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RECHERCHES PHYSIQUES-PHYSIOLOGIQUES SUR LA VISION DES COULEURS

Méthode à posteriori expérimentale appliquée à l'étude de la vision des couleurs.

270. La Méthode a posteriori expérimentale m'a dirigé encore dans mes recherches sur la vision des couleurs et dans quelques recherches sur la perspective.

ARTICLE PREMIER

Contraste simultané des couleurs et de leurs tons.

271. La méthode se révèle dans le dispositif même des expériences sur le contraste simultané des couleurs.

Ainsi on prend deux feuilles de papier identiques A et A', et deux autres feuilles pareillement identiques, égales d'étendue aux premières, mais en différant par la couleur, B et B'.

On juxtapose A' et B'et on place A à quelques centimètres de A', et B à quelques centimètres de B'.

La conséquence de ce dispositif est précisément conforme à la méthode, puisqu'il permet de constater le changement produit dans A' et B' en comparant facilement A' à A et B' à B.

On détermine ainsi :

1° La loi du contraste de ton quand A et A' sont d'un gris clair et B et B' d'un gris foncé, ou d'une même couleur à des tons différents.

2° La loi du contraste simultané des couleurs quand A et A' sont d'une couleur et B et B' d'une couleur différente.

Le dispositif de ces expériences ne permet pas seulement la comparaison, qui est un vrai contrôle, mais

il permet encore, après qu'on a reconnu par l'expérience que les modifications des couleurs Af et B' sont données par la complémentaire de B', qui s'ajoute à la couleur de A' et la complémentaire de A' qui s'ajoute à la couleur de B', d'avoir la certitude de la loi du contraste simultané des couleurs.

Seulement il ne faut jamais oublier que les effets de coloration dus aux complémentaires étant faibles, une lumière trop vive ou trop faible, selon les cas, nuit à l'observation des modifications produites par la juxtaposition.

272. D'après les difficultés qui s'opposent à ce qu'un certain nombre d'esprits distingués comprennent clairement ce que le contraste simultané renferme de neuf, je vais examiner deux catégories de faits.

Première catégorie de faits.

Par le contraste des couleurs peuvent s'embellir ou se nuire, je ne parle pas des cas où l'on jugerait qu'elles ne gagnent ni ne perdent.

En opérant, comme je l'ai dit, il est aisé de juger si la juxtaposition de deux couleurs est avantageuse ou nuisible. Ce résultat est incontestable.

Deuxième catégorie de faits.

Ce qui est contestable ce sont les effets de certains arrangements de couleurs.

C'est la préférence donnée, par exemple, à l'association du bleu avec le rose, eu égard à l'association du blanc avec le bleu ou avec toute autre couleur;

C'est la préférence donné à l'association du blanc avec les couleurs dites simples, relativement à l'association du blanc avec les couleurs dites binaires, etc.

Je conçois parfaitement l'application du proverbe: // ne faut disputer ni des goûts ni des couleurs quand il s'agit des faits de cette catégorie.

273. Je reconnais donc comment on peut différer de goût, mais ce que je veux combattre comme contraire à la vérité, c'est de juger des arrangements en alléguant un prétendu principe qui n'est qu'un absolu a priori.

Tous ceux qui ont lu le Timêe de Platon savent l'importance donnée par le philosophe grec au principe de* semblables. Selon lui, nulle union possible entre des contraires sans un ou deux termes moyens.

Le principe des semblables a été appliqué par des artistes, par des écrivains qui ont traité du goûl

dans les arts, de la manière la plus arbitraire et la plus inexacte, lorsqu'ils ont posé en principe qu'il ne peut exister d'harmonie de contraste, parce que toute harmonie de couleur rentrait dans les harmonies que j'ai appelées à: analogues conformément au principe des semblables.

274. Gomment ai-je établi des harmonies d'analogues et des harmonies de contraste? C'est en recueillant ce que les hommes de tous les temps, de tous les pays ont admiré dans la nature vivante, les fleurs, les oiseaux, les coquilles et les insectes ; c'est en étudiant les œuvres des décorateurs, des artistes, etc., présentant des harmonies qui plaisent à tous.

Cette étude expérimentale montre que de tout temps l'association du rouge ou du rose avec le vert a paru belle. Léonard de Vinci a vanté l'association du jaune et du violet, et Newton celle du bleu et de l'orangé. Voilà donc la justification des harmonies de contraste, puisque celles dont je viens de parler se composaient de couleurs complémentaires présentant les associations les plus différentes possibles.

275. Lorsque je fis connaître la loi du principe du contraste simultané des couleurs, c'était l'exemple d'un fait général de sensation où deux corps différemment

colorés, vus simultanément, perdent ce qu'ils ont de semblable pour paraître plus différents. C'était donc un principe diamétralement opposé à celui des semblables et au principe du mélange des couleurs.

Un fait que j'ai cité déjà à l'Académie, est la critique faite contre les harmonies de contraste, par l'auteur d'un ouvrage publié récemment sur la joaillerie. Il trouve l'association du rubis avec la topaze agréable; il admet, conformément à la loi, que le rubis prend du bleu, ainsi que la topaze; mais, pense-t-il, Yharmonie étant incompatible avec le contraste, elle ne peut naître que du principe des semblables, et dès lors il en conclut que les couleurs se rapprochent; et pourquoi? Parce que celles du rubis et de la topaze prennent toutes les deux du bleu. D'où la'conséquence que si le rubis prenait du jaune, couleur delà topaze, et si celle-ci prenait du rouge, couleur du rubis, les couleurs des deux pierres précieuses s'éloigneraient l'une de l'autre ! !

L'auteur ignore, optiquement parlant, qu'une couleur simple comme le rouge ne peut être nuancée, c'est-à-dire sortir de sa gamme qu'en prenant du bleu ou du jaune; de même le jaune ne peut être nuancé qu'en prenant du rouge ou du bleu, et le bleu ne peut l'être qu'en prenant du rouge ou du jaune. D'où la conséquence que le rubis et la topaze

ne peuvent se rapprocher que si le premier prend du jaune et la topaze du rouge et que dès lors les couleurs de ces deux pierres s'éloignent en prenant du bleu.

Contraste successif et contraste mixte des couleurs et principe de leur mélange.

276. Je n'ai pu porter la clarté dans l'histoire de la vision des contrastes de couleur qu'en en distinguant de trois sortes : le contraste simultané, le contraste successif et le contraste mixte.

277. Et ces distinctions elles-mêmes pour être saisies avec précision, n'ont pu l'être qu'après qu'on a eu démontré l'opposition, qu'on me permette de la qualifier de diamétrale, du principe du mélange des couleurs d'avec le principe de leur contraste simultané.

278. Effectivement c'est grâce à Yopposition diamétrale de ces deux principes mise en avant, non d'une manière dogmatique conformément à la méthode a priori, mais démontrée par l'expérience, conformément à la méthode a posteriori, qu'on peut

se rendre le compte le plus satisfaisant de faits qui autrement eussent pu paraître contradictoires.

Tant que vous voyez distinctement deux surfaces différemment colorées, vous percevrez les modifications conformes à la loi du contraste simultané; mais si les surfaces colorées sont étroites, par exemple de 1 à 2 millimètres de largeur, en les voyant à une certaine distance, vous pourrez percevoir la sensation indiquée par la loi du mélange des couleurs.

279. C'est en recourant à ces deux principes que Ton explique des phénomènes de vision distincte et de vision indistincte qui pourraient paraître en contradiction si l'on voulait les expliquer par un de ces principes à l'exclusion de l'autre.

Par exemple, ce qui favorise le plus la vision distincte, est la différence de ton entre un dessin au simple trait, ou des lettres, sur le fond où ils apparaissent. Sous le rapport de la vision distincte, rien n'est préférable à l'opposition du blanc et du noir; mais le but n'est pas atteint si les traits du dessin et des lettres n'ont pas une certaine largeur, autrement la visibilité laisserait à désirer.

Effectivement des traits noirs et minces sur un fond blanc peuvent échapper à la vue distincte, tant alors le blanc a d'influence pour éteindre Je noir

conformément au principe du mélange. Dans plusieurs cas, il suffit de roser convenablement le fond blanc pour que les traits apparaissent d'une manière distincte, résultat tout à fait conforme à des spécimen que je mis sous les yeux de l'Académie en réponse, le 2 de novembre 1863, à une critique faite en octobre 1863 par M. Plateau de la loi du contraste simultané des couleurs.

Une bande de couleur de 8 cent, de largeur placée sur un carton blanc de manière qu'elle apparaît encadrée de 6 cent, de blanc, est vue, conformément à la loi du contraste simultané de ton, plus élevée de ton que la même couleur appliquée

de la même manière sur un carton noir.

Si l'on applique sur un fond blanc 17 zones de la même couleur que la précédente mais de 0m,002 de largeur et écartées l'une de l'autre également de 0m,002, et que l'on compare cet assemblage à un autre fait sur un carton noir, en se plaçant de 4 à 7 mètres des cartons, les zones sur Jond blanc paraîtront moins distinctes que sur fond noir, et ce qui est remarquable moins élevées de ton à cause du mélange de la lumière blanche.

Ces derniers effets s'expliquent par le principe du mélange des couleurs.

280. L'explication des faits précédents rend compte d'effets dont nous sommes journellement les témoins. Je citerai deux exemples.

Premier exemple. — Autrefois on avait pensé que le cadran d'une horloge publique devait satisfaire au besoin de la lecture parfaite de l'heure quïl indiquait, et que cette condition exigeait que le cadran étant blanc les aiguilles et les chiffres des heures fussent noirs. — Aujourd'hui, par un motif que j'ignore, on a substitué aux aiguilles noires des aiguilles dorées et même quelquefois aux chiffres noirs des chiffres dorés. On a imaginé au lieu d'un cadran plan ou très-légèrement bombé, un cadran présentant les chiffres des heures sur une surface bosselée.

Deuxième exemple. -*- Le second exemple est l'inverse du premier; au lieu d'affaiblir l'effet d'un contraste entre le blanc et le noir, on a placé des basreliefs noirs ou bruns sur des fonds blancs. Or que résulte-t-il du contraste en ce cas? C'est que les reliefs de la seul pture d 'une matière noire ou brune étant bien moins prononcés à la vue que les reliefs de la sculpture d'une matière blanche, à une certaine distance où la sculpture de la matière noire ou brune apparaît sur un fond blanc, la lumière du relief est affaiblie, sinon éteinte, par l'intensité de la lumière blanche réfléchie par le fond. La sculpture noire ou

brune apparaît alors comme une ombre ou une découpure noire sur fond blanc.

Perspective.

281. En m'occupant si longtemps de la vision des couleurs, je n'ai pu négliger de tenir compte de la perspective, non relativement à la géométrie, mais relativement à l'œil de l'homme et à l'intervention de son entendement. C'est ce qui m'a conduit à expliquer la différence existant entre les effets du panorama et ceux du diorama.

RECHERCHES PSYCHOLOGIQUES SUR UNE CLASSE PARTICULIÈRE DE MOUVEMENTS MUSCULAIRES.

Méthode à posteriori expérimentale appliquée à l'explication de certains mouvements musculaires exécutés sans que la volonté les commande.

282. Si un principe a reçu une application trèsgénérale, c'est celui que j'ai formulé à la suite de mes recherches ^ur le pendule explorateur, en 1813. La description de mes expériences parut dans une lettre adressée à M. Ampère (Revue des Deux-Mondes de Tannée 1833).

Je démontrai que lorsqu'on tient un pendule formé d'un fil et d'un corps pesant au-dessus d'un objet quelconque avec la pensée que la présence de cet objet peut mettre le pendule en mouvement, celui-ci oscille, quoique cette pensée ne soit pas la volonté qui commanderait le mouvement.

J'ai prouvé que si l'expérimentateur a les yeux bandés le pendule reste en repos.

Toutes les conséquences de ce principe, appuyé toujours sur l'expérience, ont été développées dans un ouvrage spécial (1).

Et malgré toutes les modifications que l'on a voulu substituer à la manière dont j'ai formulé le principe, je persiste dans les expressions qui, à mon sens, sont parfaitement claires et conformes à la vérité.

J'ajouterai qu'à l'occasion des tables tournantes, M. Babinet et M. Faraday ont expliqué les phénomènes dont ils se sont occupés, conformément au principe formulé dès 1813.

Je ne doute pas aujourd'hui que ce principe ne soit applicable à l'explication des tables parlantes,

(1) Du pendule explorateur, de la baguette divinatoire et des tables tournantes, Paris, Mallet-Bachelier, 1854*

mais avec la réserve que les personnes qui les font parler soient de parfaite bonne foi.

Le principe doit intervenir dans la distinction établie entre le rêve proprement dit où le dormeur est en repos et le somnambulisme où le dormeur est en mouvement. Je suis étonné que les personnes qui se sont occupées de ces phénomènes, depuis mes écrits sur le pendule explorateur, aient négligé d'examiner les deux phénomènes au point de vue où je me place; car on sait que généralement la mémoire conserve le souvenir d'un rêve où il n'y a pas eu de mouvement tandis qu'elle ne conserve aucun souvenir des actes du somnambulisme.

L'explication des mouvements du pendule explorateur que je rappelle, ne doit pas être oifkliée des savants qui se livrent à des observations ou à des expériences dans lesquelles interviennent les organes musculaires, et l'on ne doit jamais négliger de la prendre en considération dans les pesées que Ton fait avec le désir de trouver un certain poids.

283. Le résumé que je viens de tracer de mes recherches sur la vision envisagée relativement à la

méthode, laisserait à mon sens, à désirer, si je me taisais sur le parti que j'en ai tiré pour l'enseignement (voir 2e partie, chapitres 3 et 4), sur le jour qu'elles jettent sur plusieurs phénomènes psychologiques (voir dans mon livre sur la loi du contraste simultané des couleurs, les observations auxquelles je fais allusion, page 702), en montrant la ressemblance existant entre le compte que l'esprit se rend de phénomènes visibles et de phénomènes psychiques qui semblent étrangers à des phénomènes perçus par l'intermédiaire de nos sens.

C'est en suivant mes recherches dans cette direction, que je me suis appliqué à montrer combien est erronée l'expression d'erreurs des sens; là encore Terreur ftaît de notre ignorance d'un jugement prononcé avant de s'être assuré d'avoir en sa possession tous les éléments dont la connaissance serait indispensable pour formuler la vérité.

Enfin la physiologie et la thérapeutique gagneraient beaucoup en précision à des recherches dans lesquelles les propriétés organoleptiques d'espèces chimiques bien définies, et douées d'énergies spéciales plus ou moins énergiques, seraient envisagées relativement à d'autres espèces chimiques douées de propriétés organoleptiques capables d'agir efficacement sur les premières, soit en les neu-

tralisant, soit en les exaltant. En définitive, les propriétés organoleptiques des espèces chimiques seraient étudiées d'une manière analogue à celle dont on étudie les propriétés chimiques au point de vue de la neutralisation.

• 284. Telles sont les recherches qui, base de lamé-

thode a posteriori ex périment aie ) m'ont permis de la définir d'une manière rigoureuse, en la caractérisant par l'intervention de l'expérience envisagée spécialement comme contrôle d'une induction théorique à laquelle conduit l'esprit curieux de connaître la cause prochaine, soit de phénomènes que la nature présente directement, soit de phénomènes qui se manifestent dans des circonstances particulières que l'homme imagine quand il fait ce qu'on nomme des expériences ; en ce cas, la méthode ne comprend point celles qui ont été faites en premier lieu, mais les dernières instituées avec l'intention formelle de savoir si l'induction déduite de l'observation des premières est vraie.

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