (i). A part les exagérations de Paracelse, il ne faut pas perdre de vue que c’est lui qui a inauguré l’expérimentation et l’analyse chimique ; en un mot,

(i) Les médecins spagiristes ont été en grande vogue avec Catherine de Médicis. Il existait une charge officielle à la Cour. Louis XIII eut pour médecin spagiriste Guillaume Yvelin. Louis XVI avait aussi un médecin spagiriste, aux appointements de 1,200 livres (Arcli. Nat. Z, 1351).

Les principaux médecins alchimistes qui ont laissé des ouvrages sont : Faber, Alchymista christianus, Tolosæ, 1632. — Propugnaculum alchymia , ib. 1645. — Figulus, Novum et inauditum medicitue universaïis spéculum cabalisticochymicum. Bruxellæ, 1660. — Finck, Enchiridion dogmaticohermcticam , Lipsiæ. 1618. — Balduinus, Aurum super lus et inferius... Amstciod., 1675.

qu'il a été le précurseur de la philosophie chimique moderne.

A côté de la médecine spagirique s’est fondée la chirurgie spagirique. Il existe à la Bibliothèque nationale (i) un manuscrit sur cette matière, par Pierre Jean Faber, docteur médecin de Montpellier, qui la définit ainsi: « une science par laquelle on cognoist le baume intime naturel du corps humain dont toutes et chaque partyes sont conservées, nourries et fomentées, qui estant cogneu, enseigne l’application externe d’un autre baume qui luy est semblable et homogène pour la guérison de toutes les maladies cutanées, qui sont comprises dans les tumeurs, playes, ulcères, fractures et luxations. »

Les « chimiques » appelaient ce baume Mercure de vie , parce qu’ils appelaient mercure toute humeur qui contient avec elle l’esprit de vie. Pour eux encore, Mercure c’était la planète et, dans leurs élucubrations astrologiques, ils disaient que la conjonction de Mercure avec le Soleil c’est le soleil lui-même, avec la lune, c:est la lune ellemême, etc., parce que Mercure a les propriétés et les vertus des planètes auxquelles il est conjoint. « Cette humeur de vie que le ciel et les éléments constituent pour la génération et conservation de toutes choses est appelée mercure pour la sympathie qu’il a avec le Mercure céleste, car lorsqu’il se

(i) Dcp. des Ms. fonds français, n° 19992.

conjoint à la chair, il devient chair, aux os il devient os, etc... et tout ainsy que la fabuleuse et mystérieuse antiquité nous donne un Mercure, messager des dieux, fils et nourrisson de Jupiter, de meme notre mercure est le messager des éléments qui constituent par son assemblage leurs mixture et union... » Cet esprit de vie, croyait-on, descend du ciel sur la terre par les rayons célestes. « Le mercure est un esprit de vie que Dieu a créé pour la fabrique et la conservation du monde... c'est une quinte essence de tous les éléments empreinte de l’esprit céleste pour la génération et conservation de toute chose. »

Pour les médecins spagiristes toutes ces choses étaient faites par la combinaison de trois substaiïces qui sont le sel, le soufre et le mercure.

Que, partant de ce principe, on ait employé le mercure en thérapeutique, il n’y a là rien de surprenant. Et ce sont les Arabes qui les premiers l’ont employé timidement contre certaines affections cutanées, et en 1497. J. Widmann ou Salicet s’en servit dans la syphilis (1).

(1) Gmelin, Apparatus medicaminum , t. II, p. 24, Ed. Goetting. 1796. — « Priai us tamen, qui ad debellandum truculentum hoc malum, primo in Europam introitu lepræ, cui jam Iheodericus (Chirurg. Bergam. 1498. fol ) et alii opposuerant, tantopere œmulum,mercurio usus est, videtur fuisse Jo. Widmann s. de Saliceto {Tractatus... de pustuïis et morbo qui vulgato nomine mal de Franzos appcllatur. 1497 (Bibl. Nat. réserve, Td53 7.) »

L idée de faire remonter jusqu’à la Divinité tous les fléaux, toutes les maladies, toutes les misères qui frappent l’espèce humaine est vieille comme le monde lui-même. La Bible, les livres sacrés de tous les peuples leur reconnaissent la même origine. Monothéisme, polythéisme, c’est tout un pour l’esprit de l’homme, qui trouve plus simple de rapporter à une puissance supérieure les faits qu’il ne peut expliquer. On comprend ainsi que les Israélites attribuent à Jéhovah ce que les Grecs attribuent à Jupiter, à Mars, à Saturne, à tous leurs dieux en un mot, ce que les Chaldéens attribuent aux astres. Il y avait donc des rapports très intimes entre la divinité et les astres, qui chez certains peuples étaient adorés comme des Dieux. Puis, un mélange informe se fit de toutes ces

croyances, qu’on tâcha d’accommoder tant bien que mal. C’était par des signes célestes que la Divinité se révélait aux hommes ; elle témoignait son courroux par des éclipses, des éclairs, des orages.

Au commencement des temps modernes, il était assez difficile de concilier les idées religieuses avec les idées payennes : on y arrivait cependant en renvoyant à Dieu la cause de tous les phénomènes, ce qui permettait d’unifier toutes les croyances. Grünbeck, qui est le motif de ce travail et sur qui nous reviendrons plus tard, explique ainsi les ce foudres pestilentielles », leur origine et leur influence sur le corps humain. C’est la théorie de Galien modifiée et expliquée selon les idées astrologiques. « Le corps humain, dit-il, est composé de quatre éléments, la terre, l’eau, le feu et l’air. La terre apparaît surtout dans la chair et les os, à cause de leur solidité terrestre; l’eau se montre principalement dans les humeurs. L’air est contenu dans ies poumons; c’est pourquoi iis sont toujours en mouvement, parce qu’ils sont comme le soufflet du cœur, afin que cet organe ne soit pas consumé et dissous par une trop forte chaleur. Le siège du feu est dans le cœur; aussi cet organe est-il plus large en dessous, plus aigu en dessus, ce qui est la forme du feu. L’altération du corps résulte du changement des éléments. Si le corps se comporte d’une façon, sa nature éprouve un chan-

gement analogue. C’est par cette cause qu’arrivent les luttes. Car si les corps sont enflammés, ce qui survient ordinairement lorsque domine une trop grande sécheresse, c’est-à-dire quand il y a conjonction (i) de deux planètes, Saturne et Jupiter, signe de feu, alors surviennent la destruction des cités et des villes fortifiées, les bouleversements des royaumes et la mort des peuples. Par la même raison survient la disette, comme le dit Aristote : La fertilité et la stérilité d’une année surviennent par le changement des étoiles en divers signes sur sept climats, et les nations et les royaumes se sont dépeuplés après la conjonction de deux planètes, Saturne et Jupiter. Par suite de leurs révolutions surviennent de grands accidents. En outre, la conjonction de Mars avec ces planètes dans leur décours signifiera la sécheresse de la terre, comme Albert le démontre dans son livre Sur la nature et la propriété des éléments , sécheresse dont les effets seront

(i) On appelle conjonction la rencontre de deux planètes dans une ligne droite par rapport à certain point de la terre. D’après la conjonction de ces planètes dans tel ou tel signe du Zodiaque, on tirait des horoscopes ou des prédictions.

Le Zodiaque est la zone ou ceinture d’étoiles que le soleil semble traverser pendant le cours de l’année. Ces étoiles constituent douze constellations ou assemblages d’étoiles qui correspondent aux saisons, et représentent avec beaucoup de bonne volonté des figures qui leur ont donné leurs noms; ce sont : Bélier, Taureau, Gémeaux (Printemps) — Écrevisse, Lion, Vierge (Été), — Balance, Scorpion, Sagittaire (Automne), — Capricorne, Verseau, Poissons (Hiver).

proportionnés à l’intensité de leur conjonction. La peste enfin résulte de la contamination du ciel. Car le ciel étant un élément d’une nature particulière et s’accommodant à la pestilence, nous qui sommes des animaux vivant par l’air, lorsque nous respirons, comme tous les êtres qui ont des poumons, il est inévitable que cet air corrompu et respiré par nous corrompe l’intérieur de notre corps, (i) »

Si l’astronomie a pour but l’étude des mouvements des corps célestes, l’astrologie avait la prétention de faire rapporter ces mouvements aux divers événements de la vie et même de prévoir l’avenir. L’astronomie repose sur des principes scientifiques certains; l’astrologie repose sur la fourberie et l’ignorance des uns et sur la crédulité des autres.

Quand vivait Grünbeck, le système de Ptolémée était le seul connu. Copernic, né en 1472, ne publia ses idées qu’à la fin de sa vie, et ce 11’est, dit-on, que le jour de sa mort, en 1543, que parut le livre qui les exposait.

Ptolémée vivait dans le deuxième siècle après J.-C. S’il n’inventa rien, il a eu du moins le mérite de rassembler et de coordonner les travaux d’Hipparque. Pour lui, le monde comprend deux régions, une région élémentaire et une région éthérée.

(1) Grünbeck, Tractatus de pestilentiali scorra , sive Mulo de Francs Cap. III, p. 57.

La région élémentaire est composée des quatre éléments, l’eau, l’air, la terre et le feu. La Terre est immobile au centre du monde; — l’eau couvre la plus grande partie de la surface de la terre ; — l’air est au-dessus de la terre; — le feu est au-dessus de l’air.

La deuxième région, ou région éthérée, enveloppe la région élémentaire. Elle est composée de onze deux qui tournent autour de la terre, comme

autour d’un centre. Tous les corps célestes tournent autour de la terre et les grands astres accomplissent leur rotation dans un temps variable.

Les principales planètes connues à cette époque étaient la Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, Mars, Jupiter et Saturne, et chacune se mouvait dans son ciel.

Trois planètes étaient accusées de tous les méfaits; c’étaient Mars, Saturne et Jupiter et leur conjonction donnait lieu à de grandes calamités.

Dans le chapitre VI du Traité de la scorre, Grünbeck traite des conjonctions des astres. Il admet, avec son époque, que de toutes les conjonctions, celles de Saturne, de Jupiter et de Mars sont les plus redoutables et indiquent les événements les plus prodigieux, surtout quand elles ont lieu dans le signe du Bélier, c’est-à-dire du 15 mars au 15 avril. Il admet des conjonctionspetites, grandes et très grandes.

On croyait que lorsqu’il y avait conjonction entre deux planètes, il y avait lutte entre elles, et que la plus forte l’emportait sur l’autre et exerçait son influence sur les corps terrestres. On avait admis, par hypothèse, que Saturne est froid et sec et qu’il augmente l’atrabile; que Mars est chaud et sec et qu’il augmente labile, etc., et que, par conséquent, Saturne occasionnait les maladies longues, tandis que Mars occasionnait les maladies aiguës.

On considérait comme très mauvaises les conjonctions de Saturne et de Mercure dans le Scorpion, de Mars et de Jupiter dans le même signe, de Vénus et de Mercure dans les Poissons.

On avait noté la conjonction de Jupiter et de Saturne le 24 novembre 1484, dans le signe du Scorpion; cette conjonction avait donné lieu à la peste et à la guerre (1). Une autre eut lieu entre Jupiter et Mars le 17 novembre 1494, dans le même signe; Coradin Gilini (2) signale de son côté une conjonction entre Saturne et Mars le 16 janvier 1496.

D’un autre côté, La Martinière écrivait: «Saturne est une planète pesante, diurne, sèche, nocturnale et malveillante, à qui l’on attribue les fièvres longues, quartes et quotidiennes, les incommodités de la langue, des bras et de la vessie, la paralysie universelle, les gouttes, les tabes, les abcès, apostumes, obstructions du foie et de la rate, la jaunisse noire, les cancers, polypes, les maladies des intestins, comme sont les coliques venteuses, pi-

(1) Eu France, révolte du duc d’Orléans contre le roi. E11 Angleterre, le roi Richard III est tué (1485) près de Bosworth, dans un combat contre les partisans des Tudor. — Epidémie de miliaire (1484), — Peste à Milan (1184), en Angleterre (i486), suctte anglaise (1483-85), scorbut en France (i486). — Guerre d'Italie et syphilis (1494).

(2) De morbo gallico, opusculum, 1497; Luisinus, Aphrodisiacus , sive De lue venerea, 1728.

tuiteuses, les hémorroïdes douloureuses, les hernies, les varices, cors aux pieds, crachements de sang pulmonin, appétitcanin, difficulté de respirer, sourdites, pierres tant aux reins qu’à la vessie, l’épilepsie, alopécie, opiasie, cachexie, hydropisie, mélancholie, lèpres et autres maladies provenant des humeurs sales et pourries... »

Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps sur ces idées qui ne sont ni sérieuses, ni discutables : il suffit de les avoir indiquées pour qu’on en fasse justice.

Les renseignements biographiques qu’on possède sur Grünbeck sont peu précis. On l’appelle indistinctement Grünbeck ou Grünpeck; son prénom était Joseph (i). Tantôt il est désigné comme prêtre indigne, eincn umvürdigen P ries ter, tantôt comme le digne sieur Joseph Grünpeck de Nuremberg (i der würdige Herr Joseph Grünpeck gu Niirnberg). Il est né a Burkhausen, ville de Bavière, sur la rivière de Saltz, comme il le dit dans la préface de son opuscule sur la Mentulagre. D'après lui-même, il aurait été secrétaire de l’empereur Maximilien d’Autriche (2), fonction qu’il aurait

(1) Solger, Bibl. P. 1., n. 1933, p. 197. — Allgemeine Litteratur Zeilung, 1788, n° 40, p. 430.

(2) Maximilien Ier, empereur d’Allemagne, et fils de Frédéric III, est né en 1459. B avait épousé, en 1477, Marie de

remplie assez mal, à cause de sa mauvaise santé.

Grünbeck étant à Augsbourg, avait trouvé un petit poème de 124 vers, composé par Sébastien Brant, professeur de droit, sur la Scorre pestilentielle ou Mal français (1). Ce petit poème était dédié à Jean Reuchlin, autrement dit Capnion (2).

Bourgogne, fille de Charles le Téméraire. C’est à cause de la terre de Bourgogne qu’il fut en guerre avec la France. En 1495, Charles VIII lui disputa le royaume de Naples, qu’il dut abandonner. Maximilien est mort en 1519 et eut pour successeur Charles -Quint.

(1) De pestilentiel scorra.

(2) Capinon, dans notre édition, est aussi appelé Capnion ou Reuchlin. Potton, dans la Notice sur la vie et les ouvrages de Hutten (p. xm), lui consacre quelques lignes que nous reproduisons ici.

« Reuchlin, célèbre par son érudition et son éloquence, qui jouit encore de la réputation d’un des hommes les plus savants de son siècle, avait été censuré, persécuté par les dominicains, les moines de Cologne, accusé de soutenir les Juifs, lorsqu’un édit avait ordonné de saisir, de brûler tous leurs livres (excepté la Bible), comme contraires à la religion et à la foi chrétienne. L’illustre professeur, ayant eu le courage de défendre les droits imprescriptibles de la propriété, avait relevé les divagations, l’ignorance, l’astuce, de ses adversaires. C’était une querelle de liberté de conscience : Fusclis, Erasme, Budé, Peutinger, Mélanchton, etc., embrassèrent le parti ce Capnion. Hutten fut ardent entre tous; rien ne lui coûta, ni les voyages à Rome, ni les courses en Allemagne, ni les pamphlets, ni les suppliques à l’empereur. Reuchlin, condamné par une commission ecclésiastique, en appela au pape, qui suspendit le jugement... »

Il était un des professeurs les plus érudits de littérature latine et hébraïque (Hensler, p. 15).

qui cultivait également la littérature, le droit et la poésie. Grünbeck dit qu’il fut frappé par la forme et le fond du poème et que l’idée lui vint ainsi de réunir dans un petit opuscule tout ce qu’il savait sur l’origine de cette maladie nouvelle qu’on appelait Mentagora ou S cor r a , plante de la nuit et de faire connaître tous les remèdes conseillés par les médecins les plus instruits. C’était en 1496; par conséquent Grünbeck est, dans l’ordre chronologique, l’un des premiers syphiliographes.

Le poème de Brant, auquel Grünbeck fait allusion, est assez médiocre, quoi qu’il en dise. Brant fait venir la maladie par l’importation des armées françaises. Obéissant aux idées astrologiques de l’époque, il dit que cette maladie se manifeste chaque fois que Saturne sort de son domaine pour visiter le palais de Jupiter, c’est-à-dire quand les deux planètes sont en conjonction :

Fit quotiens propriis Salurnus ab ad Unis exit,

laque Jovis migrât morbifer ille doinus . (v. 73-74.)

Quant au traitement, on n’est pas plus laconique : le culte de la Divinité, le temps, la saignée répétée jointe aux mithridates, sont les seuls remèdes favorables.

Le poème se termine par une dizaine de vers dans lesquels Brant fait l’éloge de l’empereur Maximilien. qui est à la fois « un foudre de guerre et un ami de la paix, n

Joseph Grünbcck, de Burckhausen, a ainsi composé deux petits ouvrages latins sur la maladie vénérienne.

Le premier a pour sujet : Traité de la scorre pestilentielle ou mal français, contenant son origine et son traitement; l’autre : De la mentulagre (maladie du membre viril). Ces deux livres sont bien différents. Le second est préférable au premier, qui a pour base l’astrologie et qui considère les maladies syphilitiques comme le résultat de la conjonction des astres.

Grüner avait trouvé dans la bibliothèque académique les deux opuscules de Grünbcck et c’est à lui qu’on en doit la publication, en 1787, c’està-dire, 281 ans après leur composition.

Grünbeck avait accepté le mot de scorra donné à la maladie syphilitique, mot qui tirait son étymologie de Sxwp, qui signifie impureté, ordure. Son Traité qui contient dix chapitres est un tissu de rêvasseries, dans lesquelles il mêle le sacré au profane, les dieux du paganisme avec le Dieu des chrétiens, l’astrologie avec la médecine. En résumé, il fait remonter à la volonté divine la guerre, la famine et la peste : ces fléaux ne se déchaîneraient sur l’humanité que par suite des influences sidérales.

Dans une lettre à Bernard de Walkirch, professeur de belles-lettres et chanoine de la cathédrale d’Augsbourg, Grünbeck dit qu’il croit que cette

maladie est engendrée par la bile, qu’elle môle son poison à latrabile, puis à la pituite... Et lorsque la nature veut se débarrasser de cet ennemi, elle le pousse vers le confluent des veines qui sont dans le voisinage des parties naturelles...

Le roi Charles VIII était parti de Paris au mois d’avril 1494 pour faire la conquête du royaume de Naples sur lequel il prétendait avoir des droits, qu’il tenait de la maison d’Anjou, dont Louis XI avait recueilli l’héritage (1). Il emmenait avec lui une armée de 60,000 hommes, un brillant entourage et un certain nombre de médecins (2), parmi les-

(1') Charles d’Anjou, frère de saint Louis, avait régné sur le royaume de Naples, mais ses successeurs en avaient été dépossédés.

(2) Adam Fumée, de Tours, docteur régent de Montpellier, est mort à Lyon, au mois de novembre 1494. — Jean Michel, reçu à la licence en 1475, à Paris, n’avait jamais fait acte de régence : il est mort en 1495 à Chiesi (Quiers). Le roi resta à Quiers jusqu’au 22 août « que trespassa Maistre Jehan Michel, premier médecin du Roy, très excellent docteur en médecine, duquel le Roy fut moult fort

quels Adam Fumée, Jean Trossellier, Jean Michel, François Miron succombèrent.

Charles VIII attendit quelques mois cà Lyon, la fin des préparatifs.

Il passa par Grenoble, Briançon (ier septembre), Turin, Asti (9 septembre), Casale, Pavie, Plaisance, Gênes (16 octobre), rallia près de Lucques son artillerie qui était partie par mer, traversa Florence (17 novembre), Sienne, Viterbe et fit le 31 décembre son entrée à Rome à la tête de 30,000 hommes. Il y resta jusqu’au 28 janvier et se dirigea vers Naples, où il entra le 22 février 1495. Il usa dans cette ville du privilège qu'avaient les rois de France et, dit l’historien, Sanavit plures Neapolitanos morbo scroplmlario (1). Il quitta Naples le 21 mai, en y laissant quelques troupes et emmenant avec lui 10 a 12,000 hommes et une partie de son artillerie. Il était à Rome le Ier juin, a Viterbe, du 5 au 8, a Pise le 21, et c’est le 6 juillet qu’il remporta à Fornoue la victoire qui sauva l’honneur de ses armes.

Cette campagne avait duré près d’une année ;

marry. » [Le Vergier d'honneur .... par Octavicn de S. Gelais... et par Maistre Andry de la Vigne), — Jean Trossellier, docteur médecin de Montpellier, est mort à Sienne pendant l’expédition de Naples. — François Miron, de Perpignan, docteur régent de la Faculté de Montpellier, est mort à Nancy, à son retour de Naples.

(1) Muratori. Rerum Italicarum Scriplores... T. V,p. 51, B.

c’est à elle qu’on fait remonter l’introduction de la syphilis en Italie, et c’est d’elle que la maladie a été appelée mal français .

On redoutait beaucoup en Italie l’entrée de l’armée française, à cause du grand nombre de soldats que Charles VIII amenait à sa suite; on craignait la peste et la famine. En outre, en 1495, les inondations avaient été considérables jusqu’au mois de mai. Jamais, de mémoire d’homme, les eaux n’avaient atteint une si grande hauteur. On redoutait les malheurs qui devaient être la conséquence inévitable de ces fléaux.

Le roi, de son côté, n’était pas un modèle de vertu. Il était jeune et ami des plaisirs. C’était, disaient les Italiens, le plus lascif des Français, « e si diletteva molto del coito, e di mutare ancora « pasto qualche volta, elle quando avea usato con « una, piu di quella non si curava, dilettandosi « molto di cose nuove » (1).

Est-ce l’armée française qu’il faut accuser d’avoir apporté la syphilis en Italie? Ce 11’est pas l’opinion de tous les historiens.

Bartholomeo Senarega (2), dans ses commentai) Chronicon Venelum , in Muratori, T. XXIV, col. 3 1. C.

(2) Coinmentaria de rebus genuensibus, in Muratori, I. XXIV, col. 558, B, C, D. — Bartholomeo Senarega, né à Gênes, avait été appelé aux affaires en 1448 ou en 1478; ii lut ambassadeur, chancelier, etc. Ses Commentaires vont de 1488 à 1514. Il a été ambassadeur auprès de Charles VIII en 1494.

ta.ires sur les affaires de Gênes, s’exprime ainsi :

« Une maladie nouvelle et jusqu’alors inconnue... commença à se manifester deux ans avant l’arrivée de Charles en Italie. Elle avait infesté les deux Espagnes, la Bétique, la Lusitanie, la Cantabrie, avant de venir jusqu’à nous. Beaucoup disent qu’elle vient d’Ethiopie : elle infligeait aux malades les plus cruelles tortures, surtout si elle se portait aux articulations. Des ulcérations apparaissaient sur tout le corps, pires et plus horribles que la variole (morbillis). Ramollies par les frictions et desséchées ensuite, elles se montraient de nouveau plus nombreuses et plus douloureuses, semblables aux squames de la lèpre et toujours repoussantes (horrentibus). La fièvre était rare; on observait la maladie chez les hommes et chez les femmes, surtout aux parties sexuelles. Mais elle n’atteignait pas ceux qui menaient une vie sobre et régulière.

« Le traitement était le même et très difficile chez les deux sexes : peu succombèrent, si ce n’est dans le bas peuple; peu aussi en furent tout à fait exempts. Mais ceux qui en furent une fois atteints nerevinrent jamais à leur santé première.

« Il en est qui crurent que c’était la maladie décrite par Cclse sous le nom d’éléphantiase : pour moi, je ne le crois pas, car si on examine les malades après avoir lu Ceise, on ne trouve pas de ressemblance entre .les deux maladies. Toutefois il n est

pas facile d’en donner des preuves certaines. Cette maladie porte des noms différents : les Espagnols l’appellent mal français; les Français l’appellent mal napolitain; quant à nous, nous l’appelons Tavellas. »

Marcello Cumano, qui était chirurgien à Venise à la fin du xve siècle, raconte que, en 1495, en rentrant au camp de Novare, il avait vu des soldats affectés de pustules à la face, sur tout le corps, ayant débuté sous le prépuce ou à côté, et de la grosseur d’un grain de millet, avec prurit... Il les attribuait à l’ébullition des humeurs (1).

Être affecté de syphilis était considéré alors comme un malheur et non comme une faute. C’est ainsi que nous voyons Fracastor dédier son poème sur la syphilis au cardinal Bembo, — Grünbeck dédier son Traité de la scorre à Bernhard de Walkirch, chanoine de l’église cathédrale d’Ausgbourg.

Il y avait même, paraît-il, une messe pour les vérolés; c’était la messe de Saint Job, contra morbum gallicuin(2), et l’évangile était pris tout naturellement dans Saint Luc. Au temps des Grecs, on eût envoyé les syphilitiques dans le temple

(1) DeRenzi, Sloria délia medicina in Italia, T. Il, p. 430.

(2) DÆissale Romanum, Venetiis, 1521.

de Mercure; aujourd’hui on les envoie à l’hôpital et avec plus de profit pour eux, et si l’on invoque Mercure, ce n’est plus comme dieu, mais c’est comme médicament.

Charly-sur-Marne, 27 août 1883.

A. Corlieu.

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